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“La Vie parisienne”: des poules, des cochons et du talent

"La Vie parisienne" de Jacques Offenbach, Théâtre du Châtelet, jusqu’au 11 juillet 2026


“La Vie parisienne”: des poules, des cochons et du talent
Christian Hecq (Le baron de Gondremark) dans "La Vie parisienne", au Théâtre du Châtelet. © Thomas Amouroux

Une salle prête à exploser. Des acclamations retentissantes à en faire choir le grand lustre de la salle: interprétée par les comédiens du Théâtre Français hébergés au Théâtre du Châtelet, La Vie parisienne de Jacques Offenbach y fait un triomphe.


C’est parfois un peu trop appuyé, sinon franchement lourd. Mais qu’y faire ? Que reprocher décemment à un parti pris de mise en scène si magnifiquement élaboré et réalisé, au jeu d’acteurs irrésistibles, à une gestuelle si éloquente, si fouillée, à une réalisation à ce point enlevée, à tant d’inventions joyeuses qui font de cette Vie parisienne une avalanche d’idées magnifiques ? Les réticences à certains aspects de cette co-production entre deux grandes institutions de la capitale sont balayées dans l’instant par le savoir-faire des réalisateurs, par les extraordinaires compositions des interprètes, par l’élan irrépressible de certaines scènes, par un humour désopilant, même s’il n’apparaît pas toujours d’un goût très sûr.

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Porcs et gallinacés

En métamorphosant en porcs et en gallinacés les personnages de La Vie parisienne déjà voulus si caricaturaux par Offenbach et par Meilhac et Halévy, ses librettistes de génie, Valérie Lesort, metteur-en-scène, a bien évidemment trouvé une idée en or. Et elle est soutenue dans son délire très maîtrisé par des collaborateurs aussi remarquables que Carole Allemand pour la conversion partielle des personnages en animaux, Vanessa Sannino pour des costumes aussi joyeusement loufoques qu’inventifs, Rémi Boissey pour des chorégraphies en harmonie parfaite avec la mise en scène, Eric Ruf pour les décors, sans oublier Pascal Laajili, Dominique Bataille, Stéphane Oskeritzian pour ce qui relève de la lumière et du son. Et par l’Orchestre de chambre de Paris, énergiquement dirigé par Alexandra Cravero, avant d’être relayé par celui des Frivolités parisiennes. Chose rarissime, il y a même dans l’équipe un spécialiste  du mouvement animal, Cyril Casmèze, de la Compagnie du Singe debout, qui a inculqué aux acteurs comment se mouvoir, grogner, glousser ou caqueter avec toute l’éloquence et la pertinence requises.

Le compositeur qui préférait les acteurs aux chanteurs

On sait qu’avec raison Offenbach préférait que ses opérettes soient interprétées par des comédiens plus à même d’incarner l’extravagance de ses personnages que par des chanteurs engoncés dans leurs poses d’artistes lyriques ; plus habiles à leur donner vie avec l’abattage exigé par le fol esprit de sa musique et par l’humour exacerbé de ses librettistes. Alain Françon, lui aussi en son temps, avait  choisi de monter pour l’Opéra de Lyon une Vie parisienne extraordinairement drôle, brillante, en faisant justement appel à des comédiens  magnifiques parmi lesquels seule brillait une cantatrice, mais une cantatrice remarquable comédienne comme Hélène Delavault. Des artistes lyriques de cette trempe, on en a vu maintes fois dans les ouvrages d’Offenbach déjà montés sur la scène du Châtelet ou ailleurs, au Théâtre des Champs-Elysées ou à l’Opéra Comique. Et ce sont bien leurs qualités d’acteurs plus encore que de chanteurs qui ont forgé leur succès. Qui ne se souvient à ce titre, et pour ne citer qu’eux, de figures aussi flamboyantes que l’exquise Felicity Lott ou que le magistral Michel Sénéchal dans La Belle Hélène… pour ne pas remonter plus loin dans le temps à Régine Crespin dans La Grande duchesse de Gerolstein ?

Choristes, danseurs et comédiens

Ici les seize choristes employés font déjà mentir les préjugés d’Offenbach. Ils sont excellents comédiens, ardents, souples, riches en mimiques. Bien dirigés sans doute, mais assurément ouverts à toutes les fantaisies. Même chose pour les danseurs. Ils sont dix qui se sont glissés dans cette mise en scène de La Vie parisienne avec une verve, un chien, une énergie jamais démentis. Et que dire des comédiens du Théâtre français ? Certes, ils n’offrent pas, et de loin, les  prestations vocales qu’assumeraient d’excellents chanteurs lyriques. Mais ce que leurs voix ne sauraient déployer, leur époustouflant talent d’acteurs le compense très largement.

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Sefa Yeboah en valet démobilisé et devenu guide, Nicolas Lormeau en Gontran, Serge Bagdassarian en volumineux Brésilien, la piquante Marie Oppert en gantière et veuve d’officier, Jérémy Lopez, truculent en bottier comme en major portent leurs rôles avec esprit. Excellents  et si cocasses dans les personnages de Raoul et Bobinet, Benjamin Lavernhe et Baptiste Chabauty eux aussi font merveille. Extraordinaire encore, la courtisane Métella, pondeuse altière et jacassante jouée par Elsa Lepoivre. Et enfin le couple Gondremark : Yoann Gasiorowski, travesti fastueux, moitié baronne de province, moitié poule emplumée,  offrant une présence fracassante et d’une drôlerie achevée. Et, last but not least, le prodigieux Christian Hecq, invraisemblable, irrésistible baron de Gondremark devant lequel on ne peut que s’anéantir d’admiration. Il touche là à la perfection comique dans une débauche de talent, au même titre et avec la même malicieuse dégaine que Michel Sénéchal naguère, sur cette même scène, en roi Ménélas.

Il était bien inutile et bien puéril de faire apparaître la Tour Eiffel dans le livret, à une époque où elle n’existait pas. Bien regrettable aussi  de mêler la Belle Epoque au Second Empire, qui est le vrai cadre et l’un des moteurs de La Vie parisienne. Inculture ou désinvolture ? Les Français affichent déjà une telle  méconnaissance de l’Histoire qu’y ajouter de la confusion, même sur scène, ne paraît pas fort utile. Mais ce ne sont là au fond que des péchés véniels, balayés par le fol esprit d’une réalisation dont on aimerait qu’elle soit vue par la France entière.


La Vie parisienne de Jacques Offenbach, par les acteurs de la Comédie française, les chanteurs de l’Ensemble La Marquise et les danseurs de Rémi Boissy, Théâtre du Châtelet, Place du Châtelet, jusqu’au 11 juillet 2026. 2h30



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