« Pourquoi je signerai la loi sur l’égalité dans le mariage » : dans une tribune publiée par le  New York Times le 1er mai, Lincoln Chafee, le gouverneur indépendant de Rhode Island explique pourquoi il défend l’équivalent de la loi sur le « mariage pour tous » votée jeudi dernier par le parlement de son Etat. Son engagement ne date pas d’hier : en 2004, Chafee avait déjà défendu le mariage gay en vain alors qu’il était sénateur républicain.  Aujourd’hui, il pense qu’un « réalignement historique » est en train de se produire aux Etats-Unis, puisque des Américains de tous bords et de toutes origines réalisent que c’est « the right thing to do ».
Mais l’ancien républicain, et c’est là son originalité, ne se contente pas de convoquer l’évidence et l’inéluctabilité du Progrès, il invoque un argument « non moral » en faveur du mariage gay. Car sa priorité est avant tout de créer des emplois. Et il l’affirme, rendant nul et non avenu le slogan barjotiste « on veut du boulot, pas du mariage homo » : le mariage homo crée du boulot.
Son argumentation est simple et pragmatique : Rhode Island fait partie intégrante d’une économie régionale très compétitive, au Nord-Est des Etats-Unis, qui affronte la concurrence d’autres Etats pour attirer les entreprises les plus innovantes, surtout « les jeunes, et les individus ouverts d’esprit qui sont le cœur de la nouvelle économie numérique ». Ceux-ci ont vite fait de traverser la frontière pour trouver un climat plus accueillant et favorable à la créativité. Or, ces derniers temps, Rhode Island a été en retard sur ces voisins, puisqu’il est le seul Etat de la région à encore interdire le mariage entre couples de même sexe. Partant, il faut autoriser le mariage pour gay pour encourager la croissance. CQFD.
Pour appuyer son analyse, le gouverneur évoque de « nombreux experts » ayant trouvé « une forte corrélation entre tolérance et prospérité », en particulier dans le secteur high-tech. En fait, un seul expert, Richard Florida, a élaboré la thèse des trois « T », reprise par le gouverneur. Selon ce professeur en urban studies et docteur à Columbia en aménagement urbain,  les trois « T » : Talent, Technologie et Tolérance seraient la clef de la croissance économique. Florida est par ailleurs l’inventeur de la notion de « classe créative », laquelle désigne une population urbaine, mobile, qualifiée et connectée, qui représenterait 40 millions de personnes aux Etats-Unis, soit seulement 30% de la population active, nantie de 50 % des salaires et de 70 % du pouvoir d’achat disponible. Une classe sociale émergente qui se définirait principalement par son talent pour l’innovation, sa maîtrise de la technologie et son culte de la tolérance. Cette population serait attirée par certains lieux de vie où la diversité, le dynamisme artistique et culturel – en un mot la « vitalité urbaine »  -, sont à l’honneur. Les membres de la « classe créative », impliqués dans des secteurs d’activité à forte valeur ajoutée stimulent le dynamisme économique des anciens quartiers populaires qu’ils se réapproprient en s’y implantant. Ce phénomène de « gentrification » s’observe aussi bien à Rhode Island que dans le 11e arrondissement de Paris. En somme, comme le résume le gouverneur Chafee, ces  « travailleurs talentueux qui dirigent la nouvelle économie (…) veulent de la diversité, non par sens de la justice, mais parce que la diversité rend la vie plus « fun ».
Lincoln Chafee invente donc, après le dumping fiscal, le dumping sociétal : les valeurs ont de la valeur et attirent les investisseurs tout autant qu’une baisse d’impôt ou un bouclier fiscal. En bref, il s’agit de séduire la face souriante et juvénile du capitalisme libertaire.
Le raisonnement de l’ancien républicain a le mérite d’aller jusqu’au bout de la logique libérale : interdire d’interdire pour libérer la croissance, supprimer les frontières visibles de l’ordre et de la tradition pour laisser faire la main invisible, faire de la tolérance l’engrais du capitalisme.
Et le gouverneur de conclure avec lyrisme : « en fixant l’égalité du mariage dans la loi, nous envoyons un message clair : nous sommes ouverts aux affaires ». Mais le problème de ce raisonnement est que rien ne prouve, hormis une simple corrélation spatiale, le lien entre la présence de bobos et le développement économique. La causalité pourrait en effet aisément être renversée : c’est là où il y a du développement économique que les « créatifs » se déplacent (présence d’opportunités professionnelles). De surcroît, le dumping – fiscal, social ou sociétal – repose sur l’existence d’inégalités. Si les taux d’imposition, le droit du travail et le mariage pour tous étaient les mêmes aux quatre coins du monde, nul ne pourrait tirer son épingle du jeu aux dépens de ses concurrents. C’est aussi le paradoxe de la théorie de Florida : en imaginant que la tolérance et la diversité triomphent universellement du Mal, la règle des trois T serait caduque ! Autrement dit, à supposer que le gouverneur Chafee ait raison, pour être efficace, sa politique de dumping sociétal ne pourrait fonctionner localement que si d’autres territoires refusaient d’instituer le mariage gay.
L’avenir nous dira si l’adoption du texte attirera une myriade de jeunes cadres dynamiques et d’entrepreneurs larges d’esprit à Rhode Island. En attendant, en France, le mariage gay ne sauvera ni Aulnay, ni la classe ouvrière, abandonnée par la gauche terranoviste à la conquête d’électorats plus « créatifs ».

*Photo : Leah L. White.

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