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Une semaine en juin

Les carnets de Roland Jaccard

Une semaine en juin
Autant en emporte le vent (c) D.R.

Les carnets de Roland Jaccard


Ce 9 juin 2020

Au courrier ce matin le roman de Jean-Paul Enthoven : Ce qui plaisait à Blanche. D’un classicisme raffiné, d’une érudition qui désarçonnera les jeunes générations, d’un snobisme élevé au rang des beaux-arts. Avec des réflexions philosophiques qui m’enchantent. Par exemple, sur ce qui reste de la vie quand on prend conscience que tout ce que l’on vivra jusqu’à son dernier jour, le meilleur comme le pire, a déjà été vécu. « Ce moment, écrit Jean-Paul Enthoven, où l’on sait que toutes les sensations à venir, bonnes ou mauvaises, ne seront jamais que la répétition de sensations anciennes et déjà éprouvées. Le reste de la vie, c’est ce qui advient quand, par un décret du destin, rien d’inédit ne peut plus surgir dans l’existence. Ni un paysage. Ni un être. Ni un désir. Ni un chagrin. » Il faut être tenté par la déchéance et imprégné de Benjamin Constant, de Proust et de Cioran pour apprécier à sa juste valeur ce roman hors du temps de l’ami Enthoven. C’est ma première impression, mais comme chacun le sait, la première impression est presque toujours la plus juste. Les « unhappy few » seront comblés par ces adieux à la littérature d’Enthoven. Les autres se perdront dans les brouillards d’un temps jamais retrouvé.

*** 

Je suis toujours troublé par ces jeunes filles, souvent des adolescentes encore, qui se masturbent sur Snapchat en implorant d’être traitées de salopes et de grosses putes. Ce spectacle me laisse songeur. C’est parfois excitant de les encourager dans ces exercices d’humiliation qui me rappellent les confidences d’un psychanalyste qui avait sur son divan une féministe aguerrie et célèbre qui passait des nuits à se faire baiser par des Noirs dans des hôtels miteux proches de la gare de Lyon. Même Freud n’ayant rien compris à la psychologie féminine, selon son propre aveu, j’y renonce aussi. Tout en soupçonnant que seule l’humiliation leur procure une réelle jouissance. Évidemment, on peut rétorquer avec Lacan que si toute femme cherche un Maître, c’est pour mieux le dominer ensuite.

Ce 10 juin 2020

Je souscris pleinement à cette formule de Bernard-Henri Lévy, irrité par notre hygiénisme exacerbé, qui ne comprend pas qu’à la place de l’ancien contrat social, on ait instauré un nouveau contrat vital qui nous conduit tout droit à cette servitude volontaire, chère à La Boétie. Il s’explique dans un petit livre : Ce virus qui rend fou. L’instauration d’un État thérapeutique me révulse et, pour ma part durant ce confinement, j’ai veillé à ne changer en rien mon style de vie. J’ai toujours été persuadé qu’il faut pleurer les hommes à leur naissance et non à leur mort. Rares sont ceux qui m’ont approuvé. Seule une étudiante de Sciences-Po, attirée par ma sulfureuse réputation, a bravé les interdits pour passer quelques nuits intenses chez moi. J’espérais la revoir après le déconfinement : ce ne fut pas le cas. J’appris par des amis communs qu’elle avait fait une tentative de suicide. Ce serait à porter à son crédit si elle n’avait pas totalement disparu, me laissant plus que des regrets : je m’étais vraiment attaché à elle. Elle me rappelait mon passé et, pour une fois, sans doute la dernière, j’avais trouvé avec elle une complice avec laquelle je pouvais parler de Walras et de Pareto.

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Qui se souvient encore de Vilfredo Pareto (1848-1923) ? Avec Léon Walras, il enseigna l’économie politique et la sociologie à l’université de Lausanne. Prophétique, il avait annoncé quelques traits de la crise européenne d’aujourd’hui. Par exemple, que l’élite dirigeante d’aujourd’hui, composée presque uniquement de « renards », hommes de ruse et d’expédients, déracinés et toujours enclins à la nouveauté – Emmanuel Macron en est un bel exemple –, a perdu la confiance des masses, mais croit encore pouvoir résoudre tout problème par des combinaisons médiocres. Affaiblie par un humanitarisme sans vigueur, elle recule devant l’emploi de la force, dessinant ainsi le paysage politique que nous avons sous les yeux. Pareto est l’auteur d’une sentence qui est restée gravée dans tous les esprits : « L’Histoire est un cimetière d’aristocrates. »

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Comme il était excitant entre deux ébats amoureux de pouvoir évoquer Pareto et sa circulation des élites avec cette délicieuse amante qui pensait avoir encore un avenir devant elle. Mais y a-t-il encore un avenir pour les insoumis et les êtres d’exception ? J’en doute fort : les médiocres, les incultes et les conformistes ont désormais toutes leurs chances. Oui, le monde d’après sera le même que celui d’avant, mais en pire.

Je ne vous ferai pas l’affront de citer le nom de l’auteur de cette réflexion. Sans doute un lecteur de Pareto.

Ce 11 juin 2020

Après avoir livré un combat acharné contre le réchauffement climatique, après avoir soutenu Meetoo, après avoir lutté contre le virus de Wuhan et nous être confinés, nous voici toujours en vaillants petits soldats sommés d’étrangler l’hydre raciste.

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Décidément, les humains soucieux de s’enrôler sous la bannière du Bien ne ménagent pas leurs efforts pour des causes perdues. Est-ce par esprit moutonnier ? Par hypocrisie ? Pour flatter leur narcissisme ? Pour tromper leur ennui ? Peu importe, en réalité. Si j’osais, je dirais que c’est par une forme d’aveuglement qui les empêche de voir que tout est foutu et que leurs engagements ne changeront rien au fait que les humains n’ont jamais été et ne seront jamais disposés à s’aimer. Chacun patauge dans ce monde boueux, s’efforçant de s’en tirer au mieux, fût-ce aux dépens d’autrui. Certains y parviennent et c’est rarement glorieux. « Autant en emporte le vent », comme disait François Villon, voleur, assassin et poète. Comment d’ailleurs n’a-t-on pas interdit depuis longtemps le film inspiré par le roman de Margaret Mitchell ? Hitler le considérait comme un chef-d’œuvre absolu. Voilà qui aurait déjà dû éveiller des soupçons.

Ce 12 juin 2020

Il a suffi qu’elle apprenne que j’étais un ami de longue date de Gabriel Matzneff et que je travaillais avec Élisabeth Lévy à Causeur pour que cette étudiante à Sciences-Po rompe immédiatement tout lien avec moi. Pourtant, au départ, je la fascinais : elle me proposait même de jouer aux échecs avec elle, voire à d’autres jeux. Bientôt, il ne me restera plus que Marion Maréchal !

Été 2020 – Causeur #81

Article extrait du Magazine Causeur


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