Dans le judaïsme et le christianisme, Dieu est hors de portée de l’homme. Pourtant, les croyants juifs et chrétiens parlent du Créateur comme s’il était appréhensible par les cinq sens. Cette contradiction inhérente aux grands monothéismes a inspiré à l’historien israélien Aviad Kleinberg Le Dieu sensible, une étude pleine d’érudition et d’humour.


Quand un auteur est habité par une idée originale et forte, il s’emploie à en décliner les facettes dans ses livres successifs. Que le dernier essai d’Aviad Kleinberg (Le Dieu sensible) se suffise amplement à lui-même n’interdit pas d’y voir le prolongement d’un questionnement déjà à l’œuvre dans son Histoire des saints (Gallimard, 2005) où il soulignait le caractère « amphibie » de l’homme saint qui, franchissant les frontières ordinaires entre l’humain et le divin, devenait à ce titre « prophète dans son propre pays »1. Pas n’importe quel prophète, puisqu’au lieu d’être la « bouche de Dieu » comme ses prestigieux ancêtres bibliques, le saint juif et surtout chrétien se contente de sensibiliser les humains à la manifestation paradoxale d’un Dieu devenu lui-même « sensible », dont il est le témoin. Une parenté méconnue unit donc les saints au « Dieu sensible » dont la présence ambiguë fait voler en éclats les catégories logiques et théologiques.

A lire aussi: Il est venu le temps des religions sans Dieu…

Professeur de théologie chrétienne à l’Université de Tel-Aviv et spécialiste des pratiques religieuses du Moyen Âge, Aviad Kleinberg se positionne lui-même dans son dernier essai en témoin curieux plus qu’en savant, qu’il est aussi évidemment. S’il ne fait pas mystère de la sympathie que lui inspirent les textes religieux juifs et chrétiens, aucun d’entre eux ne lui a insufflé la foi en un Dieu tout-puissant. À la distance requise de tout chercheur par rapport à son objet d’étude s’ajoute celle du citoyen israélien de culture laïque refusant, par fidélité aux siens assassinés par les nazis, de croire en un « Dieu de justice » cruellement absent ou indifférent quand son peuple souffrait le martyre. Kleinberg n’en fait pas moins état de l’émotion ressentie au contact de ces textes « immergés dans le sublime » et posant avec une acuité rare quelques-unes des questions fondamentales quant au sens de la vie humaine. Que les réponses apportées par les religions ne l’aient guère convaincu ne l’empêche pas d’être sensible au « charme puissant » exercé par ces récits.

« La chair s’est faite parole »

Agnostique, donc, plutôt qu’athée militant, et érudit doté de bienveillance et d’empathie, Aviad Kleinberg décrit avec une attention souvent amusée les manifestations irrationnelles à travers lesquelles Dieu s’est parfois rendu « sensible » ; manifestations qu’il se refuse à condamner au nom de la raison ou de l’orthodoxie religieuse comme l’ont si souvent fait théologiens et philosophes, vis-à-vis desquels il a parfois la dent dure. Témoin, mais aussi herméneute, cet historien montre avec force que la position de pouvoir inhérente à chacun de ces discours n’a jamais pu venir à bout de ce qui s’est joué à travers ces personnages hors du commun – saints, prophètes, visionnaires – devenus les auteurs involontaires d’une « théologie alternative » infiniment plus novatrice et fédératrice, socialement et culturellement, que la théologie officielle avec qui elle ne pouvait qu’entrer en rivalité. De ce point de vue, la dernière phrase d’Histoire des saints« La chair s’est faite parole » – est devenue le motif principal du Dieu sensible puisque le Tout-Autre, jusqu’alors infiniment lointain, s’est mis à « parler » en s’inscrivant dans la chair des martyrs et des saints.

Seule une théologie négative, dite aussi « apophatique » (gr. apophasis, négation), a pu affronter le paradoxe de la présence-absence divine, sans jamais préten

Article réservé aux abonnés

60 % de l’article reste à lire…

Pour poursuivre la lecture de cet article Abonnez-vous dès maintenant.

ABONNEMENT 100% NUMERIQUE
  • Tout Causeur.fr en illimité
  • Le magazine disponible la veille de la sortie kiosque
  • Tous les anciens numéros
3 €80par mois
Causeur #57 - Mai 2018

Article extrait du Magazine Causeur

Lire la suite