Il faudrait toujours se méfier des écrivains. Ils tourmentent les morts en révélant leur passé. Pascal Bruckner est un récidiviste.

Pascal Bruckner avait consacré un livre à son père, il y a une dizaine d’années, intitulé Un bon fils. Il révélait que son géniteur était un homme violent, atrabilaire et antisémite, défendant Hitler et la doctrine raciste. L’homme était tellement détestable qu’on avait admis le portrait à charge qu’il offrait aux lecteurs. Avec De mère inconnue, son nouvel ouvrage, il continue d’évoquer son père mais cible surtout sa mère, Monique, qu’il appelle M.
Pense à toi
L’ouvrage devait être « une collection de souvenirs » pour ranimer la femme qui mit au monde un fils unique: Pascal. On découvre, en effet, une mère épileptique, meurtrie, rêvant d’émancipation grâce à la lecture de romans, notamment ceux de Simone de Beauvoir, sans jamais passer à l’acte, restant soumise à un mari misogyne et profondément mauvais. Ce devait être un hommage rendu à une « Mère imaginaire », habitant l’esprit d’un homme marqué par la substance féminine si bien décrite par François Mauriac dans Genitrix. Rien de désagréable dans la démarche de Pascal Bruckner. Comme il l’écrit au début de son ouvrage : « La littérature est un long message adressé à nos défunts. » Faire revivre la mère morte, magnifiée, est une louable entreprise. La démarche devient même christique. Bruckner : « Si j’écris ton histoire, tu descendras de moi ; tu deviendras ma fille après avoir été ma mère. » Cette femme battue par son mari nazi aurait dû nous paraître sympathique, d’autant plus que les derniers jours de sa vie sont racontés avec beaucoup d’émotion par son fils devenu écrivain. Elle l’a certes un peu étouffé, comme la plupart des mères ayant un fils unique, mais elle a su lui donner un conseil de la plus haute importance. Elle lui disait toujours : « Pense à toi. » L’écrivain s’empresse d’ajouter: « Je l’ai tellement fait, que je l’ai oubliée. » À travers l’évocation de sa mère, l’écrivain réalise un autoportrait avec, en arrière-plan, une tentative de réparation dont le point de départ est cet aveu poignant : « Les fils ratent leur mère. Et plus encore les fils uniques. »
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Réparation, mais également volonté de briser « le pacte de faiblesse » imposé par sa mère, amoureuse au fond de sa servitude. Elle rêvait pour lui d’une existence sans ambition, cassant ses élans d’émancipation, de départ vers l’inconnu, surtout quand une femme en était le moteur. Il fallait que le fils restât auprès d’elle, jusqu’au bout du chemin, pieds et poings liés, esclave de la substance maternelle. Le fils unique a fini par désobéir. Il a largué les amarres. Il a exercé mille métiers, a rencontré des personnalités exceptionnelles, comme Vladimir Jankélévitch – portrait émouvant de celui qui fut son professeur de philosophie en maîtrise à la Sorbonne. Sa mère aussi, elle appréciait le penseur. Il n’avait qu’un seul défaut à ses yeux : il était juif. Bruckner rappelle au passage que Jankélévitch fustigea les « intellectuels planqués » pendant l’Occupation, qui publièrent leurs livres chez Gallimard. Il visait Camus, Sartre et Beauvoir qui avaient, selon lui, « usurpé un statut de résistant, sans jamais prendre une arme ou le moindre risque. »
Secret de famille
Revenons à la mère. Le livre se transforme en enquête, et patatras, le dernier chapitre est un réquisitoire. La honte recouvre alors le portrait. M. est partie travailler volontairement à Berlin, chez Siemens, en juin 1942. C’est là qu’elle a rencontré son futur mari, lui aussi engagé volontaire dans la firme allemande. Bruckner rappelle ce point important: « Des usines furent installées à Ravensbrück, Auschwitz, Dachau et utilisèrent des déportés, 80 000 environ, qui travaillaient gratuitement. » Peut-être sa soumission trouve-t-elle son origine dans « cette souillure ». M. n’en a jamais parlé à son fils. L’écrivain a fini par le savoir. Il le révèle dans De mère inconnue. Fallait-il le faire ? Bruckner : « Tout enfant devrait pouvoir réparer les fourvoiements de ses parents : même vieilli, il devrait agir en juge de paix apte à recoudre les déchirures familiales. » Le conditionnel est hélas de mise.
Le fils, après treize mois d’écriture, a fait un cauchemar. M. lui a murmuré que son portrait était trop noir. Il croit l’entendre lui dire : « Ne cède pas à l’arrogance du survivant. »
Méfions-nous, oui, des écrivains.
Pascal Bruckner, De mère inconnue, Grasset. 272 pages





