La littérature et le cinéma aiment les grottes, les caves, les souterrains. L’en-dessous. Dostoïevski et ses Carnets du sous-sol. William Gaines et ses Contes de la Crypte. Jack London et son Peuple de l’abîme. Sans oublier le grand ancêtre, H.G. Wells et son univers partagé entre Elois, en haut, et Morlocks, en bas, dans la Machine à explorer le temps. Sans oublier tout ce que Lovecraft nous a appris sur les anciens dieux assoiffés qui résident sous le socle hercynien du Maine, et qui remontent de temps à autre violer de belles mortelles. Lire l’Affaire Charles Dexter Ward.

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Et maintenant, Parasite. La upper class (qui comme son nom l’indique, vit au soleil — et si j’utilise l’anglais, c’est que les riches Coréens du Sud adorent jouer aux Américains, Indiens d’hier et yuppies d’aujourd’hui) se fait noyauter par une famille qui habite un entresol — l’entresol est le niveau intermédiaire entre la belle lumière de surface et les ombres du vrai sous-sol, construit pour se mettre à l’abri des hypothétiques attaques du Nord. Ce n’est pas divulgâcher quoi que ce soit de ce film absolument admirable que de dire qu’on y retrouve, de l’aveu même de Bong Joon-ho, l’influence de Chabrol (la Cérémonie), les conflits meurtriers des films de Clouzot (les Diaboliques, par exemple) et les rapports de classes de Losey (The Servant). Touillez, ajoutez un souvenir de la Servante, extraordinaire film coréen sur les relations maîtres / serviteurs sorti en 1960 (et refait sans grande utilité en 2010 par Kim Ki-Young), et deux doigts d’Affreux, sales et méchants, le merveilleux film d’Ettore Scola de 1976, et vous avez cette splendide Palme d’or cannoise : un grand film dont les ressorts politiques sont inscrits dans l’espace, dans les déplacements de caméra entre les larges baies vitrées ensoleillées et l’humidité des souterrains, des escaliers secrets et des caves (et quand je dis humidité — mais chut…), et dans les relations entre le tout petit peuple qui sent la misère (au sens littéral : c’est un film violemment olfactif, tout le monde sait que les pauvres ne sentent pas bon…) et une bourgeoisie éclairée qui roule en Mercédès et s’alimente bien. Parce que c’est aussi un film gourmand, entre restes chapardés avalés à la va-vite et dégustation de faux-filet sauce soja. Que ne ferait-on pas pour des prunes au sirop — mais chut à nouveau !

Quand à espérer en sortir, il ne faut pas trop y compter : là-bas comme ici, quand tu es né dans la rue, tu y restes. Je ne sais trop comment on dit « ascenseur social » en coréen, mais on ne peut le dire qu’en pouffant. Comme ici. Serait-ce qu’ici comme là-bas, le même modèle capitaliste effréné ne marche pas — ou toujours dans le même sens ? Je ne saurais trop vous recommander la lecture du troisième rapport sur les inégalités en France, qui vient de paraître. Si vous êtes trop paresseux pour tout lire, Libé en a fait un résumé à sensations.

On attend le film français susceptible d’arriver à la cheville de Bong Joon-ho…

En attendant, toujours pas de nouvelles du réalisateur français qui prendra à bras le corps la situation sociale du pays, et en tirera un film de fiction susceptible d’arriver au moins à la cheville du chef d’œuvre de Bong. Si, si, chef d’œuvre n’est pas une hyperbole : c’est prodigieux, prodigieusement joué par des acteurs absolument rodés à tous les genres (Song Kang-ho, l’un des acteurs principaux, a par exemple joué dans le très déjanté le Bon, la Brute et le Cinglé, en 2008, et le très baroque Snowpiercer, précédent tour de force de Bong), et vous ne sentez pas le temps passer, ni se perdre le temps perdu. Et ça, même si ce sont deux heures de plus dans notre vie de chiens, c’est toujours bon à prendre.

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