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Pourquoi tant de haine dans notre démocratie ?

Nous sommes devenus haineux parce que la complexité du monde nous échappe

Pourquoi tant de haine dans notre démocratie ?
Photos: NICOLAS MESSYASZ / UGO AMEZ / SIPA Numéros de reportage: 00933637_000018 00932392_000001

« Vous aurez ma haine » pourrait être la devise, l’impératif d’aujourd’hui. Le regard de Philippe Bilger…


En effet, aussi bien dans l’espace politique et parlementaire que dans la vie médiatique et les réseaux sociaux, il me semble que ce ne sont pas la droite et la gauche qui sont dépassées, mais la mesure et le respect de l’humain derrière le contradicteur, l’adversaire.

Ce n’est pas forcer le trait que de soutenir qu’il y a une dérive angoissante qui nous fait passer de l’hostilité, même la plus affirmée, à la haine, cette détestation paroxystique de l’autre au point qu’on perçoit que l’opprobre ne concerne pas ce qu’il pense mais ce qu’il est.

Plus un discours hypocrite et lénifiant nous vante l’apaisement, plus les forces obscures qui gouvernent aussi bien au sein du pouvoir que contre lui, dans la quotidienneté la plus ordinaire comme dans les débats prétendument élevés, prennent de l’importance, dominent et éradiquent tout ce qu’il pourrait encore y avoir de civilisé dans l’échange.

Je ne parviens pas à mettre seulement sur le compte des oppositions politiques, des conflits partisans et des fractures intellectuelles l’incroyable violence qu’il est triste de relever chaque jour. Il n’est pas possible que ce soient seulement des désaccords qui suscitent cette épouvantable grossièreté des réseaux sociaux, cette propension à l’insulte immédiate et à la salissure spontanée. Il y a probablement derrière ces paroxysmes l’étrange confort de n’avoir plus à penser. Parce que l’authentique réflexion est difficile et éprouvante et que s’efforcer en plus de comprendre l’autre est au-dessus des forces, aujourd’hui, de tout un chacun.

Qu’on me pardonne d’exploiter à nouveau cette anecdote signifiante. Quand LFI, le Parti socialiste et apparemment Renaissance ont refusé de participer à un match de football organisé pour une cause humanitaire parce que le RN serait de la partie, j’ai tendance à croire qu’il y a, derrière cet ostracisme absurde qui ruine une belle entreprise, bien plus que des pudeurs effarouchées mais une véritable haine. J’espère au moins que ces âmes délicates ne se sont pas réjouies de la blessure de Julien Odoul qui est reparti du match sur un fauteuil roulant !

Parce que la haine dorénavant gangrène tout et qu’elle condamne ceux qu’elle habite à ne même plus être sensibles à l’évidente fraternité qui devrait nous lier à quiconque, rien que par la conscience de notre commune finitude.

À lire aussi : Les hommes politiques de demain auront-ils encore le droit à une vie privée?

On me rétorquera que le partage est malaisé entre la fureur de certains débats et l’expression d’une haine qui ciblerait, à cause de leur être, ceux qui auraient le front de n’être pas des nôtres. Sans doute mais je persiste : quand on remarque le refus de la nuance, le caractère systématiquement vindicatif du verbe et la démonstration physique de ces dérives, il est clair que nous ne sommes plus dans le domaine de la politique mais dans celui d’une humanité se dressant contre elle-même.

Trop de gens diffusent la haine qui est en eux parce qu’elle a pris la place d’une pensée qu’ils n’ont jamais eue.

Quand on constitue Internet, qui se devrait d’être tout le temps une chance fabuleuse, en véritable cloaque et que non seulement on ne « s’empêche » pas mais qu’on s’abandonne avec volupté, avec sadisme à cet anéantissement d’autrui, on est obligé de s’interroger : trop de gens diffusent la haine qui est en eux parce qu’elle a pris la place d’une pensée qu’ils n’ont jamais eue.

Pour formuler une hypothèse face à ce maelström odieux, trop fréquent pour résulter du hasard des tempéraments et de la subjectivité de chacun, je propose cette piste que la haine est d’autant plus intense et généralisée que le monde devient illisible, les défis impossibles à relever, l’angoisse prégnante, la certitude du progrès radicalement contredite. La haine est l’expression d’une rage, presque d’un désespoir qui prend les autres, tous ceux qui ne sont pas de notre bord dans tous les sens du terme – politiques, religieux, intellectuels, artistiques, médiatiques, sexuels et humains (selon la définition restrictive que beaucoup en donnent), pour des boucs émissaires.

Vous aurez ma haine puisque je suis perdu, égaré, que je ne comprends plus rien, que je n’ai plus les mots et que la réalité nous résiste au point de nous faire douter de tout, et d’abord de notre emprise efficace sur elle.

La haine comme réponse désespérée et odieuse à une complexité qui nous a privés de tout espoir ?

Pour une accalmie, une pacification, une prise de conscience, il conviendrait que, singulièrement et collectivement, nous soyons lucides sur le diagnostic et que nous nous attachions à proposer un remède digne de ce nom mais tellement rare qu’il incline au pessimisme : nous métamorphoser nous-mêmes.

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Magistrat honoraire, président de l'Institut de la parole, chroniqueur à CNews et à Sud Radio.

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