Dans le dernier numéro de Causeur magazine, mon estimé confrère Georges Kaplan signe un article intitulé « Reprivatiser nos vies », invitant celles et ceux de bonne volonté à demander à l’Etat de reconnaître le mariage homosexuel et les familles monoparentales. Avec un talent certain et tout libéral qu’il dit être, Georges Kaplan appuie entre autres son raisonnement sur la réalité de l’existence de l’homosexualité et des familles homosexuelles ainsi que sur l’impossibilité de la loi de nier les réalités[1. « Jusqu’à preuve du contraire, ce n’est pas la loi qui fait la réalité des faits » nous explique Kaplan.]. Il y ajoute un petit laïus bien connu sur l’exercice de la liberté de chaque homme, limité par celle de son voisin.

L’ensemble de cet argumentaire amène le lecteur à conclure que ce type de mariage et de familles existent de fait, que leur consécration par la loi n’est en rien une atteinte à nos droits individuels, et qu’il faut donc légiférer, au risque, dans le cas contraire, de rouvrir la voie au délit d’homosexualité. Je dois reconnaître à Georges Kaplan son habileté – suffisamment rare pour être soulignée – à conduire une argumentation dont beaucoup ressortiront convaincus. A n’en point douter, il eût été de l’époque de Platon que le philosophe, à défaut d’en faire son Giton, l’aurait nommé Gorgias à la place de Gorgias. J’accorderais aussi à Georges Kaplan un certificat d’infaillibilité sur au moins un des postulats : l’homosexualité est un fait et une constante de nos sociétés humaines. Ceci étant dit, qu’il me soit maintenant permis de lui répondre et de lui exposer les contradictions de son argumentation.

Tout bon philosophe du droit qui se respecte reconnaîtra aisément que le droit n’a pas vocation à nier les réalités, pas plus qu’il n’a vocation à les entériner au prétexte de l’évolution de la société. L’homme, passé de l’état de nature à celui de culture sans s’être totalement débarrassé de sa primitivité originelle, nous montre tous les jours combien il joue toujours avec la transgression, souvenir immortel de son état de nature. La transgression de la loi est une réalité et c’est bien parce qu’elle existe que la loi existe. Dès lors, arguer d’une réalité qui transgresse la loi pour légiférer ou abroger une règle existante revient tout bonnement à condamner la loi à la disparition puisque toute loi n’est précisément que la réponse ou la prévention à l’expression humaine d’une transgression. C’est dire, en suivant le raisonnement de Georges Kaplan, que tout ce qui existe et que la loi interdit, doit devenir licite puisque cela existe, au diable la loi[2. Et si venir poignarder quelqu’un parce que je ne partage pas son opinion est interdit par la loi, mais que je le fais quand même, vous serez d’accord pour abroger la loi ?].

Mais puisque Georges a décidé que la loi ne pouvait nier les réalités – ce en quoi on peut en partie être d’accord-, je voudrais aussi qu’il m’explique pourquoi, dans le même temps, la loi sur le mariage homosexuel et l’adoption autorisera un des deux (ou les deux) parents d’un couple à nier la réalité à « leur enfant ». Car, cher Georges, si un jour vous appreniez que l’un de vos parents n’est pas votre père ou votre mère au sens biologique du terme, je doute que vous n’éprouveriez pas, ne fût-ce qu’un court instant, l’irrépressible envie de lui demander pourquoi il vous a caché cette réalité. Autoriser la loi à mentir sur la filiation, n’est-ce pas un profond déni de réalité ?[3. Nous aurions pu évoquer la directive de l’Education nationale qui oblige les professeurs de SVT à expliquer à un garçon que ce n’est pas son sexe qui fait de lui un homme.]
Au sujet de cette même loi qu’il semble affectionner, Georges Kaplan déduit que le refus par certains de reconnaître légalement le mariage homosexuel (et donc l’homoparentalité) sans l’interdire pour autant, doit les amener (puisque c’est « nocif » et qu’il y a une logique) à vouloir rendre ce type de sexualité délictuel. C’est oublier un peu vite que les opposants au mariage homosexuels ne sont pas tous des abrutis à l’équation directe et au sophisme facile. Mais surtout que, de tout temps, la loi a su battre la mesure entre ce qui était réprimé en tant qu’offense au corps social ou alors ignoré en tant qu’indifférence au corps social[4. Indifférence en ce que le couple homosexuel ne peut, par son infécondité, participer à la perpétuation du corps social.], et pour mieux préserver la paix sociale. Dans votre jargon, on appelle ça la tolérance.

J’en viens maintenant au plus intéressant mais aussi au plus paradoxal de ses arguments. Le partisan de la privatisation absolue qu’est Georges Kaplan, donc de la dérégulation sans limites, invite les lecteurs à demander à l’Etat de légiférer. Pincez-moi, je rêve ! Mais s’il est un opposant farouche de l’intervention de l’Etat dans nos vies privées, que ne l’est-il pour le mariage homosexuel qui incarne l’immixtion suprême du Léviathan dans la vie privée ? Mais ! nous rétorque Georges Kaplan en argument individualiste ultime, cela ne constitue en rien une atteinte à nos propres droits, feignant un peu vite d’oublier ceux des enfants d’homosexuels (s’il ne s’en fout pas tout simplement) que cela pourrait déranger – pour ne pas dire perturber[5. Puisqu’on nous explique qu’aucune étude ne prouve que l’enfant pourrait être perturbé par des parents de même sexe, j’objecte qu’aucune étude ne prouve le contraire.]. Car eux aussi ont le droit de croire à l’ordre symbolique de la filiation « que les parents homosexuels sont les premiers à vouloir maintenir », et plus encore que d’y croire, d’en bénéficier. J’ajoute, en prime, que ces enfants pourraient à leur tour invoquer une inégalité que la loi devra régler un jour, en ce qu’ils n’ont pas eu, à l’instar d’une majorité d’autres enfants, un papa et une maman. Ou quand le serpent de l’égalité se mord la queue.

Pour tout vous dire, cher Georges, votre discours est conforme au libéralisme que vous prônez. Je ne le partage aucunement parce que je le trouve profondément incohérent. Mais puisque vous semblez dire que le mariage homosexuel (et l’homoparentalité) ne vous dérangeant pas, on peut légiférer, je souhaite vous répondre que, pour ma part, l’interdiction des licenciements et le rétablissement des douanes ne me dérangent pas non plus.