Photo : C. G. P. Grey

C’était pour lui le déplacement de tous les dangers. Attendu à Londres comme au coin d’un bois, on comprend pourquoi un pape a mis quasiment cinq cent ans à se décider avant d’effectuer au Royaume-Uni une visite d’Etat officielle.

Depuis que le bon roi Henry VIII s’est mis en marge de la grande famille chrétienne pour pouvoir répudier et décapiter ses femmes en toute tranquillité, les relations entre les Britanniques et les papistes sont fraîches, très fraîches. Jusqu’à cette malencontreuse « Anglicanorum coetibus » en novembre dernier qui facilite l’intégration dans le giron romain des prêtres anglicans hostiles aux ordinations de femmes et d’homosexuels. On dit que Sa Majesté a moyennement apprécié la concurrence déloyale sous couvert d’oecuménisme. Voilà qui n’a pas arrangé l’image rétrograde de Benedict, comme on l’appelle ici. Là où Jean-Paul II avait fait un tabac il y a vingt-huit ans avec une simple balade eucharistique entièrement financée par l’Eglise catholique, déclenchant une vague inédite de vocations, les fastes de la visite d’Etat, ses réceptions somptueuses dans les palais royaux quand tout le pays se serre la ceinture et ses dix millions de livres à la charge du contribuable – dont pas loin de deux pour la seule sécurité de His Holyness – ont fait grincer les dents. Avec pour unique résultat l’arrestation de six balayeurs des rues algériens qui avaient commis quelques mauvaises blagues à la cantine de Veolia. Les retombées économiques, militaires et scientifiques du petit séjour étant plus qu’improbables, les Britanniques font grise mine.

C’est oublier un peu vite que Benoit XVI est aussi le chef d’un Etat qui entretient des relations diplomatiques avec 178 capitales et reçoit les honneurs des Etats qu’il visite. Peu de divisions certes, pour reprendre le mot célèbre du camarade Staline, mais parlez-en à Jaruzelski et à Gorbatchev. Ils ont leur petite idée sur la façon dont un pape a aidé à faire tomber les murs en douceur, plus efficacement qu’une escouade de blindés soviétiques.

Un chef d’Etat et d’Eglise rencontre la Reine, le Premier ministre (quinze minutes), le Premier ministre bis (dix minutes) et une représentante du Labour (cinq minutes). Laquelle lui demande officiellement, après un débat interne assez vif, d’employer des gays et d’ordonner des femmes. On ignore sa réponse. Etrangement, malgré les réticences exprimées par les uns et les autres dans la presse, aucune célébrité politique ne manquait à la réception royale. De Lady Thatcher à Brown qui a interrompu la rédaction de son livre sur la récession (Gordon, tourne la page !), et naturellement le sémillant Blair, fraîchement converti et grand prosélyte, ils étaient venus, ils étaient tous là pour voir le Pape, se faire voir et entendre le rossignol écossais Susan Boyle reprendre son grand standard, « I dreamed a dream », j’ai rêvé un rêve. Un vrai programme de bénédictin.

Le Vatican n’est pas une démocratie parlementaire, se sont plaints quelques grincheux. Certes. Quand le Royaume-Uni a fastueusement reçu le président chinois en 2005, bien peu de voix se sont élevées. C’est que Hu Jintao arrivait avec des contrats plein les manches et un milliard de consommateurs. De quoi être très conciliant.

Il n’empêche, 80% des Britanniques se demandent pourquoi déployer un tel apparat pour accueillir le plus grand théocrate du monde.
Si les dogmes anglicans et catholiques sont cousins germains ou frères de lait, comme on voudra, c’est peu dire que leur approche très différente des questions de société les oppose. Du préservatif aux traitements pour la fertilité, du droit à l’avortement au statut des femmes et des homosexuels, nombreux sont les sujets qui fâchent. Sans oublier le plus important aux yeux des Britanniques, celui des abus sexuels commis par certains prêtres et leur traitement pour le moins opaque par la hiérarchie catholique. Sur les vingt-deux hommes emprisonnés pendant plus d’un an pour pédophilie avérée, quatorze le sont toujours. Pédophiles sans aucun doute, mais surtout prêtres. Sur tous ces points, la très majoritaire et très progressiste église anglicane mène sa propre voie, à l’inverse de Rome, de son Pape et de leurs six millions de fidèles brits qui font ici figures de dinosaures.

Du haut de sa tribune dans le Guardian « The new adventures of Stephen Fry », le comédien et réalisateur mène contre-manifestations et pétitions, soutenu par l’éminent professeur Dawkins, théoricien de l’évolution, du rationalisme et de la laïcité. Sans oublier l’aide précieuse quoiqu’inattendue du désopilant cardinal Walter Kasper. Après avoir comparé le Royaume-Uni au tiers-monde pour l’aspect bigarré de ses habitants et déploré son « athéisme agressif », le président du conseil pontifical pour la promotion de l’unité des chrétiens (sic) a dû malheureusement renoncer à son séjour londonien pour de subites raisons de santé tandis que, très embarrassé, le Vatican s’extasiait sur le multiculturalisme en vogue outre-Manche.

Parcours du combattant eucharistique

Mais en quatre petits jours secs, mine de rien et sans désemparer, Benedict a fait beaucoup plus que le tarif papal syndical. Plus chaleureux, moins rigide que l’image attendue et en anglais please, il n’a rien oublié. Tout y est passé, un vrai pro. Il a dénoncé, en vrac, l’obsession de la réussite matérielle, le réchauffement climatique et le culte de la célébrité, il a loué les valeurs, le respect des autres, la dignité de l’individu, il a demandé l’effacement de la dette et l’aide aux plus pauvres, il a remercié l’Angleterre pour sa conduite exemplaire pendant la guerre et sa lutte contre le nazisme (et désamorcé au passage toute nouvelle allusion à son origine allemande et ses années de Hitlerjugend). Discours bien rôdé et imparable. Parcours du combattant eucharistique. Etape désormais obligatoire de toute visite papale, il a rencontré des victimes d’abus sexuels auxquelles il a répété sa condamnation et sa compassion. Célébré des vêpres œcuméniques à Westminster avec l’archevêque de Canterbury et béatifié un obscur cardinal converti au catholicisme au milieu du XIXème siècle. Après une dernière prière à Hyde Park parmi des dizaines de milliers de fidèles agitant de délicieuses banderoles très britanniques genre « We love Pope more than beans on toast » (??), il est remonté dans son « sheperd one », Berger One, comme l’ont surnommé les journalistes.

Contrat rempli, au pas de course. Benoit XVI a convaincu les Anglais, croyants ou non croyants, que ses préoccupations étaient les leurs. Sa dignité et sa sincérité ont fait le reste. Ceux qui lui prédisaient un voyage de cauchemar en seront pour leurs frais.

Pour autant, paroles, paroles diront-ils et bien peu de faits concrets. Les femmes, les gays et les victimes des abus sexuels ont toujours quelques raisons de manifester devant les grilles de la résidence du Vatican à Wimbledon. « Une curiosité anachronique » n’a pas hésité à titrer le Guardian. Noyées dans un discours très consensuel, ses allusions pourtant à peine voilées à l’excès de tolérance qui risque de marginaliser la religion et son plaidoyer pour qu’elle ne reste ni silencieuse, ni privée, ne seront sans doute pas comprises par une communauté plus sensible à l’ouverture aux « réalités modernes » qu’au discours d’un théologien militant de 83 ans.

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