Sachs, l'Herne (couverture). Amazon.

Y a-t-il dans l’histoire littéraire française du siècle dernier un personnage plus fascinant que Maurice Sachs ? Ecrivain, éditeur, dandy, escroc, kleptomane, curé, pédéraste, alcoolique, dénonciateur, ce mauvais sujet a endossé tous les costumes, successivement ou simultanément. Sa vie, brève – moins de quarante ans –, est un tourbillon. Il naît en 1906, grandit sans père, passe sa jeunesse dans les pensionnats. A seize, dix-sept ans, seul dans Paris, il grenouille dans les boîtes de nuit, les cafés, les milieux littéraires. On le voit au Bœuf sur le Toit ; Jean Cocteau l’engage comme secrétaire. A vingt ans, croyant avoir découvert Dieu, il se rapproche de Jacques et Raïssa Maritain, qui l’accompagnent sur le chemin du séminaire. Un scandale lui fait quitter prématurément les ordres ; il part en Amérique, épouse une Protestante, divorce, revient en Europe au bras d’un homme. Gide l’introduit chez Gallimard, où il vole des Pléiade ; à Max Jacob, tombé sous son charme depuis 1926, il dérobe des gouaches, qu’il revend en secret. Quand la guerre éclate, Sachs, caché dans des hôtels, couvert de dettes, devient un personnage à la Modiano, louche, insaisissable, au cœur de tous les trafics parisiens, tapeur invétéré, marchand d’or et de bijoux. Engagé au STO, il part pour  Hambourg où il pilote des grues sur le port et continue ses combines. On le dit membre de la Gestapo, ou agent double. Emprisonné en 1943, il est assassiné en 1945, dans des circonstances mal éclaircies.

Difficile de résumer en peu de lignes cette vie sensationnelle et absurde, remplie de rencontres et d’anecdotes qui mériteraient chacune un livre. On pourrait passer des heures à tracer le portrait de Sachs, caméléon désarmant, individu malhonnête et lâche, mais en même temps charmeur, drôle, séduisant. Tous ceux qui l’ont connu y insistent : Sachs, odieux, voire abject, avait le chic pour se faire aimer. C’est ce qu’on vérifie à travers les nombreux documents rassemblés par Henri Raczymow pour le nouveau numéro des Cahiers de l’Herne, consacré à Sachs. Raczymow s’était déjà occupé de son cas dans Les travaux forcés de la frivolité, une belle biographie parue en 1988 ; ces riches Cahiers en constituent pour ainsi dire le tome deux, qui donnent une vue kaléidoscopique de cet être insaisissable envisagé tout à la fois comme homme, comme écrivain, comme mythe et même comme figure romanesque, puisqu’il apparaît dans les livres de Violette Leduc, qu’il a bien connue, et dans ceux de Patrick Modiano, notamment La Place de l’Etoile en 1968. Outre de petites études universitaires et de nombreuses lettres (à Maritain, à Madeleine Castaing, à Gaston Gallimard, à Gide…), on trouve dans ce volume des documents célèbres et difficilement accessibles, comme le texte cruel de 1936 où Jouhandeau affirme être devenu antisémite à cause de Sachs, ou celui, douteux et répugnant, dans lequel Philippe Monceau rapporte sa mort sordide à Hambourg, la même « qu’un cochon que j’avais vu tuer dans une ferme »…

Le plus passionnant, ce sont les témoignages de ceux qui ont croisé Sachs. Tous donnent à peu près le même portrait, en insistant chacun sur tel ou tel aspect. Les mêmes mots reviennent : crapule, ivrogne, tricheur, voleur ; mais aussi généreux, cultivé, charmant, « réellement bon, délicat en amitié, capable d’innombrables gentillesses ». Alors ? André David raconte : « Si on lui disait : – Maurice, rends-moi l’argent que je t’ai prêté, il ne vous le rendait pas, mais si on lui disait : – Maurice, prête-moi telle somme, il vous la donnait immédiatement, quitte à l’emprunter à quelqu’un d’autre ». Certaines anecdotes sont à peine croyables. Courtier en tableaux, il garde pour lui l’argent des ventes, prétend que l’acheteur s’est enfui, dédommage le vendeur floué avec un dessin d’Ingres, qui se révèle être un faux grossier… Il cède le bail de son appartement avec tous les meubles, mais il vend les meubles avant l’emménagement de son successeur, puis il disparaît en laissant ce dernier face aux huissiers venus réclamer ses loyers impayés. Même Coco Chanel se fait avoir, qui l’emploie pour qu’il lui compose une belle bibliothèque d’ouvrages rares et précieux, avec un salaire royal ; Sachs mène grand train aux frais de la couturière (masseur, chauffeur, secrétaire…), tout en remplissant ses rayons de livres banals et sans grande valeur. La supercherie sera décelée par Pierre Reverdy, et Coco Chanel furieuse rompra son contrat avec l’indélicat…

L’écrivain Sachs, lui, était doué. Tous ses livres ne sont pas bons ; certains sont farfelus, comme le conte de fées Abracadabra. Sachs n’était pas un romancier d’imagination ; comme autofictionneur, en revanche, il est imbattable. Son récit le plus connu, Le Sabbat, raconte sa vie, le sujet qui lui convient le mieux. C’est un livre à son image, fascinant, déplaisant, complaisant, brillant. La suite, La Chasse à courre, est encore meilleure, peut-être parce que c’est un texte inachevé, un peu bâclé, qui a conservé sa souplesse de style, son mordant, son rythme, son pétillement désabusé. Je ne connais pas de meilleur tableau du Paris de 1940-1942 ; Sachs, qui tire le diable par la queue, est plus que jamais dans son élément, obligé de magouiller sans cesse, d’acheter et de vendre, de voler et de mentir, spirale infernale qui s’achèvera de l’autre côté du Rhin. Pour découvrir quel écrivain était Sachs, Raczymow, à côté des Cahiers, republie deux livres. Mémoire moral, inédit, est une première version du Sabbat, écrite entre 1934 et 1936 ; Sachs y croque sa jeunesse d’enfant délaissé. Quant à Derrière cinq barreaux, ce livre n’avait jamais été republié depuis sa parution chez Gallimard en 1952. Ce sont les carnets d’aphorismes écrits par Sachs à Hambourg, témoins de son appétence pour le genre moraliste. Il y tourne des phrases sur les Français, sur l’homme, sur Dieu. C’est parfois plat, souvent profond. Sachs a 39 ans, il ne sait pas qu’il va mourir bientôt.

Sa mort justifie un paragraphe. L’hallucinant article de Pierre Béarn dans les Cahiers énumère les légendes sur sa disparition. Selon la version officielle, Sachs a été abattu le 13 avril 1945 par un SS sur la route de Hambourg à Kiel ; à bout de forces, il retardait un convoi de prisonniers. Mais beaucoup prétendent l’avoir vu vivant après cette date. En Asie. En Egypte, conseiller du roi Fouad. A Hambourg. A Paris même, où il serait revenu à la fin des années 1940, arborant une barbe blanche ! Faut-il avoir du talent, pour susciter tant de légendes… Si elles sont vraies, Sachs a peut-être eu le plaisir d’apprendre que ses livres inachevés ont tous paru à partir de 1946, grâce aux bons soins notamment de Raymond Queneau et d’Yvon Belaval, son ami philosophe. Le Sabbat, publié en 1946, manque même le prix Sainte-Beuve l’année suivante, malgré les protestations des Lettres françaises, qui s’étranglent de voir célébré ce gestapiste, fusillé, d’après Aragon, par les Alliés. « Mais où sont les preuves de tout cela ? », demande Edmond Buchet, l’éditeur du Sabbat. On est tenté de dire, évidemment, que la vie de Sachs fut un roman. Mais Buchet note ceci dans son journal, en 1940, qui est assez juste : « Un Maurice Sachs ne pourrait faire un héros de roman, car il ne paraîtrait pas réel ».

Sachs  sous la direction de Henri Raczymow (L’Herne n°115, 265 p., 39 €)

Derrière cinq barreaux  de Maurice Sachs (L’Herne, 208 p., 7,50 €)

 Mémoire moral  de Maurice Sachs  (L’Herne, 110 p., 7,50 €)