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Iran: lire la guerre

Bisounours face au désert iranien


Iran: lire la guerre
Téhéran, 8 avril 2026 © Francisco Seco/AP/SIPA

Face à une volonté lente, souterraine et continue, l’Occident hésite, commente et moralise.


La guerre avec l’Iran n’est pas seulement un épisode géopolitique : elle est une déchirure dans le voile des illusions européennes, un rappel brutal que le monde n’a jamais cessé d’être tragique, quand bien même nous avions cru pouvoir l’administrer comme un dossier, le moraliser comme un sermon, le pacifier comme une fiction. Depuis les frappes américaines et israéliennes du 28 février 2026, quelque chose s’est rouvert — non pas une crise, mais une vérité : celle d’un monde où l’on combat encore, où l’on pense en termes de puissance, de durée, de victoire, et non de réparation ou de culpabilité.

Une guerre d’usure ?

L’Iran ne frappe pas seulement : il persiste, il infiltre, il délègue. Il agit par ses relais, ses ombres, ses fidélités anciennes. Il est patient comme le désert, obstiné comme une prière. Et ce que l’Europe ne comprend pas — ou feint de ne pas comprendre —, c’est précisément cette logique : celle d’un temps long, d’une stratégie qui ne cherche pas à convaincre, mais à tenir, à user, à transformer silencieusement le terrain.

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Mais le plus grave n’est pas là. Le plus grave est que nous ne savons plus lire une guerre. Nous en avons perdu le langage. Nous en avons dissous le sens dans une morale de circonstance, dans une compassion sans mémoire, dans un brouillard de commentaires où tout se vaut et où plus rien ne se comprend. Et voici qu’apparaît, comme une rumeur insistante, presque souterraine, l’idée que l’Iran serait en train de gagner cette guerre — non par la force, mais par la simple persistance de son être — tandis que Donald Trump et Israël seraient empêtrés, piégés dans une violence qui les disqualifie.

Mauvaise conscience

Ce renversement est moins une analyse qu’un symptôme. Il dit notre incapacité à penser la guerre autrement que comme une faute. Il dit notre besoin de voir échouer ceux qui assument le conflit, et triompher ceux que nous pouvons encore envelopper dans une fiction de résistance.

Car le régime iranien ne se pense pas comme une nation parmi d’autres. Il est une forme théologico-politique, un centre irradiant, un nœud de croyances et de stratégies qui s’étend bien au-delà de ses frontières visibles. Ses relais — milices, organisations, fidélités armées — ne sont pas des accidents, mais les instruments d’une volonté. Une volonté lente, souterraine, continue.

La politique grand-remplacée par la morale

Mais il serait trop simple de s’arrêter à l’Iran. Car ce qui se joue ici est plus vaste: c’est le retour du monde à la puissance. Les États-Unis, la Russie, la Chine, la Turquie — chacun selon son génie propre, sa mémoire, ses blessures — avancent, projettent, recomposent les équilibres. Les formes diffèrent : force militaire, pression économique, emprise technologique, influence culturelle. Mais partout, la même logique : durer, peser, transformer.

Et face à cela, l’Europe hésite, commente, moralise.

Il n’y a plus d’innocence en ce monde, sinon celle qu’inventent les sociétés pour se sauver d’elles-mêmes. Et cette innocence n’est pas née dans le peuple, mais dans les sphères où l’on fabrique le sens : universités, médias, institutions culturelles. Là s’est imposée une vision du monde où la politique a été remplacée par la morale, où le conflit est devenu suspect, où la réalité doit se plier à l’exigence de pureté.

Cette vision — héritière d’une certaine gauche devenue climat, atmosphère, évidence — ne pense plus en termes d’action, mais de réparation. Elle ne voit plus des adversaires, mais des victimes et des coupables. Elle ne cherche plus à comprendre, mais à juger.

Et dans ce monde-là, le djihadisme ne peut être qu’une réaction, les Frères musulmans qu’une expression sociale, l’Iran qu’un État blessé. On ne voit pas le projet, la volonté, la continuité. On ne voit pas que derrière la plainte peut se tenir une stratégie, derrière la faiblesse une puissance en devenir.

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Pendant ce temps, l’Occident défroqué s’est choisi un Enfant-Jésus de substitution: le Palestinien, victime parfaite, toujours souffrant, jamais responsable. Mais cette figure déborde largement ce seul cas : elle englobe l’immigré, le racialisé, le dominé — toutes ces présences que l’on sanctifie pour mieux se laver soi-même. L’aimer, c’est se purifier. Le défendre, c’est se racheter. Peu importe qu’il échappe à cette image, qu’il contredise cette pureté : il faut qu’il reste innocent, car c’est de cette innocence que dépend notre propre absolution.

D’où ce culte : manifestations, hashtags, indignations rituelles, prêtres médiatiques. Une liturgie sans Dieu, mais avec ses dogmes, ses hérésies, ses excommunications.

On ne dit plus « Juif », mais « sioniste ». Le mot suffit. Il désigne sans dire, il accuse sans nommer, il libère une haine en la rendant acceptable.

Et ainsi s’installe une religion nouvelle, une religion de l’innocence, qui ne cherche pas la vérité mais le pardon. Elle permet d’oublier ce que nous avons perdu : la langue, les églises, la durée. Elle nous dispense de nous juger nous-mêmes.

Mais l’innocence est un mensonge. Elle refuse le réel — la violence des groupes, les stratégies des acteurs, la haine organisée — et prépare, dans son refus même, les violences à venir.

Car pendant que l’Europe s’abîme dans la compassion, le monde avance. Le djihadisme ne pleure pas : il combat. Les organisations patientes travaillent les sociétés de l’intérieur. L’Iran étend ses lignes invisibles. Les puissances recomposent leurs territoires.

Et nous, nous parlons. Deux mondes se font face : l’un cherche à être juste ; l’autre cherche à être fort. Mais l’Histoire ne tranche pas en faveur de la justice. Elle avance avec ceux qui la prennent. Et peut-être est-ce cela, au fond, la tragédie européenne : non pas d’avoir perdu la puissance, mais d’avoir perdu le regard qui permet de la reconnaître — et de s’y confronter sans se dissoudre dans l’illusion de l’innocence.

La société malade

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Essayiste et fondateur d'une approche et d'une école de psychologie politique clinique, " la Thérapie sociale", exercée en France et dans de nombreux pays en prévention ou en réconciliation de violences individuelles et collectives.

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