À la fin de ce mois de mai, Ursula van der Leyen, ministre allemande du travail, a signé, à Madrid, avec sa collègue espagnole Fatima Banez Garcia, un accord favorisant la venue en Allemagne de 5000 apprentis outre-pyrénéens. À première vue, cet accord peut sembler appartenir à la catégorie des contrats gagnant-gagnant (win-win deal pour les malcomprenants diplômés d’une Grande Ecole de commerce, modèle Fioraso). Les chiffres parlent d’eux-mêmes : le taux de chômage des moins de 25 ans approche les 50% en Espagne, alors que l’industrie et les services en Allemagne sont en panne sèche de main-d’œuvre, pour cause de baby-flop (inverse du baby-boom). 33 000 offres de contrats d’apprentissage n’ont pu être attribuées en 2012, faute de candidats. De plus l’offre faite aux jeunes Espagnols en mal d’emploi paraît alléchante : outre la prise en charge des frais de voyage et l’aide à la recherche de logements à prix abordable, il leur est proposé une rémunération minimale de 812€ par mois pour une formation en alternance, cette arme secrète de la compétitivité hors coût du travail de nos voisins allemands. Cette rémunération de base peut être augmentée par les employeurs, en fonction des conventions collectives en vigueur dans les différentes branches d’activité. Nul doute que, si elle rencontre le succès, cette offre sera proposée aux jeunes Grecs, Italiens, et peut-être Français…
Qui pourra encore prétendre, après cette évidente manifestation de générosité, que l’Allemagne d’Angela Merkel est ce monstre d’égoïsme uniquement préoccupé de préserver son magot des visées dépensières des cigales du « Club Med » ? Vous n’arrivez pas à fournir du travail à vos jeunes ? L’Allemagne vous ouvre grand ses bras musclés de puissance industrielle de premier plan. Elle fera de vous des hommes (et des femmes) participant de plain pied à l’aventure de la mondialisation de l’économie, au lieu d’errer comme des âmes en peine dans l’oisiveté ensoleillée.
À y regarder de plus près, cette tentative de mise en mouvement de la mobilité intereuropéenne des travailleurs apparaît comme un moyen, pour l’Allemagne, d’échapper à l’exercice d’une vraie solidarité au sein de l’UE, à l’image de celle qui existe dans des espaces économiques économiquement et culturellement homogènes, comme les Etats-Unis d’Amérique. La mobilité de la main d’œuvre (7 millions d’Américains ont changé d’Etat en 2011 pour s’adapter à l’offre de travail) est en effet inséparable d’un minimum de transferts intra-territoriaux qui contraint des régions conjoncturellement riches de soutenir des territoires provisoirement défavorisés. Ainsi, en France, la région Ile-de-France transfère, bon an mal an 10% de son PIB vers nos vertes campagnes de l’Auvergne ou du Limousin, et même de la Corse, dont la gratitude est proverbiale. Si cela n’est pas fait, ou insuffisamment, comme en Grande-Bretagne, de vieilles nations peuvent se transformer en monstres hydrocéphales, où une prospère région-capitale se retrouve entourée d’espaces économiquement désertifiés, ou réduits au statut de parcs récréatifs pour citadins stressés. C’est ce que souligne, par exemple, Pierre-Antoine Delhommais, éditorialiste au Point (et ancien du Monde) que l’on ne saurait taxer de germanophobie galopante, ce mal dénoncé théâtralement dans le même numéro du Point par un BHL dont les compétences économiques sont certes reconnues, mais seulement concernant la gestion de ses affaires personnelles. « Le danger de ces migrations de jeunes diplômés espagnols, grecs, italiens » écrit Delhommais « est de creuser encore le fossé entre une Europe du nord de plus en plus productive, de plus en plus en plus riche, et une Europe du sud de plus en plus affaiblie, humainement et financièrement, transformée en désert économique et industriel. Pour corriger, au moins en partie, ce grand écart des niveaux de vie, un seul moyen : des transferts budgétaires automatiques du Nord vers le Sud. »
C’est précisément ce à quoi les Allemands se refusent obstinément, brutalement lorsqu’ils sont de droite et avec quelques contorsions rhétoriques, lorsqu’ils se prétendent de gauche, comme les chefs actuels du SPD. Cependant, comme les dirigeants d’outre-Rhin sont plus malins qu’on ne le pense généralement, et qu’ils ont de la mémoire, ils ont le souci de masquer leur entreprise de siphonage de la main d’œuvre qualifiée du Vieux Continent sous un habillage communautaire. On ne dira plus : débauchage de jeunes en formation, mais « Erasmus des apprentis », avec la bénédiction de François Hollande qui, dépassé par cette situation, feint d’en être l’organisateur… Qui peut en effet imaginer que de jeunes Allemands en recherche d’emploi, hormis ceux qui se destinent à l’enseignement de la plongée sous-marine ou à l’apprentissage des secrets de la fabrication de la feta grecque pour la produire plus rationnellement en Bavière, soient intéressés à venir se former à Barcelone ou à Athènes,  alors qu’ils ont tout ce qu’il faut chez eux?
La Commission européenne, qui ne manque pas d’imagination pour inventer des acronymes sophistiqués pour les nombreux éléments de son usine à gaz institutionnelle, pourrait désigner cette nouvelle carabistouille germanique par les trois lettres STO, pour « Système de Transfert Organisé des jeunes travailleurs au sein de l’UE ».

*Photo : Oxfam Italia.

Lire la suite