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Émeutes: l’Algérie met de l’huile sur le feu

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Entretien avec Xavier Driencourt, ancien ambassadeur de France à Alger (2008-2012 et 2017-2020).


Causeur. Depuis avril dernier, la presse parle d’une visite officielle du président de l’Algérie, Abdelmadjid Tebboune, en France. Mais, ce voyage a déjà été reporté plusieurs fois. Pourquoi ?

Xavier Driencourt. Effectivement, comme indiqué dans la note publiée par l’Institut Thomas More, la visite du président algérien qui avait été envisagée dès l’été dernier, au moment du voyage du président Macron, a été reportée trois fois. Officiellement pour des raisons d’agenda, des problèmes d’organisation, les émeutes liées à la réforme des retraites etc. Il semble que la relative dégradation des relations franco-algériennes depuis l’été dernier, (l’affaire Bouraoui en février, les accusations d’Alger, sans fondement, des « barbouzeries » françaises, le débat sur l’immigration, les risques de manifestations des opposants algériens, les initiatives algériennes récentes comme le voyage du président Tebboune à Moscou, la question du « protocole » de l’hymne national) doit également être prise en compte. Officiellement, la visite d’État du président algérien est reportée à l’automne. Mais aura-t-elle lieu ?

Le président de l’Algérie, Abdelmadjid Tebboune, écoutant un discours de Vladimir Poutine, Saint Petersbourg, Russie, 16 juin 2023 © Pavel Bednyakov/SPUTNIK/SIPA

La dernière visite officielle en France d’un chef d’État algérien remonte à l’an 2000. Ce fut d’ailleurs la deuxième visite, après celle de Chadli Bendjedid en 1983. Pourquoi un si long intervalle ?

C’est vrai, si l’on regarde les pratiques en cours, les Français à tout niveau, président, Premiers ministres, ministres, hauts fonctionnaires font le voyage à Alger, assez régulièrement d’ailleurs, alors que leurs homologues algériens viennent rarement en France. C’est une constante dans les relations franco-algériennes. C’est aux Français d’aller à Alger, les Algériens n’aiment pas trop venir – officiellement –  à Paris. Chirac est allé trois fois en Algérie, Bouteflika une seule fois à Paris.

A relire, Gabriel Robin: Relations franco-algériennes: la théorie du bouc-émissaire

Une telle visite officielle est-elle nécessaire, est-elle utile, alors qu’Emmanuel Macron a effectué il y a moins d’un an un séjour de trois jours dans le pays et que la Première ministre, Elisabeth Borne, s’est également rendue à Alger il y a huit mois ?

On peut en effet se poser la question : la dernière visite du président de la République a duré trois jours, un communiqué conjoint célébrant ce qui est appelé en langage diplomatique le « partenariat d’exception » franco-algérien, a été publié. Mais depuis cette visite, il n’y a pas de résultats concrets : le Conseil interministériel de haut niveau (CIHN) présidé par les deux Premiers ministres ne semble pas avoir produit les résultats attendus. Depuis lors, nous avons assisté à une dégradation de la relation bilatérale : difficulté à réunir le comité d’historiens prévu, affaire Bouraoui, rappel de l’ambassadeur d’Algérie, polémiques sur l’immigration, rapprochement entre Alger et Moscou. Et puis n’oublions pas le tout récent communiqué algérien sur les émeutes en France.

Quel bénéfice la France pourrait-elle raisonnablement espérer retirer d’une telle visite ?

Pas grand-chose en l’état actuel des relations bilatérales. L’Institut Thomas More le rappelle : rien sur le plan économique, rien sur le militaire, pas grand-chose sur le Sahel et la sécurité en général. Et sur l’immigration, sujet principal de contentieux, c’est à Alger de faire des gestes pour aider la France à lutter contre l’immigration illégale.

Est-ce que les émeutes en France ces derniers jours pourraient avoir un impact sur ce projet de visite ?  

Oui, on voit mal une visite d’État, c’est-à-dire la visite la plus symbolique en termes protocolaires, du président algérien après le communiqué de son ministre des Affaires étrangères appelant les autorités françaises à « assumer pleinement leur devoir de protection » vis-à-vis des ressortissants algériens. Une telle visite me semble peu compatible avec ce qu’il faut bien appeler une ingérence algérienne dans la politique française. Ce n’est pas un commentaire d’un journaliste, mais un communiqué du ministre des Affaires étrangères algérien, cela n’est pas indifférent. Comment imaginer un président algérien sur les Champs-Élysées dans le contexte actuel avec les risques inhérents à une telle manifestation ?

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Pontoise: le pont de l’effroi

Un couple avec un bébé en voiture, attaqué dans la nuit de jeudi à vendredi dans le Val d’Oise par des jeunes cagoulés, a raconté au Parisien ce qui a tout du film d’horreur.


« Quel projet de société envisager avec ces gens-là ? Aucun. La seule consolation a été de voir la récupération de l’extrême-gauche échouer » observait, laconiquement, notre chroniqueur Gabriel Robin, après les premières émeutes urbaines survenues la semaine dernière suite à la mort du jeune Nahel, à Nanterre. « S’attaquer aux plus faibles et pouvoir toujours recommencer », voici la définition que Céline Pina, autre contributrice régulière de Causeur, donnait de la « décivilisation », toujours dans nos colonnes, il y a quelques jours. Le terrible guet-apens survenu sur la D915 près du quartier sensible des Hauts de Marcouville (95), et raconté dans l’édition dominicale du Parisien, ne leur donnera pas tort.

Quand le 17 ne répond pas, American Nightmare pour de vrai…

Un couple de Franciliens – Hortense et Alexandre (noms modifiés par le quotidien) – a en effet vécu une expérience des plus traumatisantes dans la nuit du jeudi 29 juin, lors des premières violentes émeutes qui ont éclaté dans le Val d’Oise. Accompagnés de leur fille de 19 mois, ils rentraient chez eux lorsque leur voiture a été percutée vers 0h45 par un autre véhicule qui tentait apparemment d’éviter une barrière placée sur la route… Ce qui aurait pu être un simple accident de la circulation s’est rapidement transformé en un cauchemar, lorsque le couple s’est retrouvé pris pour cible par un groupe de jeunes situé sur la passerelle au-dessus de la route.

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Juste après l’accident, alors que leur véhicule ne pouvait pas redémarrer, les passagers des deux voitures sont sortis pour vérifier s’il y avait des blessés. C’est à ce moment-là que le groupe de jeunes, posté sur la passerelle au-dessus de la route, a commencé à lancer des projectiles, des mortiers d’artifices et des objets enflammés en direction du couple et de son véhicule. Hortense et Alexandre ont décrit cette situation comme un véritable traquenard, se sentant pris au piège et impuissants face à l’attaque violente dont ils étaient victimes. « C’était un traquenard, ils avaient mis une barrière sur la route pour stopper les voitures. On a hurlé Arrêtez, arrêtez, il y a des enfants ! », raconte l’homme interrogé par le Parisien. « Ils jetaient plein de choses depuis la passerelle, j’ai même vu passer une benne avec des objets en feu », se remémore sa compagne.

Une situation de guerre

Malgré les cris des passagers pour signaler la présence d’un enfant à l’arrière de leur voiture, les agresseurs ont continué à les bombarder de projectiles, ignorant les supplications du couple. La femme de l’autre voiture a réussi à redémarrer et à s’enfuir, alors que la voiture d’Hortense et Alexandre, endommagée lors de l’accident, s’y refuse. Et le 17, surchargé, ne répond pas. Hortense et Alexandre se sont alors retrouvés encerclés par la bande de jeunes, une quinzaine de personnes entourant la voiture. Dans cette situation terrifiante, les agresseurs ont continué leur attaque. Un des jeunes a même tenté de briser la vitre côté passager avec un gros morceau de béton doté d’une pique en fer, causant la rupture de la vitre arrière qui s’est abattue sur le siège où se trouvait le bébé du couple. La tension et l’angoisse étaient alors à leur paroxysme pour Hortense, Alexandre et leur petite fille, laquelle a reçu des éclats de verre. Finalement, l’un des jeunes a aperçu l’enfant à l’arrière et a demandé aux autres de cesser leur agression. Profitant de ce moment de répit, Alexandre a finalement réussi à redémarrer la voiture après plusieurs tentatives et le couple s’est enfui, soulagé d’avoir échappé à cette situation terrifiante.

Vendredi matin, ils ont déposé une plainte pour violences et dégradation volontaires, espérant que les responsables de ces actes puissent être identifiés et punis. Pour Hortense et Alexandre, ces vingt minutes de terreur ont paru durer une éternité. Elles marqueront vraisemblablement profondément leur psyché. Et les appels à la fermeté du garde des Sceaux, les promesses des préfets et du ministre de l’Intérieur quant à l’identification des casseurs ne suffiront pas ; le couple s’est promis de quitter la région parisienne : « Pour notre fille, on ne peut pas rester ici. Je ne me sens pas en sécurité, du jour au lendemain, cela peut être la guerre ».

Ô mon païs basque!

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L’écrivain et journaliste Léon Mazzella chante son amour pour son pays d’adoption aux éditions Privat dans une collection dirigée par Christian Authier.


Il est arrivé dans ce pays, ce monde à part devrait-on plutôt écrire, cette terre d’exil, à l’âge de trois ans et demi. Lui, l’Oranais de Bayonne au sang mêlé, la Méditerranée en héritage, moitié-italien, moitié-espagnol, la Grèce en filigrane. Lui, le colosse à la barbe broussailleuse, l’érudit en chemise de lin, gracquien d’esprit et de plume, expert en futs et en futaie, toujours en échappées buissonnières, avide d’horizons et de lumière. Comme s’il n’avait jamais oublié le soleil de l’Algérie et la mélancolie des départs précipités.

L’écrivain Léon Mazzella © Photographe : Hannah Assouline

Mazzella est un déraciné qui a trouvé sur les bords de l’Adour, son port d’attache, une famille de pensée et un îlot de résistance dans une société en déshérence. « Au fil du temps court, puis long, j’ai planté mes racines adoptives dans la terre basque, avec prudence d’abord, eu égard à la circonspection de l’Autre, puis en lâchant tout, amarres et précautions d’usage » écrit-il, pour expliquer son processus d’acclimatation. Il aime tout chez les Basques, leur sens de la fête, leur pudeur qui pourrait passer pour de la brusquerie, l’Océan Atlantique qui vient balayer le vague-à-l’âme certains soirs de déprime, l’ovalie et les longues planches de surf, le respect des anciens quand ces valeurs faisaient encore partie de notre vocabulaire commun et puis cette forme d’indépendance orgueilleuse et charnelle que l’on rencontre aussi chez les peuples insulaires. « La force du Pays basque s’exprime partout. Dans la couleur « sang de bœuf » des volets au chant des hommes accoudés à un zinc – car les Basques chantent dès qu’ils sont trois quelque part au bout d’une demi-heure – » ajoute-t-il, avant de se lancer dans un inventaire endiablé et fiévreux de cette province d’élection. Son Petit éloge amoureux du Pays basque court d’Ascain au rocher de la Vierge, de Cambo à Bab2, de Borotra à Blanco, de Rostand à Beigbeder, de l’âme gasconne à Jean Le Gall.

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Ce guide à la fois sentimental et solidement charpenté (on en apprend beaucoup sur les hommes actuels, les lieux et l’Histoire) n’a pourtant pas vocation à divertir le touriste, amateur de jolis décors et de soirées blanches à la recherche de spots instagramables; l’écrivain tente de s’approcher d’une autre vérité basque, évidemment pleine de contradictions. Pourquoi ce pays exerce-t-il une emprise mentale sur tous les visiteurs qui ont foulé, un jour, ce coin de France ? Ici, tout en bas, à gauche de l’hexagone, arrimé aux Pyrénées, telle une assise éternelle, comme pour nous rappeler d’où l’on vient. Ne pas oublier. Jamais. Ce n’est pas un hasard si Mazzella, le lettré, héritier de Tillinac, débute son voyage par un passage dans une bibliothèque. Chez ce fort gaillard, les mots, ceux de Paul-Jean Toulet ou du moins connu Jacques d’Arribehaude, sont un préambule à toute conversation, une courtoisie d’honnête homme. Avant la rencontre, avant les cidreries, avant la pelote, avant d’observer un vol de palombes, avant les légendes païennes, il y a le livre, prémices à la fraternité et aux secrets. Ce précis nous emmène dans des caves obscures, dans des villages anonymes, dans les arcanes de la langue, dans le « désordre » des soirées sans fin. Et puis, en explorateur avisé de son territoire, Mazzella avoue, par exemple, avoir négligé dans sa jeunesse Biarritz « certes belle mais frimeuse, voire ennuyeuse les soirs d’hiver », et s’émouvoir aujourd’hui « d’endroits nichés dans cette ville étonnante où la campagne côtoie des quartiers résidentiels denses ». J’en garde moi aussi le souvenir ému, il y a bien longtemps, un matin brouillasseux au pied de l’Hôtel du Palais, au milieu d’un parterre de voitures de luxe. C’est là que j’ai abandonné une « carrière » stable pour me lancer dans l’aventure de l’écriture. A Biarritz, dans cette atmosphère bourgeoise et pluvieuse, j’ai choisi la précarité des professions dites intellectuelles aux sirènes des quartiers d’affaires. Alors cet été, emportez le Petit éloge de Mazzella dans votre sac à dos, il vous obligera à prendre les chemins de traverse. Les seuls qui mènent à l’émerveillement.

Petit éloge amoureux du Pays basque de Léon Mazzella – Privat

Petit éloge amoureux du Pays Basque

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Émeutes: Mélenchon, Panot, Autain… Ils sont prêts à tout pour accéder au pouvoir

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Racaillo-gauchisme. Jean-Luc Mélenchon va trop loin. Dans les quartiers chauds, les électeurs de la Nupes, en proie à la violence pathologique des bandes de jeunes, ne pourront pas pardonner aux élus de gauche qui n’ont pas appelé au calme. Ils se détourneront d’eux.


Sur les émeutes, je n’ai pas franchement goûté les réactions de l’extrême gauche. Il faudra analyser cette sécession, comprendre pourquoi une partie de la jeunesse française déteste ce pays si généreux. Il faudra aussi oser parler de la faiblesse intellectuelle des vandales, et s’interroger sur les politiques notamment migratoires qui ont abouti à ce désastre. Mais dans l’immédiat, il faut parler des responsables politiques : ceux qui laissent faire par lâcheté et ceux qui encouragent par intérêt. 

Un mot d’abord sur la mollesse de l’État. Au départ, nous avons eu droit aux discours lénifiants de l’exécutif. Macron a laissé parler son cœur (ce qui n’est quand même pas le boulot d’un président de la République), puis il y a eu cette grotesque et même scandaleuse minute de silence à l’Assemblée nationale. Demain, on débloquera peut-être des millions pour des associations qui caressent ces jeunes dans le sens du poil victimaire. On verra.


Ces derniers jours, bien sûr, il y a eu un durcissement des discours. Mais, sur le terrain, la répression est tout de même minimale. Les policiers à qui j’ai pu parler pendant le weekend me disent qu’ils ont ordre de contenir mais pas d’intervenir, sauf en cas de menaces sur les personnes. On a peur de la bavure, on a peur d’un blessé (enfin, chez les manifestants, car chez les policiers, il y en a). Nous avons intégré le chantage à la violence. Bref, le moteur de la réaction gouvernementale, c’est la peur. Et ça, ça fait peur.

Et puis, il y a cette gauche qui encourage la violence…

Il y a une différence notable avec 2005, relevée d’ailleurs par la fondatrice du parti des Indigènes de la République, Houria Bouteldja. A l’époque, la gauche était presque absente. Aujourd’hui, elle est là. En tout cas, Jean-Luc Mélenchon, la « prise de guerre » des « indigènes » est là. Beaucoup à gauche nous refont le coup de Charlie : la violence ce n’est pas bien mais… il faut comprendre. D’autres applaudissent, encouragent carrément. Le NPA affiche sans surprise son « soutien à la révolte en cours ». Ce qui est attendu et anecdotique compte tenu du poids de ce parti.

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Moins anecdotique, Jean-Luc Mélenchon est allé très loin. D’abord, il refuse de condamner. « Ce sont les chiens de garde qui appellent au calme ». Il trouve offensant que l’on appelle à la responsabilité des parents, il surfe sur la haine anti-flics. Finalement, il lâche que brûler des écoles et des bibliothèques, ce n’est pas bien – pour les bagnoles, les commissariats et les mairies, allez-y. Il ne le dit pas, mais c’est presque implicite. Il finit sur des trémolos sur le maire agressé, Vincent Jeanbrun, à L’Hay-les-Roses.

Inversion de culpabilité

Le pompon, c’est son intervention sur LCI dimanche. Passons sur son ton odieux, on a l’habitude de ses manières. Mais il monte encore d’un cran dans la dinguerie des propos. « Les riches, les puissants, se sont ensauvagés.  Ils veulent vivre à part des « nuisibles » comme dit leur police, les tenir à distance, les mâter. » Comme chacun sait, Mélenchon vit avec eux, au milieu d’une cité sensible. Cette inversion de la culpabilité est assez sidérante. Si les riches sont des barbares, on a raison de les voler.

Il semble que cette position suscite quelques remous en interne mais à part François Ruffin, personne ne moufte. Mathilde Panot, Clémentine Autain et les autres semblent être sur la même ligne que le chef. Ces insoumis sont prêts à tout, pas parce qu’ils croient à leurs sornettes sur la police raciste ou la menace d’extrême droite mais parce qu’ils pensent que ça va les amener au pouvoir.

Les émeutiers, bien entendu, se fichent totalement de leur bienveillance. Ces hommes politiques d’extrême gauche auront donc la défaite et le déshonneur.

En attendant, comme le résume l’ami Jean-Baptiste Roques, après l’islamo-gauchisme, nous avons assisté à la naissance du « racaillo-gauchisme ».


Cette chronique a d’abord été diffusée sur Sud Radio

Retrouvez Elisabeth Lévy du lundi au jeudi après le journal de 8 heures

Emmanuel Macron, l’enfant caché d’Albert Lebrun?

Albert Lebrun avait sonné le tocsin de la IIIème République. La Ve et Emmanuel Macron n’en sont pas encore là, mais l’impéritie de nos gouvernants à mettre fin aux désordres dans les banlieues ressemble de plus en plus à une longue débâcle. En cinq nuits, le bilan des dégradations, victimes et vols est déjà plus lourd et a dépassé celui des trois semaines d’émeutes de 2005.


La France est à feu et à sang depuis presque une semaine. Pillages, saccages, incendies, violences ont frappé et frappent encore tout le pays et pas seulement les banlieues comme à l’automne 2005. Une ville calme de 15000 âmes comme Montargis est tombée dans le chaos sans la moindre réaction des pouvoirs publics, le mot « pouvoirs » étant peut-être de trop dans mon propos.

« La France a peur » avait dit Roger Gicquel suite à l’assassinat d’un enfant en 1976. Près de 50 ans plus tard ce sont les Français qui ont peur, abandonnés qu’ils sont à leur sort par la chienlit, bien pire que celle de mai 68, qui ne frappe pas seulement le quartier latin mais toute la France.

Maires et mairies en première ligne

Ces derniers jours, ce sont plusieurs maires ou leurs familles qui ont été attaqués. La maire de Pontoise, Stéphanie Von Euw, a été attaquée dans sa voiture à coups de mortiers d’artifice. Elle souffre d’acouphènes et de brulures à une cheville. La nuit de samedi à dimanche, le domicile de Vincent Jeanbrun, maire de L’Hay les Roses, a été attaqué à la voiture bélier équipée afin de déclencher un incendie. Sa femme et ses deux enfants âgés de 5 et 7 ans ont pu fuir chez des voisins par l’arrière de la maison, sa femme souffrant d’une fracture du tibia.

D’autres maires ont eu leur intégrité physique mise en jeu comme le maire de Sannois, Bernard Jamet, qui s’est interposé pour éviter l’incendie de sa mairie.

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Et pendant tout ce temps, et même si Elisabeth Borne s’est rendue à L’Hay les Roses, règne un silence plus qu’assourdissant, celui de l’Élysée.

Incompréhension

Il est bien loin, le Emmanuel Macron de la pandémie, celui qui déclarait, martial, « nous sommes en guerre ». « Nous sommes en guerre », une phrase qui pourrait s’appliquer aujourd’hui quand on regarde les véhicules brulés, les bâtiments effondrés, les commerces pillés, le mobilier urbain saccagé. Avec à venir un nouveau « quoi qu’il en coûte » car il va bien falloir tout reconstruire et il y a fort à parier que les compagnies d’assurances rétorquent à l’État qu’elles ne sont pas responsables de son incurie à faire régner l’ordre républicain. Bref, ce sont encore une fois les mêmes qui vont payer jusqu’aux prochains incendies, jusqu’aux prochains saccages qui reviendront, n’ayons aucun doute là-dessus.

Vu la gravité de la situation, il est incompréhensible que le président de la République n’ait pas parlé une seule fois, sauf pour juger et condamner le policier auteur du coup de feu fatal à Nanterre, alors même qu’il ne connaissait pas le dossier, une instruction étant toujours en cours.

Bref, les Français sont abandonnés à la loi des voyous qui règne tous les soirs dans les rues et on a l’impression, vu le silence d’Emmanuel Macron, que leur détresse « lui en touche une sans faire bouger l’autre » pour faire du Macron.

Dans ses Mémoires de guerre, le Général de Gaulle écrivait au sujet d’Albert Lebrun qui était président de la République lors de la débâcle de Mai-Juin 1940 : « au fond comme Chef de l’État, deux choses lui avaient manqué : qu’il fût un chef, qu’il y eût un État ». Quatre-vingt-trois ans et deux Républiques plus tard, on a l’amer sentiment que le constat est exactement le même aujourd’hui…

Hijabeuses: les arguments juridiques derrière la décision du Conseil d’Etat

En confortant le choix de la fédération française de football (FFF), ce 29 juin, de refuser tout port de signe à caractère religieux lors des compétitions, le Conseil d’État a agréablement surpris.


Par son arrêt du 29 juin 2023, le Conseil d’Etat, saisi par des associations « hijabeuses » ainsi que par la ligue des droits de l’homme, a rejeté leur requête tendant à l’annulation de l’article 1er des statuts de la fédération française de football (FFF), énonçant depuis 2006 que sont interdits, à l’occasion de compétitions ou de manifestations organisées sur le territoire de la Fédération ou en lien avec celles-ci « – tout discours ou affichage à caractère politique idéologique, religieux ou syndical, – tout port de signe ou tenue manifestant ostensiblement une appartenance politique, philosophique, religieuse ou syndicale, – tout acte de prosélytisme ou manœuvre de propagande ».

Le Conseil d’État devait donc statuer sur la situation des usagers d’une fédération sportive chargés d’une mission de service public, relative à l’organisation de compétitions en vertu de l’article L131-15 et suivant du Code du sport.

Une décision bienvenue

Le Conseil d’État rappelle préalablement la situation des agents de la FFF (et des personnes sur lesquelles elle exerce une autorité hiérarchique ou un pouvoir de direction) avant de statuer sur celle des « autres licenciés ». Sur les premiers, la haute juridiction rappelle que la fédération est tenue de prendre toutes dispositions pour que ses agents et lesdites personnes, qui participent à l’exécution du service public, s’abstiennent, pour garantir la neutralité du service public, de toute manifestation de leurs convictions et opinions. Ils sont donc soumis à un devoir de neutralité.

Sur « les autres licenciés », le Conseil d’État fonde sa décision sur le pouvoir réglementaire dont la fédération dispose pour l’organisation et le fonctionnement du service public. Il précise que les mesures d’interdictions doivent toujours être adaptées et proportionnées.

Il juge en premier lieu que la fédération détermine les règles de participation aux compétitions et manifestations qu’elle organise et qu’elle pouvait à ce titre interdire « tout acte de prosélytisme ou manœuvre de propagande », qui sont de nature à faire obstacle au bon déroulement des matchs. Ces règles peuvent légalement avoir pour objet et pour effet de limiter la liberté de ceux des licenciés, (non tenus) au respect du principe de neutralité car non sélectionnés en équipe de France, d’exprimer leurs opinions et convictions, si cela est nécessaire au bon fonctionnement du service public ou à la protection des droits et libertés d’autrui.

Il juge en second lieu que l’interdiction du « port de signe ou tenue manifestant ostensiblement une appartenance politique, religieuse ou syndicale », peut légalement être prise puisqu’elle est limitée aux temps et lieux des matchs de football et qu’elle apparaît nécessaire pour assurer leur bon déroulement en prévenant notamment les affrontements ou confrontations sans lien avec le sport. La mesure est donc adaptée et proportionnée.

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Le Conseil d’État n’a pas suivi l’avis de son rapporteur public, qui suggérait d’annuler l’article en cause aux motifs qu’aucune exigence de neutralité ne s’impose aux joueurs de football, que ce sport est « truffé » de signes d’appartenances religieuses, comme la « croix de malte » sur les maillots des joueurs du club d’Auxerre, et rappelait que la FIFA et l’ensemble des fédérations sportives internationales autorisent le port de l’hijab en compétition. D’une part, la référence à la croix de Malte traduit la confusion entre l’héritage culturel qui vient du fond des âges et la manifestation ostentatoire d’une appartenance religieuse. D’autre part, le rapporteur public répète la doctrine classique de la neutralité-abstention qui oblige les seuls agents du service public, et qui préserve la liberté des usagers, sauf trouble grave à l’ordre public, de manifester ostensiblement leur appartenance religieuse consistant en l’espèce pour des joueuses de football à porter le hijab pendant les matchs. Néanmoins, la laïcité qui n’est pas expressément citée par le Conseil d’Etat, est un corolaire du principe de neutralité du service public. Or, l’envahissement de l’espace public par le fait religieux affecte les droits et libertés d’autrui, de sorte que le principe de neutralité peut dans ces circonstances s’étendre aux usagers (neutralité des tenues lors des compétitions et manifestations sportives). Peut-on invoquer par ailleurs les valeurs universelles du sport, l’esprit collectif qui animent une équipe, et transcendent l’appartenance religieuse de ses membres ? Raisons pour laquelle la règle 50 de la charte olympique pose l’exigence de neutralité.

En ne suivant pas l’avis de son rapport public, ce qui est suffisamment rare pour être souligné, le Conseil d’État procède à un infléchissement (bienvenu) de sa jurisprudence. Il manie ainsi la neutralité des services publics, au gré des cas qui lui sont soumis et de ses politiques jurisprudentielles relatives et contingentes.

La laïcité est le siège d’une controverse herméneutique

La question du périmètre de la neutralité est au cœur du conflit. Le sociologue Jean Baubérot estime qu’il n’y a pas de modèle français de laïcité mais, une offre de significations concurrentes dont il opère le classement en idéaux-types (Les 7 laïcités françaises, Maison des sciences et de l’homme, 2015). Il distingue les laïcités historiques (antireligieuse et gallicane, vaincues en 1905, et séparatistes victorieuses 1905 et contestées aujourd’hui) d’une part, et les « laïcités nouvelles » (laïcité ouverte, identitaire et concordataire sur le modèle alsacien-mosellan) d’autre part. Selon l’auteur, la « laïcité ouverte » réclame la prise en compte des croyances, et la « laïcité identitaire » présente une version anti-immigrés !

Mais, une constante demeure : le régime de laïcité en vigueur, tel qu’institué par la loi de 1905, consiste moins en la neutralité religieuse de l’État qu’à une neutralisation des religions (Philippe Raynaud, La laïcité Histoire d’une singularité française, Gallimard, 2019).

Le Conseil d’État s’est d’abord longtemps montré hostile pour censurer les règlements intérieurs. On a ici en mémoire l’affaire du collège de Creil. L’exclusion de trois collégiennes qui refusaient d’enlever leur voile « hijab » en classe, a conduit Lionel Jospin, alors ministre de l’Éducation nationale à saisir pour avis le Conseil d’Etat sur le fait notamment de savoir si le port de signes d’appartenance à une communauté religieuse est ou non-compatible avec le principe de laïcité. Par son avis du 27 novembre 1989, et ses arrêts ultérieurs (2 novembre 1992, Khéroua), le Conseil estimait que le port par les élèves de tels signes, dans les établissements scolaires, n’est pas par lui-même incompatible avec ledit principe et qu’une interdiction générale ne saurait être justifiée. Moine copiste, le ministre a retranscrit l’avis dans sa circulaire du 12 décembre 1989 qui renvoyait donc à la compétence de chaque établissement, le soin de réglementer en fonction notamment de circonstances locales, et le cas échéant, de sanctionner les troubles à l’ordre public en leur sein.

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La loi 15 mars 2004,b codifiée à l’article L141-5-1 du Code de l’éducation, est venue interdire, en application du principe de laïcité, le port de signes ou tenues par lesquels les élèves manifestent ostensiblement une appartenance religieuse. Cette loi est intervenue à la suite du rapport Obin, et des préconisations de la commission Stasi dont les membres se sont convertis à la nécessité de l’interdiction au fil des auditions, à l’exception de Jean Baubérot. L’auteur des 7 laïcités regrette le glissement de la neutralité de l’État vers la neutralité imposée à la société civile, au motif que la loi de 1905 n’opérerait pas de distinction entre les espaces public et privé. L’interdiction est donc générale, nonobstant le comportement de l’élève, ce que n’avait pas admis le Conseil d’État. Elle heurte les laudateurs de la société inclusive qui traitent le sujet par l’absurde : « Nous avons déjà changé de mœurs alimentaires, et que le vêtement évolue nous rendra peut-être un peu moins gris, compassés, et encravaté. Quand même, reprenons-nous ! La France a-t-elle jamais dépendu de ce bout de tissu-boubou, coiffe bretonne, chèche ou béret – soit porté d’une façon ou d’une autre ? (Th. Tuot, La grande nation : pour une société inclusive, Rapport au Premier ministre sur la refondation des politiques d’intégration, 11 févr. 2013, page 65).

Le Conseil d’Etat alterne entre rigueur et souplesse

Rigueur lorsqu’il s’agit d’interdire l’implantation sur un terrain communal d’une statue mariale (CE 11 mars 2022) ou celle de l’archange saint Michel puisqu’elle fait partie de « l’iconographie chrétienne » (CAA Nantes 16 septembre 2022) ; souplesse en admettant la possibilité pour une personne publique d’aménager dans l’intérêt de l’ordre public et notamment de la salubrité publique et de la santé publiques, un abattoir temporaire pour ovins à l’occasion de la fête musulmane de l’Aît-El-Kébir, ou encore la possibilité de consentir un bail emphytéotique administratif à une association cultuelle en vue de la construction d’une mosquée (voir 5 arrêts : CE Ass.19 juillet 2011). S’agissant de l’installation d’une crèche de Noël, le Conseil d’État, maniant l’art de la nuance décide que « eu égard à (la) pluralité de significations, l’installation d’une crèche de Noël, à titre temporaire, à l’initiative d’une personne publique, dans un emplacement public, n’est légalement possible que lorsqu’elle présente un caractère culturel, artistique ou festif […] » (CE 9 novembre 2016).

A lire aussi : Mal à ma ou à la France?

Le Conseil d’Etat confirme enfin avec l’arrêt FFF un infléchissement de sa jurisprudence amorcée avec la question du burkini dans les piscines municipales. Il a en effet confirmé la suspension du règlement intérieur des piscines municipales de Grenoble autorisant le port du « burkini ». Il estime à juste titre que la dérogation très ciblée apportée, pour satisfaire une revendication religieuse, aux règles de droit commun de port de tenues de bain près du corps édictées pour un motif d’hygiène et de sécurité, est de nature à affecter le bon fonctionnement du service public et l’égalité de traitement des usagers dans des conditions portant atteinte au principe de neutralité des services publics (CE ord. 21 juin 2022). Déjà, des voix de juristes autorisés s’élèvent pour dénoncer la sanction qui frappe le but avoué de l’arrêté, alors que la juridiction aurait pu censurer sans dévier de l’objet d’une mesure municipale qui devait porter sur la qualité des eaux de baignade. Mais, l’ordonnance doit également être lue comme la confirmation d’une jurisprudence favorable aux aménagements pour un motif religieux à condition qu’ils ne soient pas excessifs.

Par ces deux décisions, la haute juridiction administrative imprime une tendance qui réinvestit le pouvoir règlementaire, prérogative de puissance publique, dont le but n’est pas étranger à la préservation de notre modèle de société…

La laïcité: Histoire d'une singularité française

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Mac Orlan: poésie documentaire

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Jérôme Leroy nous adresse son dernier poème du dimanche


Pierre Mac Orlan (1882-1970), dans sa poésie méconnue, n’a pas eu besoin du surréalisme pour être surréaliste. Il a juste eu de l’oreille et de l’odorat. Il a juste été un enregistreur, un sismographe avec, en plus, le sens du montage. Ce montage dont Godard disait qu’il renvoyait toujours à une métaphysique. Mac Orlan aimait d’ailleurs le cinéma, la radio et tous ces moyens d’expression nouveaux pour dire le monde contemporain. Mais avant tout, et c’est en cela que c’est un poète au sens premier du terme, il s’est laissé impressionner comme une plaque photographique par son époque alors que les surréalistes ont surtout voulu impressionner la leur et y ont réussi. Ceci explique sans doute la place un peu trop secondaire de Mac Orlan dans le château de l’histoire littéraire. Il est autorisé à vivre dans une mansarde, au demeurant jolie, appelée: « fantastique social » et que l’on aime visiter au hasard, désormais, des bouquinistes…


« L’odeur de l’amour dans les maisons closes
est celle des marais chéris des iguanodons.
Ce n’est pas une odeur conjugale,
mais une odeur où la préhistoire se révèle.
C’est donc amusant de n’être qu’une cellule vivante
étalée sur un divan de velours rouge,
cependant que le jazz infernal de Paris
rythme la danse quotidienne des affaires. »
Inflation sentimentale

« Dans le clair pays des filles bicyclistes
dans le beau pays vert des vaches aseptisées
les barrières blanches, les écluses et les bélandres
entourent l’adolescente Mijke de circonstances paisibles. »
Quelques films sentimentaux, « Vieille Hollande »

Pierre Mac Orlan, Poésies documentaires complètes

Poésies documentaires complètes

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Malraux, De Gaulle: la passion de la France

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Alexandre Duval-Stalla évoque la destinée croisée de deux figures françaises majeures du XXème siècle.


Il m’arrive de dire que c’était mieux avant. Mais je me reprends, et rectifie en disant que c’était différent. Puis j’ai lu l’excellent livre d’Alexandre Duval-Stalla, paru en 2008, qui vient de paraître en folio, André Malraux-Charles de Gaulle : une histoire, deux légendes, et je ne peux que confirmer que, oui, c’était mieux avant. Mieux pour la France, qui était défendue et, surtout, aimée. Comme le souligne Daniel Rondeau, dans sa préface, à propos de Duval-Stalla : « Ce n’est pas si banal, il nous parle d’un temps où notre pays était gouverné par deux écrivains. » Et d’ajouter : « Tout cela paraît loin. C’est très loin. »

Un projet de livre cornaqué par Sollers

Cette biographie croisée a été éditée par Philippe Sollers dans la collection L’Infini. Au passage, rendons hommage à l’éditeur perspicace qu’il fut. Il était plutôt silencieux pendant les fameuses réunions du comité de lecture de la « banque centrale », chuchotant quelques blagues à l’oreille de son complice et voisin, Richard Millet ; Antoine Gallimard lui laissant carte blanche pour les publications dans sa collection. Sollers tenait beaucoup à cette biographie.

D’abord parce qu’elle est très vivante et documentée ; ensuite parce qu’il était un fervent admirateur de l’homme du 18 juin. Il savait ce que la France lui devait. Dans l’article « De Gaulle surréaliste », Sollers se souvient : « J’ai entre 6 et 8 ans, j’écoute ça avec mes parents dans un grenier de Bordeaux. Ici, Londres, les Français parlent aux Français, Radio Paris ment, Radio Paris est allemand. Je n’y comprends pas grand-chose sauf qu’il y a une grande perturbation dans le ciel (…). Il y a l’appel du 18 juin, bien sûr, que personne ou presque a entendu. Mais ce général est têtu. Le 23 juin : ‘’La guerre n’est pas finie, le pays n’est pas mort, l’espoir n’est pas éteint. Vive la France !’’ » La fidélité à la voix de l’enfance.3

A lire aussi, du même auteur: Daniel Rondeau et Beyrouth ou la guerre perpétuelle

Malraux, bien sûr. Autre voix de la France. L’écrivain au souffle épique, qui transforme sa vie erratique en destin, la mêlant à celle de Charles de Gaulle. Sollers lui doit d’avoir été réformé, lui évitant d’être envoyé en Algérie comme soldat de deuxième classe. Il remercie l’écrivain devenu ministre de la Culture du général de Gaulle. Malraux lui répond sur une carte de deuil (il vient de perdre ses deux fils dans un accident de la route) : « C’est moi qui vous remercie, monsieur, d’avoir pu, au moins une fois, rendre l’univers moins bête. »

On s’y croirait

Donc, la rencontre entre de Gaulle et Malraux. Elle a lieu le mercredi 18 juillet 1945, au ministère de la Guerre, à Paris. Il est 11 heures du matin. On s’y croirait. Duval-Stella raconte que leur premier face à face n’a pas été une évidence. D’un côté, le chef de la France libre, hiératique et impénétrable ; de l’autre l’écrivain engagé dans la lutte contre le fascisme, prix Goncourt 1933 pour La Condition humaine, colonel enrôlé dans la brigade Alsace-Lorraine. Daniel Rondeau rappelle que le premier geste de Malraux dans Strasbourg libérée fut de faire ouvrir les portes de la cathédrale. La France charnelle les réunit. Les deux hommes respirent à la même hauteur. Ce sont deux solitudes qui vont vivre ensemble pendant plus de vingt-cinq années. Ils auraient pu se détester. De Gaulle tempêtait à propos de Malraux : « ce communiste ! » L’écrivain, bourré de tics, à la pensée parfois confuse et à l’élocution sismique, rétorquait : « Ce fasciste ! » Dans son livre, qui se lit comme un roman hugolien, Duval-Stella raconte les grands événements vécus par les deux figures historiques, notamment le retour au pouvoir (1958-1962) du Général, le rôle déterminant de Malraux, ministre d’État, chargé des Affaires culturelles, toujours à la droite du chef de l’État au Conseil des Ministres, le départ du Général après le « coup de Jarnac » de Giscard en 1969, et le référendum suicidaire, enfin le solitaire de Colombey-les-Deux-Églises. La dernière rencontre a lieu le jeudi 11 décembre 1969. Malraux consigne tout, publie Les chênes qu’on abat…, et devient l’égal de Chateaubriand. Il révèle l’analyse clairvoyante du Général, au soir de sa vie : « Les Français ont toujours eu du mal à se débrouiller entre leur désir des privilèges et leur goût pour l’égalité. Mais au milieu de tout ce joli monde, mon seul adversaire, celui de la France, n’a aucunement cessé d’être l’argent. » Et d’ajouter, à propos de cette France, qui ne cesse de se rétrécir depuis sa mort, le 9 novembre 1970 : « Ce que nous avons voulu – entre vous et moi, pourquoi ne pas lui donner son vrai nom : la grandeur – c’est fini. »

André Malraux meurt le 23 novembre 1976, à l’aube. Il bredouille : « C’est une interminable corvée… » L’écrivain est enterré dans le modeste cimetière de Verrières. Parmi les fleurs, une couronne de roses rouges attire le regard, celle du Parti communiste français. Je me devais de signaler ce détail qui touchera, j’en suis certain, mon ami Jérôme Leroy.

Marie Laforêt, la douceur tragique

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Les chansons de Sophie, série d’été


1973, Carcassonne

Nous sommes en 1973, à Carcassonne. La préfecture de l’Aude, malgré sa situation tout au Sud et sa célèbre cité médiévale, est toujours grise. Comme n’importe quelle ville de province. Je fréquentais une école privée catholique que je détestais. Tout me semblait gris. Sauf mon mange-disques orange. Allongée sur mon lit, j’écoutais en boucle les mêmes chansons. Je le fais toujours à 50 ans passés. Les chansons ont toujours été ma consolation. Je suis un vrai Juke box, Radio Nostalgie à moi toute seule. Quand il fallait partir pour l’école, laisser mon mange-disque et mes 45 tours, déjà éparpillés – et souvent hors de leurs pochettes – était un déchirement.

Surtout, je devais quitter Marie Laforêt. « Viens viens, c’est une prière ». J’ai dû l’écouter cent fois cette année-là. Cette complainte, chantée avec cette voix au vibrato prêt à se briser, m’envoûtait. Je ne comprenais pas tout, mais je savais qu’il s’y passait des choses graves, dans ce texte. Des drames d’adultes auxquels j’étais déjà accoutumée. « Reviens pour ma mère, elle se meurt de toi. » Je n’avais que cinq ans, quand Eros et Thanatos ont fait irruption dans ma vie, à travers cette chanson. Avec douceur cependant. La douceur tragique qui émane de Marie Laforêt.

Je ne l’ai jamais oubliée, Marie Laforêt. Même au plus fort de mon adolescence punkoïde. D’ailleurs, je n’ai jamais oublié les idoles de mon enfance. Mon Panthéon à moi, c’est la variété française.

1990, Paris

Nous sommes à la toute fin des années 90. Je trouve un double CD de Marie Laforêt dans un bac d’une boutique de disques à Odéon. « Et une foule de souvenirs sont revenus à ma mémoire. »

Ce CD, je l’ai écouté en boucle. en dehors des tubes, de la neige sur yesterday, de mon amour mon ami, j’ai découvert des merveilles plus méconnues, des bijoux de chansons, qui finalement ne s’inscrivent dans aucun style. A part celui de Marie, de sa fêlure. « Manchester et Liverpool », le chagrin d’amour dans la grisaille et les briques rouges du Nord de l’Angleterre, sur une mélodie aux accents russes. Encore. Etrange mélange, du sur-mesure pour Marie. « Manchester est sous la pluie et Liverpool ne se retrouve plus, dans la brume d’aujourd’hui l’amour lui aussi s’est perdu. »

Cette chanson est pour moi une des plus belles au monde. Avec Dites Lui, qui dès la première écoute, m’a envoûtée, comme quand j’avais cinq ans et mon mange-disques orange. Une femme attend un homme, un orgue, une contrebasse, la voix de Marie. C’est tout. « Dites-lui qu’il neige et que les enfants courent au manège dans leurs manteaux blancs, dites-lui qu’il neige mais ne dites pas, que j’ai de la peine et que je l’attends. » Silence. Bien sûr, on se doit pour terminer d’évoquer la personnalité de Marie Laforêt, extraordinaire, peut-être un peu trop envahissante, à en occulter son talent. Elle a tourné avec Delon ? Ça l’a emmerdé. A la fin des années 70, la chanson commence à l’emmerder aussi, alors elle part en Suisse et devient commissaire-priseur. Elle râle tout le temps, comme une sorte d’anar de droite, mais à la fêlure béante ; on sent l’enfance qui l’a faite basculer dans une obscurité qu’elle essaiera toujours d’illuminer. Malgré tout, en 2005 elle fait un comeback, elle se produit aux Bouffes du Nord. J’étais au rendez-vous, elle y est évidemment magistrale, la boucle est pour moi bouclée. J’ai toujours cinq ans et mon mange-disques orange.

En français dans le texte !

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Les entretiens de Louis Pauwels diffusés à la RTF deviennent un livre aux éditions France Empire en 1962. Les grands auteurs s’y dévoilent férocement…


Il fut un temps où les écrivains canonnaient le petit écran par des propos indécents, fantasques, démesurés, aussi étincelants qu’apocalyptiques, sur la corde des convenances, avec une maîtrise parfaite du français et la formule assassine en guise d’auto-défense. Dans un style tantôt boulevardier ou « Grand siècle », en noir et blanc, dans l’épure spartiate d’un bureau ou d’un jardin de campagne, à la lumière faiblement éclairée, sans fioritures, sans jingle d’accompagnement geignard, dans une forme de sécheresse purificatrice, nos bibliothèques s’animaient. Elles prenaient enfin vie.


C’était donc ça la littérature, des Hommes libres, la phrase en lasso qui vous alpague et vous entortille, le mot qui vient pulvériser tous les systèmes de pensée, une liberté d’opinion qui dérange, des gueules tannées par des destins impossibles qui s’agitent, des Lettres imprimées passaient de l’état statique au mouvement perpétuel, nous étions au spectacle ; nous entrions par la grande porte dans l’intimité de Giono, Cocteau, Céline, Jouhandeau, Miller, Ionesco ou le colonel Rémy. Oubliez toutes les émissions colorisées et bavardes de ces vingt dernières années où les écrivains pris dans la nasse tentent de se débattre avec des éléments de langage convenus, bien proprets et inconséquents par nature. Ils veulent la gloriole, les palmes, les clameurs du public, ils n’hériteront que de notre indifférence. Ils manquent cruellement de fond et de forme. Leur désespoir semble factice et fadasse, il paraît même dérisoire face aux plaies ouvertes que nous offraient les monstres du siècle passé. Nous faisions corps avec leurs abysses. L’émission « En Français dans le texte » (visible sur le site de l’INA) court sur la première moitié des années 1960, elle est produite par Louis Pauwels, Jacques Mousseau et Jean Feller. Son format et sa durée peuvent varier (jusqu’à une trentaine de minutes), elle a reçu les plus grands noms, elle se veut curieuse et pédagogique quand ces deux mots-là ne sentaient pas l’entourloupe idéologique, elle reçoit donc les meilleures plumes de son temps et redonne au texte sa primeur et sa vigueur. Sa verdeur aussi. Sa noirceur, évidemment. Nous sommes au commencement de la révolution télévisuelle. Le pays est passé en moins de dix ans de 3 794 téléviseurs à 1 600 000, soit près de 8 millions de téléspectateurs. En haut lieu, on a décidé, dans l’euphorie des débuts et des imprudences, de suivre les utopies des programmateurs et de filmer des écrivains dans leur vérité, sans les filtres habituels des modérations et des précautions d’usage. Au risque de se brûler les ailes. L’ermite de Meudon en roue libre s’en donne à cœur joie, dans l’outrance, la drôlerie, le folklore sémantique, le tout calfeutré dans ses nippes d’infortune. Son image est figée à jamais dans nos mémoires par cette séquence. L’interview prévue le 19 juin 1959 sera interdite de diffusion en raison de la teneur des propos du cuirassier Destouches. Cet entretien est aujourd’hui un document de travail, un témoignage pleine lucarne du réprouvé, un classique des archives nationales où toute la dramaturgie est en place. Le panneau à l’entrée de la villa annonce « Lucette Almanzor. Leçons de danse », les chiens aboient furieusement, les pinces à linge étalées sur la table, la gouaille courbevoisienne, les « n’est-ce pas » qui ponctuent la conversation, l’antienne « Et c’est rare, un style, Monsieur, c’est rare », les nouilles et le souvenir du passage Choiseul. Toute la lyre, en somme. On étudie ça désormais dans les Universités et on se délecte de cette incandescence. Pour garder la trace de ces entretiens essentiels, les éditions France Empire ont publié en 1962 un recueil sous-titré Des révélations capitales. Dans l’avant-propos, les créateurs de l’émission expliquaient leur démarche : « Nous n’avions pas pour but de présenter, d’expliquer ou de commenter des œuvres. Nous ne partions pas du sentiment que le public doit connaître « Les Chroniques Maritales » de Jouhandeau ou l’équation de Jean Charon, où qu’il est bien bête de ne pas connaître, ou qu’il faut lui réduire cela en poussière digérable. Nous partions de l’idée que ce public aurait intérêt à voir et entendre des auteurs d’œuvres remarquables […] On oubliera qu’ils sont peintres, ou savants, mais on aura donné de la littérature, de la peinture ou de la science la plus haute idée qu’on s’en puisse faire : que ces disciplines aident l’homme à ne pas toujours fuir et redouter les sphinx ». Une telle ambition à notre époque du mâchouillage et du ricanement inspire le plus profond respect et la gratitude. Comment ne pas souscrire aux mots de Kléber Haedens, « un esprit qui n’est pas parisien, c’est-à-dire un esprit libre », installé dans sa ferme de Gascogne qui assène son mantra : « La fonction du critique littéraire est précisément de faire aimer ce qui est bon ! ». Nous apprenons que Giono employé de banque à Manosque écrivait un livre qui n’a pas paru et s’appelait Antonin avant de se rendre au bureau. Que Ionesco « aime particulièrement la cuisine chinoise », il est notamment amateur de poulet aux ananas, et il est prodigieux de clairvoyance lorsqu’il déclare superbement : « Je n’ai d’autres images du monde, en dehors de celles exprimant l’évanescence et la dureté, la vanité et la colère, le néant ou la haine, hideuse, inutile. C’est ainsi que l’existence a continué à m’apparaître ». Ou quand Cocteau est prié de jouer au jeu de la vérité et réplique : « Je suis plutôt de la race des accusés que de la race des juges. Je suis de la race debout, mais je vais m’asseoir ». L’écriture française avait, en ce temps-là, de biens beaux restes.

En Français dans le texte – Entretiens – Éditions France Empire – 1962

En français dans le texte

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Émeutes: l’Algérie met de l’huile sur le feu

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Marseille, 1er juillet 2023 © SENER YILMAZ ASLAN/SIPA

Entretien avec Xavier Driencourt, ancien ambassadeur de France à Alger (2008-2012 et 2017-2020).


Causeur. Depuis avril dernier, la presse parle d’une visite officielle du président de l’Algérie, Abdelmadjid Tebboune, en France. Mais, ce voyage a déjà été reporté plusieurs fois. Pourquoi ?

Xavier Driencourt. Effectivement, comme indiqué dans la note publiée par l’Institut Thomas More, la visite du président algérien qui avait été envisagée dès l’été dernier, au moment du voyage du président Macron, a été reportée trois fois. Officiellement pour des raisons d’agenda, des problèmes d’organisation, les émeutes liées à la réforme des retraites etc. Il semble que la relative dégradation des relations franco-algériennes depuis l’été dernier, (l’affaire Bouraoui en février, les accusations d’Alger, sans fondement, des « barbouzeries » françaises, le débat sur l’immigration, les risques de manifestations des opposants algériens, les initiatives algériennes récentes comme le voyage du président Tebboune à Moscou, la question du « protocole » de l’hymne national) doit également être prise en compte. Officiellement, la visite d’État du président algérien est reportée à l’automne. Mais aura-t-elle lieu ?

Le président de l’Algérie, Abdelmadjid Tebboune, écoutant un discours de Vladimir Poutine, Saint Petersbourg, Russie, 16 juin 2023 © Pavel Bednyakov/SPUTNIK/SIPA

La dernière visite officielle en France d’un chef d’État algérien remonte à l’an 2000. Ce fut d’ailleurs la deuxième visite, après celle de Chadli Bendjedid en 1983. Pourquoi un si long intervalle ?

C’est vrai, si l’on regarde les pratiques en cours, les Français à tout niveau, président, Premiers ministres, ministres, hauts fonctionnaires font le voyage à Alger, assez régulièrement d’ailleurs, alors que leurs homologues algériens viennent rarement en France. C’est une constante dans les relations franco-algériennes. C’est aux Français d’aller à Alger, les Algériens n’aiment pas trop venir – officiellement –  à Paris. Chirac est allé trois fois en Algérie, Bouteflika une seule fois à Paris.

A relire, Gabriel Robin: Relations franco-algériennes: la théorie du bouc-émissaire

Une telle visite officielle est-elle nécessaire, est-elle utile, alors qu’Emmanuel Macron a effectué il y a moins d’un an un séjour de trois jours dans le pays et que la Première ministre, Elisabeth Borne, s’est également rendue à Alger il y a huit mois ?

On peut en effet se poser la question : la dernière visite du président de la République a duré trois jours, un communiqué conjoint célébrant ce qui est appelé en langage diplomatique le « partenariat d’exception » franco-algérien, a été publié. Mais depuis cette visite, il n’y a pas de résultats concrets : le Conseil interministériel de haut niveau (CIHN) présidé par les deux Premiers ministres ne semble pas avoir produit les résultats attendus. Depuis lors, nous avons assisté à une dégradation de la relation bilatérale : difficulté à réunir le comité d’historiens prévu, affaire Bouraoui, rappel de l’ambassadeur d’Algérie, polémiques sur l’immigration, rapprochement entre Alger et Moscou. Et puis n’oublions pas le tout récent communiqué algérien sur les émeutes en France.

Quel bénéfice la France pourrait-elle raisonnablement espérer retirer d’une telle visite ?

Pas grand-chose en l’état actuel des relations bilatérales. L’Institut Thomas More le rappelle : rien sur le plan économique, rien sur le militaire, pas grand-chose sur le Sahel et la sécurité en général. Et sur l’immigration, sujet principal de contentieux, c’est à Alger de faire des gestes pour aider la France à lutter contre l’immigration illégale.

Est-ce que les émeutes en France ces derniers jours pourraient avoir un impact sur ce projet de visite ?  

Oui, on voit mal une visite d’État, c’est-à-dire la visite la plus symbolique en termes protocolaires, du président algérien après le communiqué de son ministre des Affaires étrangères appelant les autorités françaises à « assumer pleinement leur devoir de protection » vis-à-vis des ressortissants algériens. Une telle visite me semble peu compatible avec ce qu’il faut bien appeler une ingérence algérienne dans la politique française. Ce n’est pas un commentaire d’un journaliste, mais un communiqué du ministre des Affaires étrangères algérien, cela n’est pas indifférent. Comment imaginer un président algérien sur les Champs-Élysées dans le contexte actuel avec les risques inhérents à une telle manifestation ?

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Pontoise: le pont de l’effroi

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Pontoise. D.R.

Un couple avec un bébé en voiture, attaqué dans la nuit de jeudi à vendredi dans le Val d’Oise par des jeunes cagoulés, a raconté au Parisien ce qui a tout du film d’horreur.


« Quel projet de société envisager avec ces gens-là ? Aucun. La seule consolation a été de voir la récupération de l’extrême-gauche échouer » observait, laconiquement, notre chroniqueur Gabriel Robin, après les premières émeutes urbaines survenues la semaine dernière suite à la mort du jeune Nahel, à Nanterre. « S’attaquer aux plus faibles et pouvoir toujours recommencer », voici la définition que Céline Pina, autre contributrice régulière de Causeur, donnait de la « décivilisation », toujours dans nos colonnes, il y a quelques jours. Le terrible guet-apens survenu sur la D915 près du quartier sensible des Hauts de Marcouville (95), et raconté dans l’édition dominicale du Parisien, ne leur donnera pas tort.

Quand le 17 ne répond pas, American Nightmare pour de vrai…

Un couple de Franciliens – Hortense et Alexandre (noms modifiés par le quotidien) – a en effet vécu une expérience des plus traumatisantes dans la nuit du jeudi 29 juin, lors des premières violentes émeutes qui ont éclaté dans le Val d’Oise. Accompagnés de leur fille de 19 mois, ils rentraient chez eux lorsque leur voiture a été percutée vers 0h45 par un autre véhicule qui tentait apparemment d’éviter une barrière placée sur la route… Ce qui aurait pu être un simple accident de la circulation s’est rapidement transformé en un cauchemar, lorsque le couple s’est retrouvé pris pour cible par un groupe de jeunes situé sur la passerelle au-dessus de la route.

A lire aussi: Émeutes: Mélenchon, Panot, Autain… Ils sont prêts à tout pour accéder au pouvoir

Juste après l’accident, alors que leur véhicule ne pouvait pas redémarrer, les passagers des deux voitures sont sortis pour vérifier s’il y avait des blessés. C’est à ce moment-là que le groupe de jeunes, posté sur la passerelle au-dessus de la route, a commencé à lancer des projectiles, des mortiers d’artifices et des objets enflammés en direction du couple et de son véhicule. Hortense et Alexandre ont décrit cette situation comme un véritable traquenard, se sentant pris au piège et impuissants face à l’attaque violente dont ils étaient victimes. « C’était un traquenard, ils avaient mis une barrière sur la route pour stopper les voitures. On a hurlé Arrêtez, arrêtez, il y a des enfants ! », raconte l’homme interrogé par le Parisien. « Ils jetaient plein de choses depuis la passerelle, j’ai même vu passer une benne avec des objets en feu », se remémore sa compagne.

Une situation de guerre

Malgré les cris des passagers pour signaler la présence d’un enfant à l’arrière de leur voiture, les agresseurs ont continué à les bombarder de projectiles, ignorant les supplications du couple. La femme de l’autre voiture a réussi à redémarrer et à s’enfuir, alors que la voiture d’Hortense et Alexandre, endommagée lors de l’accident, s’y refuse. Et le 17, surchargé, ne répond pas. Hortense et Alexandre se sont alors retrouvés encerclés par la bande de jeunes, une quinzaine de personnes entourant la voiture. Dans cette situation terrifiante, les agresseurs ont continué leur attaque. Un des jeunes a même tenté de briser la vitre côté passager avec un gros morceau de béton doté d’une pique en fer, causant la rupture de la vitre arrière qui s’est abattue sur le siège où se trouvait le bébé du couple. La tension et l’angoisse étaient alors à leur paroxysme pour Hortense, Alexandre et leur petite fille, laquelle a reçu des éclats de verre. Finalement, l’un des jeunes a aperçu l’enfant à l’arrière et a demandé aux autres de cesser leur agression. Profitant de ce moment de répit, Alexandre a finalement réussi à redémarrer la voiture après plusieurs tentatives et le couple s’est enfui, soulagé d’avoir échappé à cette situation terrifiante.

Vendredi matin, ils ont déposé une plainte pour violences et dégradation volontaires, espérant que les responsables de ces actes puissent être identifiés et punis. Pour Hortense et Alexandre, ces vingt minutes de terreur ont paru durer une éternité. Elles marqueront vraisemblablement profondément leur psyché. Et les appels à la fermeté du garde des Sceaux, les promesses des préfets et du ministre de l’Intérieur quant à l’identification des casseurs ne suffiront pas ; le couple s’est promis de quitter la région parisienne : « Pour notre fille, on ne peut pas rester ici. Je ne me sens pas en sécurité, du jour au lendemain, cela peut être la guerre ».

Ô mon païs basque!

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L’écrivain et journaliste Léon Mazzella chante son amour pour son pays d’adoption aux éditions Privat dans une collection dirigée par Christian Authier.


Il est arrivé dans ce pays, ce monde à part devrait-on plutôt écrire, cette terre d’exil, à l’âge de trois ans et demi. Lui, l’Oranais de Bayonne au sang mêlé, la Méditerranée en héritage, moitié-italien, moitié-espagnol, la Grèce en filigrane. Lui, le colosse à la barbe broussailleuse, l’érudit en chemise de lin, gracquien d’esprit et de plume, expert en futs et en futaie, toujours en échappées buissonnières, avide d’horizons et de lumière. Comme s’il n’avait jamais oublié le soleil de l’Algérie et la mélancolie des départs précipités.

L’écrivain Léon Mazzella © Photographe : Hannah Assouline

Mazzella est un déraciné qui a trouvé sur les bords de l’Adour, son port d’attache, une famille de pensée et un îlot de résistance dans une société en déshérence. « Au fil du temps court, puis long, j’ai planté mes racines adoptives dans la terre basque, avec prudence d’abord, eu égard à la circonspection de l’Autre, puis en lâchant tout, amarres et précautions d’usage » écrit-il, pour expliquer son processus d’acclimatation. Il aime tout chez les Basques, leur sens de la fête, leur pudeur qui pourrait passer pour de la brusquerie, l’Océan Atlantique qui vient balayer le vague-à-l’âme certains soirs de déprime, l’ovalie et les longues planches de surf, le respect des anciens quand ces valeurs faisaient encore partie de notre vocabulaire commun et puis cette forme d’indépendance orgueilleuse et charnelle que l’on rencontre aussi chez les peuples insulaires. « La force du Pays basque s’exprime partout. Dans la couleur « sang de bœuf » des volets au chant des hommes accoudés à un zinc – car les Basques chantent dès qu’ils sont trois quelque part au bout d’une demi-heure – » ajoute-t-il, avant de se lancer dans un inventaire endiablé et fiévreux de cette province d’élection. Son Petit éloge amoureux du Pays basque court d’Ascain au rocher de la Vierge, de Cambo à Bab2, de Borotra à Blanco, de Rostand à Beigbeder, de l’âme gasconne à Jean Le Gall.

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Ce guide à la fois sentimental et solidement charpenté (on en apprend beaucoup sur les hommes actuels, les lieux et l’Histoire) n’a pourtant pas vocation à divertir le touriste, amateur de jolis décors et de soirées blanches à la recherche de spots instagramables; l’écrivain tente de s’approcher d’une autre vérité basque, évidemment pleine de contradictions. Pourquoi ce pays exerce-t-il une emprise mentale sur tous les visiteurs qui ont foulé, un jour, ce coin de France ? Ici, tout en bas, à gauche de l’hexagone, arrimé aux Pyrénées, telle une assise éternelle, comme pour nous rappeler d’où l’on vient. Ne pas oublier. Jamais. Ce n’est pas un hasard si Mazzella, le lettré, héritier de Tillinac, débute son voyage par un passage dans une bibliothèque. Chez ce fort gaillard, les mots, ceux de Paul-Jean Toulet ou du moins connu Jacques d’Arribehaude, sont un préambule à toute conversation, une courtoisie d’honnête homme. Avant la rencontre, avant les cidreries, avant la pelote, avant d’observer un vol de palombes, avant les légendes païennes, il y a le livre, prémices à la fraternité et aux secrets. Ce précis nous emmène dans des caves obscures, dans des villages anonymes, dans les arcanes de la langue, dans le « désordre » des soirées sans fin. Et puis, en explorateur avisé de son territoire, Mazzella avoue, par exemple, avoir négligé dans sa jeunesse Biarritz « certes belle mais frimeuse, voire ennuyeuse les soirs d’hiver », et s’émouvoir aujourd’hui « d’endroits nichés dans cette ville étonnante où la campagne côtoie des quartiers résidentiels denses ». J’en garde moi aussi le souvenir ému, il y a bien longtemps, un matin brouillasseux au pied de l’Hôtel du Palais, au milieu d’un parterre de voitures de luxe. C’est là que j’ai abandonné une « carrière » stable pour me lancer dans l’aventure de l’écriture. A Biarritz, dans cette atmosphère bourgeoise et pluvieuse, j’ai choisi la précarité des professions dites intellectuelles aux sirènes des quartiers d’affaires. Alors cet été, emportez le Petit éloge de Mazzella dans votre sac à dos, il vous obligera à prendre les chemins de traverse. Les seuls qui mènent à l’émerveillement.

Petit éloge amoureux du Pays basque de Léon Mazzella – Privat

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Émeutes: Mélenchon, Panot, Autain… Ils sont prêts à tout pour accéder au pouvoir

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Marseille, 30 juin 2023 © SENER YILMAZ ASLAN/SIPA

Racaillo-gauchisme. Jean-Luc Mélenchon va trop loin. Dans les quartiers chauds, les électeurs de la Nupes, en proie à la violence pathologique des bandes de jeunes, ne pourront pas pardonner aux élus de gauche qui n’ont pas appelé au calme. Ils se détourneront d’eux.


Sur les émeutes, je n’ai pas franchement goûté les réactions de l’extrême gauche. Il faudra analyser cette sécession, comprendre pourquoi une partie de la jeunesse française déteste ce pays si généreux. Il faudra aussi oser parler de la faiblesse intellectuelle des vandales, et s’interroger sur les politiques notamment migratoires qui ont abouti à ce désastre. Mais dans l’immédiat, il faut parler des responsables politiques : ceux qui laissent faire par lâcheté et ceux qui encouragent par intérêt. 

Un mot d’abord sur la mollesse de l’État. Au départ, nous avons eu droit aux discours lénifiants de l’exécutif. Macron a laissé parler son cœur (ce qui n’est quand même pas le boulot d’un président de la République), puis il y a eu cette grotesque et même scandaleuse minute de silence à l’Assemblée nationale. Demain, on débloquera peut-être des millions pour des associations qui caressent ces jeunes dans le sens du poil victimaire. On verra.


Ces derniers jours, bien sûr, il y a eu un durcissement des discours. Mais, sur le terrain, la répression est tout de même minimale. Les policiers à qui j’ai pu parler pendant le weekend me disent qu’ils ont ordre de contenir mais pas d’intervenir, sauf en cas de menaces sur les personnes. On a peur de la bavure, on a peur d’un blessé (enfin, chez les manifestants, car chez les policiers, il y en a). Nous avons intégré le chantage à la violence. Bref, le moteur de la réaction gouvernementale, c’est la peur. Et ça, ça fait peur.

Et puis, il y a cette gauche qui encourage la violence…

Il y a une différence notable avec 2005, relevée d’ailleurs par la fondatrice du parti des Indigènes de la République, Houria Bouteldja. A l’époque, la gauche était presque absente. Aujourd’hui, elle est là. En tout cas, Jean-Luc Mélenchon, la « prise de guerre » des « indigènes » est là. Beaucoup à gauche nous refont le coup de Charlie : la violence ce n’est pas bien mais… il faut comprendre. D’autres applaudissent, encouragent carrément. Le NPA affiche sans surprise son « soutien à la révolte en cours ». Ce qui est attendu et anecdotique compte tenu du poids de ce parti.

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Moins anecdotique, Jean-Luc Mélenchon est allé très loin. D’abord, il refuse de condamner. « Ce sont les chiens de garde qui appellent au calme ». Il trouve offensant que l’on appelle à la responsabilité des parents, il surfe sur la haine anti-flics. Finalement, il lâche que brûler des écoles et des bibliothèques, ce n’est pas bien – pour les bagnoles, les commissariats et les mairies, allez-y. Il ne le dit pas, mais c’est presque implicite. Il finit sur des trémolos sur le maire agressé, Vincent Jeanbrun, à L’Hay-les-Roses.

Inversion de culpabilité

Le pompon, c’est son intervention sur LCI dimanche. Passons sur son ton odieux, on a l’habitude de ses manières. Mais il monte encore d’un cran dans la dinguerie des propos. « Les riches, les puissants, se sont ensauvagés.  Ils veulent vivre à part des « nuisibles » comme dit leur police, les tenir à distance, les mâter. » Comme chacun sait, Mélenchon vit avec eux, au milieu d’une cité sensible. Cette inversion de la culpabilité est assez sidérante. Si les riches sont des barbares, on a raison de les voler.

Il semble que cette position suscite quelques remous en interne mais à part François Ruffin, personne ne moufte. Mathilde Panot, Clémentine Autain et les autres semblent être sur la même ligne que le chef. Ces insoumis sont prêts à tout, pas parce qu’ils croient à leurs sornettes sur la police raciste ou la menace d’extrême droite mais parce qu’ils pensent que ça va les amener au pouvoir.

Les émeutiers, bien entendu, se fichent totalement de leur bienveillance. Ces hommes politiques d’extrême gauche auront donc la défaite et le déshonneur.

En attendant, comme le résume l’ami Jean-Baptiste Roques, après l’islamo-gauchisme, nous avons assisté à la naissance du « racaillo-gauchisme ».


Cette chronique a d’abord été diffusée sur Sud Radio

Retrouvez Elisabeth Lévy du lundi au jeudi après le journal de 8 heures

Emmanuel Macron, l’enfant caché d’Albert Lebrun?

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Le Premier ministre Elisabeth Borne s'adresse aux journalistes aux côtés du maire de l'Hay les Roses (94) Vincent Jeanbrun, dont le domicile a été attaqué par la racaille de banlieue pendant la nuit, 1er juillet 2023 © Charly Triballeau/AP/SIPA

Albert Lebrun avait sonné le tocsin de la IIIème République. La Ve et Emmanuel Macron n’en sont pas encore là, mais l’impéritie de nos gouvernants à mettre fin aux désordres dans les banlieues ressemble de plus en plus à une longue débâcle. En cinq nuits, le bilan des dégradations, victimes et vols est déjà plus lourd et a dépassé celui des trois semaines d’émeutes de 2005.


La France est à feu et à sang depuis presque une semaine. Pillages, saccages, incendies, violences ont frappé et frappent encore tout le pays et pas seulement les banlieues comme à l’automne 2005. Une ville calme de 15000 âmes comme Montargis est tombée dans le chaos sans la moindre réaction des pouvoirs publics, le mot « pouvoirs » étant peut-être de trop dans mon propos.

« La France a peur » avait dit Roger Gicquel suite à l’assassinat d’un enfant en 1976. Près de 50 ans plus tard ce sont les Français qui ont peur, abandonnés qu’ils sont à leur sort par la chienlit, bien pire que celle de mai 68, qui ne frappe pas seulement le quartier latin mais toute la France.

Maires et mairies en première ligne

Ces derniers jours, ce sont plusieurs maires ou leurs familles qui ont été attaqués. La maire de Pontoise, Stéphanie Von Euw, a été attaquée dans sa voiture à coups de mortiers d’artifice. Elle souffre d’acouphènes et de brulures à une cheville. La nuit de samedi à dimanche, le domicile de Vincent Jeanbrun, maire de L’Hay les Roses, a été attaqué à la voiture bélier équipée afin de déclencher un incendie. Sa femme et ses deux enfants âgés de 5 et 7 ans ont pu fuir chez des voisins par l’arrière de la maison, sa femme souffrant d’une fracture du tibia.

D’autres maires ont eu leur intégrité physique mise en jeu comme le maire de Sannois, Bernard Jamet, qui s’est interposé pour éviter l’incendie de sa mairie.

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Et pendant tout ce temps, et même si Elisabeth Borne s’est rendue à L’Hay les Roses, règne un silence plus qu’assourdissant, celui de l’Élysée.

Incompréhension

Il est bien loin, le Emmanuel Macron de la pandémie, celui qui déclarait, martial, « nous sommes en guerre ». « Nous sommes en guerre », une phrase qui pourrait s’appliquer aujourd’hui quand on regarde les véhicules brulés, les bâtiments effondrés, les commerces pillés, le mobilier urbain saccagé. Avec à venir un nouveau « quoi qu’il en coûte » car il va bien falloir tout reconstruire et il y a fort à parier que les compagnies d’assurances rétorquent à l’État qu’elles ne sont pas responsables de son incurie à faire régner l’ordre républicain. Bref, ce sont encore une fois les mêmes qui vont payer jusqu’aux prochains incendies, jusqu’aux prochains saccages qui reviendront, n’ayons aucun doute là-dessus.

Vu la gravité de la situation, il est incompréhensible que le président de la République n’ait pas parlé une seule fois, sauf pour juger et condamner le policier auteur du coup de feu fatal à Nanterre, alors même qu’il ne connaissait pas le dossier, une instruction étant toujours en cours.

Bref, les Français sont abandonnés à la loi des voyous qui règne tous les soirs dans les rues et on a l’impression, vu le silence d’Emmanuel Macron, que leur détresse « lui en touche une sans faire bouger l’autre » pour faire du Macron.

Dans ses Mémoires de guerre, le Général de Gaulle écrivait au sujet d’Albert Lebrun qui était président de la République lors de la débâcle de Mai-Juin 1940 : « au fond comme Chef de l’État, deux choses lui avaient manqué : qu’il fût un chef, qu’il y eût un État ». Quatre-vingt-trois ans et deux Républiques plus tard, on a l’amer sentiment que le constat est exactement le même aujourd’hui…

Hijabeuses: les arguments juridiques derrière la décision du Conseil d’Etat

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Le collectif des Hijabeuses, n'aura finalement pas le droit de jouer en compétition. © JEANNE ACCORSINI/SIPA

En confortant le choix de la fédération française de football (FFF), ce 29 juin, de refuser tout port de signe à caractère religieux lors des compétitions, le Conseil d’État a agréablement surpris.


Par son arrêt du 29 juin 2023, le Conseil d’Etat, saisi par des associations « hijabeuses » ainsi que par la ligue des droits de l’homme, a rejeté leur requête tendant à l’annulation de l’article 1er des statuts de la fédération française de football (FFF), énonçant depuis 2006 que sont interdits, à l’occasion de compétitions ou de manifestations organisées sur le territoire de la Fédération ou en lien avec celles-ci « – tout discours ou affichage à caractère politique idéologique, religieux ou syndical, – tout port de signe ou tenue manifestant ostensiblement une appartenance politique, philosophique, religieuse ou syndicale, – tout acte de prosélytisme ou manœuvre de propagande ».

Le Conseil d’État devait donc statuer sur la situation des usagers d’une fédération sportive chargés d’une mission de service public, relative à l’organisation de compétitions en vertu de l’article L131-15 et suivant du Code du sport.

Une décision bienvenue

Le Conseil d’État rappelle préalablement la situation des agents de la FFF (et des personnes sur lesquelles elle exerce une autorité hiérarchique ou un pouvoir de direction) avant de statuer sur celle des « autres licenciés ». Sur les premiers, la haute juridiction rappelle que la fédération est tenue de prendre toutes dispositions pour que ses agents et lesdites personnes, qui participent à l’exécution du service public, s’abstiennent, pour garantir la neutralité du service public, de toute manifestation de leurs convictions et opinions. Ils sont donc soumis à un devoir de neutralité.

Sur « les autres licenciés », le Conseil d’État fonde sa décision sur le pouvoir réglementaire dont la fédération dispose pour l’organisation et le fonctionnement du service public. Il précise que les mesures d’interdictions doivent toujours être adaptées et proportionnées.

Il juge en premier lieu que la fédération détermine les règles de participation aux compétitions et manifestations qu’elle organise et qu’elle pouvait à ce titre interdire « tout acte de prosélytisme ou manœuvre de propagande », qui sont de nature à faire obstacle au bon déroulement des matchs. Ces règles peuvent légalement avoir pour objet et pour effet de limiter la liberté de ceux des licenciés, (non tenus) au respect du principe de neutralité car non sélectionnés en équipe de France, d’exprimer leurs opinions et convictions, si cela est nécessaire au bon fonctionnement du service public ou à la protection des droits et libertés d’autrui.

Il juge en second lieu que l’interdiction du « port de signe ou tenue manifestant ostensiblement une appartenance politique, religieuse ou syndicale », peut légalement être prise puisqu’elle est limitée aux temps et lieux des matchs de football et qu’elle apparaît nécessaire pour assurer leur bon déroulement en prévenant notamment les affrontements ou confrontations sans lien avec le sport. La mesure est donc adaptée et proportionnée.

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Le Conseil d’État n’a pas suivi l’avis de son rapporteur public, qui suggérait d’annuler l’article en cause aux motifs qu’aucune exigence de neutralité ne s’impose aux joueurs de football, que ce sport est « truffé » de signes d’appartenances religieuses, comme la « croix de malte » sur les maillots des joueurs du club d’Auxerre, et rappelait que la FIFA et l’ensemble des fédérations sportives internationales autorisent le port de l’hijab en compétition. D’une part, la référence à la croix de Malte traduit la confusion entre l’héritage culturel qui vient du fond des âges et la manifestation ostentatoire d’une appartenance religieuse. D’autre part, le rapporteur public répète la doctrine classique de la neutralité-abstention qui oblige les seuls agents du service public, et qui préserve la liberté des usagers, sauf trouble grave à l’ordre public, de manifester ostensiblement leur appartenance religieuse consistant en l’espèce pour des joueuses de football à porter le hijab pendant les matchs. Néanmoins, la laïcité qui n’est pas expressément citée par le Conseil d’Etat, est un corolaire du principe de neutralité du service public. Or, l’envahissement de l’espace public par le fait religieux affecte les droits et libertés d’autrui, de sorte que le principe de neutralité peut dans ces circonstances s’étendre aux usagers (neutralité des tenues lors des compétitions et manifestations sportives). Peut-on invoquer par ailleurs les valeurs universelles du sport, l’esprit collectif qui animent une équipe, et transcendent l’appartenance religieuse de ses membres ? Raisons pour laquelle la règle 50 de la charte olympique pose l’exigence de neutralité.

En ne suivant pas l’avis de son rapport public, ce qui est suffisamment rare pour être souligné, le Conseil d’État procède à un infléchissement (bienvenu) de sa jurisprudence. Il manie ainsi la neutralité des services publics, au gré des cas qui lui sont soumis et de ses politiques jurisprudentielles relatives et contingentes.

La laïcité est le siège d’une controverse herméneutique

La question du périmètre de la neutralité est au cœur du conflit. Le sociologue Jean Baubérot estime qu’il n’y a pas de modèle français de laïcité mais, une offre de significations concurrentes dont il opère le classement en idéaux-types (Les 7 laïcités françaises, Maison des sciences et de l’homme, 2015). Il distingue les laïcités historiques (antireligieuse et gallicane, vaincues en 1905, et séparatistes victorieuses 1905 et contestées aujourd’hui) d’une part, et les « laïcités nouvelles » (laïcité ouverte, identitaire et concordataire sur le modèle alsacien-mosellan) d’autre part. Selon l’auteur, la « laïcité ouverte » réclame la prise en compte des croyances, et la « laïcité identitaire » présente une version anti-immigrés !

Mais, une constante demeure : le régime de laïcité en vigueur, tel qu’institué par la loi de 1905, consiste moins en la neutralité religieuse de l’État qu’à une neutralisation des religions (Philippe Raynaud, La laïcité Histoire d’une singularité française, Gallimard, 2019).

Le Conseil d’État s’est d’abord longtemps montré hostile pour censurer les règlements intérieurs. On a ici en mémoire l’affaire du collège de Creil. L’exclusion de trois collégiennes qui refusaient d’enlever leur voile « hijab » en classe, a conduit Lionel Jospin, alors ministre de l’Éducation nationale à saisir pour avis le Conseil d’Etat sur le fait notamment de savoir si le port de signes d’appartenance à une communauté religieuse est ou non-compatible avec le principe de laïcité. Par son avis du 27 novembre 1989, et ses arrêts ultérieurs (2 novembre 1992, Khéroua), le Conseil estimait que le port par les élèves de tels signes, dans les établissements scolaires, n’est pas par lui-même incompatible avec ledit principe et qu’une interdiction générale ne saurait être justifiée. Moine copiste, le ministre a retranscrit l’avis dans sa circulaire du 12 décembre 1989 qui renvoyait donc à la compétence de chaque établissement, le soin de réglementer en fonction notamment de circonstances locales, et le cas échéant, de sanctionner les troubles à l’ordre public en leur sein.

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La loi 15 mars 2004,b codifiée à l’article L141-5-1 du Code de l’éducation, est venue interdire, en application du principe de laïcité, le port de signes ou tenues par lesquels les élèves manifestent ostensiblement une appartenance religieuse. Cette loi est intervenue à la suite du rapport Obin, et des préconisations de la commission Stasi dont les membres se sont convertis à la nécessité de l’interdiction au fil des auditions, à l’exception de Jean Baubérot. L’auteur des 7 laïcités regrette le glissement de la neutralité de l’État vers la neutralité imposée à la société civile, au motif que la loi de 1905 n’opérerait pas de distinction entre les espaces public et privé. L’interdiction est donc générale, nonobstant le comportement de l’élève, ce que n’avait pas admis le Conseil d’État. Elle heurte les laudateurs de la société inclusive qui traitent le sujet par l’absurde : « Nous avons déjà changé de mœurs alimentaires, et que le vêtement évolue nous rendra peut-être un peu moins gris, compassés, et encravaté. Quand même, reprenons-nous ! La France a-t-elle jamais dépendu de ce bout de tissu-boubou, coiffe bretonne, chèche ou béret – soit porté d’une façon ou d’une autre ? (Th. Tuot, La grande nation : pour une société inclusive, Rapport au Premier ministre sur la refondation des politiques d’intégration, 11 févr. 2013, page 65).

Le Conseil d’Etat alterne entre rigueur et souplesse

Rigueur lorsqu’il s’agit d’interdire l’implantation sur un terrain communal d’une statue mariale (CE 11 mars 2022) ou celle de l’archange saint Michel puisqu’elle fait partie de « l’iconographie chrétienne » (CAA Nantes 16 septembre 2022) ; souplesse en admettant la possibilité pour une personne publique d’aménager dans l’intérêt de l’ordre public et notamment de la salubrité publique et de la santé publiques, un abattoir temporaire pour ovins à l’occasion de la fête musulmane de l’Aît-El-Kébir, ou encore la possibilité de consentir un bail emphytéotique administratif à une association cultuelle en vue de la construction d’une mosquée (voir 5 arrêts : CE Ass.19 juillet 2011). S’agissant de l’installation d’une crèche de Noël, le Conseil d’État, maniant l’art de la nuance décide que « eu égard à (la) pluralité de significations, l’installation d’une crèche de Noël, à titre temporaire, à l’initiative d’une personne publique, dans un emplacement public, n’est légalement possible que lorsqu’elle présente un caractère culturel, artistique ou festif […] » (CE 9 novembre 2016).

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Le Conseil d’Etat confirme enfin avec l’arrêt FFF un infléchissement de sa jurisprudence amorcée avec la question du burkini dans les piscines municipales. Il a en effet confirmé la suspension du règlement intérieur des piscines municipales de Grenoble autorisant le port du « burkini ». Il estime à juste titre que la dérogation très ciblée apportée, pour satisfaire une revendication religieuse, aux règles de droit commun de port de tenues de bain près du corps édictées pour un motif d’hygiène et de sécurité, est de nature à affecter le bon fonctionnement du service public et l’égalité de traitement des usagers dans des conditions portant atteinte au principe de neutralité des services publics (CE ord. 21 juin 2022). Déjà, des voix de juristes autorisés s’élèvent pour dénoncer la sanction qui frappe le but avoué de l’arrêté, alors que la juridiction aurait pu censurer sans dévier de l’objet d’une mesure municipale qui devait porter sur la qualité des eaux de baignade. Mais, l’ordonnance doit également être lue comme la confirmation d’une jurisprudence favorable aux aménagements pour un motif religieux à condition qu’ils ne soient pas excessifs.

Par ces deux décisions, la haute juridiction administrative imprime une tendance qui réinvestit le pouvoir règlementaire, prérogative de puissance publique, dont le but n’est pas étranger à la préservation de notre modèle de société…

La laïcité: Histoire d'une singularité française

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Mac Orlan: poésie documentaire

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L'écrivain français Pierre Dumarchey, dit Pierre Mac Orlan (1882-1970). D.R.

Jérôme Leroy nous adresse son dernier poème du dimanche


Pierre Mac Orlan (1882-1970), dans sa poésie méconnue, n’a pas eu besoin du surréalisme pour être surréaliste. Il a juste eu de l’oreille et de l’odorat. Il a juste été un enregistreur, un sismographe avec, en plus, le sens du montage. Ce montage dont Godard disait qu’il renvoyait toujours à une métaphysique. Mac Orlan aimait d’ailleurs le cinéma, la radio et tous ces moyens d’expression nouveaux pour dire le monde contemporain. Mais avant tout, et c’est en cela que c’est un poète au sens premier du terme, il s’est laissé impressionner comme une plaque photographique par son époque alors que les surréalistes ont surtout voulu impressionner la leur et y ont réussi. Ceci explique sans doute la place un peu trop secondaire de Mac Orlan dans le château de l’histoire littéraire. Il est autorisé à vivre dans une mansarde, au demeurant jolie, appelée: « fantastique social » et que l’on aime visiter au hasard, désormais, des bouquinistes…


« L’odeur de l’amour dans les maisons closes
est celle des marais chéris des iguanodons.
Ce n’est pas une odeur conjugale,
mais une odeur où la préhistoire se révèle.
C’est donc amusant de n’être qu’une cellule vivante
étalée sur un divan de velours rouge,
cependant que le jazz infernal de Paris
rythme la danse quotidienne des affaires. »
Inflation sentimentale

« Dans le clair pays des filles bicyclistes
dans le beau pays vert des vaches aseptisées
les barrières blanches, les écluses et les bélandres
entourent l’adolescente Mijke de circonstances paisibles. »
Quelques films sentimentaux, « Vieille Hollande »

Pierre Mac Orlan, Poésies documentaires complètes

Poésies documentaires complètes

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Malraux, De Gaulle: la passion de la France

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Charles de Gaulle et André Malraux © Images Wikimedia Commons

Alexandre Duval-Stalla évoque la destinée croisée de deux figures françaises majeures du XXème siècle.


Il m’arrive de dire que c’était mieux avant. Mais je me reprends, et rectifie en disant que c’était différent. Puis j’ai lu l’excellent livre d’Alexandre Duval-Stalla, paru en 2008, qui vient de paraître en folio, André Malraux-Charles de Gaulle : une histoire, deux légendes, et je ne peux que confirmer que, oui, c’était mieux avant. Mieux pour la France, qui était défendue et, surtout, aimée. Comme le souligne Daniel Rondeau, dans sa préface, à propos de Duval-Stalla : « Ce n’est pas si banal, il nous parle d’un temps où notre pays était gouverné par deux écrivains. » Et d’ajouter : « Tout cela paraît loin. C’est très loin. »

Un projet de livre cornaqué par Sollers

Cette biographie croisée a été éditée par Philippe Sollers dans la collection L’Infini. Au passage, rendons hommage à l’éditeur perspicace qu’il fut. Il était plutôt silencieux pendant les fameuses réunions du comité de lecture de la « banque centrale », chuchotant quelques blagues à l’oreille de son complice et voisin, Richard Millet ; Antoine Gallimard lui laissant carte blanche pour les publications dans sa collection. Sollers tenait beaucoup à cette biographie.

D’abord parce qu’elle est très vivante et documentée ; ensuite parce qu’il était un fervent admirateur de l’homme du 18 juin. Il savait ce que la France lui devait. Dans l’article « De Gaulle surréaliste », Sollers se souvient : « J’ai entre 6 et 8 ans, j’écoute ça avec mes parents dans un grenier de Bordeaux. Ici, Londres, les Français parlent aux Français, Radio Paris ment, Radio Paris est allemand. Je n’y comprends pas grand-chose sauf qu’il y a une grande perturbation dans le ciel (…). Il y a l’appel du 18 juin, bien sûr, que personne ou presque a entendu. Mais ce général est têtu. Le 23 juin : ‘’La guerre n’est pas finie, le pays n’est pas mort, l’espoir n’est pas éteint. Vive la France !’’ » La fidélité à la voix de l’enfance.3

A lire aussi, du même auteur: Daniel Rondeau et Beyrouth ou la guerre perpétuelle

Malraux, bien sûr. Autre voix de la France. L’écrivain au souffle épique, qui transforme sa vie erratique en destin, la mêlant à celle de Charles de Gaulle. Sollers lui doit d’avoir été réformé, lui évitant d’être envoyé en Algérie comme soldat de deuxième classe. Il remercie l’écrivain devenu ministre de la Culture du général de Gaulle. Malraux lui répond sur une carte de deuil (il vient de perdre ses deux fils dans un accident de la route) : « C’est moi qui vous remercie, monsieur, d’avoir pu, au moins une fois, rendre l’univers moins bête. »

On s’y croirait

Donc, la rencontre entre de Gaulle et Malraux. Elle a lieu le mercredi 18 juillet 1945, au ministère de la Guerre, à Paris. Il est 11 heures du matin. On s’y croirait. Duval-Stella raconte que leur premier face à face n’a pas été une évidence. D’un côté, le chef de la France libre, hiératique et impénétrable ; de l’autre l’écrivain engagé dans la lutte contre le fascisme, prix Goncourt 1933 pour La Condition humaine, colonel enrôlé dans la brigade Alsace-Lorraine. Daniel Rondeau rappelle que le premier geste de Malraux dans Strasbourg libérée fut de faire ouvrir les portes de la cathédrale. La France charnelle les réunit. Les deux hommes respirent à la même hauteur. Ce sont deux solitudes qui vont vivre ensemble pendant plus de vingt-cinq années. Ils auraient pu se détester. De Gaulle tempêtait à propos de Malraux : « ce communiste ! » L’écrivain, bourré de tics, à la pensée parfois confuse et à l’élocution sismique, rétorquait : « Ce fasciste ! » Dans son livre, qui se lit comme un roman hugolien, Duval-Stella raconte les grands événements vécus par les deux figures historiques, notamment le retour au pouvoir (1958-1962) du Général, le rôle déterminant de Malraux, ministre d’État, chargé des Affaires culturelles, toujours à la droite du chef de l’État au Conseil des Ministres, le départ du Général après le « coup de Jarnac » de Giscard en 1969, et le référendum suicidaire, enfin le solitaire de Colombey-les-Deux-Églises. La dernière rencontre a lieu le jeudi 11 décembre 1969. Malraux consigne tout, publie Les chênes qu’on abat…, et devient l’égal de Chateaubriand. Il révèle l’analyse clairvoyante du Général, au soir de sa vie : « Les Français ont toujours eu du mal à se débrouiller entre leur désir des privilèges et leur goût pour l’égalité. Mais au milieu de tout ce joli monde, mon seul adversaire, celui de la France, n’a aucunement cessé d’être l’argent. » Et d’ajouter, à propos de cette France, qui ne cesse de se rétrécir depuis sa mort, le 9 novembre 1970 : « Ce que nous avons voulu – entre vous et moi, pourquoi ne pas lui donner son vrai nom : la grandeur – c’est fini. »

André Malraux meurt le 23 novembre 1976, à l’aube. Il bredouille : « C’est une interminable corvée… » L’écrivain est enterré dans le modeste cimetière de Verrières. Parmi les fleurs, une couronne de roses rouges attire le regard, celle du Parti communiste français. Je me devais de signaler ce détail qui touchera, j’en suis certain, mon ami Jérôme Leroy.

Marie Laforêt, la douceur tragique

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Marie Laforêt en 1984 © LEHR/SIPA

Les chansons de Sophie, série d’été


1973, Carcassonne

Nous sommes en 1973, à Carcassonne. La préfecture de l’Aude, malgré sa situation tout au Sud et sa célèbre cité médiévale, est toujours grise. Comme n’importe quelle ville de province. Je fréquentais une école privée catholique que je détestais. Tout me semblait gris. Sauf mon mange-disques orange. Allongée sur mon lit, j’écoutais en boucle les mêmes chansons. Je le fais toujours à 50 ans passés. Les chansons ont toujours été ma consolation. Je suis un vrai Juke box, Radio Nostalgie à moi toute seule. Quand il fallait partir pour l’école, laisser mon mange-disque et mes 45 tours, déjà éparpillés – et souvent hors de leurs pochettes – était un déchirement.

Surtout, je devais quitter Marie Laforêt. « Viens viens, c’est une prière ». J’ai dû l’écouter cent fois cette année-là. Cette complainte, chantée avec cette voix au vibrato prêt à se briser, m’envoûtait. Je ne comprenais pas tout, mais je savais qu’il s’y passait des choses graves, dans ce texte. Des drames d’adultes auxquels j’étais déjà accoutumée. « Reviens pour ma mère, elle se meurt de toi. » Je n’avais que cinq ans, quand Eros et Thanatos ont fait irruption dans ma vie, à travers cette chanson. Avec douceur cependant. La douceur tragique qui émane de Marie Laforêt.

Je ne l’ai jamais oubliée, Marie Laforêt. Même au plus fort de mon adolescence punkoïde. D’ailleurs, je n’ai jamais oublié les idoles de mon enfance. Mon Panthéon à moi, c’est la variété française.

1990, Paris

Nous sommes à la toute fin des années 90. Je trouve un double CD de Marie Laforêt dans un bac d’une boutique de disques à Odéon. « Et une foule de souvenirs sont revenus à ma mémoire. »

Ce CD, je l’ai écouté en boucle. en dehors des tubes, de la neige sur yesterday, de mon amour mon ami, j’ai découvert des merveilles plus méconnues, des bijoux de chansons, qui finalement ne s’inscrivent dans aucun style. A part celui de Marie, de sa fêlure. « Manchester et Liverpool », le chagrin d’amour dans la grisaille et les briques rouges du Nord de l’Angleterre, sur une mélodie aux accents russes. Encore. Etrange mélange, du sur-mesure pour Marie. « Manchester est sous la pluie et Liverpool ne se retrouve plus, dans la brume d’aujourd’hui l’amour lui aussi s’est perdu. »

Cette chanson est pour moi une des plus belles au monde. Avec Dites Lui, qui dès la première écoute, m’a envoûtée, comme quand j’avais cinq ans et mon mange-disques orange. Une femme attend un homme, un orgue, une contrebasse, la voix de Marie. C’est tout. « Dites-lui qu’il neige et que les enfants courent au manège dans leurs manteaux blancs, dites-lui qu’il neige mais ne dites pas, que j’ai de la peine et que je l’attends. » Silence. Bien sûr, on se doit pour terminer d’évoquer la personnalité de Marie Laforêt, extraordinaire, peut-être un peu trop envahissante, à en occulter son talent. Elle a tourné avec Delon ? Ça l’a emmerdé. A la fin des années 70, la chanson commence à l’emmerder aussi, alors elle part en Suisse et devient commissaire-priseur. Elle râle tout le temps, comme une sorte d’anar de droite, mais à la fêlure béante ; on sent l’enfance qui l’a faite basculer dans une obscurité qu’elle essaiera toujours d’illuminer. Malgré tout, en 2005 elle fait un comeback, elle se produit aux Bouffes du Nord. J’étais au rendez-vous, elle y est évidemment magistrale, la boucle est pour moi bouclée. J’ai toujours cinq ans et mon mange-disques orange.

En français dans le texte !

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Le journaliste et écrivain Louis Pauwels (1920-1997). © SUREAU/TF1/SIPA

Les entretiens de Louis Pauwels diffusés à la RTF deviennent un livre aux éditions France Empire en 1962. Les grands auteurs s’y dévoilent férocement…


Il fut un temps où les écrivains canonnaient le petit écran par des propos indécents, fantasques, démesurés, aussi étincelants qu’apocalyptiques, sur la corde des convenances, avec une maîtrise parfaite du français et la formule assassine en guise d’auto-défense. Dans un style tantôt boulevardier ou « Grand siècle », en noir et blanc, dans l’épure spartiate d’un bureau ou d’un jardin de campagne, à la lumière faiblement éclairée, sans fioritures, sans jingle d’accompagnement geignard, dans une forme de sécheresse purificatrice, nos bibliothèques s’animaient. Elles prenaient enfin vie.


C’était donc ça la littérature, des Hommes libres, la phrase en lasso qui vous alpague et vous entortille, le mot qui vient pulvériser tous les systèmes de pensée, une liberté d’opinion qui dérange, des gueules tannées par des destins impossibles qui s’agitent, des Lettres imprimées passaient de l’état statique au mouvement perpétuel, nous étions au spectacle ; nous entrions par la grande porte dans l’intimité de Giono, Cocteau, Céline, Jouhandeau, Miller, Ionesco ou le colonel Rémy. Oubliez toutes les émissions colorisées et bavardes de ces vingt dernières années où les écrivains pris dans la nasse tentent de se débattre avec des éléments de langage convenus, bien proprets et inconséquents par nature. Ils veulent la gloriole, les palmes, les clameurs du public, ils n’hériteront que de notre indifférence. Ils manquent cruellement de fond et de forme. Leur désespoir semble factice et fadasse, il paraît même dérisoire face aux plaies ouvertes que nous offraient les monstres du siècle passé. Nous faisions corps avec leurs abysses. L’émission « En Français dans le texte » (visible sur le site de l’INA) court sur la première moitié des années 1960, elle est produite par Louis Pauwels, Jacques Mousseau et Jean Feller. Son format et sa durée peuvent varier (jusqu’à une trentaine de minutes), elle a reçu les plus grands noms, elle se veut curieuse et pédagogique quand ces deux mots-là ne sentaient pas l’entourloupe idéologique, elle reçoit donc les meilleures plumes de son temps et redonne au texte sa primeur et sa vigueur. Sa verdeur aussi. Sa noirceur, évidemment. Nous sommes au commencement de la révolution télévisuelle. Le pays est passé en moins de dix ans de 3 794 téléviseurs à 1 600 000, soit près de 8 millions de téléspectateurs. En haut lieu, on a décidé, dans l’euphorie des débuts et des imprudences, de suivre les utopies des programmateurs et de filmer des écrivains dans leur vérité, sans les filtres habituels des modérations et des précautions d’usage. Au risque de se brûler les ailes. L’ermite de Meudon en roue libre s’en donne à cœur joie, dans l’outrance, la drôlerie, le folklore sémantique, le tout calfeutré dans ses nippes d’infortune. Son image est figée à jamais dans nos mémoires par cette séquence. L’interview prévue le 19 juin 1959 sera interdite de diffusion en raison de la teneur des propos du cuirassier Destouches. Cet entretien est aujourd’hui un document de travail, un témoignage pleine lucarne du réprouvé, un classique des archives nationales où toute la dramaturgie est en place. Le panneau à l’entrée de la villa annonce « Lucette Almanzor. Leçons de danse », les chiens aboient furieusement, les pinces à linge étalées sur la table, la gouaille courbevoisienne, les « n’est-ce pas » qui ponctuent la conversation, l’antienne « Et c’est rare, un style, Monsieur, c’est rare », les nouilles et le souvenir du passage Choiseul. Toute la lyre, en somme. On étudie ça désormais dans les Universités et on se délecte de cette incandescence. Pour garder la trace de ces entretiens essentiels, les éditions France Empire ont publié en 1962 un recueil sous-titré Des révélations capitales. Dans l’avant-propos, les créateurs de l’émission expliquaient leur démarche : « Nous n’avions pas pour but de présenter, d’expliquer ou de commenter des œuvres. Nous ne partions pas du sentiment que le public doit connaître « Les Chroniques Maritales » de Jouhandeau ou l’équation de Jean Charon, où qu’il est bien bête de ne pas connaître, ou qu’il faut lui réduire cela en poussière digérable. Nous partions de l’idée que ce public aurait intérêt à voir et entendre des auteurs d’œuvres remarquables […] On oubliera qu’ils sont peintres, ou savants, mais on aura donné de la littérature, de la peinture ou de la science la plus haute idée qu’on s’en puisse faire : que ces disciplines aident l’homme à ne pas toujours fuir et redouter les sphinx ». Une telle ambition à notre époque du mâchouillage et du ricanement inspire le plus profond respect et la gratitude. Comment ne pas souscrire aux mots de Kléber Haedens, « un esprit qui n’est pas parisien, c’est-à-dire un esprit libre », installé dans sa ferme de Gascogne qui assène son mantra : « La fonction du critique littéraire est précisément de faire aimer ce qui est bon ! ». Nous apprenons que Giono employé de banque à Manosque écrivait un livre qui n’a pas paru et s’appelait Antonin avant de se rendre au bureau. Que Ionesco « aime particulièrement la cuisine chinoise », il est notamment amateur de poulet aux ananas, et il est prodigieux de clairvoyance lorsqu’il déclare superbement : « Je n’ai d’autres images du monde, en dehors de celles exprimant l’évanescence et la dureté, la vanité et la colère, le néant ou la haine, hideuse, inutile. C’est ainsi que l’existence a continué à m’apparaître ». Ou quand Cocteau est prié de jouer au jeu de la vérité et réplique : « Je suis plutôt de la race des accusés que de la race des juges. Je suis de la race debout, mais je vais m’asseoir ». L’écriture française avait, en ce temps-là, de biens beaux restes.

En Français dans le texte – Entretiens – Éditions France Empire – 1962

En français dans le texte

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