Bally Bagayoko espérait plusieurs centaines de milliers de personnes. Seulement quelques milliers sont venues, hier, pour marcher entre Barbès et République dans la capitale sous un soleil de plomb. En faisant de l’antiracisme son principal moteur, l’extrême gauche est persuadée d’avoir trouvé la dynamique susceptible de l’amener au second tour de l’élection présidentielle.
Plusieurs milliers de personnes ont manifesté contre le racisme et le Rassemblement national dimanche 21 juin à Paris, à l’appel de La France insoumise. Il suffisait d’observer la scène, les visages, les slogans, les symboles et jusqu’à la composition même du rassemblement pour comprendre que cette marche et ce concert dépassaient largement la question du racisme telle qu’elle est habituellement entendue. La présence simultanée de Jean-Luc Mélenchon, de Rima Hassan, d’Assa Traoré, de Bally Bagayoko et de Danièle Obono révélait moins une coalition électorale qu’une convergence idéologique devenue l’un des phénomènes politiques les plus significatifs de notre époque.
Synthèse
Car ce qui se donnait à voir ce jour-là n’était pas simplement la juxtaposition de plusieurs combats mais leur fusion progressive dans une même vision du monde, dans une même sensibilité historique, dans une même lecture morale de la société contemporaine. La Palestine portée par Rima Hassan, souvent résumée dans l’imaginaire militant par le slogan « de la rivière à la mer », les violences policières dénoncées depuis des années par Assa Traoré, la lecture décoloniale du passé et du présent défendue par Danièle Obono, la représentation d’une « nouvelle France » incarnée par Bally Bagayoko et la synthèse politique proposée par Jean-Luc Mélenchon appartiennent désormais à une architecture intellectuelle commune dont le principe est d’une remarquable simplicité : l’histoire humaine serait fondamentalement structurée par l’affrontement entre dominants et dominés, entre héritiers de la puissance et héritiers de l’humiliation, entre oppresseurs et opprimés.
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Une telle vision possède évidemment une force de séduction considérable, notamment auprès d’une jeunesse souvent privée de culture historique solide et confrontée à un monde dont la complexité devient chaque année plus difficile à déchiffrer. Elle offre immédiatement des coupables, des victimes, des héros et des certitudes. Elle dispense d’entrer dans les détours de l’histoire, dans les contradictions des peuples, dans les ambiguïtés du politique. Elle transforme le tragique en récit moral et le réel en théâtre. Dans cette perspective, les cités, les violences policières, Gaza, le passé colonial, les discriminations contemporaines, l’immigration, les tensions identitaires et les conflits internationaux cessent d’être des réalités distinctes pour devenir les épisodes successifs d’une même fresque historique dont la signification générale serait déjà connue. Tout converge vers un récit unique. Tout est ramené à une même opposition fondatrice. Tout devient variation autour du même thème.
Il faut reconnaître à cette construction idéologique une grande cohérence. Là où les anciennes gauches parlaient de lutte des classes, celle-ci parle de domination. Là où elles invoquaient le prolétariat, elle invoque les minorités, les discriminés, les colonisés d’hier ou leurs héritiers supposés. Là où elles voyaient dans le capitalisme l’origine principale du mal, elle tend désormais à voir dans l’Occident lui-même la source fondamentale des injustices contemporaines.
La Palestine, le mythe fondateur
C’est pourquoi la question palestinienne occupe une place aussi centrale dans cet imaginaire. Elle n’est plus seulement un conflit territorial ou national parmi d’autres. Elle devient une sorte de mythe fondateur, le lieu où toutes les causes viennent se rejoindre, où toutes les indignations trouvent leur expression la plus pure, où toutes les frustrations accumulées contre l’histoire occidentale se condensent dans une seule image. Israël cesse alors d’être un pays réel pour devenir un symbole. Et lorsqu’un pays devient un symbole, il cesse d’être jugé selon les critères ordinaires de l’histoire pour être évalué selon les besoins du récit. C’est précisément là que réside le caractère religieux de cette vision du monde. Non pas religieux au sens traditionnel du terme, mais au sens où elle distribue les rôles du Bien et du Mal avec une certitude qui rappelle parfois les anciennes théologies. Les victimes y sont investies d’une innocence presque sacrée. Les coupables y sont chargés d’une culpabilité presque métaphysique. Les nuances deviennent suspectes. Les contradictions embarrassantes sont écartées. Les faits eux-mêmes sont souvent sélectionnés en fonction de leur compatibilité avec la doctrine générale.
Le plus remarquable est que cette représentation du monde est aujourd’hui diffusée avec une efficacité croissante par une partie importante du système culturel: universités, réseaux sociaux, médias militants, industrie du divertissement, influenceurs, artistes engagés, associations et institutions diverses contribuent à façonner une génération qui apprend souvent davantage à identifier des oppresseurs qu’à comprendre les situations historiques concrètes. L’on enseigne moins la complexité que la dénonciation; moins le doute que la certitude morale; moins l’analyse que le réflexe d’indignation.
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Il serait cependant erroné de croire que cette vision du monde s’impose partout avec la même facilité. Car tandis que les milieux culturels et universitaires se montrent largement réceptifs à cette nouvelle religion politique, une partie importante des classes populaires demeure plus réticente. Non parce qu’elle serait plus instruite, mais parce qu’elle reste davantage exposée au réel qu’aux récits qui prétendent l’expliquer. Elle vit les transformations de la société avant de les théoriser. Elle éprouve les conséquences avant d’entendre les discours. Elle perçoit souvent, avec cette intelligence empirique que les élites méprisent volontiers, que les réalités sont plus complexes que les slogans destinés à les résumer.
Elle voit également se transformer le pays à travers des expériences concrètes que les discours officiels tendent parfois à minimiser. Elle constate la montée de l’insécurité dans certains quartiers, l’affaiblissement de références culturelles communes, la fragmentation du lien national, les tensions communautaires qui s’accumulent au fil des années et l’affirmation croissante de revendications religieuses dans l’espace public. Beaucoup ont le sentiment d’assister à une islamisation progressive de certains territoires, non uniquement sous la forme spectaculaire que décrivent les polémiques médiatiques, mais à travers une multitude de changements quotidiens qui modifient les habitudes, les comportements, les rapports entre les hommes et les femmes, la vie scolaire ou la vie associative.
Classes populaires : ça coince
Là où les militants parlent prioritairement de discriminations, beaucoup de Français parlent d’abord de sécurité. Là où les intellectuels invoquent les héritages coloniaux, eux décrivent les difficultés concrètes de la coexistence. Là où les théories célèbrent la diversité, ils s’interrogent sur la continuité d’un monde familier qu’ils ont le sentiment de voir s’effacer peu à peu. Ils ne raisonnent pas d’abord en termes de domination symbolique mais à partir de ce qu’ils observent dans leur rue, dans les transports, dans les écoles de leurs enfants ou dans les services publics qu’ils fréquentent. C’est pourquoi ils accueillent souvent avec scepticisme les grands récits idéologiques qui prétendent expliquer leur expérience tout en invalidant ce qu’ils croient voir.
C’est peut-être là que se dessine l’une des fractures majeures de notre temps. D’un côté, une bourgeoisie morale persuadée de parler au nom de l’avenir, convaincue d’incarner la justice et le progrès, et qui voit dans cette convergence des causes la naissance d’un nouveau peuple politique ; de l’autre, une partie croissante de la population qui observe ce spectacle avec une perplexité grandissante, comme si elle pressentait que derrière l’antiracisme, derrière la Palestine, derrière la dénonciation des violences policières et derrière la célébration de la diversité se jouait quelque chose de plus profond: non seulement la défense de certaines causes particulières mais l’installation progressive d’une nouvelle lecture du monde appelée à remplacer toutes les autres.
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Pour beaucoup de ces Français, la question n’est pas seulement de savoir qui est victime et qui est coupable, qui doit être réparé et qui doit être condamné. Elle est aussi de savoir ce qu’il advient d’un pays lorsqu’il cesse de se penser comme une histoire commune pour se définir exclusivement à travers ses fractures, ses fautes et ses identités concurrentes. Derrière les slogans généreux, ils croient discerner une transformation plus radicale: le passage d’une nation fondée sur l’assimilation et la citoyenneté à une société de groupes dont chacun revendique sa mémoire, sa blessure, sa cause et parfois son propre récit national.
Et c’est précisément parce que cette ambition est culturelle avant d’être électorale, intellectuelle avant d’être partisane, qu’elle mérite d’être prise au sérieux. Car ce qui s’élabore dans ces rassemblements n’est pas seulement une stratégie politique ou un dispositif militant. C’est une vision du monde, une manière de distribuer le bien et le mal, de relire le passé, d’interpréter le présent et d’imaginer l’avenir. Autrement dit, une véritable religion politique dont les effets pourraient se révéler bien plus durables que les succès ou les échecs électoraux de ceux qui l’incarnent aujourd’hui…
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