Francophonie. Le patron de Air Canada a été poussé vers la sortie, après avoir refusé de prononcer un discours de condoléances en français après un drame survenu sur le tarmac de New York.
Le 23 mars dernier, une tragédie s’est produite sur le tarmac de l’aéroport LaGuardia de New York : un avion d’Air Canada a percuté un véhicule de plein fouet. Les deux pilotes sont morts et l’on compte plusieurs dizaines de passager blessés.
Le pédégé de la compagnie aérienne, Michael Rousseau, unilingue anglophone, et fier de l’être, n’a rien trouvé de mieux que de présenter ses condoléances exclusivement en anglais, à l’exception d’un « bonjour » en ouverture, et d’un « merci » en conclusion. Il s’en est suivi un tollé au Québec où l’on a dénoncé un cruel manque d’empathie envers les sinistrés, notamment québécois.
Manque de jugement et de compassion
Comme on pouvait s’y attendre, les réactions au Canada anglais ont été nettement moins virulentes et les dociles politiciens québécois ont fait leur cinéma de série Z habituel dans ce genre de situation en exprimant une indignation de façade. Le Premier ministre Marc Carney, au français très limité, s’est dit « tellement déçu » et a constaté un « manque de jugement et de compassion ».
A suivi une lettre d’excuses en anglais de la part de M. Rousseau, dans laquelle il fait état de ses regrets de ne pouvoir communiquer dans la langue de Jean-Jacques Rousseau.
Est très instructive à ce sujet la chronique de Chris Selley publiée le 25 mars dans le National Post1, par laquelle il dénonce les vaines turbulences de ces emmerdeurs de francophones. Essentiellement, il reprend tous les poncifs anglo-canadiens : le Canada est « le plus meilleur pays au monde », la langue de l’aviation est l’anglais, Rousseau est un pur gestionnaire, etc. Mieux, ou pire, il rejette comme totalement fausse cette déclaration du Premier ministre Marc Carney :
Nous vivons fièrement dans un pays bilingue, et des entreprises comme Air Canada ont particulièrement la responsabilité de toujours communiquer dans les deux langues officielles, peu importe la situation.
Puisque… moins de 30% de la population canadienne affirme parler français et le français n’est même pas une matière obligatoire à l’école primaire dans plusieurs provinces canadiennes. Fracassante conclusion : « Le bilinguisme officiel est un mythe absurde et démesuré ». Le crash de l’équilibre (très théorique) constitutionnel canadien. Visiblement, il a pour utopie l’Australie, dominion purement anglo-saxon.
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« Nulle part ailleurs dans le monde ce n’est ainsi. Et pour cause. » En effet : avec Swissair ou Sabena, cette situation eût été impensable. Bon prince, il conçoit que « si les familles des pilotes décédés sont contrariées par le choix de langue de Rousseau, c’est compréhensible. » Cependant, il passe du ridicule à l’abject : « Mais je ne les ai vues citées nulle part ».
Rousseau a raté le coche, ou l’avion :
il y a quelques années, il aurait dû dire quelque chose comme : « Je suis PDG d’une compagnie aérienne, c’est ridicule et inutile, allez vous faire enculer [« piss off » en v.o.]. ».
Pourtant, son contrat (pas vraiment « social ») comprend une clause de résultats, notamment sur le plan linguistique. Et il s’est révélé incapable de prononcer un très bref discours de condoléances, préparé à l’avance, pré-enregistré, lu sur télésouffleur.
Le psychanalyste auto-proclamé Selley décrète : « les gens ordinaires qui achètent des billets d’avion de Montréal à New York ne pensent qu’au prix, et n’ont rien à branler du reste ». Fi donc du service en français du transporteur aérien national (qui laisse souvent à désirer) et de la compassion en cas de catastrophe.
Une provocation
Il n’est tout simplement pas concevable que le dircom d’Air Canada, Christophe Hennebelle, à l’accent hexagonal, n’ait pas informé, au préalable, son pédégé de la nécessité de prononcer un message de condoléances dans les deux langues. Mais Rousseau a plutôt opté sciemment pour la provocation envers le Canada français par l’instrumentalisation du sang des pilotes et des passagers.
Détail piquant, les rednecks et les beni-oui-oui québécois dénoncent aujourd’hui les attaques visant Rousseau et d’aucuns, l’œil humide, s’indignent même d’un « lynchage », confirmé par les infos financières relatives à l’annonce (d’abord en anglais évidemment) de la prise de retraite anticipée de Mister Rousseau : le chiffre est un langage universel.
Apparemment, les 10 membres anglophones du conseil d’administration ont suivi les conseils (communiqués en anglais, pour faire bonne mesure) des deux francophones de service.
Quel crève-cœur : Lord Rousseau n’aura cotisé à son fonds de retraite que pour l’écourtée période de cinq ans, selon des émoluments annuels de 12 millions $. Il s’envole avec une modeste rente viagère de 763 500 $ et 13,5 millions $ en actions. Une pitance face à l’euro et au dollar américain, mais il y a ses billets gratuits (en classe touriste?).
Sa détestation stratosphérique du Québec lui aura valu un trône éjectable, mais un parachute doré.
Les francophones peuvent-ils tourner la page?
Sur le plancher des vaches, ils ont toujours comme chef d’État une gouverneure générale totalement ignorante du français en dépit de ses loufoques promesses, tandis que le CA de Canada Inc., le cabinet ministériel confédéral, ne compte que quelques francophones de cour.
Avec son torchon, loin d’un inoffensif pastiche de propagande suprémaciste albionesque, Chris Selley offre aux souverainistes québécois, sur un plateau d’argent, à contre-emploi, le meilleur plaidoyer pour leur cause.
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