Accueil Culture Un temps de réaction

Un temps de réaction

Olivier Dard publie "Histoire de l'extrême droite française, de 1870 à nos jours" (Perrin, 2026)


Un temps de réaction
L'historien Olivier Dard. DR.

Dans une somme passionnante de plus de 900 pages, Olivier Dard retrace l’histoire de l’extrême droite française depuis le début de la IIIe République. Ayant troqué en cours de route le royalisme contre le nationalisme, le camp de la Contre-Révolution a fini dans les années 80 par se rallier à un leader qui n’était pas le plus factieux du lot, Jean-Marie Le Pen, dont la fille a pris encore plus ses distances avec les thèses les plus radicales. Nombreux sont toutefois les membres du RN qui se sentent fidèles à l’héritage maurrassien.


L’art de changer de focale. Après avoir consacré toute son éminente carrière universitaire, passée par Nanterre, Metz et enfin la Sorbonne, à se pencher sur mille facettes du nationalisme — de Charles Maurras à Bertrand de Jouvenel en passant par le mythe du complot synarchique et le philo-salazarisme —, Olivier Dard opère un grand dézoomage et publie un impressionnant travail de synthèse sur le sujet de sa vie. En 912 pages, il propose rien moins qu’une Histoire de l’extrême droite française de 1870 à nos jours. Une somme qui tombe à point nommé. Au moment où le Rassemblement national aborde la présidentielle en tête des intentions de vote, l’ouvrage prend évidemment une résonance particulière.

Effet drapeau

Comme on s’y attendait, l’élève de Serge Berstein, tenant à rester le plus neutre possible, ne prononce dans son texte ni une condamnation morale de l’extrême droite ni une tentative de réhabilitation. On ne lira pas sous sa plume une thèse hardie à la Zeev Sternhell, qui avait voulu voir dans le bouillonnement contre-révolutionnaire de la France de la Belle Époque les origines du fascisme. On n’y trouvera pas davantage soulignée la dette de la France à l’égard de cette famille de pensée : les réseaux de renseignement de la Résistance, la manifestation du 11 novembre 1940, la Fête des Mères, les Hussards, François Mitterrand.

Le récit commence par une page qui se referme : celle du légitimisme, incarné, après la chute du Second Empire, par le comte de Chambord. L’épisode est connu. Alors que la restauration est à portée de main, l’enfant du miracle refuse la couronne car il ne saurait accepter les couleurs bleu-blanc-rouge. Comment comprendre ce refus d’obstacle ? Dard ne fait pas grand cas de l’interprétation psychologisante, et voit d’abord dans l’affaire du drapeau une question de principe. Déjà, les prémices d’une mystique de la défaite qui ne se démentira pas dans les pages suivantes.

Vient ensuite le boulangisme, première crise majeure traversée par la Troisième République opportuniste. L’extrême droite s’éloigne alors des gentilhommières et atteint les faubourgs. « Un frisson traversa le pays », écrit Olivier Dard, qui reconnaît lui-même la difficulté à ranger le général Boulanger dans une case idéologique, préférant parler de « maladie d’adolescence du radicalisme ».

Inoffensif Maurras

Puis c’est l’affaire Dreyfus qui, au tournant du siècle, électrise la France. Chaque matin, Charles Maurras promet de porter le coup fatal à la République. Entre 1914 et 1918, il joue pourtant sans hésiter le jeu de la propagande de guerre. Et lorsqu’on l’accuse, en plein conflit mondial, de couvrir un complot, il apporte prestement toutes les preuves que jamais l’Action française n’a été en mesure de mener le moindre putsch contre le régime ! Sous l’Occupation, Lucien Rebatet, plume collaborationniste, fera des gorges chaudes de son ancien maître de l’« Inaction française ».

A lire aussi, Thomas Morales: La bataille des mots

Après 1918, Maurras, décidément inoffensif, joue un jeu complexe avec Clemenceau et surtout avec Poincaré, dont il essaie de devenir l’éminence grise. La tentative de notabilisation échoue cependant. S’ensuit une succession de graves fautes éthiques et politiques. Après avoir appelé pendant vingt ans au démantèlement de l’Allemagne, Maurras devient munichois. En 1940, il est subjugué par le maréchal Pétain. La réciproque n’est pas vraie. Dard montre que Vichy s’apparente davantage à une radicalisation de la technocratie de la Troisième République finissante (avec une forte pulsion modernisatrice) qu’au triomphe de la droite réactionnaire.

À mesure que le régime collaborationniste se durcit, les nationalistes perdent ainsi un terrain considérable, même si des figures bruyantes et fracassantes comme Abel Bonnard et Philippe Henriot se maintiennent. Autre paradoxe souligné par l’historien : ce me sont des maurrassiens, Xavier Vallat en tête, qui se sont opposés dès 1940 à l’organisation de Vichy autour d’un parti unique, évitant (par accident) une dérive encore plus totalitaire. Et puis, comme on sait, une partie de l’Action française s’est en revanche montrée à la hauteur des événements, en s’engageant tôt dans la Résistance, à commencer par Daniel Cordier, 19 ans, futur secrétaire de Jean Moulin.

L’immigration de masse, la solution miracle

À la Libération, il est peu de dire que le paysage de l’extrême droite, déshonorée plus que jamais par son antisémitisme, est un champ de ruines. Il faut attendre la création de l’OAS en 1961 puis la campagne présidentielle de Jean-Louis Tixier-Vignancour en 1965 pour que renaisse un certain espoir dans ses troupes, qui retombe toutefois très vite à plat, l’avocat de Louis-Ferdinand Céline n’obtenant que 5,2 % des voix. On pourrait imaginer la création du Front national en 1972 comme le moment d’une reprise en main énergique par Jean-Marie Le Pen. C’est pourtant par effraction que l’ancien député poujadiste prend la tête d’un mouvement issu d’Ordre nouveau et constitué de « jeunes gens aux cheveux qui rebiquent dans le cou ». Dans le match à mort qui l’oppose tout au long des années 70 à ses rivaux du Parti des forces nouvelles (PFN), rien n’est gagné d’avance. C’est avec le thème de l’immigration que Le Pen perce le mur du son cathodique au début des années 80.

A lire aussi, Raphaël de Gubernatis: Sur les pas de Ian Fleming en Suisse

Ne dites plus extrême droite, dites « droite nationale »

À cette époque, Alain de Benoist, chef de file de la Nouvelle Droite, qualifie le « phénomène Le Pen » de « feu de paille ». Raté : grâce à un talent oratoire indéniable, le Menhir parvient à imposer aux solidaristes, aux catholiques tradis et aux maurrassiens de travailler ensemble, contre la propension « trotskyste » de l’extrême droite à la multiplication des chapelles. Ce faisant, il s’impose comme le principal trouble-fête de la République.

Quarante ans plus tard, sa fille Marine est en course pour l’Élysée avec l’étiquette de favorite. Depuis qu’elle a pris la tête du parti, elle s’est évertuée à en gommer toutes les références historiques. Autant par stratégie de dédiabolisation que par désintérêt personnel pour les récits d’anciens combattants. C’est donc souvent de bonne foi que les jeunes sympathisants du mouvement, qui n’étaient pas nés au moment des calembours douteux de Jean-Marie Le Pen, ne comprennent pas pourquoi on leur parle de Maurras, Pétain et Tixier. À ces novices, l’ouvrage d’Olivier Dard apprendra les secrets de famille. Aux plus renseignés, il permettra de mesurer le chemin parcouru.

Histoire de l'extrême droite en France

Prix: 29,00 €

1 d'occasion et neuf disponible à partir de 29,00 €




Article précédent La résistible ascension de Jean-Luc Mélenchon
Livre à paraître : "Des chemises noires aux brassards arc-en-ciel. Le sport à l'épreuve des idéologies" (FYP, mars 2026).

RÉAGISSEZ À CET ARTICLE

Pour laisser un commentaire sur un article, nous vous invitons à créer un compte Disqus ci-dessous (bouton S'identifier) ou à vous connecter avec votre compte existant.
Une tenue correcte est exigée. Soyez courtois et évitez le hors sujet.
Notre charte de modération