On ne peut s’empêcher de tenter d’imaginer ce qu’aurait écrit Philippe Muray concernant la « nuit Sartre » proposée récemment par l’ENS. L’hommage rendu par la prestigieuse école organisant un « événement Sartre » possède tous les traits de l’inversion « festiviste ». Pourquoi une « nuit Sartre » si ce n’est pour faire oublier que celui-ci règne depuis si longtemps sur nos jours ?   
Et pourtant Muray lui-même ne peut se comprendre en dehors d’une certaine filiation sartrienne. Il est l’anti-Sartre. Il est celui qui se dresse et se dressera toujours davantage, face à Sartre, comme le grand maître du dégagement. Muray ne vient pas de la filiation aronienne, il ne vient pas « de la droite ». Il vient du gauchisme et ne s’en est jamais caché. Mais il est celui qui va achever le gauchisme de l’intérieur, poussant la négation gauchiste jusqu’à la négation d’elle-même, retournant l’exigence absolue d’engagement en exigence absolue de dégagement. Qui voudrait éclairer l’histoire de ce renversement devrait s’intéresser à une autre figure qui est comme le pivot du passage de l’engagement au dégagement. Nous voulons parler de Guy Debord.
Debord et Muray resteront des classiques. Le premier saisit par des fulgurances conceptuelles les traits profonds de l’aliénation contemporaine. Le second développe, comme d’indispensables notes en bas de pages de l’œuvre du premier, les caractères les plus concrets et les plus sensibles de cette aliénation grâce à un immense talent d’écrivain. Leur proximité est troublante et a troublé Muray lui-même, qui a eu du mal à reconnaître sa dette envers Debord. Mais repartons de l’ombre tutélaire sartrienne.
Ce qui relie Debord à Sartre est le concept de « situation ». Certes, Debord a cherché à dépasser Sartre sur sa gauche dans la radicalité de la critique. Debord reproche à Sartre de se contenter de penser la situation alors qu’il s’agit de la transformer, de « construire des situations ». Mais Debord partage avec Sartre une même conception de la liberté comme transformation créatrice de la situation. Or il s’avérera que la situation, devenue « La Société du spectacle », interdit l’affirmation d’une liberté créatrice. L’aliénation est devenue telle que plus aucun point d’appui ne peut être trouvé dans la société, fût-il celui de la « classe ». La classe comme sujet collectif d’une transformation de la situation – les Conseils ouvriers – se perd dans les mirages de la consommation comme dans les mensonges de la bureaucratie marxiste. L’engagement, perdant son point d’appui sur la classe absente, s’étiolera, et l’Internationale Situationniste sera dissoute. La critique se « dégagera » peu à peu pour devenir une superbe méditation solitaire et littéraire sur l’impasse d’une société et peut-être aussi sur l’échec d’une vie passée à la combattre. A partir d’In girum imus nocte et consumimur igni, en passant par les Commentaires et Panégyrique c’est déjà le dégagement aristocratique de Muray qui s’annonce.
Quelle est en effet la « situation » dont part Muray et qui détermine son « dégagement » ? C’est celle d’une décomposition totale des conditions sociales et politiques de l’existence humaine. Décomposition telle que plus aucun appui ne peut être trouvé dans ces conditions pour, selon un mot « festiviste » que Muray abhorerait : « rebondir ». Rien dans les conditions de l’époque ne mérite d’être sauvé mais tout mérite d’être poussé à la plus extrême destruction. Le « Non » opposé par Muray à l’époque traduit le refus de toute possibilité d’engagement, ainsi que la nécessité inverse et non moins absolue de se dégager de la situation, pour ne pas être décomposé par elle, et conserver ainsi la force de lui opposer une altérité irréductible. Rien ne trouve grâce aux yeux de Muray dans l’époque et c’est ce que celle-ci, toute occupée à son autocélébration, ne lui pardonne pas. Muray répète exactement la posture du dernier Debord : une incompatibilité géniale avec l’époque permet une critique géniale. Dans les deux cas  on observe aussi une conscience aigüe de cette génialité et une ironie dévastatrice. Est-ce cette troublante proximité des personnalités qui pousse Muray à accuser les différences de pensée ? Au moment de la publication des Commentaires Muray reconnaît en Debord une « grande pensée ». Par la suite et à mesure qu’il s’engagera dans la « théorisation » d’Homo Festivus, il n’aura de cesse d’amoindrir la pertinence des analyses du théoricien du « Spectacle ». Or il apparaît assez évident que sur le plan théorique la catégorie du « Festif » n’apporte rien de plus à celle du « Spectacle ». Muray reproche certes à Debord de critiquer la séparation au nom d’une union ou fusion utopique qui serait justement celle que prétend réaliser la société festiviste. Mais Debord ne critique pas la séparation réelle des individus. Il critique simplement le mensonge du spectacle qui prétend les réunir : « Le spectacle réunit le séparé mais il le réunit en tant que séparé ». Ou pour le dire avec Tocqueville parlant de l’homme de la démocratie future : « (…) il est à côté d’eux mais ne les voit pas, il les touche et ne les sent point (…) ». Or le festif procède de la même logique : la proximité absolue de la fête n’est possible que sur le fond de l’absolue séparation. De même Muray reproche à Debord de penser le spectateur comme seulement contemplatif alors qu’Homo Festivus serait acteur. Mais Debord a maintes fois combattu l’interprétation réductrice qui identifie le spectacle au médiatique. Le spectacle est la production d’une réalité selon l’image, non la simple production d’une image. La critique du tourisme de Muray est une parfaite application de la critique du spectacle. Le touriste « agit » en tant que spectateur, et la réalité qu’il « contemple » n’est pas une simple image, mais une réalité reconstruite à partir de l’image. Il est un seul point où Muray semble se séparer de Debord. Ce point est celui de l’espoir révolutionnaire. L’aliénation a tellement réussi qu’elle interdit tout espoir. Il n’y a plus aucun sujet collectif capable d’entreprendre une autre histoire. Pire, ce sont les individus eux-mêmes qui veulent et produisent leur aliénation. Ne reste que l’intellectuel dégagé et séparé de l’Histoire achevée et qui l’assume. Là encore Debord précède Muray : « Voilà toute une civilisation qui brûle, chavire et s’enfonce toute entière. Ah ! Le beau torpillage ! ». Le Spectacle comme le Festif, ont achevé l’aliénation, et ne laissent aucun sujet collectif intact, susceptible de transformer la société. Ne reste que l’auteur de la critique qui affirme souverainement ses passions et son altérité. C’est sur le fond de l’expérience individuelle et géniale de l’artiste que la critique demeure possible.
Quoi de commun entre le Maître de l’engagement qu’est Sartre et le Maître du dégagement qu’est Muray ?  Sans doute la tentation de faire jouer à la littérature un rôle directement « politique ». Muray ne reste-t-il pas finalement fidèle à la perspective d’une littérature engagée ? C’est aussi le politique déçu qui se fait écrivain. L’impossibilité d’une transformation réelle de la société débouche sur la nécessité d’une critique radicale assumant son caractère littéraire : « S’il y a aujourd’hui quelque chose d’urgent, c’est de mettre sur pied une critique complète et artistique du monde (…) ». Le maître du dégagement qu’est Philippe Muray est bien la dernière figure, figure paradoxale, de l’intellectuel engagé.

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