À l’approche des Jeux olympiques d’hiver de Sotchi, dont la cérémonie d’ouverture a lieu ce soir, les tensions entre la Russie et les pays caucasiens voisins atteignent un degré inquiétant, comme l’ont illustré les récents attentats de Volgograd. L’occasion de nous pencher sur cette poudrière méconnue des Français.

Nastia Houdiakova. Pourquoi Vladimir Poutine a-t-il décidé d’organiser les Jeux olympiques dans une station balnéaire du Caucase alors que les zones enneigées ne manquent pas en Russie ?

Charles Urjewicz[1. Professeur de l’histoire de la Russie et du Caucase à l’INALCO.]. Où voulez-vous qu’ils le fassent ? Au bord du lac Baïkal ? Dans l’Oural ? Il faut être pragmatique. Ces destinations sont bien trop loin. Poutine devait trouver un lieu dans la partie occidentale de la Russie pour que les fédérations sportives souhaitent et puissent s’y rendre.  Par ailleurs, le potentiel touristique de  la région est réel et les enjeux économiques importants. Grâce aux Jeux de Sotchi, le Kremlin espère détourner une partie des flux touristiques qui se dirigent aujourd’hui vers les stations touristiques françaises et autrichiennes.

La Russie pourrait perdre ce pari si les Jeux se transforment en tribune de contestations occidentales. Ainsi, l’équipe officielle américaine met en avant ses athlètes homosexuels pour protester contre la loi russe pénalisant la propagande homosexuelle, tandis que François Hollande boycottera l’événement pour la même raison…

Les Occidentaux sont très présomptueux. Ils sont persuadés qu’il leur suffit de taper sur la table pour que la partie adverse tremble, pour qu’elle soit prise de remords moraux. Or, Vladimir Poutine sait exactement ce qu’il veut. Le maître du Kremlin est d’un cynisme parfait. Les bougonnements occidentaux n’y changeront rien.

La décision d’organiser les Jeux dans le Nord-Caucase ne reflète-elle pas une volonté du pouvoir central de reprendre le contrôle dans cette région ? Profitant de l’événement, Poutine a édicté des oukases extrêmement contraignants pour la population de cette région…

Je ne partage pas cette analyse. Ce sera, certes, l’occasion de faire régner un ordre strict mais  Poutine n’a pas besoin des jeux pour prendre le contrôle de la région. Pour le Président, le but est d’afficher la grandeur et l’excellence de la « Nouvelle Russie ».

Le Caucase a-t-il toujours été une zone de troubles ?

L’instabilité de la région date de la conquête russe (1816-1856). Auparavant, le Nord- Caucase n’était pas un ensemble politique cohérent mais un agglomérat de vallées, de populations de langues et de croyances différentes. L’aventure « coloniale » des guerres du Causase a profondément marqué la culture russe. Les écrivains Mikhaïl Lermontov et Léon Tolstoï ont pris part aux combats, et Pouchkine évoque ces combats lointains dans son poème Le Prisonnier du Caucase (1821). Mais ce fut aussi une blessure pour les Russes car la lutte contre les combattants caucasiens a duré quarante ans.

Mais, avant la conquête russe, il y avait déjà des affrontements entre les populations locales ?

La région était traversée de contradictions, de conflits qui pouvaient opposer deux vallées voisines, deux communautés aux intérêts divergents.

Le régime soviétique a-t-il apaisé ou accentué ces tensions ?

Les soviétiques ont mis en place la stratégie du « tracé des frontières » : Ils ont démultiplié les territoires et les identités nationales afin de mieux contrôler la région. Ils ne voulaient pas revivre le cauchemar qu’avait connu la Russie tsariste pendant les guerres du Caucase (XIXème siècle): un front uni de peuples musulmans contre l’envahisseur russe. Leur stratégie consistait à diviser pour mieux régner.

Ceci dit, les Soviétiques ont globalement respecté l’identité des régions. C’est le cas notamment de la Tchétchénie et de l’Ingouchie.  Au Daguestan,  qu’on appelle la « montagne des langues », il était  indispensable de mettre en place un équilibre institutionnel prenant en compte  cette complexité ethnique et linguistique. Par ailleurs, le gouvernement bolchevique pensait que le renforcement de l’identité nationale affaiblissait l’identité religieuse, perçue comme très dangereuse.

La dimension religieuse joue d’ailleurs un rôle important dans le Caucase. Depuis quand l’Islam y est-il implanté ?

Le Daguestan mis à part, l’Islam s’y est développé tardivement, à partir des XVIIe et XVIIIe  siècle. Mais, j’insiste là-dessus, c’était un islam modéré. Un islam soufi.

Les  poseurs de bombe sont de plus en plus souvent des Russes orthodoxes convertis à l’islam. Comment expliquez-vous ce phénomène ?

En Belgique et en France, certains convertis sont aussi particulièrement zélés ! Une partie non négligeable de la population russe est de tradition musulmane. La Russie est même le premier pays musulman d’Europe, avec  20 millions de musulmans.  Que des Russes de tradition orthodoxe se convertissent n’a rien d’étonnant.  Les raisons peuvent être multiples.

Se convertir, d’accord, mais comment intègre-t-on un groupe jihadiste ?

On intègre un groupuscule, dans certaines régions, en particulier au Caucase,  par manque de référence religieuse solide. Dans ces régions, la violence est quotidienne, tant du côté de l’Etat que  du côté terroriste. La confrontation entre les deux est extrêmement dure. Quels sont les référents pour les jeunes ? En l’absence de parti démocratique, en l’absence de représentants, l’islam radical est un recours.

 *Carte : wikimedia commons.

Lire la suite