Photo : Travel Aficionado

Le gouvernement Erdogan, musulman modéré, islamiste cool ou coranique sympa comme il vous plaira dans l’oxymore intenable, est à la tête de la Turquie depuis 2003 et le parti qui le soutient, l’AKP, domine sans partage le parlement.
AKP veut dire justice et développement. On ne sait pas si la Turquie est plus juste et plus développée mais ce qui est certain, c’est que lors du référendum de dimanche dernier où le « oui » l’a emporté avec 58% des voix et une participation de 74 %, ce pays qui a tant fait parler de lui dans ses rapports avec l’UE vient de rompre un peu plus avec ses propres traditions, celles qui auraient dû nous rassurer, celles qui faisaient de lui notre allié naturel.

Vulgate niaiseuse

On s’est alors souvenu en découvrant ces résultats d’une rencontre assez poignante. C’était il y a quelques années, circa 2005 peut-être, dans un bar parisien, lors d’une coupe UEFA (au moins, en foot, ils ont le droit à l’Europe) retransmise sur grand écran. La conversation s’est nouée avec des étudiants turcs, supporters du très francophile club de Galatasaray, nous implorant de ne rien lâcher sur la question de la laïcité alors que le débat sur la question commençait à faire rage en France.
De quoi était-il question, ce dimanche, en Turquie ? De faire ratifier par le peuple des amendements modifiant la Constitution de 1982. Celle-ci ayant été rédigée par des militaires, la vulgate niaiseuse de la gauche angélique peut laisser penser qu’il s’agit là d’un grand progrès démocratique. Erdogan n’a-t-il pas déclaré à l’issue des résultats : « Notre peuple a franchi une étape historique dans la voie de la démocratie et de la suprématie de l’Etat de droit. Les perdants, ce soir, sont les tenants d’une mentalité pustchiste. » ?
Evidemment, c’est complètement faux. Il faut être stupide comme Stephan Fule, commissaire bruxellois à l’Elargissement pour qualifier cette réforme constitutionnelle « de pas dans la bonne direction afin de se conformer pleinement aux critères d’adhésion. » En faisant voter son peuple sur ces amendements, Erdogan veut surtout en finir avec l’héritage de Mustapha Kemal. Il s’attaque en priorité aux institutions qui ont toujours jugulé, parfois sans tendresse excessive il est vrai, les pulsions revanchardes des islamistes : l’Armée, bien sûr, mais aussi, le Conseil Supérieur de la Magistrature et la Cour Constitutionnelle elle-même. On rappellera que le kémalisme a fait de la Turquie, dans les années 1920, un Etat laïque. Authentiquement laïque et pratiquement socialiste, ce qui va souvent ensemble. On rappellera aussi qu’en 1922, Kemal Ata Türk en finissait avec le califat, industrialisait son pays, occidentalisait les mœurs et nationalisait le crédit pour financer le tout.

Erdogan a réussi son coup

Il semble bien que cet héritage soit en voie de liquidation. On a toujours tortillé du croupion pour faire entrer la Turquie en Europe en prétextant, au choix, que cette adhésion était incompatible avec les racines chrétiennes de notre continent ou que ce pays n’était pas au niveau économique du reste de l’UE. La Bulgarie et la Roumanie, c’est bien connu, sont des pays parfaitement au niveau économique, comme chacun peut s’en rendre compte tous les jours. Mais Le Pen et De Villiers avaient besoin de faire leur petit numéro au moment des élections européennes sans parler de François Bayrou qui semblait croire que si par malheur… on remplacerait les hosties par des loukoums.
Le paradoxe, c’est qu’Erdogan a réussi son coup. Aux yeux de son peuple et aux yeux de l’Europe. Il réislamise mais il réislamise « démocratiquement » ; la preuve, il limite le pouvoir des militaires. Et s’il a raison pour le commissaire Stephan Fule, il a aussi raison pour cette universitaire stambouliote et néanmoins bourdivine qui répond (encore non voilée, profites-en chérie), à un entretien dans l’Humanité. Elle parle d’une victoire contre « des clauses fascistes » de la Constitution et tient à (se) rassurer : « De nombreux Turcs soupçonnent l’AKP d’avoir un agenda caché et ils ont peur que ce parti n’impose la charia islamiqu . Pour ma part, je ne pense pas que ce soit le cas. »
Si tu le dis, c’est que tu dois avoir raison. Cela ressemble pourtant à ce qu’on appelle en linguistique un énoncé contre-performatif : « Je dis ça pour que ça n’arrive pas. »
On nous permettra, pour notre part, de voir dans toute cette histoire un immense gâchis et une formidable preuve la bêtise européenne et de sa diplomatie branquignolesque. On a claqué la porte au nez des Turcs depuis plus de quarante ans par égoïsme économique et aveuglement géopolitique. On a refusé de faire de cet immense pays et de son immense culture l’interface entre deux mondes qui empêcherait le choc des civilisations. Morale de l’histoire : vous ne vouliez pas d’une Turquie laïque parce que vous craigniez qu’elle soit islamiste ? Eh bien, vous aurez quand même à la place une Turquie islamiste en regrettant qu’elle ne soit plus laïque. Bravo à tous.
À moins, bien sûr, que des militaires se réveillent dans les casernes d’Ankara avant qu’il ne soit trop tard. Parce que, quitte à choquer les bonnes consciences, je préfèrerai toujours un putsch de gauche à l’élection, même démocratique, de fascistes religieux.

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