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Arrangements matrimoniaux en Turquie

« Hayat », un film de Zeki Demirkubuz, aujourd’hui en salles


Arrangements matrimoniaux en Turquie
© Damned Films.

10e long métrage du réalisateur, Hayat est le premier a véritablement se frayer un chemin dans les salles de l’hexagone. Une lente et intéressante critique de la société turque.


Riza, jeune mitron turc bien fait de sa personne, pétrit le pain dans la boulangerie de son grand-père. Résistant aux poussées libidinales de la promise qu’on lui destinait, il repousse une tentative de fellation : – ça me dit rien – t’as pas envie ? – je suis en vrac. Arrête, j’ai pas la tête à ça. A ses amis, il expliquera en rigolant : – c’est parti en sucette. En réalité, Riza est poursuivi jusque dans ses rêves par une taraudante obsession : retrouver la fantomatique Hicran, blonde, lisse et splendide créature aux prunelles d’azur et au visage de piéta, laquelle a soudain disparue, sans explication, rejetant les avances du jeune homme, à peine lui avait-il déclaré sa flamme l’espace de deux rencontres. Aurait-elle fugué pour échapper à un mariage arrangé par sa famille ? Quoiqu’il en soit, voilà donc que Riza, quittant travail et parents, se met en route pour Istanbul, et passe deux mois entiers à rechercher l’objet de son cœur dans l’immensité de la métropole. Le hasard finit par l’orienter vers un réseau de prostitution dont Hicran, seule et démunie, a pu réchapper selon toute apparence en étant recueillie dans un appartement par deux compères, dans une atmosphère plutôt conflictuelle. Mais un beau jour, elle est là, enfin, face à Riza. Fin de la première partie de Hayat ( « la vie », en turc).

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Sans solution de continuité, la deuxième partie du film abandonne Riza pour se concentrer sur Hicran, enfant prodigue dont le retour chez ses géniteurs, après l’épisode d’Istanbul, se passe évidemment assez mal. Hicran rentre dans le rang à ses dépens, en consentant à subir, de l’oreiller jusqu’à la table des repas, la logorrhée tour à tour suspicieuse, menaçante et plaintive, presque démente, d’un époux d’âge mûr travaillé par une jalousie morbide – occasion, d’ailleurs, d’un des plus beaux morceaux de bravoure du scénario, dans un film à la lenteur calculée, aux ellipses savamment dosées, où de très longs silences alternent avec des dialogues étirés à l’extrême. L’épilogue, qu’on ne déflorera pas ici, renverse une nouvelle fois la situation, surprise ultime, improbable et presque miraculeuse après tant d’avanies liées à la pesanteur des traditions sous le boisseau de l’islam.

Il est singulier qu’au contraire de celle d’un Nuri Bilge Ceylan, il est vrai remarquable de bout en bout, la filmographie pourtant conséquente d’un Zeki Demirkubuz, 61 ans, n’ait jamais franchi la porte des salles françaises (hors festivals où un public confidentiel a pu voir Le Destin (2001), inspiré de L’Etranger, de Camus, et Yeralti (2012), d’après le roman de Dostoïevski Le Sous-sol). Dans Hayat, beaucoup des comparses portent encore le masque chirurgical, tel qu’imposé au temps de la pandémie. On est tenté d’y voir une métaphore. Sombre visage d’une Turquie minée par la tartufferie et le mensonge des « bonnes mœurs ». Comme l’exprime un des personnages, « ici chacun croit ce qu’il veut croire ».     


Hayat, film de Zeki Demirkubuz. Avec Miray Daner, Burak Dakak, Cem Davran, Umut Kurt.Turquie/Bulgarie, couleur, 2024. Durée : 2h40

En salles.  




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