Il y a plusieurs moyens  de réaliser une réforme des retraites. Le plus facile, consiste à faire bouger faiblement pour les privilégiés, plus brutalement pour les autres, quelques curseurs en invoquant l’inéluctabilité des ajustements nécessaires. L’Etat s’emploie alors à persuader les cotisants (qui paient un peu plus), les retraités (qui touchent souvent un peu moins) que les sacrifices auxquels ils consentent garantissent la pérennité de leurs pensions.
Mais une autre voie existe. Cette solution bien plus ambitieuse a les faveurs de nombreux inconditionnels de la justice sociale. Si l’on remettait notre  système de retraites complètement à plat – en fait, il l’est déjà financièrement – et si l’on concevait un mécanisme universel modèle d’équilibre, de justice et d’aisance minimale, la question serait réglée. On  pense notamment au système notionnel suédois que certains de nos chroniqueurs patentés parent de toutes les vertus… notamment, parce qu’il  conjugue mieux que d’autres répartition et capitalisation, contribution et redistribution, liberté du travail et équilibre financier. Mais la transition entre l’ancien et le nouveau système est toujours délicate et elle suppose sur le long terme  une fermeté, un courage et une adhésion politiques  difficiles à réunir en période d’alternance.
Il y aussi les pragmatiques, qui savent que les réformes ambitieuses se préparent au long cours. Ils ont parfaitement conscience de tous les défauts de notre système actuel – fragile dans son assise, injuste par les privilèges exorbitants qu’il réserve au secteur public, complexe dans sa liquidation,  coûteux dans sa gestion -, mais ils savent aussi le sujet explosif et le peuple frondeur. Ils pensent – à notre avis à raison – que le voie du salut se trouve davantage dans une harmonisation  exigeante des règles actuelles, que dans certains rêves de grand soir. Mais cette réforme ne saurait sérieusement se faire  sans la consultation et  l’approbation des retraités à travers une représentation qui reste à inventer (les syndicats défendent les actifs, pas les retraités, mais aussi incroyable que cela paraisse, aucun retraité ne siège  « ès qualités » ni dans le Conseil d’orientation des retraites, ni dans la Commission Moreau pour l’avenir des retraites dont le rapport est imminent ). Les délégués à choisir seraient notamment chargés de concourir à l’unification des différents régimes pour abolir  l’archaïque système de castes en vigueur dans notre pays.
Mais pour indispensables qu’elles soient, ces réformes ne peuvent se limiter à une brillante prestidigitation, où les chiffres seuls s’affrontent. Il faut cette fois-ci donner à cette réforme un supplément d’âme. Ce supplément d’âme c’est le principe que tout actif, ayant accompli la plénitude de sa carrière, doit pouvoir prétendre à une même espérance de vie en retraite.  Cette exigence, contre laquelle personne ne peut raisonnablement  s’élever, implique évidemment la prise en compte du risque et de  la pénibilité. Le risque et la pénibilité et non le leurre de l’invalidité que lui avait abusivement substitué  la réforme Woerth. A l’ère de l’informatique,  il est incompréhensible que l’on ne soit pas capable de dresser métier par métier l’espérance de vie finale attachée à l’exercice de telle ou telle profession. Le système de bonifications jusqu’ici valable pour les seuls régimes spéciaux de la fonction publique pourrait être aisément transposé, avec les aménagements qui conviennent, aux métiers les plus risqués (convoyeurs de fonds, élagueurs, cordistes, grutiers par exemple) ou contraignants (infirmières, maçons…) du privé. Tout en préservant les emplois militaires, la police, la gendarmerie, les pompiers, la protection civile  et autres fonctions où le risque est prégnant et souvent quotidien, une sérieuse révision des emplois publics bénéficiant d’avantages remontant pour certains à 1853 devrait permettre de dégager une bonne partie des sommes nécessaires à cette avancée sociale majeure et consensuelle.
Après tout, pourquoi la prise en compte du risque et de  la pénibilité serait-elle l’apanage exclusif du quart des Français qui travaillent dans le secteur public ?
Plus largement, il ne faut plus que toute une série d’avantages indus et fort onéreux continuent à être réservés aux seules catégories qui détiennent le pouvoir  de nuire (grèves), de bloquer (syndicats), de peser électoralement (fonctionnaires) ou même de se servir directement  à la caisse (nos très chers parlementaires). L’Etat ne doit plus se conduire comme s’il avait peur de ses propres fonctionnaires, alors que l’essentiel des efforts et des économies devra provenir du secteur public. Nous devrions enfin déterminer si le sacrosaint  principe de la répartition doit rester l’unique clé de voûte de notre système de retraites, alors qu’il nous expose à un risque majeur, tant démographique (rapport actifs/retraités) qu’économique (poids du chômage). Pourquoi ne pas lui adjoindre des compléments obligatoires d’épargne collective ou individuelle, à condition qu’ils soient dûment  sécurisés (pas question de jouer en bourse !) ?
Entre un catalogue de retouches a minima concoctées par des politiciens et leurs conseils le nez collé sur les sondages de popularité et les menaces des syndicats publics et une vraie et juste réforme de bâtisseurs  au cap solide et aux options claires, le choix est vite vu. Hélas, depuis un certain temps, notre pays regorge des premiers, mais manque cruellement des seconds…

*Photo : arbeca.

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