Angle d’équilibre (prix Pulitzer 1972), roman le plus ambitieux de Wallace Stegner, a été classé parmi les cent plus grands romans du XXème siècle par The New York Times. La Vie Obstinée (1967) est de la même eau – inoubliable. Stegner, patron des « écrivains du Montana » (Jim Harrison en particulier), National Book Award 1976, est trop oublié. Relisons-le.

Outre la qualité assez remarquable de la langue de Wallace Stegner (restituée, quand même, signalons-le, par la traduction d’un grand monsieur, Éric Chedaille), il y a, dans La Vie Obstinée (1967), trente pages exceptionnelles (p.169-199) qui à elles seules justifient sa lecture – méritent le détour, en somme.
Ces trente pages cardinales disent les difficultés alors (années 60), d’une certaine jeunesse américaine, lectrice de Thoreau, à « s’intégrer », sa confrontation avec un vieux birbe courtois mais assez sombre (et réac) dès qu’il s’agit du monde alentour – et, pour illustrer cette dissonance, la discussion qui s’ensuit avec une jolie jeune femme, Marian, trente ans, une « grâce », « du genre à sauver le monde et à racheter l’humanité ».
C’est à elle que Joe, le narrateur, adresse une longue missive, explication-explicitation de certains évènements que l’on taira (vous les découvrirez), qui est aussi le bréviaire d’une vie (celle de Joe) dorénavant occupée seulement du dur désir de durer, obstinément.
Sa conclusion ? « Sauf pour moi, rien de ce que je vous ai écrit ne revêt aucune espèce d’importance. Mais c’est personnel et c’est grave, deux choses que j’ai toujours trouvées embarrassantes »
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Au centre (ou au… cœur) de cette longue confession, la mort, à 37 ans, dans un accident (?) de surf, de Curtis, fils du narrateur, « adorateur du soleil » et « adepte de la nausée » : il est trop tard pour l’explication, la réconciliation.
Le divorce entre le fils, rebelle par conformisme (si), et les parents était consommé, depuis longtemps :
« Je ne puis me persuader que Ruth (la mère, l’épouse) ou moi-même ayons grand-chose à voir dans sa corruption. Le vingtième siècle l’a pourri, l’Amérique qu’il méprisait tant l’a pourri, la civilisation industrielle l’a pourri en introduisant chez lui les vices qu’il croyait honnir.
Elle l’a incité à rechercher l’à-peu-près, le matériel, le facile, le criard et le vulgaire, à nommer ces choses liberté, et à les placer au-dessus de la vertu romaine qui, Dieu m’est témoin, est la seule posture morale que je puisse admirer sans réserve. Il a toujours eu recours à des écrans de fumée, politiques ou esthétiques, pour dissimuler son hypocrisie au regard des autres, et peut-être au sien.
Ruth et moi avions toujours cru contre toute évidence qu’il s’en tirerait. Le garçon qui avait tant de mal à devenir un homme allait bien finir par franchir l’obstacle. Une fois qu’il aurait jeté sa gourme, notre fils allait cesser de se sentir obligé de renifler chaque réverbère où un existentialiste camé, un traîne-savates de beatnik, un clochard céleste, avait levé la patte. Le temps viendrait où il n’aurait plus besoin de montrer les dents face aux tendres remontrances de sa mère, où lui et moi pourrions parler, aller voir un match ensemble, boire un verre, discuter d’un livre, sans cette pénible tension, cette méfiance père-fils, cette conscience toujours en éveil de nos différences. Sans jamais nous l’avouer l’un à l’autre, nous avions misé sur le temps, et voilà que le sablier était vide. »
On pardonnera la citation – exceptionnellement longue : on peut ne pas aimer – ce n’est pas « que » gai… – mais elle est exemplaire de la manière Stegner, longue coulée implacable qui ne ménage aucune marge à l’exposé de rêves de liberté – brisés. Et on y perçoit bien, aussi, le ton Stegner, désenchanté, amer, souvent drôle : « Recalé en sympathie, j’ai eu à peine mention passable en stoïcisme. En revanche, j’ai décroché le premier prix d’ironie – cette calamité, cette escampette, cette cuirasse, ce moyen de rester planqué tout en jouant les esprits forts ».
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Au départ, il y avait un couple d’éditeurs de Manhattan, Joe et Ruth Allston, qui s’en étaient allés en Californie et avaient tourné le dos à la ville, la civilisation, leurs perversions. Qui avaient tenté en tout cas. En vain : ce n’était pas la ville.
Dans cette Californie profonde, ils avaient eu des voisins insupportables, un hippie lui aussi lecteur de Thoreau (Jim Peck) qui ranimerait, chez Joe, le douloureux souvenir de houleuses conversations avec son fils – et le sentiment de l’injustice, à considérer le destin de Marian, leur adorable voisine, enceinte et atteinte d’un cancer.
Jim Harrison disait souvent qu’il écrivait « pour créer de nouvelles femmes à aimer ». Marian fut peut-être un de ses modèles, une inspiration. Elle est aimable. Si aimable. La lente chronique de sa mort annoncée est la trame de ce roman où la révolte est partout.
Wallace Stegner a été lauréat du prix Pulitzer en 1972 pour Angle of Repose (Angle d’équilibre, Phébus, 2000) et couronné par le National Book Award en 1976 pour Vue cavalière (Phébus, 1998, rééd. Gallmeister, 2023). Il est mort en 1993 à 89 ans. Jim Harrison le considérait comme son maître. Il est temps de prendre la mesure de ce grand écrivain à la fois résigné et circonspect (voire sceptique), attachant et vivant – à proportion de sa révolte ignée.
La Vie obstinée – Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Éric Chedaille, Phébus, 344p. (1ère traduction : 1999).
Angle d’équilibre – Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Éric Chedaille – Phébus, 716p. (1ère traduction : 2000).
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