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Quand il arrivait en ville…

Frantz Duchazaeau publie « Marcel Bascoulard » (Sarbacane, 2026)


Quand il arrivait en ville…
Détail d'une planche de l'album "Marcel Bascoulard", de Frantz Duchazeau © Sarbacane

D’étrangeté locale à égérie de l’art, le dessinateur Marcel Bascoulard (1913-1978) a vécu une vie d’artiste en marge dans la paisible ville de Bourges  


Dans la cité berruyère, au fil des siècles, deux grands hommes demeurent. Leur légende se poursuit grâce au travail des historiens et des écrivains. Elle se propage même dans la mémoire populaire et dans les ruelles de la vieille ville comme une trainée de cendres. Bientôt, ils seront inattaquables, nos deux « vedettes » locales. Chaque génération porte le flambeau du souvenir en ravivant la flamme, exagérant les prouesses ou l’opprobre de ces deux figures qui ont permis à la ville de Bourges de sortir de l’anonymat de la diagonale du vide. Deux personnages qui redorent le blason des ruralités austères et du folklore berrichon dont les chansonniers moquaient l’accent au siècle dernier dans les émissions de variétés.

Phénomène crasseux

La préfecture du Cher doit sa postérité à Jacques Cœur, le grand argentier du roi Charles VII au XVème siècle. Chaque collégien s’est rendu dans son palais pour communier avec le faste d’antan. En substance, les professeurs nous disaient qu’ici avait vécu l’un des personnages centraux du royaume de France. Autour de nous, dès la sortie de la municipalité, les champs s’étendaient à perte de vue, excepté le vignoble, plus au nord, de Menetou-Salon et l’industrie de l’armement florissante, nous sentions que notre avenir n’aurait rien de très flamboyant. Sans ligne TGV, dans l’indifférence totale des gouvernements successifs, les pouvoirs publics estimant que la province dévitalisée était une maladie sans remède, nous étions des victimes disciplinées, en rang, sans une once de rébellion, nous avions fini par accepter notre sort de surnuméraire. Par résistance et aussi pour nous démontrer que de grands hommes avaient émergé du Berry, l’éducation nationale d’alors nous emmenait visiter, chaque printemps, le Palais Jacques Cœur. Une façon pédagogique de faire germer nos rêves et d’entretenir l’illusion d’une réussite possible. Il y avait un autre phénomène dans cette ville connue pour ses maisons à colombages ; crasseux et génial, nauséabond et prolifique, clochard s’habillant en femme, hirsute introverti, provocant non par dissidence mais par amour filial, ce sosie pouilleux de la laitière de Vermeer promenait dans Bourges sa marginalité exubérante. Il sentait fort. À son passage, on changeait de trottoir ou on pouffait de rire. Parfois, des imbéciles l’insultaient. Il ne faisait pas peur, il intriguait surtout par son accoutrement. Marcel Bascoulard n’était pas dangereux.

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Il vivait selon ses propres codes esthétiques et sa moralité poétique. À défaut d’être comprise, sa dérive était largement admise d’où l’émotion sincère quand la ville apprit sa mort.  La plupart des Berruyers ne partageait pas ses fantaisies en termes d’hygiène corporelle et de vêtements, mais ils ne le blâmèrent pas. Il est faux de croire que les différences seraient plus facilement acceptées dans les métropoles que sur nos terres perdues et forcément réactionnaires. Le Berrichon est moins sectaire qu’il n’y paraît, son caractère ombrageux et taiseux ne le pousse pas à attaquer celui qui ne lui ressemble pas à priori. Le Berrichon est assez respectueux de la liberté des autres quand elle n’est pas militante et dominatrice.

© Sarbacane

Talent hors norme

Dire que Bascoulard était adopté de tous serait peut-être exagéré, mais tous les habitants de la ville lui reconnaissaient un talent de dessinateur immense, hors-norme, grandiose, un don céleste, l’œil et la précision, la main et la portée, la délicatesse de l’enlumineur et le détail de la dentellière… Son heure de gloire n’était pas encore arrivée que déjà ses déambulations se racontaient dans les familles au déjeuner du dimanche. Sa fin tragique – il fut assassiné en 1978 – et son visage familier ne furent jamais oubliés. Quand enfant, nous nous rendions au studio Morlet pour un jeu de photographies d’identité, la vie de Bascoulard était résumée dans la vitrine à travers des clichés et des dessins. Nous faisions connaissance avec l’autre célébrité de Bourges.

Le dessinateur Frantz Duchazeau DR.

Le couple Morlet fut d’un soutien sans faille pour cet artiste vagabond.  La renommée de Bascoulard commença à prendre de l’ampleur vers les années 1990. Le travail du biographe Patrick Martinat sur l’homme et l’œuvre eut un retentissement national. Bascoulard né en 1913 est une gloire provinciale en voie de starification internationale. De son vivant, la maison de la culture lui consacra une exposition magistrale. Beaucoup de monde, experts, universitaires et marchands, s’intéressent aujourd’hui à son cas atypique. Son accoutrement qui le délégitimait par le passé des institutions devient un argument de poids dans une société qui s’intéresse aux questions d’inclusivité et de genre. À vrai dire, ce sont les dessins qui fascinent, notamment ceux de la grande Dame de Bourges, la cathédrale Saint-Etienne. Il faut lire la biographie illustrée librement inspirée de la vie de Bascoulard que Frantz Duchazeau vient de publier aux éditions Sarbacane. Un très beau travail de mise en perspective, d’une enfance meurtrie aux mécanismes de la création.

© Sarbacane

Depuis quelques années, chaque Berruyer retourne son grenier pour mettre la main sur l’un des dessins, joyaux de l’artiste. Jadis, il s’en servait pour payer le bifteck de ses chats.


Marcel Bascoulard – Frantz Duchazeau – Sarbacane 168 pages

Bascoulard

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Journaliste et écrivain. Dernières publications : "Tendre est la province", (Équateurs), "Les Bouquinistes" (Héliopoles), et "Monsieur Nostalgie" (Héliopoles).

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