Thiéfaine entamera en octobre une tournée des Zénith avec un détour par Bercy (le 9 novembre) pour fêter ses quarante ans de carrière. Le chanteur, dont on ne compte plus les disques d’or (une vingtaine au bas mot), reste pourtant une figure discrète, évoluant en marge du marigot médiatique. Ses albums studio sont réédités en vinyle. Pour Causeur, il a accepté de se pencher sur son parcours atypique.


Sébastien Bataille. Quel regard portez-vous sur le Hubert-Félix Thiéfaine des débuts, il y a 40 ans ?

Hubert-Félix Thiéfaine. Beaucoup de provocation, beaucoup de folie ! Accrocher impérativement le public… essayer de le faire rire… jaune !… de ne plus le lâcher et de s’imposer coûte que coûte… au risque de finir certains concerts en sang comme à Saint-Michel-sur-Orge où j’ai reçu des canettes de bière (avant qu’on ne les interdise…), ce qui m’a valu de leur dire : « Qui n’a jamais péché me lance la première bière » !

Il faut dire que votre premier album est sorti en pleine période punk, avec ce climat de violence juvénile dans l’air. Avez-vous été imprégné de ce mouvement contestataire et nihiliste ?

Quand j’étais à la fac à la fin des années 60, avec quelques potes plutôt artistes, on avait créé un mini groupuscule nihiliste. Un nihilisme plus proche de certains personnages un peu vulgaires et ténébreux de Dostoïevski que des élégantes et lumineuses visions de Nietzsche ! À l’origine, c’était une façon de se démarquer de tous les groupuscules gauchistes révolutionnaires qui essaimaient sur les campus…

Vous n’avez donc pas suivi le mouvement en mai 68 ?

Notre philosophie était plutôt très proche de ce qui, à peine dix ans plus tard, allait s’appeler le mouvement punk. Disons qu’on était une poignée de mecs désespérés par leur avenir, dont le mot d’ordre aurait pu se résumer à « suicide et destruction »… et donc alcool et drogues. On avait 20 ans et l’on venait d’inventer le Diabolo Négrita pour faire passer nos gueules de bois ! C’est à cette époque que j’ai écrit les premières versions de « 113ème cigarette sans dormir » ou « Exil sur planète fantôme ».

Les textes de ces chansons sont très… destroy, avant l’heure punk…

En 1977 (NDLR : année d’émergence du mouvement punk), j’habitais à Saint-Germain-des-Prés, dans une chambre de bonne, rue du Dragon et je n’avais qu’à traverser le boulevard pour me retrouver dans une salle qui s’appelait le Vidéo Stone, où l’on projetait Acceleration Punk avec les Jam, Damned, Police, Sex Pistols… J’y ai passé des après-midi entiers. Après plusieurs années à me lamenter sur la décadence du rock, tout à coup je prenais ce souffle nouveau et résurrectionnel en plein cœur. Mais je ne peux pas dire que j’ai été imprégné par ce mouvement, vu que depuis ma sortie de l’école, à la fin des années 60, « No Future » avait été mon cri de guerre. J’étais juste content de voir qu’au niveau des textes, j’avais pris une bonne longueur d’avance !

Votre premier album, Tout corps vivant branché sur le secteur étant appelé à s’émouvoir – sur lequel figure « La Fille du coupeur de joints » -, sort l’année suivante (1978), après dix ans de galère. Est-ce qu’il revêt une importance plus grande que les autres aujourd’hui ?

Ce premier album, j’en ai rêvé pendant des années, parce que je savais que sans lui je ne parviendrais pas à exister. J’étais comme un travailleur sans papier. Avec tout corps vivant… j’avais soudain un passeport et une carte de visite. Je pouvais commencer à travailler sérieusement et à dire « j’existe ».

Vous racontez vos années de « galérien » dans une chanson, « La dèche, le twist et le reste » – parue sur ce premier album – qui fait écho à « La vie d’artiste » de Léo Ferré.

En 1971, quand je suis « monté » à Paris en sortant de la fac, avec pour seul viatique une guitare et un sac à dos, je ne pensais pas que je passerais de si longues années de galère à traîner dans les rues comme un SDF, parfois même comme un paria… Au départ, pour survivre, j’ai fait une série de petits boulots. Puis, en 1973, alors que je commençais à passer dans certains cabarets avec mon One Dog Show Comme un Chien dans un Cimetière, j’ai décidé d’abandonner tous ces petits jobs qui m’épuisaient et m’enlevaient toute mon énergie pour essayer de ne vivre que de mes chansons. Je voulais surtout avoir tout mon temps pour écrire et composer. C’est à partir de ce moment-là que j’ai commencé à plonger dans mes années les plus noires : mes rares passages en cabaret ne me permettaient pas de manger à ma faim et malgré l’aide de certains « mécènes » qui parfois m’hébergeaient, je me suis retrouvé malade avec des ganglions gros comme des œufs à l’aine et aux aisselles… Bien sûr, je n’avais pas la sécu. Je suis donc allé là où les hôpitaux étaient gratuits, c’est-à-dire ceux qui étaient spécialisés dans la recherche. On me diagnostiqua une insuffisance pondérale et des carences en protéines, vitamines, sels minéraux etc. Bref, en fait on m’apprenait que j’étais tout simplement en train de mourir de faim… au sens propre ! C’est dans ce contexte que j’ai composé « La dèche, le twist et le reste ».

Hormis ce caractère autobiographique, votre œuvre pressent parfois l’évolution de la société : « Quand la banlieue descendra sur la ville » (2001), avant les émeutes de 2005, « Crépuscule transfert » (1993) et l’annonce de peuples « euro-pingouins » engoncés dans la crainte du terrorisme, bien avant les attentats de 2015, etc.

Je ne me préoccupe pas de jouer les Cassandre. Toute création nous pousse à travailler dans l’imaginaire et donc potentiellement dans le futur. Disons que je ne fais qu’appliquer une certaine lucidité logique à mon imaginaire et que parfois il m’arrive de taper dans le mille ! Les nostalgiques s’intéressent au passé, les hyperactifs au présent… moi je suis un rêveur : mon terrain de jeu est le futur.

Votre prose se nourrit-elle de littérature contemporaine, de romans noirs, d’anticipation ?

En littérature, tout m’intéresse et comme j’aime avoir une vision à 360 degrés et que je lis toujours plusieurs bouquins à la fois, je mélange facilement les époques, les langues et les styles. Donc je peux lire Homère avec Philip K. Dick, Jim Harrison avec Proust, Lucrèce avec Bret Easton Ellis et Thomas Mann avec Bukowski, etc. A partir du moment où on aime les mots, où on joue avec et où on en vit, on ne peut pas échapper à la poésie et à la littérature. Donc je m’en nourris. Mais la lecture n’est pas suffisante en soi. Sans l’expérience personnelle, je ne pense pas que je pourrais écrire. Il est tout aussi important pour moi de partir à l’aventure dans le monde qui nous entoure : c’est un zoo tellement magnifique à visiter !

Parlons donc du zoo, ou plutôt du cirque médiatique. Quand les médias n’annoncent pas votre premier Bercy, vous parlez de faute professionnelle de leur part. Quand Les Inrocks vous « oublient » dans leur classement des « 100 meilleurs albums français » l’an dernier, que leur dites-vous ?

Je regrette un peu le temps où la censure existait ouvertement… où il y avait des Ernest Pinard qui censuraient Baudelaire et relaxaient Flaubert : c’était une excellente publicité pour les artistes ! En ce qui me concerne, il ne s’agit même pas de censure, certains préfèrent m’ignorer : il paraîtrait que je leur fais peur… On parle de ceux qui défraient la chronique, moi je suis de ceux qui l’effraient ! (rires)

Néanmoins, cet ostracisme sidérant dont vous faites l’objet vous permet de sortir des saillies mémorables : « Lobotomie-média / Propaganda flippée / Lobotomie-média / Propaganda fliquée »… Finalement, vous pourriez presque leur dire merci, tant ils contribuent à entretenir votre flamme poétique.

Peut-être. J’admets aujourd’hui que le boycott des médias à mon égard (et vice-versa !) m’a donné une aura inattendue que j’apprécie particulièrement. Ensuite, cela concerne surtout la télévision et la radio… mais il est vrai aussi que certains magazines font l’apologie de tout ce qui est inconnu (par snobisme) ou de tout ce qui est déjà populaire mais très mal vu par un public bobo déjà passablement snob (ça c’est ce que j’appellerais du post-snobisme) et de toute évidence, je ne fais pas partie de ce périmètre.

Votre discographie, constituée de 17 albums studio, traverse cinq décennies. Pourriez-vous nous indiquer, pour chacune d’elles, l’album dont vous êtes le plus satisfait, et pourquoi ? Les années 70 d’abord.

Tout corps vivant branché sur le  secteur étant appelé à s’émouvoir… ne serait-ce que par tout ce que j’en ai dit au début de cet entretien.

Passons aux années folles, les années 80 bien sûr.

Soleil cherche futur parce que c’est l’album que je considère peut-être comme le plus abouti.


A contre-courant du rap et du grunge, vous exprimez une forme de sérénité dans les années 90, n’hésitant pas à tenter le bonheur.

Mon choix irait en effet vers ce qui est devenu aujourd’hui un double album sous le titre de Bonheur & Tentation. L’idée de départ était de faire deux albums qui se renvoient les images comme dans un miroir : tentation du bonheur / bonheur de la tentation ; Orphée nonante huit / Eurydice nonante sept ; la philosophie du chaos / le chaos de la philosophie… etc.

Les années 2000 sont celles de la consécration, enfin !

Oui, en 2007, l’album Scandale mélancolique était nominé aux Victoires de la musique, mais je prendrais Défloration 13, qui fait partie de ce que j’appellerais mes albums expérimentaux. Dans cet album, j’essaie d’élargir mon champ d’inspiration et musicalement, je m’inspire de l’école de Bristol : Massive Attack, Portishead, Tricky… Je suis également très fier des textes.

Les années 2010 sont celles de votre quasi canonisation, avec deux Victoires de la musique et le grand prix de la Sacem pour Suppléments de mensonge, où figure le désormais classique « La Ruelle des morts ».

Ma préférence va malgré tout au dernier en date, Stratégie de l’inespoir (2014), pour la cohérence, la fluidité et la richesse de ses thèmes et des arrangements.

Tournée « 40 ans de chansons », du 12 octobre (Zénith de Nantes) au 18 novembre (Zénith de Montpellier). AccorHotels Arena (Bercy) de Paris le 9 novembre1.

La publication de l’intégrale de la discographie studio en vinyle a démarré le 2 mars par les trois premiers albums, elle se poursuivra jusqu’au 9 novembre. Un coffret est disponible pour les ranger, à compléter tout au long de l’année.

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