C’est le grand paradoxe. Il y a quelques jours, les milieux politiques et médiatiques s’inquiétaient de la montée de l’islamisme suite à la manifestation parisienne contre la vidéo L’Innocence des musulmans. Aujourd’hui, le Qatar, monarchie absolue wahhabite où les partis politiques sont interdits, s’apprête à investir dans les banlieues françaises avec la bénédiction, si on peut dire, du gouvernement français par la voix d’Arnaud Montebourg, ministre du Redressement Productif.

Après avoir acheté le PSG, l’immeuble du Figaro, monté les chaînes BeIn Sport et investi dans plusieurs grandes entreprises françaises (Total, Vivendi, Lagardère…), le Qatar poursuit son implantation en France. L’émirat pétrolier va mettre en place un fonds d’investissement en faveur des banlieues avec un apport de 50 millions d’euros, l’Etat et des entreprises françaises apporteront aussi leurs contributions pour un capital qui pourra atteindre 100 millions d’euros, une aubaine en pleine rigueur budgétaire. Ces sommes serviront notamment à des créateurs d’entreprises. À titre de comparaison, le budget 2011 pour la « revitalisation économique » des quartiers atteignait à peine 145 millions d’euros.

L’aide du gouvernement français, c’est ce qu’attendait le Qatar pour boucler son projet. Annoncé en décembre dernier, le fonds a été mis en sommeil en février en pleine campagne présidentielle. Mais François Hollande qui a reçu le Premier ministre qatari en juin, s’est montré très bienveillant avec l’émirat. Il est vrai qu’une confortable rente pétrolière permet de détendre l’ambiance. Et l’argent n’a pas d’odeur.

Sauf que tout n’est pas une question de gros sous. Le Qatar n’a pas besoin de l’autorisation de l’Elysée pour investir en France. Et 50 millions d’euros, c’est presque de l’argent de poche quand on sait que le PSG a racheté Thiago Silva au Milan AC pour 49 millions.

Ici, on est surtout dans une logique d’influence diplomatique par l’économie, de soft power, comme on dit en bon français. Le Qatar essaie ainsi d’exister sur la scène diplomatique face à l’Arabie Saoudite ou l’Iran en misant non pas sur la force mais sur l’argent. Investir dans les banlieues main dans la main avec le gouvernement français consolide les amitiés et donne une belle image de mécène. Racheter un club de foot offre une vitrine médiatique exceptionnelle et permet d’inviter ses « amis » dans les loges VIP. Son point d’orgue : l’organisation de la Coupe du monde de foot en 2022 qui fera du Qatar le centre du monde pendant deux semaines.

C’est là que le bât blesse. Le Qatar va-t-il se servir de son argent pour importer sa propre vision du monde ? Sur RMC, le chercheur Pascal Boniface démentait une telle accusation estimant que le PSG « n’est pas devenu un club wahhabite ». Mais Boniface, par ailleurs supporter du PSG, oublie que racheter un club de foot est une chose et agir aux cotés du gouvernement en est une autre.

Dans la classe politique, il y a peu de monde pour s’en indigner. Bien évidemment, Marine Le Pen pointe un « cheval de Troie de l’islamisme » et à gauche, on ne trouve que le sénateur PS Claude Dilain, ex-maire de Clichy-sous-bois, pour dénoncer un « projet dangereux » d’ingérence étrangère. Il y aussi Nicolas Dupont-Aignan qui estime que « ça s’apparente à de la prostitution ».

Certes, pour éviter toute polémique autour d’un fond alloué par un Etat wahhabite à des banlieues largement peuplées de jeunes musulmans, le ministère du Redressement productif a assuré que les zones rurales seraient aussi concernées. Mais le fait est qu’en sortant le carnet de chèques, le Qatar étend progressivement son influence. Certains réclament un plan Marshall pour les banlieues, il sera peut-être mis en place avec Doha à la place de Washington. Pour le meilleur et surtout pour le pire.

Et qui a pu porter un tel projet ? Tout vient de l’Association nationale des élus locaux pour la diversité (Aneld). Cette association s’est déplacée en décembre dernier pour réclamer l’aide qatarie pour les banlieues. L’Aneld deviendra aussi partie prenante du fonds en entrant dans sa commission d’attribution, chargée de choisir les projets financés. Toutefois, l’Association des Maires de France et des celle des Régions de France devraient aussi y trouver leur place.

L’Aneld s’est également faite connaître l’été dernier pour avoir demandé l’introduction des statistiques ethniques en France après un voyage aux Etats-Unis, pays tant admiré des communautaristes. Dans une interview à Marianne2, Leïla Leghmara, vice-présidente de l’Aneld et élue Nouveau Centre de Colombes, déclarait à ce sujet : « Il faut arrêter avec l’assimilation (…) on peut être français et d’origine étrangère, c’est un patrimoine, une richesse qu’il faut respecter ». Voilà qui en dit long sur les convictions de l’Aneld. Malgré tout, l’association a trouvé une bonne oreille au gouvernement. On pensait que les valeurs républicaines n’avaient pas de prix. Pour 50 millions, Hollande s’est laissé convaincre.

*Photo : Patrick Peccatte/Le Parisien

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