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« Sans amour », il reste l’amour

Pierre Pachet est incorrigible : il aime les femmes et le temps. Il aime les traversées du temps dont la forme est une femme. Il aime regarder les femmes regarder les regards et si les regards. Femmes sans amour, vous n’êtes pas seules. Pierre Pachet vous garde et vous regarde, vous accueille au plus profond de lui-même au point de devenir l’une des vôtres à l’orée de son livre – avant de reprendre sexe. Ce livre triste et heureux, ce livre débordant d’amour se nomme Sans amour.

« Parce que l’amour n’est pas une conséquence inévitable de notre nature, seulement une possibilité, on peut concevoir des vies sans amour ou destituées de l’amour. »[access capability=”lire_inedits”] L’espace exploré par Pachet est celui ouvert par l’absence d’une vie amoureuse et sexuelle présente. Cet espace n’est pas à proprement parler « sans amour ». D’abord, parce que la vie amoureuse est seulement l’une des possibilités de l’amour en tant que tel – qui connaît bien d’autres formes. Ensuite, parce que la mémoire y fait fidèlement, indubitablement, acte d’amour.

Pierre Pachet n’a jamais été avare à payer l’amour de son prix exorbitant de solitude. L’heureux destin de ses solitudes est de se métamorphoser irrésistiblement en littérature, d’Autobiographie de mon père à Devant ma mère en passant par l’Adieu à son épouse Soizic. Très rares sont les êtres qui habitent à tel point la littérature, avec une familiarité imprécautionneuse, recevant en chaussettes Baudelaire au petit-déjeuner et en pantoufles Flaubert dans l’après-midi.
« Le hasard mit le veuf à côté de la veuve. » Je me rappelle ce bel incipit de L’Appel du crapaud, de Günter Grass. Pierre Pachet n’est pas seul : il est surpeuplé de solitudes. De solitudes, certes. Mais surpeuplé, avant tout. « Mille fois le plus riche », comme Arthur Rimbaud. Ses solitudes se nomment ici Vera Davidovitch, Rose Salzberg, Mania Baranoff, Iva Berladsky, Mania Goldenstein, Mizou, Rassia Cherman. Elles ont traversé, de près ou de loin – qui est très près aussi – l’Occupation, les tragédies du XXe siècle qui ont souvent pris logis chez elles. Mais leurs mystères ne se résument pas seulement à ces drames historiques, ils sont chaque fois aussi ailleurs, rigoureusement et âprement singuliers.

« Que devient le corps intouché ? » Que devient le corps qui s’avance dans la vieillesse, la solitude, l’absence d’amour ? Qui se retrouve ou se tient à distance de la révélation, de la délivrance d’un toucher amoureux ? Que devient son temps intérieur ? Il est livré tout cru à l’ennui, c’est-à-dire à l’expérience pure du temps. Celle-ci peut être une douleur atroce comme aussi bien le toucher vivifiant de la sensualité même du monde et de la pensée à l’état naissant. Pierre Pachet prolonge ici les belles pages sur l’ennui de L’Œuvre des jours.

« Cette mystérieuse tranquillité qu’aiment les femmes »

Mais le cœur de ses méditations demeure « cette mystérieuse tranquillité qu’aiment les femmes et dans laquelle elles se réfugient volontiers après les tourments de l’amour, ou pour les éviter ». Il aborde opiniâtrement, à travers chacun de ces portraits de femmes, les multiples versants d’une unique énigme. C’est pour lui « comme si les femmes, qui dans le jeu de l’amour sont éminemment maîtresses de dire oui ou non à ceux qui les convoitent, tombaient à certains moments de leur vie dans un ” non ” profond, irrécusable, et qui en quelque sorte ne dépendrait pas complètement de leur volonté ou de leurs intentions ».

Mais j’oubliais encore Léa. Et Irène. Les deux portraits les plus bouleversants du livre. Léa et Irène, deux réponses diamétralement opposées à la guerre et à l’Occupation. La vitalité sensuelle de Léa, la découverte avec elle de l’amour physique, la tentative de retrouvailles. Mais la figure d’Irène est plus fascinante encore. Irène, agrippée dignement et tragiquement jusqu’à sa mort au « refus ». Irène, traversée par « la conscience intermittente d’être ouverte par une blessure de vie menaçante autant que prometteuse ». Contrainte à choisir entre la vie de sa féminité et la sienne. Irène ou la rétraction irrépressible devant le partage du sensuel, la division de soi et de l’autre par l’expérience sensuelle. Irène, caressée et sauvée par les mains d’Agnès et l’écriture de Pierre Pachet.[/access]

Sans amour

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Mai 2011 · N°35

Article extrait du Magazine Causeur


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