Entre accusations d’appropriation culturelle, dénonciation d’un «privilège zorèy» et cyberharcèlement, l’affaire Marie Lanfroy qui secoue l’île de La Réunion dépasse largement le cadre musical. Elle révèle les tensions persistantes dans la société française quand des militants remettent en permanence la question de l’héritage de l’esclavage sur la table ou le débat tarte à la crème sur une prétendue nécessaire «décolonisation des imaginaires».
C’est une affaire qui enflamme La Réunion. Membre fondatrice des groupes Saodaj et Alsimi, Marie Lanfroy, 36 ans, est une chanteuse locale de maloya, un genre musical typique de cette île française située dans l’océan Indien. Depuis plusieurs mois, elle se retrouve au cœur d’une polémique, accusée d’appropriation culturelle par des collectifs décolonialistes, et est devenue la cible d’une campagne virulente menée par des militants engagés. Ces derniers accusent la chanteuse de « piller le sacré », d’incarner un système de domination « zorey », un « privilège blanc » qui serait toujours à l’œuvre dans l’île.
Le maloya, une musique née dans les chaînes de l’esclavage
C’est qu’à La Réunion, le maloya n’est pas seulement une musique. Il est une mémoire. Né au sein de la société esclavagiste qui a façonné l’île à partir du XVIIe siècle, il plonge ses racines dans les traditions apportées par les esclaves venus d’Afrique orientale et de Madagascar. Longtemps transmis oralement, accompagné d’instruments rudimentaires fabriqués à partir des moyens du bord, le maloya était à la fois chant de travail, expression spirituelle et espace de résistance. Dans les plantations, où les esclaves étaient privés de presque tout, la musique devenait l’un des rares lieux de liberté, une fois rentrés dans leurs cases. Après l’abolition de 1848, le maloya continue d’accompagner les populations créoles les plus modestes. Pendant des décennies pourtant, cette pratique reste marginalisée, dépassant à peine les frontières de l’île Bourbon, le nom de la Réunion durant des siècles, ignoré en métropole qui en fait peu de cas.
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Considérée comme une expression culturelle « inférieure » par les élites coloniales puis départementales du temps de l’esclavage, elle est parfois surveillée, voire découragée car associée aux mouvements contestataires. Et durant les années 1960 et 1970, le maloya devient l’un des symboles des revendications identitaires et sociales essentiellement portées par la gauche réunionnaise dans l’île. Il incarne alors la réhabilitation d’une culture longtemps méprisée et le refus de l’effacement des mémoires populaires. Lorsque l’UNESCO inscrit le maloya au patrimoine culturel immatériel de l’humanité en 2009, beaucoup y ont vu une victoire comme une revanche historique. Mais cette reconnaissance internationale s’accompagne aussi d’une nouvelle question : comment préserver l’âme d’une culture née de la souffrance tout en l’ouvrant au monde ?
Le retour du débat sur le « privilège blanc »
C’est précisément cette interrogation qui se trouve au cœur de la polémique actuelle. Depuis plusieurs années, le groupe Saodaj connaît une reconnaissance croissante bien au-delà de La Réunion. Son univers musical mêle maloya, influences contemporaines et créations originales. Une démarche artistique saluée par une partie du public mais contestée par les décolonialistes. La création récente du groupe Alsimi, réunissant notamment Marie Lanfroy et Carlo de Sacco, leader de Grèn Sémé, a encore accentué les tensions. Des figures gauchistes du mouvement culturel réunionnais ont commencé à évoquer ce qu’elles nomment le « privilège blanc » ou le « privilège zorèy ». Dans le vocabulaire créole réunionnais, le terme « zorèy » désigne généralement les métropolitains installés dans l’île, principalement installés dans le sud aristocratique entre Saint-Denis et Saint Pierre. Bien que la notion s’étende parfois à l’ensemble des populations perçues comme héritières des groupes historiquement dominants. Pour les détracteurs de Marie Lanfroy, le problème ne réside pas dans la qualité musicale de ses projets. Il est ailleurs. Selon eux, certains artistes bénéficieraient d’une visibilité, d’un accès aux réseaux institutionnels, aux subventions publiques et aux circuits internationaux dont seraient privés de nombreux maloyeurs historiques. Dans cette lecture aux teintes raciales et manichéennes, la question n’est donc pas celle du talent mais celle des rapports de pouvoir.
Ces interrogations ont trouvé un écho particulier dans une tribune intitulée « Nommer le privilège zorèy pour construire l’égalité à La Réunion », signée par plus de 150 personnalités du monde intellectuel, artistique et associatif. Les militants décoloniaux à l’origine des critiques affirment dénoncer non pas une personne mais un système qui reproduirait, selon eux, des hiérarchies héritées de la période esclavago-coloniale. Rapidement, le débat culturel s’est transformé en débat politique dans une île touchée ces dernières années par des vagues sporadiques de décolonialisme (comme avec le déboulonnage de la statue de Mahé de la Bourdonnais, premier gouverneur blanc de l’île). Le texte a même fini par dépasser le cadre musical. Il évoque la concentration du pouvoir économique, les difficultés d’accès au foncier pour les Réunionnais, la hausse des prix de l’immobilier, les trajectoires professionnelles inégalitaires ou encore le sentiment d’effacement culturel ressenti par une partie de la population. Pour ses auteurs, les tensions actuelles nées autour de cette appropriation culturelle sont l’expression d’une « colonialité du pouvoir » qui perdurerait malgré la départementalisation (1946).
Des thèses séparatistes qui trouvent un certain écho dans la population
Cette lecture trouve un écho dans l’histoire même de La Réunion et au sein de la population. Pendant près de deux siècles, l’économie de l’île s’est organisée autour d’une société profondément hiérarchisée où les propriétaires blancs détenaient la terre, les richesses et le pouvoir politique tandis que les esclaves africains et malgaches formaient l’essentiel de la main-d’œuvre. La maison de Villèle, vaste demeure coloniale située dans les hauteurs de Saint-Gilles, demeure encore aujourd’hui le témoignage de ce passé trouble de l’île.
Après l’abolition, les inégalités sociales ne disparaissent pas. Elles se recomposent notamment avec les Engagés, main d’œuvre venue d’Inde, de Chine, des Comores, largement sous-payée et vivant dans des conditions douteuses avant que le système d’exploitation ne prenne fin à la fin des années 1930. Beaucoup de ces émigrés vont rester et faire souche, devenant une composante à part entière de la société réunionnaise moderne. Certes l’une des plus métissées au monde, mais qui reste traversée par des mémoires parfois contradictoires. La question des origines, de la couleur de peau et des héritages familiaux demeure sensible à La Réunion, loin d’être ce havre de paix touristique dont la métropole se fait l’écho au cours de reportages chatoyants et exotiques. Dans ce contexte, le maloya conserve une charge symbolique exceptionnelle. Il rappelle constamment que l’identité réunionnaise s’est construite dans la violence de l’esclavage autant que dans la richesse du métissage.
Une crise révélatrice de la Réunion contemporaine
La polémique a également suscité une réaction d’ampleur qui peine à s’éteindre. Certains artistes et organisations sont heureusement venus au secours de Marie Lanfroy. Aux côtés de l’Union des Femmes Réunionnaises (UFR), près de deux cents artistes réunionnais, parmi lesquels plusieurs grandes figures du maloya comme Danyèl Waro, Nathalie Natiembé, Christine Salem ou Zanmari Baré, ont pris publiquement position contre le harcèlement subi par Marie Lanfroy. Elle n’a pas hésité à publier les nombreux messages de haine qu’elle a reçus et a déposé plainte pour cyberharcèlement. Leur message est clair. Oui, les questions de domination culturelle, de transmission et de représentativité méritent d’être discutées. Oui, les blessures héritées de l’histoire coloniale existent encore. Mais aucune cause, aussi légitime soit-elle, ne peut justifier les menaces, les humiliations publiques ou les campagnes de haine. Pour ces artistes, réduire le maloya à des critères raciaux ou à une généalogie reviendrait également à nier l’essence même de la culture réunionnaise, forgée par les rencontres, les brassages et les créolisations successives.
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Au fond, la controverse autour de Marie Lanfroy n’est ni une simple querelle artistique ni un banal dérapage sur les réseaux sociaux. Elle révèle une société française en pleine interrogation sur elle-même. Une crise d’identité largement alimentée par certains partis politiques qui n’ont pas hésité à briser le pacte social à des fins électoralistes, nourrissant l’idée de communautarisme séparatiste. Jusqu’au plus haut sommet de l’État qui ne cesse de jouer avec la symbolique historique pour justifier des repentances anachroniques à tout va, sur fond de progressisme faussement rassembleur autour de cérémonies nationales qui peinent à produire l’effet escompté au sein de la population française. Autant de facteurs qui divisent les habitants de la métropole comme ceux des DOM-TOM qui doivent faire face aux enjeux historiques du moment. Comment reconnaître les héritages de l’esclavage sans enfermer les individus dans des catégories raciales ? Comment corriger les inégalités héritées du passé sans recréer de nouvelles frontières identitaires et opposer les Français entre eux ? Comment protéger une mémoire collective sans transformer une culture vivante en patrimoine figé ? Comment arriver à réconcilier deux France que tout oppose à travers un roman national commun ?
De multiples questions qui traversent aujourd’hui de nombreuses sociétés postcoloniales mais qui prennent à La Réunion une résonance particulière et qui font écho à celles de la France. Car, derrière le débat sur le maloya se joue finalement quelque chose de plus essentiel : la capacité de l’île, au sein de la République une et indivisible, à construire un récit commun sans effacer les blessures de son histoire. Et c’est peut-être là le véritable enjeu de cette crise. Non pas savoir qui peut chanter le maloya, mais déterminer comment une société née de l’esclavage – ses héritiers et descendants d’esclaves comme ceux des anciens propriétaires qui ont généré leur richesse sur le commerce triangulaire – peut continuer à faire vivre sa mémoire. Sans se laisser déchirer par elle, sans sombrer dans cet avenir violent que bien des prophètes 2.0 nous dessinent.




