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Liberté de flâner

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1. À quoi bon écrire ?

À quoi bon écrire ? Deux réponses s’imposent. Celle de Cioran : « Je me suis fourvoyé dans les lettres par impossibilité de tuer ou de me tuer. Seule cette lâcheté a fait de moi un écrivain. » Et celle de Julien Gracq : « Si les livres ne sont pas pour le lecteur un répertoire de femmes fatales et de créatures de perdition, ils ne valent pas qu’on s’en occupe. »

Les notes fugitives rassemblées dans mes livres ne sont hélas ni des répertoires de femmes fatales ou de créatures de perdition, ni une alternative à un suicide reporté depuis trop longtemps déjà. Elles sont plutôt les feuilles détachées d’un Traité du détachement, projet d’une telle envergure que ma paresse congénitale m’a aussitôt incité à y renoncer et à m’appliquer à rendre mes propres limites bien plus étroites que nécessaires selon l’excellent principe : « Less is more. »

Rien de pire, à mes yeux, que d’être écrasé par une œuvre qui a pour seule conséquence, dans la pire des hypothèses, de vous attacher à une tradition philosophique ou littéraire, aussi prestigieuse soit-elle. La liberté de flâner et de noter quelques réflexions au jour le jour me semble infiniment plus conforme à ce que j’ai toujours voulu faire dans l’existence : éviter de prendre quoi que ce soit au sérieux. J’avoue n’y être pas toujours parvenu. Mais enfin, comme le disait Freud, ce qu’on ne peut atteindre en marchant, on peut l’atteindre en boitant. Il est précisé dans les Évangiles que boiter n’est pas un péché.

 

2. Roorda, ce Cioran lémanique

Si j’avais eu à choisir un « maître spirituel » dans mon adolescence, je n’aurais pas hésité : Henri Roorda aurait été mon homme. Il était Lausannois. Cela tombait bien, je l’étais aussi. Il enseignait les mathématiques au Collège classique cantonal et il m’aurait été du plus grand secours, car il avait la réputation de rendre compréhensibles aux plus bornés les problèmes les plus complexes. Ainsi, il m’aurait évité bien des déboires durant ma scolarité.[access capability=”lire_inedits”]

Henri Roorda avait été le professeur de mon père et la liberté d’esprit du maître avait déteint sur l’élève. Il l’avait à jamais vacciné contre la déprimante vanité des pontifes du sérieux. Il enseignait que le rôle essentiel de la femme était de provoquer un désordre passager dans l’âme de l’homme et incitait ses élèves à y succomber. Sur ce point, nul ne fut plus fidèle à l’enseignement de Roorda que mon père. Et j’espère ne pas avoir démérité.

Parmi les réflexions les plus saugrenues de Roorda, il y a celle-ci, digne des humoristes les plus raffinés : « J’ai trouvé dans le calepin d’une pédicure cette formule lapidaire : “Les pieds sont toujours moins élégants que les bottines.” D’ailleurs, cela a été constaté, tous les pédicures sont des pessimistes. »

Pour le pessimisme, Roorda ne le cédait à personne. Il savait pertinemment que, si quelque divinité compatissante apportait aux hommes un bonheur durable, au bout de quarante-huit heures, ils en auraient assez. Il ajoutait : « Le besoin de casser des gueules sera sans doute encore, pendant quelques milliers d’années, l’un des besoins fondamentaux de l’être humain. »

Avoir un revolver caché sous son lit le rassurait : il n’attendait rien de la vieillesse, sinon le pire. Et, à vrai dire, la cinquantaine passée, il n’attendait plus rien de la vie. Si les lois étaient faites par des hommes charitables, disait-il, on faciliterait le suicide de ceux qui veulent s’en aller.

Mais les hommes sont tout sauf charitables et leur compagnie devient vite lassante. Roorda décida donc qu’il était temps d’en finir, ce qu’il fit le 7 novembre 1925. Mon père suivit son exemple quand il estima, lui aussi, qu’un tour de manège suffisait et qu’il fallait beaucoup de lâcheté et d’hypocrisie pour poursuivre une aventure aussi désolante.

Roorda se moquait volontiers de ces hommes qui, chaque jour, à la même heure, après la lecture de leur journal, se lancent dans des débats passionnés destinés à hâter la solution des « graves problèmes de la vie présente ». Nous ayant appris à rire de tout, il savait bien que le seul problème, infiniment futile certes, mais embarrassant pour chacun, était : comment en finir ? « Sachons goûter le bonheur de partir, même quand nous sommes sûrs de ne jamais arriver…» est l’une de ses plus belles répliques. Je la fais mienne.

 

3. Proust, les fillettes et les somnifères

Sans doute n’y a-t-on pas prêté suffisamment attention, mais il y a dans Albertine disparue  quelques pages surprenantes sur le goût du narrateur pour les fillettes. Disposition qui lui vaudra une plainte pour « détournement de mineure ». Il s’en tire néanmoins avec un sermon du chef de la Sûreté en présence des parents. Mais dès qu’ils eurent quitté les lieux, le chef de la Sûreté changea de ton et conseilla au narrateur d’être dorénavant plus adroit. « D’ailleurs, ajouta-t-il avec un sourire complice, vous trouverez partout des petites filles mieux que celle-ci et pour bien moins cher. »

La culpabilité du narrateur n’est certes pas établie. En revanche, comme en écho, on peut lire, dans  Le Temps retrouvé,  une page beaucoup plus explicite, qui concerne cette fois non plus Marcel, mais Bergotte, son modèle littéraire. J’ai lu au moins dix fois ce passage sans y prêter attention et, surtout, sans que la séquence du détournement de mineure dans Albertine disparue  me revienne à l’esprit. Comme on peut être inattentif !

Bergotte, lui aussi, se montrait généreux avec des fillettes « qui étaient honteuses de recevoir tant pour si peu de chose ». Quant à Bergotte, il s’excusait à ses propres yeux parce qu’il savait ne jamais si bien produire que dans une atmosphère érotique. Et là surgit cette phrase sublime de Proust : « L’amour, c’est trop dire, le plaisir un peu enfoncé dans la chair aide au travail des lettres parce qu’il anéantit les autres plaisirs, par exemple les plaisirs de la société, ceux qui sont les mêmes pour tout le monde. » Sans ces plaisirs, l’âme demeurerait stagnante et ce que Proust nomme bizarrement la « machine spirituelle » tendrait à s’immobiliser. Je doute que ce plaidoyer de Proust soit aujourd’hui audible : il n’en reste pas moins parfaitement pertinent.

Et comme on ne quitte pas Proust aussi facilement, citons encore ce qu’il dit des somnifères (il les essaya tous) : « On absorbe le produit nouveau, d’une composition toute différente, qu’avec la délicieuse attente de l’inconnu. Le cœur bat comme à un premier rendez-vous. » Où nous mènera-t-il ? Au malaise ? À la béatitude ? À la mort ?

Que d’analogies entre ce premier rendez-vous chimique et nos rencontres amoureuses ! Et quel désaveu pour tous les apôtres de l’hygiène, d’une vie saine et d’une sexualité qui ignorerait les voluptés que procure cette perversité qui sommeille en chacun de nous ![/access]

*Photo : SpirosK photography.

Janvier 2013 . N°55

Article extrait du Magazine Causeur


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