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Les démissionnaires de la démission

Le billet sarcastique de Dominique Labarrière


Les démissionnaires de la démission
La police garde les lieux près du site où le corps de Lyhanna, 11 ans, a été retrouvé, Puycasquier (32), 5 juin 2026 © Frederic Lancelot/AP/SIPA

Cela pourrait relever d’un certain syndrome, le syndrome de la bernique (patelle vulgata pour les puristes), ce mollusque qui a la réputation de rester accroché à son rocher quoi qu’il arrive. Ni les flots tempétueux, ni les vents déchaînés ne parviennent à lui faire lâcher prise, à ce qu’on dit sur nos côtes.

Ce syndrome semble sévir avec la même intensité chez nombre de nos élites, surtout celles auto-proclamées. On s’accroche, on résiste. Rien ne semble pouvoir leur faire lâcher prise. Ni les échecs accumulés, ni la honte de l’impéritie, ni l’indécence d’une immunité qu’elles se sont elles-mêmes accordée, ni le ridicule du déni d’irresponsabilité dont l’expression la plus classique, la plus courante tient en ces quelques mots : « C’est pas moi, c’est les autres. »

Bref, dans ces milieux qui sont le haut du panier (de crabes) où nous tâchons de survivre, on ne démissionne pas. Jamais.

Dans l’épouvantable, la révoltante, la désastreuse affaire qui a conduit au martyre de la petite Lyhanna, calamité judiciaire où se trouve illustrée grandeur nature et dans toute son horreur la faillite d’un système, où l’accumulation des manquements tout au long de la chaîne serait à peine digne du plus sordide, du plus pervers des scénarios sortis d’un cerveau malade, dans ce désastre absolu, disais-je, à cette heure, on n’enregistre toujours pas la moindre démission. Rien. Personne dans la sphère en question ne se sent assez concerné par cette abomination pour en tirer la seule conclusion que devrait inspirer ne serait-ce que le reliquat d’un soupçon de dignité, la démission. Non, on attend. D’éventuelles sanctions peut-être, si toutefois il en tombe un jour…

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Chez ces gens-là, Monsieur, on ne démissionne pas. On attend que la bourrasque passe.

Dans un registre fort heureusement moins atroce, nous avons eu le fric-frac hautement comique du Louvre avec le vol de joyaux d’une certaine couronne. Un casse à la papa qui aurait mis en joie les Pieds Nickelés. Là aussi, pas de démission. La directrice de l’époque a cru bon de faire savoir, quelques jours après le coup, qu’elle l’avait présentée, sa dém’ comme on dit, et que celle-ci avait été refusée. La belle affaire ! Quelle hypocrisie ! De qui se fout-on ? À ce degré d’incompétence, de défaillance, on ne présente pas sa démission, on ne propose pas sa démission, on l’impose ! Là encore, affaire de courage, de décence.

Et puis, il y a de surcroît l’affaire Bruel. Le gars (comme dirait Bigard) clame son innocence. Dont acte. Il n’en reste pas moins que les plaintes sont là, qui s’accumulent, prises apparemment au sérieux par l’institution judiciaire. En la circonstance, de nouveau émerge l’esquisse d’une question de dignité. Le mis en cause pouvait fort bien, dès les premières salves – certes clamer haut et fort son innocence – c’est son droit -. Mais il pouvait dans le même mouvement décider de se mettre en retrait des feux de la rampe. La sérénité dans la dignité et avec panache, quoi. Ou quelque chose d’approchant.

Alors, je sais bien, on arguera de la présomption d’innocence, du droit à poursuivre l’activité professionnelle. Comme, par exemple, ce devrait être le cas pour un plombier, un charpentier, un boulanger. Sauf qu’un plombier, un charpentier, un boulanger ne vient pas, son boulot effectué, à la pêche aux applaudissements, ne réclame en aucune façon la célébration de sa petite personne. Un chanteur, un acteur, si. C’est toute la différence.

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Le Bruel qui persiste à jouer – il a continué jusqu’à ce que la situation devienne pour lui franchement intenable – le fait parce qu’il s’estime encore légitime à recevoir – et donc à mériter – les applaudissements des spectateurs, l’expression vibrante de l’admiration des gens. Et cela non pas seulement pour ce qu’il fait (le job) mais pour ce qu’il est (sa personne). Moment privilégié que, peut-être bien, il se voit encouragé à vivre comme une sorte d’absolution profane qui ne dirait pas son nom.

Une chose enfin, pour répondre à ceux qu’offusquent celles de ces dénonciations qui leur paraissent tardives. Voilà quelques années encore, lorsqu’une jeune femme – employée par exemple dans un hôtel de luxe – venait se plaindre à sa hiérarchie du comportement déplacé d’un client classé VIP, elle ne pouvait être assurée que d’une chose : avoir à faire son petit baluchon sans tarder. Virée ! Sur le champ ! C’était la règle. Je peux en témoigner. Que cela ait changé me semble être quand même une excellente chose. N’en déplaise aux Casanovas tout en gueule et en fantasmes, les nostalgiques du silence des agnelles. Ils sont encore légion, hélas.

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Ex-prof de philo, auteur, conférencier, chroniqueur. Dernière parution : « Je suis Solognot mais je me soigne » éditions Héliopoles, 2025

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