Il y aura déjà deux ans en mars que Jim Harrison nous a quittés. Ceux qui l’ont lu ou croisé, ce qui était possible puisque cet Américain était un amoureux de la France, ont perdu un ami. Chasseur, buveur, poète, gastronome, s’il avait été académicien, ce qu’à dieu ne plaise, il aurait pu faire forger une épée avec comme ornements une bouteille de bourbon, un pick-up Studebaker, une carabine 30.06, une montagne du Montana et un profil de femme, au type légèrement indien.

La seule prière laïque pour les écrivains morts qu’on a aimés, c’est de les lire ou les relire. La fille du fermier par exemple. Parue à l’origine en 2010 dans un recueil aux éditions Flammarion, Les jeux de la nuit, elle ressort seule dans la collection à 2 € de Folio. Pour ce prix-là, le risque est calculé si vous n’avez jamais lu Jim Harrison.

L’éducation sentimentale, ailleurs

Plus qu’une nouvelle, La fille du fermier est un court roman. Ou plus exactement, ce que les Américains appellent une novella. Il y a de célèbres novellas françaises comme Un cœur simple de Flaubert. C’est le format idéal pour le portrait et La fille du fermier est celui, précis, sensible et émouvant d’une adolescente de 15 ans, Sarah Anitra Holcomb. C’est aussi l’histoire d’une éducation sentimentale au contact d’une nature encore intacte que Jim Harrison décrit avec son habituel lyrisme dépourvu de pathos.

On est au cœur des années 80 du siècle dernier, dans le Montana, mais cela pourrait aussi bien se passer à l’époque héroïque des pionniers. Sarah est la fille d’un ingénieur venu trouver une deuxième vie loin de l’Ohio et un avenir « enfin débarrassé de notre culture et de sa politique assassine ». Sarah grandit seule, ou presque. Sa mère, une créationniste ultra-religieuse se fait assez vite la malle. Elle est remplacée par une autre femme qui n’intéresse que moyennement Sarah.

La marque des meilleurs

Sarah est belle mais elle ne le sait pas vraiment. Elle chasse et lit beaucoup grâce à Terry, un garçon boiteux qui dispose d’une grande bibliothèque. Elle apprend vite la beauté du monde et celle des livres qui en parlent. Elle joue du piano, se promène sans fin sur son cheval en compagnie de sa chienne Vagabonde. Elle se choisit elle-même ses maîtres comme le vieux Tim qui a vendu son ranch à son père. Elle est aussi à l’aise dans la préparation d’un ragoût d’élan que dans l’observation des étoiles avec le télescope de son père, la conduite d’un pick-up ou à l’affût d’un gibier. Jim Harrison suit le moindre mouvement de son esprit, le moindre changement de son corps, ses émois, ses inquiétudes, ses espérances, ses deuils et ses joies. Il montre beaucoup, suggère encore plus et explique peu, ce qui est la marque des meilleurs.

Un soir, après un rodéo, Sarah est victime d’une tentative de viol. Elle connaît son agresseur, un cow-boy nommé Karl. Elle décide de se venger, elle prémédite même son coup. Il est facile, finalement, de tuer quelqu’un dans les Grands Espaces. Reste à savoir si le meurtre de Karl règlera quoi que ce soit, ne brisera pas définitivement cette harmonie qu’elle a su établir avec un monde sauvage et merveilleux.

On ressort de la lecture de La fille du fermier avec un sentiment de bonheur, comme si on avait écouté Harrison lui-même nous raconter son histoire, le temps d’une soirée dans un bar, alors que passait en fond sonore une chanson de Patsy Cline.

La fille du fermier de Jim Harrison (Folio/Gallimard)

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