Face à la pandémie de Covid-19, les choix stratégiques des politiques se sont largement reposés sur la science, comme si la raison qu’elle est censée incarner constituait un infaillible paratonnerre aux erreurs de jugement. Mais le confinement, initialement plébiscité dans la presse scientifique, a-t-il été un choix rationnel ? Le bilan en termes de vies sauvées sera-t-il positif ? Et au-delà de ce critère absolu, les conséquences néfastes à long terme sur la santé qui commencent à émerger de la littérature scientifique sont-elles désormais envisagées par les politiques, alors même qu’un nouveau confinement reste encore envisagé par certains à ce jour ?


En 1981, le futur prix Nobel d’économie Daniel Kahneman et son collègue Amos Tvertsky ont soumis à deux groupes de personnes le scénario suivant : « Imaginez que les États-Unis se préparent à l’émergence d’une étrange maladie asiatique censée tuer 600 personnes. Il existe deux programmes de lutte contre la maladie. » (1) Un premier groupe devait choisir entre : programme A, 200 personnes seront sauvées ; programme B, 1 chance sur 3 que 600 personnes soient sauvées et 2 chances sur 3 qu’aucune personne ne soit sauvée. Un second groupe entre : programme C, 400 personnes mourront ; programme D, il y a 1 chance sur 3 que personne ne meure et 2 chances sur 3 que 600 personnes meurent. 72% des sujets du premier groupe choisirent le programme A, tandis que 78% des personnes du second groupe choisirent le programme D, alors que celui-ci est l’exacte réplique du programme B. Cette expérience fut considérée comme la première démontrant l’irrationnalité des choix humains. Elle montre surtout que la façon dont les données sont présentées influence les décisions que nous prenons. Dans le contexte actuel de Covid-19 où les voix discordantes des communautés scientifiques et des dirigeants européens ont semé le doute sur le bien-fondé des décisions prises en réponse à la pandémie, on peut se demander si ces choix ont été rationnels.

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Ce que nous ne savons pas sur les effets positifs du confinement

Une étude publiée dans la prestigieuse revue Nature nous apprend que trois millions de vies auraient été sauvées en Europe grâce au confinement (2). Une autre étude nous informe que le confinement total n’aurait pas eu d’impact significatif sur le nombre de morts(3).

Les discussions autour de l’efficacité des mesures de confinement ne prennent pas en compte leurs effets collatéraux et notamment les décès indirects

Il est difficile de décrypter un monde complexe sans l’aide des mathématiques. Pourtant, il arrive que les statistiques nous éloignent plus de la réalité qu’elles ne nous aident à l’appréhender, en particulier lorsque nous ne maitrisons pas encore tous les facteurs capables de nous induire en erreur (facteurs de confusion). Avec toute la modestie qu’impose une situation aux multiples inconnues (évolution de la virulence du SARS-CoV-2, influence de la densité des populations sur la propagation du virus, influence du système de santé, de l’état de santé initial des populations et de la pyramide des âges sur le taux de létalité de la Covid-19), il n’est peut-être pas hérétique, scientifiquement parlant, de revenir aux données brutes, ou du moins à des données moins défigurées par le moulinage statistique.

Ce que nous savons sur les effets négatifs du confinement : quelques « données brutes » (4)

Les discussions autour de l’efficacité des mesures de confinement ne prennent pas en compte leurs effets collatéraux et notamment les décès indirects liés au confinement. En France, un doublement du nombre d’arrêts cardiaques hors milieu hospitalier en Ile-de-France a été rapporté pendant le confinement total (5). Pour les auteurs de l’étude, cette augmentation serait en partie due aux restrictions de déplacement, à la réticence des patients à consulter par crainte d’être infectés et par une diminution du suivi des patients avec des pathologies cardio-vasculaires. Les cliniciens d’un hôpital de Buenos Aires ont noté 11% de décès dans un groupe de patients non atteints de la Covid-19 et pris en charge pour une fracture de la hanche durant la période de confinement contre aucun décès dans un groupe de patients pris en charge avant cette période(6). Pour les auteurs, ces décès pourraient être liés à un plus grand isolement des patients pendant le confinement. Aux Pays-Bas, les cliniciens ont noté une augmentation significative du nombre d’amputations chez les patients atteints de maladies vasculaires en raison d’un délai augmenté entre le début des symptômes et la consultation médicale(7).

Cet entêtement à vouloir considérer le choix du non-confinement comme une erreur relève d’un biais d’appréciation qui pourrait compromettre la qualité des réflexions portant sur le choix des stratégies à venir…

Une étude espagnole note des symptômes de dépression et d’anxiété chez près de 40 à 50% des étudiants, seulement deux semaines après le confinement(8). Le stress relevé chez les enfants déscolarisés un temps et confinés au domicile pourrait avoir des effets sur leur développement cérébral (9).

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Olivier Véran et Emmanuel Macron visitent l'hopital parisien de La Pitie-Salpetriere, le 27 février 2020 © Stephane Lemouton-POOL/SIPA Numéro de reportage: 00947219_000050
Olivier Véran et Emmanuel Macron visitent l’hopital parisien de La Pitie-Salpetriere, le 27 février 2020 © Stephane Lemouton-POOL/SIPA Numéro de reportage: 00947219_000050

Des erreurs d’appréciation 

Une erreur de jugement bien connue des chercheurs qui travaillent sur la prise de décision est ce biais qui consiste à nous faire préférer une récompense immédiate plutôt qu’une récompense différée, et ce même si cette dernière est plus avantageuse. En focalisant leur attention sur le nombre de vies pouvant potentiellement être sauvées dans l’immédiat et en accordant moins de poids aux effets néfastes du confinement total à long terme, certains dirigeants politiques ont fragilisé leur économie, accru l’isolement des personnes fragiles dont certaines l’ont payé au prix fort, ignoré les effets délétères sur le développement des enfants d’une déscolarisation temporaire et d’un climat anxiogène, sans parler de l’exacerbation des violences intra-familiales au sein des foyers les plus vulnérables. Un autre biais cognitif consiste à demeurer hermétique aux conséquences négatives de nos choix. Ce biais qui nous fait accorder une valeur positive aux options choisies s’étant avérées désavantageuses et des attributs négatifs inexistants aux options que nous n’avons pas retenues, s’appelle le « biais de soutien de choix ». Lorsque l’on effectue dans Google la recherche avec les mots « Suède confinement », la grande majorité des articles est connotée négativement : la Suède perd son pari du non-confinement, le non-confinement de la Suède est-il un échec… Même si la Suède affiche un nombre de décès par million d’habitants bien supérieur à ses voisins, la Norvège et la Finlande (qui, rappelons-le, ont choisi un confinement partiel et non total et qui ont opté pour une fermeture de leurs frontières dès mi-mars), ce nombre reste inférieur à ceux de pays ayant opté pour un confinement total comme l’Italie ou le Royaume-Uni (10). Le nombre de décès journalier en Suède est en baisse, comme pour les autres pays européens. Economiquement la Suède semble mieux s’en sortir comparativement aux autres pays européens (11). Cet entêtement à vouloir considérer le choix du non-confinement comme une erreur relève d’un biais d’appréciation qui pourrait compromettre la qualité des réflexions portant sur le choix des stratégies à venir.

Quelle réponse pour une prochaine pandémie ?

La mort est devenue un scandale dans nos sociétés contemporaines, même lorsqu’elle se produit au-delà de 80 ans. Mais jusqu’à l’invention de l’amortalité, la mort continue de faire partie de la vie. La question est de savoir à quel prix et dans quelles conditions nous voulons vivre. Imaginez les deux programmes suivants : si le programme « confinement et messages anxiogènes » est adopté, jusqu’à 90% des décès pourraient être évités à court terme (12), principalement dans la population âgée, tandis que de nombreux emplois seront détruits, les plus fragiles seront exposés à un risque accru de mortalité et l’impact du stress généré par ce programme sur le développement des enfants pourrait avoir des effets délétères sur leur vie d’adultes; si le programme « immunité collective » est adopté, 0,5 à 5% des personnes infectées mourront au début de la propagation de la maladie, la majorité au sein de la population âgée, tandis que les impacts socio-économique et sur la santé seront négligeables à long terme, en particulier pour les jeunes adultes et les enfants. Lequel choisiriez-vous ? (13)

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