Il est vivant ! Staline n’est pas mort. Il rode encore vers la Place du Colonel-Fabien et la rue d’Ulm. Sur le moment, j’y ai cru. Je n’avais pas tout à fait 10 ans, et je venais tout juste de me rendre compte que le Père Noël ne descendait pas dans les cheminées au cours de la nuit du 24 au 25 décembre. Alors, quand la Radiodiffusion française, le 5 mars 1953, interrompit ses programmes pour annoncer la mort de Joseph Staline par la voix d’un speaker solennel, et qu’une musique lente et ennuyeuse vint se substituer à la voix de velours de Jean Sablon, je n’avais pas de raison de mettre en doute une information qui semblait au moins aussi importante que les exploits cyclistes de Louison Bobet. D’autant que cet événement mettait un peu de variété dans le morne quotidien d’un élève de 7e au lycée du Parc de Lyon. Sur le trajet qui me conduisait au tram n°7 (Cusset-Perrache) se trouvait le siège de la section de Villeurbanne du Parti communiste français. Ce jour-là, une longue file de personnes attendait de signer le registre de condoléances devant le local tendu de noir et arborant une immense photo du Géorgien moustachu. Tous ces gens m’avaient l’air sincèrement désolés, presqu’autant que ceux qui étaient venus, quelques semaines auparavant, assister aux obsèques de ma grand-mère Bertha au cimetière juif de Lyon. Arrivé au lycée, situé au cœur du quartier le plus bourgeois de la capitale des Gaules, je vis les drapeaux tricolores de la façade ornés d’un crêpe noir. Notre professeur, M. Changeur, une terreur qui ne nous passait aucune faute d’accord du participe passé, se crut obligé de nous expliquer que cette marque de deuil officiel saluait la disparition d’un maréchal allié des « bons » lors de la dernière guerre, et non pas le chef tout-puissant d’un pays dont il aurait beaucoup à redire si le devoir de neutralité ne l’en empêchait… Je n’avais donc aucune raison de douter que ce considérable personnage ait définitivement quitté notre monde, que son souvenir s’estomperait petit à petit dans la mémoire de ses contemporains, et que les générations futures auraient à son égard l’indifférence polie généralement accordée aux personnages secondaires de notre roman national. J’avais tort. C’est probablement en France que l’ombre de Staline perdura le plus longtemps au cœur de la vie politique et intellectuelle, jusqu’à exercer encore aujourd’hui une fascination renouvelée.

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