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Pakistan, l’allié du milieu

Guerre Iran / Etats-Unis : l'Europe est dépouillée de sa stature diplomatique


Pakistan, l’allié du milieu
J. D. Vance, vice-président des États-Unis, aux côtés d’Asim Munir, chef de l’armée pakistanaise, et de Mohammad Ishaq Dar, ministre des Affaires étrangères, Islamabad, 11 avril 2026. © AP Photo/Jacquelyn Martin/SIPA

La diplomatie européenne, dépourvue de cohérence et de force de dissuasion, n’a aucune prise sur le conflit en Iran. Un pays ruiné mais surarmé est aujourd’hui en position de parler à Washington comme à Pékin et de jouer les honnêtes courtiers entre les superpuissances. Cruelle leçon pour le Vieux Continent.


Le 14 février, au milieu du dernier cycle de négociations sur le nucléaire iranien, le ministre des Affaires étrangères de ce pays, Abbas Araghtchi, a publié sur X un post en anglais où il dénonçait l’Europe et son « irrelevance ». Ce mot assassin, dont le sens littéral en français est « non-pertinence », désignait l’absence d’implication des Européens dans les tractations entre Washington et Téhéran où le Sultanat d’Oman jouait le rôle d’intermédiaire. En 2015, la diplomatie européenne était au centre des négociations qui avaient abouti à l’accord de Vienne censé imposer des limites strictes au programme iranien. En réalité, le succès de cet accord dépendait du président américain. Approuvé par Obama, il a été désapprouvé par Trump qui l’a abandonné en 2018. Les Européens ont essayé de relancer les pourparlers sous Biden, mais en vain. Si la question du nucléaire iranien a révélé la « non-pertinence » de l’Europe sur le plan diplomatique, la guerre déclenchée par Trump et Israël le 28 février montre sa « non-pertinence » militaire et économique. Le terme « irrelevance » a été repris depuis pour qualifier les pays de l’UE et du Royaume-Uni, non seulement par la propagande iranienne, mais aussi par des commentateurs déçus par l’incapacité européenne à peser sur le cours des événements. Comment l’Europe a-t-elle perdu sa pertinence et qui profite de cette marginalisation ?

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Les réactions des pays européens à la guerre se sont caractérisées par la prudence, l’ambiguïté et l’absence de véritable consensus. Les avis ont différé sur la légalité de l’action américano-israélienne, sa justification, et le soutien qu’il fallait y apporter. Keir Starmer a souligné la menace iranienne, mais a commencé par prendre ses distances, refusant aux États-Unis l’utilisation des bases britanniques, notamment celle de Diego Garcia dans l’archipel des Chagos. Par la suite, soucieux de la relation avec Trump, il s’est ravisé, accordant sa permission aux Américains pour des besoins défensifs. Emmanuel Macron, fidèle à la tradition gaulliste, a déclaré que l’agression se situait « en dehors du droit international », mais sans condamner Trump et Netanyahou. Le chancelier allemand, Friedrich Merz, pro-américain et pro-israélien, a adopté un ton un peu plus favorable, sans approuver explicitement les hostilités. Il a été suivi dans cette voie par la présidente de la Commission, Ursula von der Leyen, les Pays-Bas et la Belgique. En revanche, la Norvège, la Slovénie et surtout l’Espagne ont dénoncé l’illégalité de la guerre. Pedro Sanchez, sous l’influence d’une idéologie de gauche soi-disant humanitaire mais foncièrement anti-israélienne, a interdit aux Américains d’utiliser les bases en Espagne. Le 1er mars, il condamne l’incursion de Tsahal au Liban, et dix jours plus tard rappelle son ambassadeur en Israël. Ces dissonances sont typiques de la paralysie institutionnelle qui entrave l’action internationale de l’Europe. Toute formulation de politique étrangère doit passer par des négociations internes. Ce n’est que maintenant, après la défaite électorale de Viktor Orban, que l’UE est enfin à même d’accorder à l’Ukraine le prêt de 90 milliards d’euros décidé en décembre 2025.

Où sont passés Churchill et De Gaulle?

Pourtant, les dirigeants européens ont été d’accord sur le message central : « Ce n’est pas notre guerre. » Ce refus de s’impliquer militairement s’est concrétisé le 14 mars, lorsqu’ils ont fait la sourde oreille à l’appel de Trump qui leur demandait d’intervenir pour ouvrir le détroit d’Ormuz. Cette prétendue neutralité semble peu justifiée. L’Iran et ses proxys n’ont pas hésité à lancer des drones contre des bases européennes à Chypre, à Abou Dhabi et en Irak. Le 20 mars, les médias européens se sont émus du lancement par Téhéran de deux missiles balistiques en direction de la base de Diego Garcia dans l’océan Indien. Leur trajectoire a montré que l’Iran était capable, s’il le voulait, d’atteindre l’Europe. En réalité, les responsables occidentaux sont depuis longtemps au courant de cette menace potentielle, qui est d’autant plus grave que, pour se défendre contre les missiles balistiques, l’Europe dépend de systèmes américains et israéliens. Ses propres systèmes ne sont efficaces que contre les missiles de croisière. La menace serait encore plus grave si l’Iran développait l’arme nucléaire. En mars, des proxys iraniens ont préparé, parfois avec succès, des actes terroristes – notamment des attentats à la bombe et des incendies criminels – visant bases militaires, communautés juives et institutions aux États-Unis, en Norvège, en France ou au Royaume-Uni. L’opinion publique en Europe est peu favorable aux guerres, mais où sont les nouveaux de Gaulle ayant le courage de la défier et de prendre à bras-le-corps les menaces extérieures ? Donald Trump a enfoncé le clou en disant de Starmer : « He’s no Churchill ! »

Le véritable avantage du Pakistan, c’est qu’il a su se positionner entre les deux puissances rivales, la Chine et les États-Unis, et se montrer indispensable aux deux

La conséquence principale des atermoiements européens aura été de s’aliéner encore plus un président américain qui doutait déjà de l’OTAN. Il faut dire que, même si les Européens voulaient se battre, ils n’en ont guère les moyens. La France a pu déployer un porte-avions dans la Méditerranée orientale à des fins strictement défensives. En revanche, le destroyer envoyé par les Britanniques a mis trois semaines pour arriver jusqu’à Chypre où il est tombé en panne. C’est encore Trump qui sermonne ses alliés autrefois maîtres des océans : « Vous n’avez même plus de marine. » Macron et Starmer se sont montrés experts dans l’organisation de grands barnums diplomatiques pour discuter de la création éventuelle d’une nouvelle « coalition de volontaires ». Ils l’ont fait pour l’Ukraine au lendemain d’un possible accord avec la Russie. Le 17 avril, le duo a lancé une nouvelle initiative visant à maintenir ouvert le détroit d’Ormuz si le conflit actuel est résolu. Sauf que si le conflit est résolu, le détroit sera ouvert et on n’aura pas besoin de coalition. Et si le conflit se poursuit, la coalition n’interviendra pas. Parfaitement conscients de leur impuissance, les deux leaders européens se contentent de paroles. Les conséquences de cet échec se ressentiront dans le domaine économique, car le continent est très dépendant de sources d’énergie et de matières premières provenant du Moyen-Orient. Il n’a pas les moyens d’assurer ses chaînes d’approvisionnement. L’Europe devient diplomatiquement négligeable, militairement risible et économiquement vulnérable.

D.R.

Un pacificateur improbable

Lorsque, le 8 avril, Trump annonce un cessez-le-feu et le début de pourparlers avec les Iraniens, un pays occupe le devant de la scène et devient « pertinent » à sa manière. C’est le Pakistan, qui joue le rôle d’intermédiaire entre les États-Unis et l’Iran et dont la capitale, Islamabad, accueille les négociateurs des deux parties une première fois le 10 avril. Pourtant, si on tient compte de son instabilité politique et économique, cet État est un pacificateur improbable. Depuis trente ans, le PIB par habitant s’est effondré, comparé à celui de ses voisins indien et bangladais. En 2022, il n’a survécu à une crise économique aiguë que grâce à un 25e prêt du FMI, et il est maintenu à flot, financièrement, par la Chine et les pays du Golfe. Plus de la moitié de sa recette fiscale est consacrée au service de sa dette. En 2025, le Pakistan a mené une guerre aérienne de quatre jours contre l’Inde. En février, il a lancé des frappes aériennes contre des groupes talibans en Afghanistan, accusés d’attentats terroristes sur son territoire. Le poids des institutions militaires et du renseignement empêche les nécessaires réformes économiques. Cependant, si ce pays de 242 millions d’habitants pèse peu en termes financiers, il entretient une armée considérable de 560 000 hommes et possède un arsenal nucléaire de 170 têtes. Certes, situé à l’est de l’Iran, avec qui il partage une frontière de 900 kilomètres, il est mieux positionné que l’Europe pour jouer le rôle d’un intermédiaire, mais la géographie n’est pas son seul atout. Son véritable avantage, c’est qu’il a su se positionner entre les deux puissances rivales, la Chine et les États-Unis, et se montrer indispensable aux deux.

Le Pakistan est un allié de longue date de la Chine. Ils sont unis par un ennemi commun, l’Inde. La Chine apporte aux Pakistanais une aide militaire et économique considérable, surtout par des investissements en infrastructure. Le Corridor économique Chine-Pakistan, lancé en 2015, permet de développer l’industrie et l’agriculture pakistanaises et constitue un élément intégral de la nouvelle route de la soie par laquelle la Chine étend son influence de l’Asie à l’Europe. Le Pakistan donne aux Chinois un accès au monde musulman – et ferme les yeux sur le traitement des Ouïghours par le régime communiste. Si le Pakistan est promu médiateur de la paix, c’est parce que la Chine l’a voulu. Chez cette dernière, la satisfaction de voir le rival américain s’embourber dans la guerre a cédé la priorité à la nécessité de mettre fin à ses propres souffrances économiques et à celles de ses clients. Le Pakistan est un allié de longue date de la Chine. Ils sont unis par un ennemi commun, l’Inde. La Chine apporte aux Pakistanais une aide militaire et économique considérable, surtout par des investissements en infrastructure. Le Corridor économique Chine-Pakistan, lancé en 2015, permet de développer l’industrie et l’agriculture pakistanaises et constitue un élément intégral de la nouvelle route de la soie par laquelle la Chine étend son influence de l’Asie à l’Europe. Le Pakistan donne aux Chinois un accès au monde musulman – et ferme les yeux sur le traitement des Ouïghours par le régime communiste. Si le Pakistan est promu médiateur de la paix, c’est parce que la Chine l’a voulu. Chez cette dernière, la satisfaction de voir le rival américain s’embourber dans la guerre a cédé la priorité à la nécessité de mettre fin à ses propres souffrances économiques et à celles de ses clients.

Entre la Chine et les États-Unis

Cependant, bien que ce soit la Chine qui tire les ficelles, l’intervention du Pakistan arrange les Américains. Les relations entre les États-Unis et le Pakistan à l’époque de la « guerre contre la terreur », après le 11-Septembre, étaient ambiguës. Tout en étant un allié de l’Amérique, le Pakistan soutenait les talibans. En 2018, Trump a dénoncé un pays qui, selon lui, prenait des milliards de dollars en aide sans rien donner en retour. Tout a changé après la guerre avec l’Inde en 2025. Asim Munir, chef des forces armées, le vrai pouvoir au Pakistan, a attribué le cessez-le-feu à Trump et a proposé ce dernier pour le prix Nobel. Il s’est rapproché du cercle intime du président en signant un accord sur les cryptomonnaies avec le fils du négociateur Steve Witkoff. Le Pakistan a signé aussi un partenariat avec les États-Unis pour l’exploitation de ses minéraux critiques. Trump ne tarissait plus d’éloges sur son « maréchal préféré ». Tiraillé entre ses grands parrains, le Pakistan a su trouver un équilibre entre les deux. Mais son succès dépend d’un autre jeu d’équilibre.

Dans la crise actuelle, le Pakistan a acquis une nouvelle importance pour les Chinois et les Américains, parce qu’il s’est positionné habilement entre deux autres rivaux, l’Iran et l’Arabie saoudite. L’amitié pakistano-saoudienne est ancienne, alimentée par une doctrine panislamiste. Forts de leurs atouts militaires, les Pakistanais apportent un soutien aux Saoudiens en matière de sécurité et, l’année dernière, les deux pays ont signé un pacte de défense mutuelle qui comprend l’extension à son allié du parapluie nucléaire pakistanais. Si le Pakistan assure la sécurité du royaume pétrolier, celui-ci renfloue à l’occasion le trésor pakistanais. Plus récemment, Munir a cultivé des relations avec son voisin iranien, malgré la présence au Pakistan d’une minorité chiite qui a souvent été une source de tensions avec le régime de Téhéran. Tous deux sont des alliés de la Chine et luttent contre des séparatistes baloutches qui sévissent de chaque côté de leur frontière commune. C’est en travaillant avec le Corps des gardiens de la révolution islamique (CGRI) pour régler ce problème que Munir a appris à les connaître. Il était idéalement qualifié pour parler aux dirigeants du CGRI et expliquer leur façon de penser aux Américains. Il ne sert pas d’intermédiaire par bienveillance. À cause de la crise, son pays est au bord d’une catastrophe économique. Et si jamais les tensions entre l’Arabie saoudite et l’Iran tournent à la guerre, le Pakistan sera entraîné dans le conflit.

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Nul ne sait aujourd’hui si le Pakistan obtiendra des résultats durables. Aussi, personne ne prétendra que l’Europe devrait suivre un quelconque « modèle » pakistanais. Néanmoins, cet exemple montre que désormais, pour être influent ou « pertinent » sur la scène internationale, il faut remplir trois critères : pouvoir exploiter ses liens avec les grandes puissances américaine et chinoise ; se libérer du carcan d’une lecture étroitement idéologique du droit international ; et représenter une menace crédible sur le plan militaire. Pour l’instant, les pays européens sont moins à même de cocher ces cases que le Pakistan.

Mai 2026 – #145

Article extrait du Magazine Causeur




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est directeur adjoint de la rédaction de Causeur.

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