Jeffrey Epstein était juif, pédophile, milliardaire et jet-setteur. Du pain bénit pour les complotistes. Il aurait été à la tête d’un vaste réseau de traite humaine pour les uns, figure pédosataniste pour les autres, voire agent du Mossad ou du FSB… Les fantasmes sur les élites censées tirer les ficelles du monde n’ont pas pris une ride
Dis-moi quel complot tu vois dans les « Epstein Files », et je te dirais qui tu es. Depuis le 30 janvier, date à laquelle le ministère de la Justice américain a publié une vague inédite de documents relatifs au richissime pédocriminel américain, nombreux sont ceux qui ont trouvé dans cette gigantesque base d’information de quoi nourrir tous types de suspicions.
À Londres et à Paris notamment, plusieurs instructions judiciaires ont ainsi été ouvertes – ou relancées – contre diverses personnalités citées dans les fichiers, tels le prince déchu dAngleterre Andrew, l’ancienne éminence grise du New Labour Peter Mandelson ou l’ex-président de l’Institut du monde arabe Jack Lang.
Les réseaux sociaux enquêtent
Seulement, à côté de ces enquêtes officielles – qui reposent sur des éléments avérés –, de nombreuses spéculations, beaucoup moins étayées, font florès sur les réseaux sociaux, et même dans une certaine presse. Du fait qu’il était pédophile, juif, multimillionnaire et jet-setteur, l’homme d’affaires new-yorkais alimente tous les fantasmes, y compris les pires. Décédé il y a plus de six ans, le voilà en train de devenir, post mortem, un éclatant révélateur de nos peurs collectives et de nos représentations sociales les plus inavouées.
La théorie la plus populaire à son sujet est relative à sa pédophilie. Elle affirme qu’Epstein n’aurait pas été un simple prédateur isolé, mais le maillon d’un vaste réseau international d’exploitation sexuelle de mineures impliquant dirigeants politiques, chefs d’entreprise et stars du show-business. Avec son amie Ghislaine Maxwell (condamnée en 2022 à vingt ans de prison par la justice fédérale américaine), l’homme d’affaires aurait servi d’intermédiaire dans l’organisation de bals roses dont les convives s’appelaient entre autres Bill Clinton, Bill Gates et Michael Jackson.
Il est vrai que tous ces VIP ont été reçus par l’homme d’affaires new-yorkais dans ses somptueuses résidences, comme en témoignent des photos extraites des 180 000 que comptent lesEpstein Files. Mais avoir dîné avec le diable fait-il de vous automatiquement un serviteur du Mal ?
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Pour Philippe de Villiers, la réponse ne semble pas faire de doute. Le 12 février, il écrivait carrément dans le JDNews, avec un art consommé de l’amalgame : « Le parquet de Paris a ouvert une enquête préliminaire pour viols et agressions sexuelles, notamment sur mineurs. Il y a donc une French Connection. La pêche au gros commence. Dans les filets qui traînent, on remonte bientôt de la vase des hauts-fonds de belles pieuvres à tentacules, dont quelques icônes des années mitterrandiennes. On apprend que Mister Jack démissionne de l’Institut du monde arabe. »
Pure calomnie ! Rien, absolument rien dans les Files – et quelle que soit l’aversion que puisse par ailleurs inspirer le personnage – ne permet d’affirmer que Jack Lang aurait trempé dans les activités pédophiles de Jeffrey Epstein. Plus loin dans le même article, Philippe de Villiers avance que la « prédation sataniste » est le fruit du libéralisme économique et de la libération des mœurs. À croire que, dans les sociétés traditionnelles, aucun enfant n’a jamais été violé, et pas plus dans les familles conservatrices et dans les écoles catholiques…
Mansuétude troublante et Etat profond
Mais revenons à Epstein. Aux Etats-Unis, les conspirationnistes les plus résolus croient pouvoir raccrocher ses crimes à une théorie plus globale et délirante : celle développée depuis 2017 par le mouvement QAnon, selon laquelle une élite secrète pédosataniste, combattue héroïquement par Donald Trump, contrôlerait rien de moins que l’État fédéral américain. Ce qui expliquerait pourquoi l’homme d’affaires new-yorkais a reçu une peine clémente (dix-huit mois de prison, dont treize effectués) quand il a été condamné en 2008 par un tribunal de Floride pour ses activités hautement coupables envers des jeunes filles. Cependant, rien n’indique dans les Epstein Files que cette mansuétude, certes fort troublante, ait été ordonnée en haut lieu dans quelque cabinet noir de l’État profond.
Évidemment, il existe une variante antisémite de cette théorie du complot. Ses promoteurs ont notamment été enchantés de découvrir dans lesFilesdes échanges d’e-mails entre Jeffrey Esptein et la banquière Ariane de Rothschild, qui pourtant interroge l’homme d’affaires new-yorkais uniquement sur des questions financières techniques et des sujets d’actualité générale. Qu’à cela ne tienne, Dieudonné, mentionné dans ces conversations tout simplement parce que les informations parlaient de lui, y a vu la preuve que ses problèmes avec la justice avaient été commandités par les « sionistes ». Les meilleures blagues de l’humoriste sont souvent involontaires.
Les accords d’Abraham, c’est lui aussi !
Dans un tout autre registre, nettement moins haineux, une autre hypothèse circule abondamment sur le Web au sujet d’Epstein : celle de la fabrique de « kompromats ». Au service d’une puissance étrangère, l’homme d’affaires aurait été en réalité un agent secret ayant reçu mission d’élaborer des documents compromettants – en particulier des photos – afin de faire chanter des personnalités influentes. Il aurait agi pour le compte soit des services israéliens soit du FSB russe, à vous de décider, le choix du pays en dira long sur vos opinions politiques.
Certains prétendent même que les accords d’Abraham seraient le chef-d’œuvre de la carrière d’Epstein. L’homme d’affaires aurait invité de hauts dignitaires arabes à des parties fines et aurait fait filmer les agapes derrière des vitres sans tain. Pour éviter la diffusion de ces images, les princes auraient accepté de reconnaître l’existence de l’État d’Israël.
Last but not least, voici la théorie du complot la plus chic. Celle-là ne vous vaudra pas d’être regardé de travers dans les dîners en ville. Car elle est antitrumpiste. Que dit-elle ? Que si le ministère de la Justice a publié seulement la moitié des 6 millions de pièces contenues dans le dossier Epstein, et s’il a caviardé de nombreux noms dans les fichiers mis en ligne, c’est pour cacher la véritable « liste de clients » du pédocriminel et faire diversion avec des informations inoffensives. Le but de l’opération serait de blanchir l’image de Donald Trump, véritable salaud de l’affaire. Une extrapolation séduisante, mais pas davantage démontrée que les précédentes.
Il est compréhensible, car humain, qu’une histoire aussi abjecte donne lieu aux conjectures les plus extrêmes. Raison de plus de revenir aux faits, et rien qu’aux faits : jusqu’à plus ample informé, la totalité des pédocriminels confondus par les Epstein Files sont au nombre de deux et ils ont été mis en prison.




