Est-il besoin de présenter Pierre Servent ? Ce journaliste chevronné, spécialiste des questions militaires et géopolitiques, qui a commencé sa carrière à La Croix il y a presque 40 ans, commente depuis quelques années le défilé militaire du 14 juillet et est ainsi devenu une sorte de « monument national ». Son dernier livre, Les Présidents et la guerre, une réflexion documentée sur les rapports entre les présidents de la Ve République et ce qu’on peut appeler « la Défense », avec bien entendu une attention particulière donnée à l’arme nucléaire, conférant à ces rapports une dimension particulière, même après la guerre froide. C’est justement au moment où ces relations traversent une crise, avec la démission du général De Villiers, que l’analyse de Pierre Servent est plus pertinente que jamais.

De Gaulle, chef d’Etat majeur

Servent commence logiquement avec De Gaulle, le dernier chef d’Etat français à sortir des rangs des officiers supérieurs et le premier à se doter des outils et de la doctrine de la dissuasion. De Gaulle était de ce point de vu aussi une exception mais sa manière – solitaire et jaloux de ses prorogatifs – d’exercer le pouvoir avait façonné les institutions de la toute nouvelle Ve république comme un pied fait une nouvelle chaussure.

Si la République est refondée en 1880-1881 en se dotant dès le début de l’onction de la légitimité martiale dont le défilé à Longchamp fut le symbole (et la crise boulangiste le symptôme) ce n’est qu’avec De Gaulle et la Ve que le Chef de l’Etat devient véritablement chef de guerre, une lourde responsabilité que Georges Pompidou, officier de réserve à Clermont-Ferrand pendant quelques mois dans les années 1930, assumera également.

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Plus distant avec le nucléaire, Valéry Giscard d’Estaing, explique Servent, le troisième président de la Ve République, devient chef des armées – assez téméraire aux yeux des généraux, plus prudents – à travers les opérations en Afrique au Tchad ou au Zaïre avec la célèbre opération de Kolwezi.

Mitterrand: « la dissuasion, c’est moi »

François Mitterrand a, en revanche, compris la dimension politique de la fonction à travers la dissuasion. Pierre Servent rappelle sa phrase restée célèbre: « la pièce maîtresse de la dissuasion en France, c’est le chef de l’Etat, c’est moi : tout dépend de sa détermination. le reste n’est que matériaux inertes ». C’est au travers de ce prisme qu’il faut comprendre ses rapports avec les chefs d’état-major particulier de la présidence (CEMP) et d’état-major des armées (CEMA) : il s’agissait pour la première fois depuis 1969 et le départ du général De Gaulle d’installer le président civil comme chef des armées. Cela a permis à Mitterrand de diriger, voire de commander, la guerre du Golfe sans passer par Jean-Pierre Chevènement, son ministre de la Défense, opposé à la guerre et qui démissionnera d’ailleurs quelques jours après son déclenchement.

Quant à Jacques Chirac, officier subalterne en Algérie pendant 14 mois (avril 1956-juin 1957), c’est « l’éternel lieutenant » qui impose aux militaires un comportement plus agressif pendant la crise de Balkans, même quand ils portent des casques bleus.

En (bon) équilibre

Les deux présidents suivants (et on peut ajouter Emmanuel Macron, absent du livre achevé avant son élection), Nicolas Sarkozy et François Hollande, sont des exemples de la transformation d’un homme politique en chef d’Etat par le biais des attributs et des fonctions – réelles et symboliques – de chef des armées. Les deux gardent le CEMA nommé par leur prédécesseur, ce que Macron aussi avait l’intention de faire quand il a reconduit d’un an le général De Villers. Finalement, les derniers chapitres du livre sont consacrés à l’analyse de la machine « Défense » en France et son articulation aux institutions de la Ve. Cette lecture débouche sur un constat : le rôle de chef des armées transcende les clivages partisans. Au-delà des textes, dans l’articulation entre le président et les armées, et le rôle du ministre de la Défense et des chefs d’état-major, l’ensemble structuré autour du pilier de la dissuasion, la Ve République a su trouver un équilibre qui semble, malgré des couacs et des problèmes, bien fonctionner.

« Cedant arma togae », « que les armes cèdent à la toge » : si tout le monde est d’accord sur ce principe vieux de plus de 2100 ans, l’appliquer est, comme dirait le général, un vaste programme. Et ce n’est pas Emmanuel Macron qui le contredira.

Pierre Servent, Les Présidents et la guerre, Perrin 2017.

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Gil Mihaely
est historien et directeur de la publication de Causeur.Né en Israël en 1965, Gil Mihaely a fait des études d’histoire et de Philosophie à l’Université de Tel-Aviv. Docteur de l’EHESS où il a soutenu en 2004 une thèse d’histoire, il vit en France depuis 1999. En 2007 il a créé, avec Élisabeth Lévy ...