La situation est archétypique. Un manuscrit trouvé dans un grenier de Dordogne, dans lequel Moriz Scheyer, intellectuel juif autrichien, évoque ses années d’exil en France après l’Anschluss. Au demeurant, le livre publié combine le récit principal, l’avertissement et l’épilogue de Scheyer avec une préface de l’inventeur du trésor, petit-fils de l’auteur, et, en postface, deux textes biobibliographiques. Le récit est riche d’enseignements sur ce qu’un émigré juif pouvait alors penser des Allemands (des cochons) et de bon nombre de Français (esprits cupides ou mesquins). Mais des éléments étranges viennent contrarier de temps à autre la lecture. Parmi les plus légers, évoquons les « charmes discrets de la Défense passive ». L’expression rappelle irrésistiblement le film de Buñuel (1972). C’est problématique pour un manuscrit achevé en juillet 1945. Peut-être est-ce un problème de traduction ?

« Comment tout cela fut-il possible ? »

Les incertitudes de Scheyer sont parfois mêlées de prophéties fulgurantes et contradictoires. Notamment quand, d’une part, il soutient que personne ne s’intéressera jamais à « ce qui est arrivé aux Juifs », d’autre part, affirme que « les plus célèbres centres de torture infernaux seront tôt ou tard un objet convoité par l’industrie touristique. » Par ailleurs, Scheyer manque singulièrement de clairvoyance lorsqu’il croit pouvoir prouver l’inexistence de la « question juive » par le seul fait qu’en Russie soviétique, elle a été « effacée d’un simple trait de plume ». « Si la question juive existe, dit-il, c’est qu’elle a été posée ». La formulation est astucieuse, mais affirmer, quelques années avant l’affaire des blouses blanches, que la Russie est devenue la « patrie des Juifs » démontre plus la force de l’espoir qu’un excès de lucidité. L’espoir, il est vrai, dans ces années, faisait vivre. Est-ce pourtant l’espoir ou le désespoir qui incita Scheyer à quitter l’Autriche en mars 1938 ? Est-ce l’espoir ou le désespoir qui le fit rester en France après la défaite, alors qu’il se trouvait à deux pas de la frontière espagnole ? Il est vrai qu’il tenta plus tard, sans succès, de passer en Suisse. Son parcours est une suite  douloureuse d’internements et de libérations plus ou moins liés à la mauvaise et à la bonne fortune.

Scheyer n’ignore pas qu’un jour la routine et la realpolitik reprendront leurs droits. Mais il serait selon lui avisé qu’entre temps, au moins, la justice soit faite sans clémence. Désolation et châtiment, l’ensemble est sinistre et contraste, par exemple, avec le récit picaresque de Philippe Erlanger (La France sans étoile), écrit, il est vrai, après un décalage de deux décennies (1974). Toutefois Scheyer termine sont manuscrit en offrant, en contrepartie aux passeurs véreux, aux chefs de camps cruels, aux indifférents de toute sorte, quelques pages sur quelque chose d’important qu’il a découvert, « noyé sous les progrès fantastiques de la science » : « la connaissance de l’amour ». Chez certaines personnes, il a trouvé « une quantité d’amour inestimable. » « Plus que je n’aurais pu en soupçonner dans les bons jours, dit-il. Plus que je n’en ai mérité. » À rebours, une belle leçon d’humilité.

L’amour, la vérité. Comme s’il devait conjurer ses doutes, le petit-fils de Scheyer écrit dans la préface que « travailler sur ce livre aura montré la fragilité de notre mémoire. » Aux souvenirs indécis glanés lors de ses discussions avec son père, il oppose l’immuabilité du « récit écrit » de son grand-père, « dont le point final remonte à 1945. »

D’ailleurs, plus efficace que l’ordinaire « plus jamais ça ! », Moriz Scheyer pose une question lancinante sur les persécutions : « Comment tout cela fut-il possible ? » Observons, a contrario, qu’il fut sauvé par les efforts conjugués d’un monastère catholique et d’une famille communiste.

Si je survis de Moriz Scheyer (Flammarion, 2016)

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