L’âpreté du débat qui oppose partisans et opposants à la procréation médicalement assistée (PMA) sans père ne doit pas être mésestimée. Avant tout au regard de l’importance de l’enjeu, dans la mesure où il ne fait pas de doute que l’autorisation de cette PMA est l’antichambre de celle de la gestation pour autrui (GPA), tout comme le « mariage pour tous » fut celle de la PMA pour toutes. Mais également parce qu’il ne faut pas minimiser l’ampleur du conditionnement culturel à l’œuvre depuis des décennies, qui a réussi à instiller dans la majorité des cerveaux un état d’esprit très favorablement disposé à ce type de changement sociétal. Face à cette bataille, il importe que les opposants ne s’épuisent pas en des argumentaires inopérants, ni ne se décrédibilisent en adoptant des postures inaudibles dans la société actuelle, quand elles ne sont pas franchement ineptes, teintées de considérations morales ou religieuses n’ayant pas leur place dans le débat politique, et portant ainsi un coup fatal à la cause qu’ils tentaient de soutenir courageusement et de bonne foi. Tentons donc de trier le bon grain de l’ivraie.

Tu ne donneras pas l’exemple

L’un des principaux arguments élevés contre l’autorisation est celui des conséquences délétères qu’aura sur l’enfant la privation de son père. Cet argument ne semble pas être le plus pertinent, pour plusieurs raisons. Premièrement il n’y a, à ce jour, pas d’argument factuel qui démontre que les enfants élevés sans père sont plus malheureux ou plus fragiles que les autres, et en tout état de cause on n’obtiendra pas d’argument factuel à moins d’une expérimentation sur le long cours, ce qui n’est évidemment pas souhaitable. Le recours au témoignage de personnes ayant été élevées sans père, censé pallier cette absence de données scientifiques, est une fausse bonne idée, pour deux raisons :

– D’une part on quitte le domaine de la raison en s’aventurant sur celui de la psychologie et de l’émotion, ce qui se révèlera à coup sûr être un très mauvais calcul. Sur ce terrain-là, les défenseurs de la PMA sans père règneront toujours sans partage, en brandissant cet argument imparable, diablement efficace, de l’amour pour tous et par tous, avec trémolos dans la voix et larmes à l’œil. « L’amour, l’amour encore et toujours », comme le chante Jacques Higelin. Il importe au contraire de s’extirper au plus vite et à tout prix du bourbier émotionnel, dans le cas où par mégarde ou ingénuité on s’y serait laissé entraîner.

– D’autre part on abandonne le champ de l’universel pour se rendre sur celui du particulier, avec la faiblesse inhérente à ce genre d’exercice : chaque situation, chaque individu est absolument unique, et il est sans doute très ardu de démontrer que la souffrance d’une personne est spécifiquement due à l’absence de père et pas à autre chose (le mal-être de la mère abandonnée, les éventuelles difficultés matérielles, les circonstances mêmes de la disparition du père, etc.), outre le fait que les fragilités psychologiques sont la plupart du temps multifactorielles.

En plus de n’être qu’hypothétique, le traumatisme éventuel engendré par l’absence de père semble, en toute logique, moindre que peut l’être celui causé par une absence d’amour, une maltraitance ou un abandon survenant durant l’enfance. Or les partisans de la PMA pourront toujours arguer que ces tristes événements ont infiniment moins de risque de se produire dans le cas d’un enfant désiré, désir qui est évidemment le préalable à toute demande de PMA. Et de surenchérir que le monde serait même meilleur si tous les enfants étaient nés de PMA.

Arguments réfutables

Si de manière pragmatique on met en balance les « bénéfices » de la PMA pour toutes d’un côté, soit le bonheur accordé aux couples de femmes ayant le désir d’avoir un enfant, et ses risques de l’autre, soit le risque d’un traumatisme psychologique de l’enfant, incertain et de faible ampleur, nul doute que l’arbitrage penche ici en faveur de son autorisation.

Le risque de favoriser une orientation homosexuelle chez l’enfant qui aura été éduqué par deux adultes du même sexe, est une justification parfois entendue. Outre le fait qu’il n’y a aucune preuve scientifique de cela, cette thèse fait planer sur les couples homosexuels une accusation de morale douteuse à peine voilée, qui est aussi infondée que parfaitement inacceptable.

L’argument de la nécessaire complémentarité du père et de la mère pour le développement harmonieux de l’enfant, même s’il représente le socle rhétorique de La Manif Pour Tous, est faible. Il en est même insultant pour tous les adultes méritants qui se sont efforcés, seuls souvent, à deux parfois, d’élever du mieux qu’ils l’ont pu un enfant qui avait perdu l’un de ses parents ou les deux. Et un enfant peut être parfaitement élevé, dans l’amour et dans le respect, par une femme, un homme, deux femmes ou deux hommes, et la notion de couple ou d’orientation sexuelle ne change rien à cela.

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Une autre version de cet argument est souvent entendue : le droit de l’enfant doit primer sur le droit à l’enfant, autrement dit le bien-être de l’enfant prime sur le désir de l’adulte. Si la formule est très efficace, elle peut aisément être réfutée. Il s’agit là d’édicter un droit, celui de l’enfant à avoir un père, au nom de son bien-être et de son épanouissement. On pourra toujours rétorquer que le bien-être de l’enfant repose en premier lieu sur l’amour dont il fait l’objet, et donc que le droit de l’enfant à être entouré de l’amour de ceux qui l’élèvent, ce qui est quasiment acquis dans les couples homosexuels comme on l’a vu puisque le désir d’enfant y est une condition nécessaire, surpasse largement celui d’avoir un père. Autrement dit : le droit à l’amour garanti prime sur le droit à avoir un père.

Soutenir qu’avec la PMA sans père on enfreint la nature est une position difficile à tenir, pour au moins deux raisons.  Cela supposerait d’abord de décréter la supériorité de la loi naturelle sur celle des hommes. Or cela est loin d’être toujours vrai, la loi du plus fort n’étant par exemple pas la meilleure dans les sociétés dites civilisées. C’est d’ailleurs précisément pour compenser les inégalités de nature que la justice sociale puis ses instruments juridiques ont été inventés. En outre, si le rôle de géniteur ne fait pas de doute, celui de père est nettement plus sujet à caution, puisqu’il est probable qu’il soit une construction purement culturelle qui n’existerait pas à l’état naturel.

Même si c’est parfaitement justifié, dénoncer le risque de dérive vers l’autorisation de la GPA évoquée en préambule, semble peu efficace. Là encore, il y a fort à craindre que cet argument ne soit rapidement étouffé par les promesses du « non, ça n’arrivera jamais » scandées en cœur par les politiques et reprises en boucle par tous les médias.

Justice sociale et bien commun

Après cette déconstruction en règle des principales lignes de défense des opposants à la PMA pour toutes, que subsiste-t-il dans la besace ?

Deux arguments paraissent suffisamment robustes pour pouvoir tenir la route, et durablement. Complexes, ils seront seulement esquissés ici, leur développement méritant assurément d’être approfondi.

En premier lieu l’argument de la justice sociale, celui-là même qu’a brandi sans vergogne la secrétaire d’Etat en annonçant le projet gouvernemental, peut être retourné contre les partisans de la PMA. Le fait pour un enfant d’être élevé par son père et sa mère biologiques est – encore, loin s’en faut – majoritairement reconnu comme étant la situation la plus favorable à l’enfant et la plus souhaitable. Dans ce contexte, comment le souci de justice sociale pourrait-il s’accommoder d’une situation qui crée d’emblée une inégalité entre enfants, un certain nombre naissant sans père, inégalité sociale qui serait non pas le fruit de la seule malchance mais la conséquence nécessaire et inévitable d’un dispositif délibérément mis en place par la société ?

En second lieu, la question de la préservation du bien commun doit être clairement posée par les opposants. Plutôt que de s’éreinter sur les dommages éventuels causés par la PMA sans père à l’échelle individuelle, sur l’enfant concerné, il semble plus judicieux de se pencher sur ses effets à l’échelle collective sur le long terme. La question du bien commun peut être traitée sur au moins deux aspects. La cellule familiale représente le socle de toute société humaine, son plus petit maillon, depuis la nuit des temps. Toute atteinte à cette institution constitue une menace irrémédiable de la société dans son ensemble. Si l’homosexualité était non seulement tolérée mais encouragée dans les élites de la Grèce antique, cette pratique n’a jamais donné lieu à une remise en cause de l’institution familiale, constituée d’un père, d’une mère et de leurs enfants. Le deuxième aspect de l’argumentaire se situe dans le domaine de l’éducation. Si l’on pense qu’il est indispensable, pour les structurer, de donner aux enfants des limites, des repères, certes parfois un peu caricaturaux, ceux-ci n’étant pas encore à même d’appréhender la nuance, alors on ne peut que s’inquiéter de la perte de repères nécessairement engendrée par l’autorisation de la PMA pour toutes, et de ses conséquences pour la société.