Hitler en chantant…

La bande-son du national-socialisme restait à raconter. Grâce à Isabelle Mity, c’est chose faite [1]. Dans Les Maîtres Chanteurs du IIIe Reich, la germaniste et musicologue ne se contente pas de brosser le panorama des compositeurs et des partitions prisés par un régime prompt à bannir la Entartete Muzik, la « musique dégénérée », elle aborde toutes les facettes du répertoire, du classique à la chanson populaire, du lyrique à la musique de films, du jazz au swing, de la salle de concert au baraquement concentrationnaire. Elle explore aussi ses prémisses, ses ascendances et ses instrumentalisations (Bach, Beethoven, Wagner, Bruckner, Liszt), jusqu’à ses prolongements du Vieux Continent au Hollywood de l’après-guerre.
Musique omniprésente
On comprend sous la plume de Mity à quel point la musique a battu la mesure de la Seconde Guerre mondiale. Elle est partout, portée par les ondes dans les foyers, répandue sur le front autant qu’à l’arrière par les soldats et les chœurs de l’armée, investissant salles de concert et… camps d’extermination.
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Cette omniprésence se développe par étapes, on suit les modalités de la mise au pas et de l’aryanisation du milieu artistique comme du répertoire : Chambre de la musique du Reich (instituée dès 1933), stigmatisations, exclusions, exils (Schoenberg, Adorno, Hindemith, etc.) ; ambiguïté des cas Furtwängler et Richard Strauss ; subtils calculs où s’échafaudent les esquives et, a contrario, les compromissions, voire les comportements opportunistes, tel le prodige Karajan, précoce adhérent au parti ; patient travail d’épuration de l’industrie discographique et de la musique de divertissement, notamment de l’opérette honnie (Franz Lehar). Les nazis instaurent dans le même temps une « véritable rééducation par le chant » sous la bannière de la musique chorale, systématisée dans les organisations de jeunesse et paramilitaires.
Diplomatie musicale
Le chant, mais aussi l’orchestre : « L’idéal nazi en musique est le compositeur romantique du XIXe siècle, version monumentale et héroïque », Carmina Burana de Carl Orff (commande de 1937) en offre « l’ersatz le moins calamiteux ». Parangon de l’esthétique nazie, Werner Egk (1901-1983) est le vecteur essentiel de la « stratégie de diplomatie musicale » ; la phalange symphonique figure par excellence l’outil « de légitimation puis de conquête » : Philharmonique de Berlin, Staatoper (opéra d’État) à l’assaut de l’Europe ! « Les musiciens classiques, observe Mity, donnèrent du cœur à l’ouvrage aux soldats, les confortant dans leur mission de sauveurs du patrimoine allemand mais, ajoute-t-elle, ce n’étaient pas eux qui jouaient le premier rôle. » Puis au fil des mois, « la musique légère fut de plus en plus favorisée, et le conflit provoqua une des plus grandes contradictions au sein du régime : le florissement du jazz, adouci en swing, alors même qu’il devait être éradiqué ».
L’ouvrage pointe cet étonnant paradoxe : « en 1943, malgré la bureaucratie censée épurer le milieu musical, des Juifs continuent à jouer de la musique conspuée par le régime » et « la force de frappe de la culture américaine taille des croupières à l’idéal national-socialiste ». Goebbels comprend qu’il ne peut éradiquer les rythmes en vogue, particulièrement à la radio. Il tente donc de « germaniser » le swing, dont il constate l’attrait jusque dans ses rangs. Isabelle Mity mentionne cette photo de Dietrich Schülz-Köhn, officier nazi et éminent spécialiste de jazz, posant à Pigalle avec le manouche Django Reinhardt flanqué de quatre musiciens noirs et, en arrière-plan, Henri Battut, un Juif à qui l’Allemand fournit des tickets de rationnements…
Pessimistes et optimistes
Dès 1940, Goebbels monte l’orchestre Charlie and His Orchestra, propre à rivaliser avec le jazz british via « Germany Calling », émission débitant sa propagande dans la langue de Shakespeare. Plus tard, il tente de galvaniser les foules en radiodiffusant à répétition le « Concert des auditeurs pour la Wehrmacht ». Partitions triomphantes d’Herbert Windt ou de Norbert Schultze pour le grand écran, films d’actualités et longs métrages se fondent dans une même fanfare. Le 7ème art du Reich est aussi une usine à tubes pimentée de mélodies (Franz Grothe, Peter Keuder). Les ritournelles lascives du rossignol chilien Rosita Serrano et de la star suédoise Zarah Leander colonisent le paysage cinématographique jusque dans les pays conquis. Ô ironie, Zarah Leander, « porte-voix de la communauté homosexuelle persécutée sous le IIIe Reich », et qui fuit le joug nazi en 1943, deviendra l’icône gay que l’on sait. Restent, pour faire rêver, le duo Marika Rökk et Johannes Heesters… Et Lili Marleen, mélodie au destin fabuleux, transitant du joyeux vibrato de Lale Andersen – via les roucoulades de la collabo Suzy Solidor – à la rauque et mélancolique tessiture de Marlène Dietrich.
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Plus éprouvante est la voix du Lager, celle, difficilement imaginable, qui sourd de Dachau, de Ravensbrück, de Buchenwald, et dont rend compte la dernière partie du livre, sous l’intitulé À la mort, à la vie. Lecture effarante, qui détaille implacablement cette danse de morts-vivants orchestrée par le crime. Mais Ullmann, Krasa, Haas, Klein ou encore Ilse Weber, compositeurs gazés, survivent à travers leurs œuvres qui nous sont parvenues, pour certaines à l’état de fragments. Selon la célèbre formule de Billy Wilder, citée par Isabelle Mity, « les pessimistes ont fini à Hollywood et les optimistes à Auschwitz ». Toutefois, grâce à Krenek, Wellesz, Schoenberg, Kurt Weill, Korngold, Eisler et tant d’autres, la nuit musicale est transfigurée.
Les Maîtres Chanteurs du IIIe Reich. Musiques et musiciens sous le nazisme, Isabelle Mity, Perrin, 2026. 336 pages
Cette édition propose, à partir d’un QR code à scanner, une playlist de 120 titres disponibles sur Deezer qui suit la structure du livre.
Les maîtres chanteurs du IIIe Reich - Musiques et musiciens sous le nazisme
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[1] On lui doit déjà le remarquable Les actrices du IIIe Reich. Splendeurs et misères des icônes du Hollywood nazi, Perrin, 2022.
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