Alors que le gouvernement français avait donné le sentiment cet été d’avoir définitivement renoncé au confinement pour lutter contre la pandémie de Covid-19, après les résultats mitigés de cette mesure, notamment en termes d’effets néfastes sur la santé physique, mentale et économique, voilà que l’État renoue avec les mesures restrictives collectives et évoque la possibilité de reconfiner. Que nous révèlent ces décisions dont la versatilité a profondément entamé la confiance en nos dirigeants?


Le mystère du choix des restaurants

Si certains indicateurs (taux d’incidence, taux de positivité, taux d’occupation des lits de réanimation par les patients Covid-19) augmentent, ce qu’ils prédisent est beaucoup plus discutable. Dans un monde où l’on révère les modèles mathématiques prédictifs comme les animistes vénèrent les dieux du soleil ou de la pluie, la tentation est grande de questionner les données, via des modèles plus ou moins éloignés de la réalité dans leur simplicité ou leur complexité, pour connaitre l’avenir. Rappelons pour ceux qui auraient envie de prolonger les courbes, que nous ne sommes pas dans les mêmes conditions qu’en mars : taux d’humidité et température différentes modifiant la résistance du virus à l’extérieur, extension des tests PCR aux cas pas ou peu symptomatiques faisant augmenter le taux de positivité sans faire augmenter la létalité, et meilleure prise en charge des patients limitant les entrées en réanimation. Mais admettons que l’on ait à craindre une saturation des services de réanimation dans les semaines à venir.  Que faire pour ralentir la propagation ?

On trouve dans la littérature scientifique que le contact rapproché avec un malade de la Covid-19 et la fréquentation d’espaces confinés fréquentés sont des facteurs de risque d’être malade. Alors pourquoi le gouvernement a-t-il opté pour la fermeture uniquement des restaurants ? L’étude qui les a spécifiquement pointés est celle menée par le Center for disease control (CDC) américain publiée début septembre. Cette étude nous apprend que ceux qui ont fréquenté les restaurants dans les quatorze jours avant d’être diagnostiqués Covid-19 avaient une fois et demi plus de chance d’être malades. Dans le détail, la différence était significative uniquement pour les cas où les patients rapportaient qu’il n’y avait pas ou quasiment pas de respect des mesures barrières dans les restaurants qu’ils avaient fréquentés ; c’est-à-dire que d’après cette étude, il n’y a pas plus de risque d’être atteint de la Covid-19 si l’on fréquente un restaurant dans lequel les mesures barrières sont respectées par la majorité des personnes présentes. Comme soulignés par les auteurs de cette étude, les résultats sont à prendre avec précaution car elle repose sur des données hautement subjectives (interrogatoire) et qu’aucune question n’a été posée pour déterminer si le repas avait été pris à l’intérieur ou à l’extérieur du restaurant.

Agir ou ne pas agir

En sciences comportementales, face aux situations stressantes, on décrit caricaturalement deux comportements : un comportement « actif » (combattre) et un comportement « d’évitement » (fuir ou se figer). Certains chercheurs de ce domaine ont vu dans l’auto-isolement et les symptômes dépressifs notés chez certains individus face à la pandémie des comportements d’inaction relevant d’un évitement du danger, tandis que les comportements d’achats de première nécessité comme le stockage de papier toilette observés chez d’autres auraient traduit le besoin de produire une action face à une situation où l’on se sent impuissant(1). Agir pour ne pas subir. Les décisions promptes de l’Etat s’apparentent à cette frénésie de l’action, comme l’annonce de la fermeture des restaurants et bars dans la métropole Aix-Marseille-Provence et en Guadeloupe au lendemain du passage au « rouge écarlate » (alerte maximale) des indicateurs dans ces régions. Pourtant, les stratégies d’action/inaction ne s’opposent pas dans la vie, mais se complètent : face au stress, pour produire une réponse adaptée, la première réponse est généralement un état d’inaction, de ralentissement du fonctionnement du corps visant à concentrer les ressources sur l’analyse de la situation, suivie par une réponse active qui vise à mettre en place la stratégie choisie. L’Etat serait-il incapable de ce temps de l’inaction nécessaire à la mise en place d’une action réfléchie, dans un monde qui appelle des adaptations comportementales incessantes au gré du flux incessant de données ?

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Plus que les choix stratégiques (confinement versus immunité collective), c’est le manque de clarté de l’objectif poursuivi par le gouvernement, illisible au regard des décisions parfois antagonistes prises depuis le début de la pandémie, qui est critiquable. Cherche-t-il réellement à assurer des places suffisantes en réanimation en choisissant de fermer des établissements de restauration plutôt que d’autres, ou cherche-t-il simplement à éviter à tout prix l’inaction que notre époque exècre ? Que lire dans les mots prononcés par le premier ministre Jean Castex devant l’Assemblée nationale, sinon une forme d’aveu : « Aujourd’hui, ceux qui me reprochent de prendre des mesures trop fortes pourraient être, demain, ceux qui me reprocheront de ne pas en avoir fait assez »(2).

 La dystopie axénique

Derrière la stratégie du confinement qui consiste à se murer pour fuir un microbe, se dessine une idéologie presque aussi vieille que la découverte de la vie microscopique : celle d’un monde sans microbes ou axénique. Les microbes sont sur terre depuis 3,5 milliards d’années et Homo sapiens depuis une centaine de milliers d’années. Nous sommes un agrégat de bactéries (aussi nombreuses que le nombre total de nos propres cellules), de virus et autres microbes. Dans les années 70, des chercheurs ont commencé à s’intéresser à ce que pourrait être une vie sans microbes en faisant naître des animaux dans des environnements stériles : l’utopie d’une vie axénique était née. Mais on découvrit qu’un monde sans microbes ou avec une réduction de la variété microbienne conduisait à être exposé à des maladies redoutables (maladies auto-immunes) et impactait le développement cérébral, de notre intelligence à notre santé mentale (schizophrénie, autisme)(3). S’il est admis aujourd’hui que de nombreuses bactéries sont indispensables à notre vie, pour les virus, l’image est moins glorieuse. La découverte d’un monde viral (virome ou virobiote) au sein même du cerveau que l’on croyait être un temple aseptisé (il y a vingt ans une étude découvrait la présence du matériel génétique de coronavirus dans 20 à 40% des cerveaux autopsiés(4)), a amené certains chercheurs à émettre l’hypothèse que l’entrée silencieuse de ces virus au sein de cet organe pourrait être responsable à long terme des maladies neurodégénératives comme la maladie d’Alzheimer ou de Parkinson. Mais si ces virus avaient un rôle bénéfique ? Après tout, 40 à 80% de notre information génétique pourrait provenir des virus(5) et le fonctionnement même de notre cerveau pourrait avoir été hérité d’un virus(6).

La question pour nos dirigeants n’est pas mathématique (les modèles destinés à comparer les scenarii possibles d’évolution de la Covid-19 devraient rester l’apanage des épidémiologistes) ou médicale (le choix des traitements contre le SARS-CoV-2 devrait rester la prérogative des médecins) mais philosophique, peut-être même écologique: face aux menaces microbiennes dont la pandémie actuelle n’est ni la première ni la dernière manifestation, la réponse consistera-t-elle systématiquement à se terrer en attendant les outils médicaux pour les éradiquer, ou à les affronter, tout en protégeant les plus fragiles mais en assumant aussi les pertes, avec nos armes immunitaires ancestrales modelées par d’innombrables interactions passées et présentes avec les microbes ?

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