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Rumba à Caracas

Les questions en suspens dans l'affaire Nicolás Maduro


Rumba à Caracas
A Tampa en Floride, des réfugiés venezueliens se réjouissent de l'arrestation du dictateur d'extrème gauche Nicolas Maduro, accusé de narcotrafic, 3 janvier 2026 © Dave Decker/ZUMA/SIPA

En intervenant militairement au Venezuela, Trump a-t-il bafoué le droit international comme tout le monde l’affirme ? Ce n’est pas si évident… Laissons de côté les motivations pas nécessairement des plus humanistes du proprio de la Trump Tower (est notamment éclipsée ces jours-ci, comme par hasard, l’affaire Epstein) : que dire du droit, noir sur blanc ?


Le soir étant venu, il se mit à table avec les douze. Pendant qu’ils mangeaient, il dit: Je vous le dis en vérité, l’un de vous me livrera. Ils furent profondément attristés, et chacun se mit à lui dire: Est-ce moi, Seigneur?
Matthieu 26 :20-22.

Mission accomplished!
Banderole du navire Abraham Lincoln le 1er mai 2003 en Irak en trame de fond du discours de victoire du président George W. Bush.


Le « président » vénézuélien Maduro vient d’être capturé par l’armée américaine au terme d’une audacieuse et millimétrée opération.

Évidemment, c’est avec gourmandise que l’on attend le récit du déroulement de cette capture sur le terrain. Nul doute que l’efficacité des forces spéciales est due à plusieurs « taupes » bien placées. Gérard de Villiers, candidat malheureux au prix Nobel de littérature, nous a quittés bien trop tôt. Un ange passa. Il y aura toujours des Brutus.

Les Américains ont aussi un sens inégalé du spectacle hollywoodien, non seulement juridique mais aussi militaire; on est au pays de Top gun. Le grand public a encore eu droit à une dramatique photo de la « situation room » (mais située cette fois dans le palais floridien de Mar-A-Lago), une sorte de remake de l’iconique cliché du président Obama suivant en direct la chasse à Oussama Ben Laden.

Parlant de remake, on pense naturellement à l’affaire Noriega, l’ex-dictateur panaméen et ex-collaborateur hors-cadre de la CIA déchu en 1989 : il s’agissait officiellement d’une simple affaire de stups’… A l’époque, son avocat avait d’ailleurs demandé rhétoriquement s’il fallait aussi croire en la petite souris qui donne aux enfants une pièce de monnaie en échange de leurs dents de lait… (En V.O. : « Just a drug case? You believe in the tooth fairy too? ». Note idiomatique : on dit « The tooth fairy » dans les pays anglo-saxons, littéralement, « la fée des dents », car on ne croit pas aux souris magiques, mais aux fées).

Le président Trump vient de redonner un nouveau souffle à la doctrine Monroe, selon laquelle l’ensemble du continent américain constitue la chasse gardée des Etats-Unis. On est toujours dans l’esprit du Traité de Tordesillas de 1494, par lequel l’Espagne et le Portugal se partagèrent le monde.

De prime abord, on peut donc être sceptique à l’idée que cette manœuvre était conçue en vue de la libération proclamée du peuple vénézuélien, bel et bien ruiné par des années de chavisme, ou de la protection de la population américaine des substances dangereuses.  En effet, selon les informations généralement disponibles, la plus destructrice, le fentanyl, est d’origine chinoise et parvient au consommateur via le voisin mexicain, tandis que la poudre blanche colombienne qu’affectionnent les intellectuels, destinée à l’Europe, ne fait que transiter par le Vénézuéla.

Plus prosaïquement, il s’agissait simplement de donner aux compagnies pétrolières américaines accès aux plus grandes réserves de brut au monde, notamment à celles qui avaient été nationalisées pendant l’ère Chavez. Le président Donald Trump n’en fait même pas mystère.

Comme l’on pouvait s’y attendre, dans la communauté internationale, les réactions ne se sont pas fait attendre et reflètent en général les clivages politiques. On fait état de généralités au sujet du respect du droit international, en esquivant souvent les détails concrets. Dans la doulce France, une certaine gauche déchire sa djellaba et hurle à la violation de la souveraineté étatique.

Mais laissons de côté les motivations pas nécessairement des plus humanistes du proprio de la Trump Tower. Est notamment éclipsée, comme par hasard, l’affaire Epstein. Que dire du droit, noir sur blanc? Quelques réflexions, à chaud, en vrac.

L’exécutif américain peut soutenir avec une certaine vraisemblance qu’il ne s’agissait en l’occurrence que de l’arrestation d’un criminel de droit commun et que Maduro ne saurait invoquer l’immunité de chef d’État puisque les élections qu’il avait volées de manière flagrante n’avaient pas été reconnues. Par conséquent, sur le plan interne, nulle obligation d’agir de concert avec le Congrès : pas de « guerre » à strictement parler; en outre, la jurisprudence Noriega confirme la légalité de l’exfiltration. Quant au droit international, la discussion est théorique pour l’accusé vu que, aux Etats-Unis, le droit interne l’emporte. Cela dit, l’on peut conjecturer qu’une telle intervention policière n’est pas non plus contraire au droit des nations, sauf que… le président Trump annonce prendre dorénavant en main la gestion du pays et se déclare prêt à y envoyer des troupes d’occupation… ce qui mettrait en jeu la souveraineté de l’État vénézuélien. On ne serait donc plus dans le cadre du pénal.

Manifestement, l’accusé n’a pas beaucoup d’atouts dans son jeu. Il peut invoquer sa qualité de chef d’État de facto. En théorie, il peut aussi avancer la thèse de la « poursuite sélective, ou discriminatoire » (« selective prosecution » en V.O.), vu que d’autres acteurs constituent une menace bien plus concrète en matière de narcotrafic (Chine, Mexique, Équateur… à noter la grâce accordée à l’ex-président hondurien Juan Orlando Hernandez, conservateur de la meilleure eau, que l’on pourrait qualifier de « grossiste » : il purgeait une peine de 45 ans pour importation aux Etats-Unis de 400 tonnes de cocaïne). Bonne chance, M. Maduro !

L’on ne saurait nier que le caudillo a siphonné vers, autre autres, les banques américaines des fonds substantiels provenant de prélèvements de nature vaguement douanière sur des mouvements de marchandises illicites, dont la destination était surtout des territoires autres que les Etats-Unis, notamment l’Europe honnie de Donald Trump! Peut-être au Delaware, l’État de Joe Biden, un paradis bien connu des fiscalistes internationaux… Voilà qui renforce la compétence de la justice américaine, mais qui donne à M. Maduro une petite carte à jouer avec les informations qu’il pourrait donner au Trésor américain…

Au final, que retenir de la dernière initiative trumpienne ? Le président américain ne semble plus revendiquer la qualité d’ « isolationniste ».

La Chine et la Russie peuvent y voir un précédent politique utile à plus long terme.

Certaines des menaces de sa majesté orange sont à prendre au sérieux, encore que des États plus exotiques peuvent compter sur l’éloignement géographique.

Rappelons que le fondateur de la Trump University, lui-même repris de justice, a exprimé une vive convoitise pour le Groenland et aussi le Canada. Les quelques troufions danois ne résisteraient pas plus de neuf minutes à un largage d’une poignée de paras, tandis qu’il voudrait transformer son voisin septentrional, dont la résistance ne durerait pas plus de 24 minutes, en 51e Etat. Or, il se trouve que, dans la province pétrolière de l’Alberta, une pétition est lancée en vue d’un référendum portant sur l’indépendance. Finira-t-elle par adhérer de son plein gré à l’Union américaine dans un avenir rapproché, comme le fit la république du Texas en 1845 ? Ce serait une belle prise, conforme à la « Manifest Destiny » américaine (les lecteurs auront traduit d’eux-mêmes).

Quant au Groenland, on sera fixé « bientôt » (« soon » en V.O.), c’est-à-dire dans une vingtaine de jours.

En conclusion, tout n’est pas sombre personnellement pour l’ex-dictateur bolivarien. La mésaventure de el Presidente deviendra peut-être une bénédiction si l’on se fie à son collègue Noriega. Chez les détenus médiatiques, la prison suscite souvent des conversions mystiques et un émouvant esprit de rédemption; ils y découvrent enfin la lumière de Notre Seigneur Jésus Christ et donc la paix de l’âme. Un ange passera. Alléluia.




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