Dominique Fernandez nous prévient d’emblée : « Ce ne sont pas des biographies d’écrivaines et d’écrivains que je propose ici, ni même des portraits-souvenirs, mais ce que j’ai pu comprendre de leur personne et de leur œuvre à travers un commerce suivi » …

Le romancier et essayiste, élu à l’Académie française en 2007, prix Goncourt 1982 pour Dans la main de l’Ange, ajoute qu’il n’y a aucun vivant dans ce livre intitulé À vous, troupe légère, vers tiré des « Regrets » de Joachim Du Bellay, histoire sûrement de ne pas froisser ses collègues encore en activité. C’est que Dominique Fernandez est un spécialiste de la phrase tranchante comme un couteau de boucher. J’en avais fait les frais lorsque j’avais publié mon premier ouvrage, Robert Brasillach, l’illusion fasciste, chez Perrin (1989). Comme je n’avais pas, ou peu, parlé de la vie privée de l’écrivain collaborateur et antisémite, entendez que je n’avais pas évoqué ouvertement son homosexualité supposée, le verdict était tombé, sans appel : ma biographie ne valait pas tripette.
20 grandes figures
Les vingt chapitres consacrés à de grandes figures intellectuelles européennes raviront celles et ceux qui ont connu la période bénie où la littérature et la musique rythmaient l’existence d’une élite cosmopolite et cultivée. Le tout-Paris pouvait s’enflammer pour l’élection de Cocteau à l’Académie française, comme le rappelle Dominique Fernandez. Allait-on laisser entrer sous la coupole un homosexuel ? François Mauriac avait prophétisé : « Il ne sera jamais élu… » Le jeune Fernandez, venu rendre visite à l’auteur de Genitrix, rapporte ses propos et ajoute que Mauriac avait, de sa voix éraillée, précisé : « À cause de ses mœurs ! » Cocteau fut élu sans la voix de Mauriac. Charles Trenet et André Téchiné n’eurent pas cette chance. Ils furent refusés « à cause de leurs mœurs ».
L’un des plus émouvants portraits de cette Grande Galerie est peut-être celui d’Hélène Carrère d’Encausse. C’est elle qui incita Dominique Fernandez à rejoindre les rangs de l’Académie française. L’écrivain finit par accepter en disant qu’il afficherait ouvertement son homosexualité. Un lien indéfectible le lie à Hélène Carrère d’Encausse, décédée d’un cancer, le 5 août 2023. Ce n’est pas seulement leur russophilie littéraire qui les rapproche, c’est d’abord et avant tout d’avoir eu des « pères coupables ». Celui de Carrère d’Encausse fut interprète de russe auprès des nazis, à Bordeaux. Il fut arrêté par des résistants, probablement fusillé, puis jeté dans une fosse anonyme. Pas de trace, pas de sépulture, l’effacement. Ramon Fernandez, le père de Dominique, fut un critique littéraire de grand talent. D’abord communiste, il rompit avec la gauche et devint partisan de Franco pendant la guerre d’Espagne, adhéra au Parti populaire français de Doriot, en 1937, fréquenta le gratin de la collaboration, se fâchant toutefois avec Céline qui l’accusa de défendre « les youpins ». À la mort de Bergson, en 1941, Ramon Fernandez avait rendu au philosophe un vibrant hommage dans La Nouvelle Revue française, « malgré l’interdiction des Allemands de prononcer l’éloge d’un juif », rappelle son fils, auteur de la biographie Ramon. Disparu le 2 août 1944, ses obsèques furent célébrées en l’église Saint-Germain-des-Prés remplie d’officiers allemands et de personnalités collaborationnistes. François Mauriac sortit de sa cachette pour rendre un dernier hommage à l’ami et au critique littéraire, « dissimulé derrière un pilier » indique Dominique Fernandez. À méditer en une période où il faut absolument se conduire de façon binaire. Pour revenir à Hélène Carrère d’Encausse, Dominique Fernandez résume : « Nous portions chacun la même tare et le même déshonneur, le même chagrin et le même fardeau à partager, la même faute à expier (…). Marqués du même stigmate, nous étions frappés du même péché originel. »
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Comprendre les écrivains, les saisir de l’intérieur, après des années de connivence, tel est l’enjeu de ce livre intimiste. Marguerite Duras ouvre le bal, si j’ose dire. Elle publia son deuxième roman, La Vie tranquille, chez Gallimard grâce à la recommandation de Ramon Fernandez. Elle était donc collabo. On le savait car elle l’avait consigné dans L’Amant, son chef d’œuvre. Puis elle devint communiste, sous l’influence de Dionys Mascolo. Dominique Fernandez raconte une scène durassienne, en 1978, dans un bar d’hôtel, dans le vieux quartier de Barcelone. Duras boit beaucoup de vodka et parle de Ramon à son fils. Elle tente de minimiser leur engagement idéologique. Elle dit : « Notre destin n’est pas notre œuvre. » Dominique Fernandez ne tombe pas dans le piège. À propos de son père, il affirme, non sans courage : « Vieux routier de la vie politique, on ne peut donc pas dire qu’il ne savait pas dans quoi il s’engageait. » Les autres portraits sont parfois amicaux, sans jamais être complaisants. Parfois l’Académicien est aussi féroce que son camarade Angelo Rinaldi, disparu en 2025. Il conclut le chapitre qu’il lui consacre par cette phrase : « Écrivain de la nuit, comme ceux dont la blessure se ravive aux rayons du soleil. » Fidèle, il rend hommage au talent littéraire de Frédéric Mitterrand. Il ne cache cependant pas son tourisme sexuel, révélé par le ministre de la Culture de Nicolas Sarkozy, dans La Mauvaise Vie. Il condamne sans ambiguïté les rapports, souvent tarifés, avec des mineurs. Mais au-delà de cette condamnation, il affirme que ce livre-confession est « un livre de moraliste, un examen de conscience, presque un traité de morale, sur un sujet épineux ; une étude de caractère, dans la grande tradition française, analytique et pessimiste. » Notre époque hautement puritaine ne tolère plus ce genre de littérature. Peu avant d’être terrassé par le cancer, Frédéric Mitterrand demanda à Dominique Fernandez : « Comment as-tu résolu, toi, le problème de ta vie amoureuse ? As-tu découvert le secret qui me manque, qui continue à m’échapper ? »
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Certains romans, certaines autobiographies sont là pour permettre de nous éclairer sur nous-mêmes, sans pour autant apporter de réponse convaincante. Certains écrivains nous bousculent dans nos certitudes confites. Ils deviennent alors nos compagnons avec lesquels nous conversons en silence. Je ne suis pas d’accord avec Dominique Fernandez quand il écrit : « D’un écrivain qui disparaît, on se console vite. Il y en a tant qui le valent ou lui sont supérieurs ! » Ma table de chevet lui prouverait le contraire. C’est probablement pour cela que le portrait qui m’a le plus touché est celui de Milan Kundera, mort en 2023. La dernière visite de Dominique Fernandez à l’auteur de La Plaisanterie, impasse Récamier, à Paris, est poignante. Il révèle « un homme dépossédé de lui-même, égaré dans une voie sans retour, perdu, englouti par l’abîme, mais gardant dans sa chute une incomparable majesté. »
Dominique Fernandez, À vous, troupe légère, Grasset. 320 pages
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