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Le dindon de la Perse?

Iran: une guerre qui s’éternise


Le dindon de la Perse?
Donald Trump accueille Benyamin Netanyahou à Mar-a-Lago, Palm Beach, 29 décembre 2025 © Amos Ben Gershom/ZUMA Press Wire/SIPA

L’affrontement entre l’Iran et les États-Unis n’a jamais cessé depuis 1979. L’offensive américaine de 2026 n’est que le dernier épisode d’un conflit où chaque phase prépare la suivante. Washington cherche à fragiliser le régime et Téhéran cible l’économie mondiale. Deux stratégies qui s’inscrivent dans le temps long.


« Je ne vais pas commencer une guerre. Je vais mettre fin à des guerres. » Donald Trump s’est clairement engagé au cours la campagne électorale de 2024 à ne pas impliquer son pays dans un nouveau conflit. En attaquant l’Iran, le 28 février, il semble avoir trahi sa promesse. Certes Trump n’est pas le premier président américain à se faire élire en pacifiste avant de gouverner en belliciste (son modèle, McKinley en est un exemple flagrant) mais son électorat, affecté par l’inflation provoquée par le conflit, pourrait ne pas le lui pardonner. À sa décharge, il peut soutenir que son offensive contre le régime des mollahs n’est que le prolongement d’une guerre qui a commencé en 1979. Cette guerre est passée par des phases plus froides ou plus chaudes. Aujourd’hui, sa température a atteint son niveau le plus élevé. Est-ce le début de la fin ou simplement une nouvelle phase transitoire ?

Résistance à l’impérialisme occidental

Lors de la chute du régime du shah en 1979, les États-Unis ont perdu un allié sur lequel ils comptaient, depuis dix ans, pour stabiliser le Moyen-Orient. Cette complicité a nourri chez les révolutionnaires iraniens le mythe de la « main étrangère » – britannique, puis américaine – qui aurait manipulé et exploité l’Iran depuis des décennies. Cette main aurait été seule responsable du coup d’État de 1953 qui a permis au shah de consolider son pouvoir. Ainsi, le futur guide suprême, l’ayatollah Khomeini, était obsédé par le principe d’esteqlal ou « indépendance ». Pour lui, celle de l’Iran était menacée en permanence par les États-Unis et l’impérialisme occidental contre lequel il fallait organiser la résistance. Il partageait les buts de ses corévolutionnaires de gauche, mais les exprimait dans un langage religieux. La prise d’otage à l’ambassade américaine de Téhéran lui a permis d’évincer ses rivaux laïques, d’imposer le régime des mollahs et de réunir le pays autour d’une stratégie antiaméricaine devenue la pièce maîtresse de sa politique étrangère. Pour les Américains, l’Iran était désormais une force déstabilisatrice dans une région vitale pour l’économie mondiale.

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Les épisodes de cet affrontement sont connus : la crise des otages et l’imposition de sanctions contre l’Iran ; le soutien américain à Saddam Hussein dans la guerre Iran-Irak de 1980 à 1988 ; la campagne d’attentats contre les Américains au Liban et ailleurs par les proxys de l’Iran dans les années 1980 et 1990 ; la mort de plus de 600 militaires américains tués en Irak, entre 2003 et 2011, par des milices chiites armées par l’Iran… jusqu’à des tentatives – déjouées – d’assassiner Trump en 2024 et la guerre des Douze Jours en 2025. L’Iran espérait-il vaincre les États-Unis ? En 2015 à New York, Henry Kissinger a rencontré de manière informelle Ali Larijani, le même dirigeant influent qui vient d’être éliminé le 17 mars. Larijani a expliqué que son objectif stratégique était d’épuiser les Américains pour que, las, ils quittent le Moyen-Orient et laissent l’Iran en paix.

Effet d’usure

Afin d’atteindre cet objectif, les Iraniens comptent depuis toujours sur un effet d’usure : tôt ou tard, harcelés de toutes parts, les Américains décideront que le jeu ne vaut plus la chandelle et renonceront à s’immiscer dans les affaires de la région. À cette fin et en attendant l’acquisition de la menace suprême, la bombe nucléaire, l’Iran a adopté des méthodes de guerre asymétriques, particulièrement le terrorisme et la guérilla. Dans l’espoir d’affaiblir durablement l’Iran, les États-Unis ont essentiellement répondu par des méthodes plus classiques : troupes au sol, frappes aériennes et bombardements navals. Toutefois, en même temps, ils ont développé, en coopération avec Israël, leur propre réponse asymétrique conjuguant pression économique, guerre cyber et opérations secrètes.

Imaginaires antagonistes

Aujourd’hui, nous assistons à une épreuve de force non seulement entre deux nations, mais entre deux stratégies totalement opposées, portées par des imaginaires antagonistes. Du côté iranien, le régime mise beaucoup sur le culte du martyr qui structure la mentalité chiite depuis le massacre de Hussein, petit-fils de Mahomet et prétendant au califat, ainsi que de son entourage, en 680. Ce culte a joué un rôle central dans les sacrifices de soldats iraniens dans la guerre contre l’Irak. Il a inspiré les campagnes d’attentats-suicides contre des Américains, Français et Israéliens. Aujourd’hui, il est invoqué pour glorifier les dirigeants du régime qui viennent d’être éliminés, comme Ali Khamenei. L’idée du sacrifice de soi est parfaitement adaptée à la stratégie de guerre asymétrique. Le régime iranien croit avoir un seuil de tolérance à la douleur beaucoup plus élevé que celui des Américains. Il peut donc se laisser pulvériser presque indéfiniment (au moins tant que la majorité antirégime qui en paie le prix reste plus au moins docile), pendant qu’il utilise drones, missiles et mines à bas coût pour bloquer le détroit d’Ormuz et bombarder l’infrastructure des pays pétroliers du Golfe. C’est ainsi que, par la force des faibles, l’Iran est en train de provoquer un nouveau choc pétrolier pire que celui de 1973.

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Du côté américain, Trump semble appliquer ce qu’on appelle « la théorie du fou », approche développée par des théoriciens du conflit nucléaire, adaptée par Henry Kissinger et adoptée – avec un succès mitigé – par Richard Nixon dans ses relations avec l’Union soviétique et le Vietnam du Nord. Selon cette théorie, un dirigeant qui paraît capable de faire n’importe quoi peut déstabiliser son adversaire et le faire reculer. Selon certains, Trump a utilisé cette approche avec succès dans ses relations avec l’UE et l’OTAN, et avec moins de bonheur avec la Chine et la Corée du Nord, ce qui suggère que cela marche surtout avec des alliés. Aujourd’hui, il fait preuve d’imprévisibilité dans ses déclarations sur les objectifs, la durée et les tactiques de la guerre. La Maison-Blanche parle d’« ambiguïté stratégique délibérée ». Cette approche doit s’accompagner d’une cohérence sous-jacente dans les actions, cohérence fournie par Israël dans sa maîtrise du renseignement et son rôle dans l’élimination des chefs du régime des mollahs.

Malheureusement, à ces deux approches correspondent maintenant deux guerres. Celle que livrent Trump le « fou » et un Netanyahou beaucoup moins fou pour neutraliser les capacités nucléaires et balistiques de l’Iran et, si possible, faire tomber le régime. Et celle que l’Iran a déclarée à l’économie globale en étranglant les sources d’approvisionnement en énergie. Pour mettre fin à cette deuxième guerre, il faudra, coûte que coûte, mettre fin définitivement à la première.

Avril 2026 – #144

Article extrait du Magazine Causeur




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est directeur adjoint de la rédaction de Causeur.

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