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Dieudonniste, qui es-tu ?

Dieudonniste, qui es-tu ?

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Mohamed, 36 ans, m’attend pour causer de Dieudonné dans un café du boulevard Voltaire. À deux pas de Vincennes, où il s’est installé pour épargner à sa petite fille une enfance heureuse parmi les bobos de Montreuil. « Ma femme et moi avons de tout petits salaires et payons 1000 euros de loyer. Notre situation est précaire », précise-t-il, sur un ton davantage résigné que plaintif. Notre rencontre date de la veille, quand, accompagnant Élisabeth Lévy, j’ai, pour la première fois, mis les pieds au théâtre de la Main d’or. Ultramédiatisé, le déplacement de la patronne de Causeur a marqué les esprits des sympathisants de Dieudonné. « Le fait qu’elle soit venue est un signe très fort, affirme Mohamed : elle, au moins, a eu le courage de le faire. Parce que nous avons beau agiter les bras, d’en haut, on ne nous voit pas ! » Ah, le voilà ! Ce « nous » honteux dont la gauche, pas plus que la droite d’ailleurs, n’est parvenue à fabriquer un peuple aimable, c’est-à-dire progressiste et tolérant. Au contraire, on dirait que le surdosage de moraline, administrée de bon cœur par la gauche depuis des décennies, a provoqué une éruption variolique sur le corps de la nation, éruption dont on a vu les plus effrayants symptômes lors du « Jour de colère ».[access capability=”lire_inedits”]

Longtemps, Mohamed a été « bien-pensant » – comme la majeure partie des rejetons des familles d’émigrés, élevés à la bouillie Canal+ et SOS Racisme. « Je ne me posais pas de question, nous votions à gauche de père en fils, confie-t-il. C’était en moi, de l’ordre de l’instinct… » Mohamed évoque volontiers ses nombreuses relations amicales nouées au-delà des limites instaurées par la stratification effective, constituante même, de la France d’aujourd’hui : un pote juif, un autre fils d’un producteur de cinéma. Et puis, comme le murmure Mohamed, pensif, il s’est passé quelque chose : « On ne se retrouve plus du tout dans ces idées droits-de- l’hommistes, libérales, libertaires, moralistes. C’est pourquoi je ne m’étonne pas du cheminement de Dieudonné, qui est allé voir Jean-Marie. » Prêt à voter pour le FN, Mohamed ne l’est pas encore. Pour l’instant, il se dit juste tenté d’en- voyer une « ultime quenelle démocratique » à la figure de « Taubira, Vallaud-Belkacem et tous ces gens qui sont censés me représenter ». À la prochaine élection présidentielle, il envisage de donner sa voix à Dupont-Aignan.

À mesure que la pluie s’intensifie, Mohamed, tentant de mettre des mots sur le malaise qui le ronge, s’enlise dans un soliloque navré, imprécis. « Il y a comme un plafond de verre, ou de marbre peut-être. En débarquant de mon Algérie natale, à l’âge de 4 ans, je suis tout de suite tombé amoureux de mon pays d’adoption. J’en garde une image sans doute idéalisée, mais j’aimais profondément la France des années 1980. » Ces années où rêver avait encore un sens. Après avoir décroché un bac L option « Arts plastiques », Mohamed songeait plutôt à une carrière artistique. Il est fonctionnaire dans le milieu médical, à Bobigny.

Pour Mohamed, le basculement a eu lieu le 1er décembre 2003, le jour où Dieudonné a improvisé, sur le plateau de Fogiel, le célèbre sketch du rabbin nazi invitant les jeunes des cités à rejoindre l’« axe du Bien américano-sioniste » susceptible de leur offrir « beaucoup de débouchés, et surtout la possibilité de vivre encore un peu ». Il n’avait pas vraiment ri, mais les réactions l’ont véritablement interpellé. « Enfin, nous avions trouvé un mec qui osait aborder les sujets tabous dans les grands médias, tel le communautarisme. Sa diabolisation a été totalement contre-productive. » « Jusqu’au-boutiste », « provocateur », « homme d’affaires », Mohamed énumère les casquettes de Dieudonné mais, lorsque je propose « maître à penser », il cite Soral et sort de son sac à dos les Dialogues désaccordés avec Naulleau, se réservant le droit de « piocher librement sans adhérer », voire de « se bricoler une idéologie ». « Où est passé l’esprit français de la finesse, de la délibération, de la critique ? Le débat politique et médiatique est tellement crispé que Dieudonné apparaît comme le mec qui décoince l’ambiance, brutalement mais tout de même… Si ses idées dérangent, elles forcent aussi à se positionner, à réfléchir. » Quant à l’antisémitisme présumé ou réel du comique, le problème n’a jamais intéressé Mohamed : « Je ne suis pas antisémite et je préfère penser qu’il ne l’est pas non plus. »[/access]

*Photo : MEUNIER AURELIEN/SIPA. 00672169_000011.

Février 2014 #10

Article extrait du Magazine Causeur


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Paulina Dalmayer est journaliste et travaille dans l'édition.

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