L’une des figures de style préférées de Gaspar Noé est la plongée verticale à laquelle il imprime souvent un mouvement rotatif de sorte que l’on songe au tourbillon d’une tornade. De fait, on pourrait parler pour chacune de ses œuvres de « films vortex » tant le cinéaste semble obsédé par cette forme circulaire et par la violence qu’elle charrie. Irréversible, par exemple, nous plongeait d’emblée au cœur du cyclone et s’apaisait au fur et à mesure qu’on s’éloignait dans le temps du « climax » initial. Même si Climax débute également par la fin, une femme ensanglantée qui se meurt dans la neige, le film est bâti sur un mouvement inverse : une première partie plutôt calme pour nous familiariser avec une troupe de danseurs en pleine répétition. D’abord un casting puis une belle chorégraphie avant que la fête débute et batte son plein. Le cinéaste s’autorise alors une coquetterie en insérant un beau générique à la Enter the Void à la fin de cette première partie et avant d’entamer la seconde.

Horreur et comédie musicale

Il se trouve qu’il a été versé dans la sangria des substances illicites qui conduisent la plupart des protagonistes à une forme de démence qui finira mal…

Une des choses qui frappent dans Climax, c’est la manière dont ce scénario somme toute assez minimaliste se réapproprie les règles du cinéma d’horreur : un huis-clos isolé en pleine forêt et une « entité » mystérieuse et diabolique (en l’occurrence, une drogue) qui fait exploser le groupe et le menace. Le phénomène qui s’abat sur les personnages dans la deuxième partie du film est véritablement un phénomène de possession. Et l’on retrouve plusieurs éléments de suspense horrifique, notamment avec ce petit garçon enfermé dans le local électrique du chalet.

L’autre grand genre cinématographique auquel rend hommage Noé est la comédie musicale. La première partie s’attache de fort belle manière à des chorégraphies très élaborées et exalte la libération des corps. L’intelligence du film, c’est de ne pas abandonner ce côté chorégraphique dans la seconde partie. Par exemple, sous l’emprise de la drogue, une des danseuses part dans une longue déambulation à travers les couloirs du chalet (éclairés par les néons rouges et verts chers au cinéaste) en hurlant, en trébuchant et en se cognant aux murs à l’instar d’Isabelle Adjani dans la fameuse scène du métro de Possession (tiens, tiens !) de Zulawski. C’est la danse qui donne le « la » du film : à la fois son exaltation hédoniste et, revers de la médaille, la transe mortifère de son deuxième mouvement.

Vision périphérique

Car le film est très pessimiste dans son propos. Comme Pasolini dans Salo, Noé porte un regard très critique sur l’hédonisme exacerbé et les excès qu’il peut provoquer. En ce sens, il est le miroir inversé du très beau film de Yann Gonzalez, Un couteau dans le cœur, et on ne s’étonnera pas de lire que le cinéaste a été perturbé par la vision de Climax. Pour moi, c’est moins cette vision « critique » qui me fait avoir quelques réserves sur le film que la manière dont Noé l’assène. Il y a toujours chez lui un côté potache qui s’amuse à choquer le bourgeois (on fait avorter une femme à coups de pieds dans le ventre) que l’on peut trouver un peu vain. De la même manière, le film est parfois un peu alourdi par ses références.

La première scène est, à ce titre, très symptomatique. Noé filme une sorte de « casting » de la troupe. Tous les personnages défilent sur un écran de télévision, répondent à quelques questions et expriment leurs motivations. Il se trouve que ce téléviseur est cerné dans le plan par une pile de livres sur la gauche et une autre de VHS sur la droite. Or plutôt que de regarder les personnages, j’ai pour ma part scruté avec davantage d’intérêt ces piles de livres et de films. Climax, c’est un peu ça : l’intérêt se porte moins sur les personnages que sur tout ce qui va autour, qu’il s’agisse des références convoquées ou du brio indéniable d’une mise en scène parfaitement maitrisée. Et qui, comme Irréversible, va au-delà du clinquant reproché au cinéaste par ses détracteurs).

Pas d’expérience collective sans violence et mort

Il faut dire que les références de Noé sont excellentes. Rayon horreur, on aperçoit les cassettes de Suspiria (tiens, une école de danse !), de Zombie (tiens, le symbole d’une humanité qui s’entre-dévore) ou encore celle d’Angst (pour les visions altérées de cerveaux malades). On trouvera également un tribut versé à l’avant-garde (une VHS d’un film de Kenneth Anger) et à un certain cinéma d’auteur « extrême » (Salo de Pasolini, Possession de Zulawski). Côté livre, c’est également la « bibliothèque idéale » avec Bakounine, Cioran, Nietzsche, le Suicide mode d’emploi de Guillon, L’Aventure hippie de Bouyxou et Delannoy ou encore un ouvrage sur Molinier. Aucune de ces références n’est gratuite mais elles soulignent également un peu trop le propos du film (comme Irréversible était parfois un peu écrasé par ses références à Kubrick).

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Que L’Aventure hippie figure en place de choix n’est pas un hasard. Le livre se termine par la mort de Nico (après toutes les autres icones des sixties fauchées par les overdoses) et les paroles de Jim Morrison (« No safety, no surprise : the end »). Après les belles utopies collectives, l’ouvrage montre non sans mélancolie le revers de la médaille. Chez Noé, il ne peut y avoir d’expériences collectives qui ne débouchent sur la violence et la mort. Le « plaisir » individuel empiète toujours, selon un nietzschéisme mal digéré, sur l’intégrité de l’Autre, y compris physiquement parlant. D’où l’obsession du cinéaste pour le viol et une certaine forme d’oppression.

Un film de notre époque

On peut rejeter cette vision très noire de la nature humaine mais la démonstration est réalisée avec talent. D’autre part, si Climax s’inscrit dans un contexte culturel précis (le « voguing » des années 90), il est évident que Gaspar Noé parle de notre époque. Certains éléments de langage trahissent les années 2010 et toute leur laideur (cette manière de placer des « juste » dans toutes les phrases ou ces anglicismes comme « fake » ou « safe » qui donnent envie de donner des gifles).

Climax paraît un très beau tableau d’une société à l’heure des réseaux sociaux et de la facticité de ses groupes où, derrière une communication libérée et décontractée, plus aucun projet collectif ne peut émerger. Derrière l’apparat festif et l’injonction au plaisir pour tous, tout le monde se déteste et est prêt à se dévorer. Noé montre très bien que cette manière décomplexée d’aborder le sexe (les dialogues très crus entre deux danseurs noirs et la beauferie absolue de ces mecs adeptes du sexe le plus débraillé) et de jouir du temps présent peut virer au cauchemar dès que la donne est un peu modifiée. La drogue agit comme une phrase déplacée sur Twitter : la meute cherche un coupable et se montre prête à le lyncher sur la place publique quand les fausses rumeurs se multiplient pour savoir qui a versé la drogue dans la sangria.

En ce sens, et en dépit de ses défauts, Climax est bel et bien un film sur notre époque…

Climax (2018) de Gaspar Noé avec Sofia Boutella, Souheila Yacoub, Kiddy Smile. En salle depuis le 19 septembre.

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