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Avec Éric Werner

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À l’heure où le contrôle numérique menace nos vies, et où l’on observe l’avènement de ce que d’aucuns appellent la « démocrature », on peut se réfugier dans la lecture du dernier essai du philosophe suisse Eric Werner…


En 2008, je parlais pour la première fois d’Éric Werner, politologue suisse, professeur de sciences politiques à l’Université de Genève. Il avait alors signé à L’Âge d’Homme deux essais remarqués, L’Avant-guerre civile et L’Après démocratie, où il étudiait avec une rigueur d’entomologiste les dérives de notre modernité tardive.

Maquis 2.0

Dans un autre livre, Ne vous approchez pas des fenêtres, ce disciple du philosophe russe Alexandre Zinoviev se penchait sur « les postiches de la démocratie-fiction » et jouait finement du paradoxe pour démonter maints discours lénifiants, par exemple sur la gouvernance. Depuis toutes ces années, il bâtit son œuvre tout en collaborant à L’Antipresse de mon ami Slobodan Despot.

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Dans Prendre le maquis avec Ernst Jünger. La liberté à l’ère de l’État total, il étudie les nouvelles formes de domination alors que se restreignent les libertés, et particulièrement la liberté d’expression (« Vous ne pouvez pas dire cela » est devenu un leitmotiv que nous entendons tous de plus en plus souvent) et que se détricote notre civilisation par l’effacement des références et des mémoires, par l’amnésie programmée (par exemple dans les écoles). Dans ce contexte, ne pouvons-nous pas presque parler d’une démocratie sans liberté ? L’État protège-t-il encore les citoyens… ou livre-t-il une guerre contre sa propre population ? Demeure-t-il le gardien des frontières ou les considère-t-il comme obsolètes, voire abolies ? Combat-il réellement la délinquance… ou celle-ci n’est-elle pas devenue un outil de pouvoir ? Défend-il la famille traditionnelle et l’école, garantes d’un authentique lien social ou favorise-t-il leur « déconstruction » (comprendre leur destruction, pierre par pierre), l’asservissement passant par l’anomie et par l’analphabétisme de masse ? En quoi le recours aux forêts, défendu jadis par le grand écrivain allemand Ernst Jünger (1895-1998), peut-il inspirer notre réflexion à l’heure du contrôle numérique et de la (vertueuse) restriction des libertés publiques, quand s’étend ce que Tocqueville, dans De la Démocratie en Amérique, appelle « un pouvoir  immense et tutélaire (…) absolu, détaillé, régulier, prévoyant et doux » ?

Salut à Sylvain Tesson

Pour tenter de répondre à ces questions délicates, Éric Werner relit le Traité du Rebelle de Jünger (paru en 1951), et aussi Sur les Falaises de marbre, ce roman publié de manière miraculeuse en 1939 et dont la traduction française de 1942 inspira Julien Gracq et d’autres rebelles. Plus qu’une dénonciation de l’hitlérisme (ou du stalinisme), ce qu’il était entre autres, ce roman visionnaire mettait en scène de manière dantesque l’inexorable montée du chaos et de la barbarie.

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Le Traité du Rebelle, ou le recours aux forêts est la (longue) traduction française du titre allemand original, plus lapidaire, Der Waldgang, littéralement « la marche en forêt ». C’est l’idée de marche à pied qui importe ici, car le Waldgänger, traduit en français par « Rebelle », est avant tout « celui qui marche en forêt », un piéton donc. Ce piéton résiste à sa manière à l’automatisation globale, pressentie par Jünger sous la forme de « l’inexorable encerclement de l’homme » par un État total, prélude à sa liquidation rationnelle. Jünger avait certes en mémoire les tueries industrielles de 14-18 et de 39-45, décidées et mises en place par une caste d’ingénieurs dépourvue d’ethos comme de nomos – l’incarnation du nihilisme. Pourtant, il voyait plus loin, sans doute grâce à son frère, le poète Friedrich-Georg, auteur d’un fondamental La Perfection de la technique.


L’un des multiples intérêts de l’essai d’Éric Werner, d’une magnifique densité, réside aussi dans l’éloge de la marche à pied, illustrée par un salut mérité à Sylvain Tesson, dont le récit Sur les Chemins noirs, narrant sa traversée en diagonale d’une France désertée, prend une valeur réellement initiatique en tant que défense d’une forme de secessio nobilitatis. L’immonde pétition dont Tesson fut récemment la cible démontre que la meute, toute à son adoration impie de la soumission, n’attend qu’un signe pour se jeter sur les piétons solitaires. Le comble de l’indécence réside à l’évidence dans la prétention de ces chacals à être des hommes libres.

Eric Werner, Prendre le maquis avec Ernst Jünger. La liberté à l’ère de l’État total, La Nouvelle Librairie, 110 pages.

La liberté sexuelle et la différence générationnelle

Le numéro de février de Causeur est une charge virulente contre les enfants de post-soixante-huitards «intraitables sur les bonnes mœurs». Mais s’il s’agissait finalement moins d’un retour de bâton légaliste, que du rappel d’un ordre symbolique passablement jeté aux orties ? Ce qui n’empêche absolument pas un puritanisme très protestant de faire, lui aussi, retour, par la même occasion, certes. Tentative de trier le bon grain de l’ivraie…


On incrimine volontiers aujourd’hui la liberté sexuelle induite par 1968 en en faisant la cause des maux de notre époque. Cette liberté était à priori pour des adultes consentants et les dérives qui ont pu en découler ne tiennent pas tant à la liberté en question qu’à la confusion des générations qui a mis sur le même plan les adultes et les enfants.

À la lecture des livres de Vanessa Springora, de Camille Kouchner et à l’écoute des propos d’Adèle Haenel ou, plus récemment, de Judith Godrèche, ce qui frappe est soit la présence de parents ou d’adultes se comportant avec les enfants comme si ces derniers étaient au même niveau qu’eux, soit leur absence radicale du paysage. « Mes parents n’avaient pas de place, ils ont été effacés. S’ils auraient pu se battre ? Oui, sûrement, moi, je l’aurais fait… » Judith Godrèche à France-inter.

L’époque des chaperons étant révolue, on peut tout de même s’interroger sur l’extraordinaire passivité de parents face à des situations réclamant, pour le bien de tous, un minimum de vigilance. Ainsi, Adèle Haenel se rendait seule chez son metteur en scène, entre l’âge de 12 et 15 ans, pour y passer le week-end. Quand on sait qu’une actrice est forcément un objet de désir pour celui qui la filme, c’est protéger toutes les parties, et en priorité les plus jeunes, que de mettre un tiers entre eux. Cela s’appelle prévoir. De la même façon, Vanessa Springora ne semble pas avoir bénéficié d’une protection parentale quelconque ; il semblerait même qu’il y ait eu une sorte d’accord tacite de la part des adultes alentour. Faut-il, enfin, rappeler que ces adolescentes étaient mineures et que la loi n’autorise pas une relation sexuelle entre un adulte et un mineur. Tout simplement. Sans doute parce que la loi n’imagine pas qu’il puisse y avoir réellement consentement entre un majeur et quelqu’un qui ne l’est pas.

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Quant au livre de Camille Kouchner, par-delà le geste incestueux d’un beau-père à l’encontre de son beau-fils, c’est surtout une génération d’intellectuels qui est ici évoquée, où la confusion règne entre les générations ; où on se balade nu devant tout un chacun, où les enfants sont témoins d’une intimité qui devient intrusive, où on leur parle comme à des adultes, y compris pour faire des allusions sexuelles à leur endroit, voire demander à une fille pas encore pubère de mimer l’acte sexuel avec ses doigts devant tout le monde. Et où l’on n’hésite pas à photographier les fesses de la fille en question et à en faire un poster pour le salon. Sans compter qu’on n’en finit pas d’exiger d’eux qu’ils soient libres… mais à la façon des grands ! Injonction terriblement paradoxale. Sois libre ma fille, et fais comme maman !

Et c’est là que le bât blesse. La liberté sexuelle n’implique pas la confusion des générations. Et si cette dernière n’entraîne pas nécessairement des actes incestueux, elle est, par définition, incestuelle et suffit à brouiller les esprits. Il n’y a pas de synchronie entre les parents et les enfants ; une génération les sépare et cette séparation est fondamentale. Et peu me chaut que des adultes éprouvent du goût pour des pratiques sexuelles en tous genres. En revanche, les enfants n’ont tout simplement pas à y être mêlés. C’est le déni de la différence générationnelle qui est profondément destructeur, et pas la liberté que des parents respectueux de leur propre intimité comme de celle de leurs enfants s’octroient. Il ne faut pas, pour le coup, confondre les deux. Mais c’est bien parce qu’il y a eu, pour certains, confusion entre les deux qu’il y a retour de bâton de la part des enfants en question.

La Familia grande

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Le consentement

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Rouvrir le passé


L’écheveau passablement confus de cette intrigue à tiroirs met un bon moment à se clarifier (plus ou moins). Un vieillard nonagénaire d’origine hongroise s’étant dissimulé, après-guerre, sous l’identité d’un héroïque soldat de Tsahal, passe en jugement à Tel-Aviv en présence de sa propre fille (dont on verra que sa présence auprès du grabataire changera du tout au tout le cours du procès), et d’une rescapée d’Auschwitz appelée à témoigner contre celui en qui elle reconnaît avec certitude le bourreau de son enfance.

L’ancienne déportée est accompagnée son fils, Ori (Yona Rozenkier), un homme plutôt perturbé, lequel croise au tribunal une écrivaine française d’un certain renom, Anna (Valéria Bruni-Tedeschi), en qui il est persuadé, quant à lui, de reconnaître en cette femme son ancien amour fou d’il y a 20 ans, à Turin. Ce qu’elle nie, prétendant ne l’avoir jamais vu.

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Au fil d’improbables péripéties, le récit se resserre sur Ori et Anna, duo incarné par le comédien, scénariste et réalisateur franco-israélien Yona Rozenkier, et l’actrice, cinéaste (et sœur de Carla Bruni) si volontiers coutumière des rôles borderline. Sous prétexte de la conduire à l’aéroport où un vol pour l’Europe attend Anna, Ori l’enlève à bord de son van dans une loufoque équipée dans le désert, échappée dont le dénouement déjouera tous les pronostics. Bien des lacets sur cette route mémorielle à deux voies (et à deux voix) qui se perd dans les sables.  

Il n’y a pas d’ombre dans le désert. Film de Yossi Aviram. Avec Valéria Bruni-Tedeschi et Yona Rozenkier. Couleur. Durée : 1h41 En salles le 28 février 2024.

Hôpital: mort sans ordonnance

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Mort d’une crise cardiaque en sortant d’un hôpital qui ne lui avait rien trouvé d’anormal, l’histoire de Salah Hamidi est révélatrice de l’état de l’hôpital public. La politique comptable des gouvernements qui se sont succédé, réduite à la fermeture de lits, à l’exploitation des médecins et à la dégradation des conditions de travail se traduit aujourd’hui par une augmentation du nombre de morts chez les patients. Et il faut ajouter à cela les pertes de chance ou les décès liés à la pénurie de médicaments. Les faits sont connus, renseignés et pourtant, politiquement rien ne bouge. En matière de santé on expérimente en direct la tiers-mondialisation de la France.


L’histoire est particulièrement tragique, c’est Le Parisien qui la raconte dans son édition du 20 février 2024[1]. Il est 4 heures du matin ce jour de janvier, Salah Hamidi, 49 ans, se rend à son travail. Sur la route, il ne se sent pas bien: intenses douleurs thoraciques, acidité dans la poitrine, maux de tête, douleur au bras gauche… Il cumule tous les symptômes de la crise cardiaque. Il appelle les pompiers qui le prennent en charge à 4h40 et le déposent aux Urgences du centre hospitalier d’Étampes pour suspicion d’infarctus. Mais il est renvoyé chez lui à 8 heures sans avoir été pris en charge sérieusement. Il a été retrouvé mort dans sa voiture alors qu’il venait de sortir de l’hôpital. Cause du décès : crise cardiaque bien sûr.

Une histoire révélatrice du fonctionnement dégradé de l’hôpital

Le problème c’est que les faits divers de ce type s’accumulent. En France il y a des patients qui décèdent sur leur brancard aux urgences.Et ces informations ne sont pas secrètes. La crise des Urgences ou plus largement de l’hôpital public est renseignée, mais les gouvernements successifs semblent s’en laver les mains. Or l’hôpital public est une des institutions clé de notre système de solidarité et fut longtemps la fierté de la France. Aujourd’hui nous n’avons plus la meilleure prise en charge du monde, l’engorgement des hôpitaux devient la règle, les disfonctionnements sont tels que l’hôpital repose sur le dévouement de soignants épuisés et maltraités. Les conséquences de cet état des lieux sont terribles pour les personnels médicaux comme pour les patients.

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Pourtant, la crise des Urgences, comme celle de la qualité du service hospitalier, n’est pas nouvelle. Les médecins ont alerté les autorités depuis longtemps et en des termes on ne peut moins équivoques. Or plus les exemples de disfonctionnements s’accumulent, plus les rodomontades ministérielles se multiplient. La négation du réel est à ce point assumée que les ministres ne se soucient même plus de crédibilité. Ainsi, à l’été 2022, alors que la saison promet son lot d’épisodes caniculaires, de plus en plus d’hôpitaux annoncent soit la fermeture des services d’Urgences, soit celle de l’accueil de nuit. Le tout alors que les déserts médicaux sont légions et que l’hôpital est parfois le seul recours pour certains bassins de population. Croyez-vous que cela inquiète les autorités de santé ? Pensez-vous ! le ministre, à cette occasion, s’est félicité que « l’hôpital soit ouvert la journée ». Authentique.

Des alertes qui s’accumulent sans susciter de réaction du pouvoir

Dans un rapport de mars 2022, le Sénat prévenait déjà que l’hôpital était à bout de souffle et approchait du point de rupture. En décembre 2022, c’est un collectif de plus de 5 000 médecins, soignants et agents hospitaliers qui s’étaient adressés à Emmanuel Macron par le biais d’une tribune[2]. Avant l’épidémie de Covid, les médecins urgentistes avaient fait grève pendant six mois. En janvier 2020, c’était 1000 chefs de service qui avaient renoncé à leurs fonctions de chef de service, « posant le képi pour essayer de sauver la blouse ».

Hausse de la mortalité des patients

Depuis rien n’a été fait et l’hôpital s’effondre lentement sous nos yeux pendant que le gouvernement continue à réduire le nombre de lits arguant que l’on peut faire plus avec moins. Ce à quoi les médecins rétorquent qu’ils n’ont déjà plus les moyens de mener à bien leurs missions. Le problème est que les médecins ont un argument imparable : la hausse de la mortalité des patients notamment. On estime à 150 le nombre de morts lié à l’engorgement des hôpitaux rien que pour le mois de décembre 2022.

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Eh bien, même cela ne réussit pas à provoquer la moindre prise de conscience chez nos politiques ou chez les hauts-fonctionnaires du ministère de la Santé. Il faut lire le témoignage sur Facebook de Christophe Prudhomme, médecin urgentiste et syndicaliste, quand il raconte sa rencontre avec le responsable de l’Agence Régionale de Santé du Finistère, territoire où les services d’urgences sont dans un état catastrophique. Alors que le médecin lui explique que le système de santé est en train de s’effondrer, voilà ce que lui répond le directeur : « Je dirai plutôt que le système de santé, en France est en pleine mutation. Une mutation lourde, profonde, porteuse d’inquiétude, mais aussi d’espoir et d’amélioration. » Cette perle technocratique de la plus belle eau signifie l’abandon du système de santé public et témoigne de l’absence de vision et de perspective du politique en la matière. Dans ce même post, une autre anecdote est fort instructive.  Il s’agit des échanges que nous rapporte Christophe Prudhomme concernant l’hôpital nord à St Ouen. Cet établissement doit remplacer deux hôpitaux existants. Mais tandis que les directeurs de l’AP-HP se rengorgent, présentant leur nouvelle création comme le plus grand centre hospitalo-universitaire d’Europe, le syndicaliste rappelle que le seul résultat dont on est d’ores et déjà sûr concerne la baisse du nombre de lits. La nouvelle politique : caser un maximum de patients à l’hôtel… Moins de service à la population, mais un gain de prestige pour les décideurs, voilà ce que semble être la boussole qui guide les décisions publiques ! Tout cela alors que l’hôpital est le patrimoine commun des Français et que la politique de santé a des incidences directes sur la durée et la qualité de nos vies.

Dans toutes ces histoires, on se demande encore si la vision comptable des technocrates n’est pas un des meilleurs outils que l’on connaisse pour sacrifier l’intérêt général, sur l’autel de la soi-disant bonne gestion des deniers publics. En attendant, on demande au sens du devoir des médecins d’assurer ce que les politiques ont abandonné. En acceptant des conditions de travail invivables, un mode de fonctionnement dégradé et le déni des politiques face à la détérioration de la qualité de la prise en charge à l’hôpital, les médecins se dévouent au risque de voir l’Etat ignorer leurs souffrances et minorer ce que crée ce type de fonctionnement sur la santé et l’avenir des patients. Quand le système aboutit à une perte de chance pour les patients et à l’augmentation de la mortalité, on se demande ce qu’il faut de plus comme signes concrets pour inciter le pouvoir à agir.

Ces biens essentiels

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[1] https://www.leparisien.fr/essonne-91/salah-49-ans-mort-dun-infarctus-en-sortant-de-lhopital-ils-nauraient-jamais-du-le-laisser-partir-20-02-2024-XLSLEH42GRB6RADGNNJIGKMXQM.php

[2] https://www.lemonde.fr/idees/article/2022/12/21/l-hopital-public-n-est-plus-capable-d-amortir-la-moindre-crise-sanitaire-meme-si-elle-est-previsible_6155241_3232.html

Le propalestinisme de Lula, carburant dans sa course au leadership du «Sud global»

À Addis-Abeba en Éthiopie, le président brésilien vient d’accuser Israël de « génocide » à Gaza, et a fait une allusion à Hitler


Membre fondateur du Mercosur en 1985, puis de l’UNASUR en 2008, rassemblant tous les pays du sous-continent, le Brésil a manifestement pris le leadership régional. Or depuis 2002, avec l’arrivée de Lula au pouvoir, le Brésil s’est affirmé résolument non seulement comme une puissance régionale mais aussi comme un acteur qui veut compter sur la scène mondiale…

Cela, en nouant d’une part un partenariat privilégié avec le continent africain : le Brésil et le Nigeria ont été à l’origine du premier sommet Afrique-Amérique du Sud qui s’est tenu en 2006 à Abuja. D’autre part le Brésil a participé à la création des BRICS en 2011, aux côtés de la Russie, de l’Inde, de la Chine et de l’Afrique du Sud.

Toutefois, les relations Brésil-Afrique relèvent davantage d’une diplomatie politique que d’une véritable politique d’État, comme le laisse à penser l’effondrement de cette relation sous la présidence de Dilma Rousseff déjà (2011-2016), confrontée qu’elle était à des enjeux sérieux de politique intérieure, et surtout avec les présidents Michel Temer (2016-2018) puis Jair Bolsonaro (2019-2023). Si de grandes entreprises brésiliennes y trouvent leur intérêt (tout particulièrement dans les secteurs de l’extraction des matières premières et de la construction d’infrastructures) les relations économiques Brésil-Afrique sont en effet sous-tendues par des préoccupations fortes à la fois idéologiques et géopolitiques.

Imaginaire brésilien

Le rapprochement avec l’Afrique fait partie intégrante du programme international du PT depuis sa fondation en 1980. Car d’une part, les populations afro-descendantes brésiliennes représentaient une « base » importante du mouvement et un potentiel électoral précieux, et d’autre part, l’Afrique noire avait occupé une place centrale dans la structuration du Tiers-Monde et de la conceptualisation idéologique tiers-mondiste, articulant les questions de la décolonisation, du développement et de la dépendance. Aujourd’hui l’Afrique conserve une charge symbolique importante pour la constitution d’une nouvelle opposition à l’Occident et demeure un élément de l’imaginaire brésilien. La politique africaine du Brésil vise ainsi tout autant à donner une interprétation racialiste, « racisée » des questions sociales brésiliennes que de fonder la prétention de Lula (élu à nouveau en octobre 2022) à viser désormais le leadership dudit « Sud global ».

Car paradoxalement, le retour à la démocratie en Amérique latine, avec le « tournant à gauche » de la région dans les années 90-2000, a favorisé l’expansion de l’idéologie du « postcolonialisme » puis du « décolonial », notamment sous l’impulsion du castro-chavisme vénézuélien. Entremêlant anti-impérialisme, anti-occidentalisme et théorie de la domination et du « privilège blanc », ce courant qui dénie désormais à l’Amérique latine sa dimension « d’extrême-Occident » (selon l’expression d’Alain Rouquié dans les années 80), verse tout naturellement dans un antisémitisme antisioniste largement partagé par l’idéologie néo-tiersmondiste dudit « Sud global ».

A lire aussi, Richard Prasquier: Tout le monde a compris comment est mort Alexei Navalny

La lutte contre la « domination » mondiale de ces « super-blancs » que seraient devenus les Juifs depuis qu’ils sont détenteurs d’un territoire national, permet en effet d’agréger des ressentiments divers et d’articuler des objectifs multiples. Ni « bloc », ni « axe », ni alliance, ni « Internationale », le « Sud global » se caractérise plutôt comme une dynamique, portée par un conglomérat d’acteurs aux contours mouvants. Après le pogrom génocidaire mené par le Hamas en territoire israélien le 7 octobre 2023, comme par un effet paradoxal aigu, les prises de position contre Israël se sont déchaînées aussitôt tous azimuts à travers la planète et dans différents secteurs des sociétés occidentales. Au-delà de la résolution implacable des islamistes à anéantir Israël dans le sang et l’horreur, c’est en somme l’installation de l’antisémitisme à l’horizon d’un « Sud global » en gestation depuis au moins deux décennies, qui s’est manifestée. L’Amérique latine avec les prises de position anti-israéliennes du Chili, de la Bolivie et de la Colombie notamment, y a participé, et Lula s’y est particulièrement illustré.

Plus tendre avec Poutine qu’avec Netanyahou

Invité au 37ème sommet des pays de l’Union africaine, à Addis-Abeba, les 17 et 18 février dernier, le président brésilien a non seulement manifesté une fois encore son intérêt pour l’Afrique, mais il s’est posé en prétendant au titre de leader du Sud global en abordant les deux grands thèmes du moment qui définissent la ligne du conglomérat anti-occidental : le soutien à la Russie dans la guerre qu’elle a lancée contre l’Ukraine d’une part, et le soutien au Hamas dans son offensive contre Israël d’autre part. Refusant de condamner Poutine pour l’assassinat de Navalny, Lula a affirmé qu’il fallait « d’abord faire une enquête pour savoir pourquoi ce citoyen est mort », et comparant « ce qui se passe à Gaza » à la décision d’Hitler « de tuer les juifs », il a estimé que « le Brésil ne peut s’abstenir de condamner ce que l’armée d’Israël est en train de faire dans la bande de Gaza ». Et pour « faire bon poids », écartant d’un revers de main la récente expulsion par le tyran vénézuélien Maduro des membres du personnel du Haut-Commissariat des Nations unies aux droits humains, il a déclaré : « Je n’ai pas d’information sur ce qui se passe au Venezuela ».

L’attaque du Hamas du 7 octobre a provoqué en effet une décantation des positionnements stratégiques et une mise en évidence de l’axe de convergence des trois proto-totalitarismes (Russie, Iran et Turquie) ainsi que de leurs alliés du Sud global à travers leur hostilité conjointe à la fois à l’égard de l’Ukraine et d’Israël. L’antisémitisme, comme souvent au cours de l’Histoire, servant d’agent de coagulation d’éléments hétérogènes et d’acteurs divers, c’est aujourd’hui sous la forme du propalestinisme « antisioniste » qu’il s’exprime le plus vigoureusement. Le propalestinisme est en effet une idéologie transnationale qui consiste dans la délégitimation de l’État juif, tout particulièrement à travers la victimisation obsessionnelle des populations palestiniennes et la diabolisation du Juif/Israélien. Le « Palestinien » étant devenu la figure emblématique de tous les « dominés » victimes de l’Occident honni.

Le soutien au Hamas comme « mouvement de résistance » à la prétendue « occupation coloniale israélienne » est ainsi une prise de position indispensable à tout leader du Sud global. Au demeurant, Lula n’a sans doute pas un gros effort à faire dans ce sens, lui qui a par exemple, depuis longtemps toléré avec bienveillance l’activisme du Hezbollah dans la région de la Triple frontière (Argentine, Brésil, Paraguay) où le groupe terroriste gère deux grandes mosquées et où il bénéficie du soutien financier et moral de membres influents des communautés syro-libanaises autant musulmanes que chrétiennes, implantées de longue date dans la région. Revenant à la posture gauchiste de ses jeunes années, Lula entonne donc à pleine voix l’antienne propalestiniste des nouveaux « damnés de la terre ».

Qui tient la porte d’entrée?

Le président de la République a accueilli, solennel, le couple Manouchian au Panthéon ce mercredi. Lors de son discours, il a dit entendre maintenir l’unité de la nation, domaine dans lequel il n’a pas réellement excellé jusqu’ici…


On surabonde en permissions, en interdictions, en exclusions, en ostracismes, en validations, en discriminations positives ou négatives, en censures, en provocations, en mises à l’écart ou à l’honneur. Sur tous les plans. Et je ne cesse de m’interroger. Mais qui donc tient la porte d’entrée ?

Arbitrages

Dans le domaine de la liberté d’expression, puisque la vérité n’est plus le critère décisif pour évaluer le propos, qui, médiatiquement, politiquement, va répartir le bon grain et l’ivraie, autoriser ici et fustiger là ? Qui sera l’arbitre incontesté entre le décent et l’indécent, entre ce qu’on aura le droit de penser et de dire ou ce qui devrait immédiatement mériter l’opprobre ? Qui va être assez légitime pour tenir la porte d’entrée ? Pour la vie parlementaire, nous sommes lassés des fluctuations épuisantes du président de la République qui n’en finit plus de tendre l’arc sur le Rassemblement national puis de le détendre, contredisant sans vergogne son Premier ministre. Celui-ci n’a pourtant pas hésité à proposer un débat à Marine Le Pen alors qu’elle n’est plus dans l’arc, jusqu’au prochain changement ! À partir du moment où l’évidence de Gabriel Attal n’est pas admise – l’arc républicain est tout l’hémicycle ! -, qui va déterminer le licite et l’illicite, les paroles acceptables dans les débats honorables ou les interventions scandaleuses dans une Assemblée nationale partagée entre purs et impurs ? Qui aura été assez exemplaire, au plus haut niveau de l’Etat, pour donner des leçons, qui sera assez digne pour tenir la porte d’entrée ?

À lire aussi, Franck Crudo: Manouchian et l’extrême droite: les pieds dans le plat de Résistance

Il n’est pas un sujet de société, une controverse, qui ne conduisent à cette interrogation tant, de plus en plus, la dispute libre et contradictoire est remplacée par des inquisitions qui simplifient tous les échanges par cette double commodité : tout le monde n’a pas le droit de parler et il y a des pensées qui n’ont pas le droit d’exister. C’est une obsession chez moi que cette lancinante inquiétude : qui tient la porte d’entrée ? Qui gardera les gardiens ? La triste réalité d’aujourd’hui ayant mis le ver non seulement dans le fruit mais dans le contrôle de l’action du ver.

La cérémonie de panthéonisation du couple Manouchian, avec les réactions qu’elle a suscitées avant sur la présence ou non de Marine Le Pen, est révélatrice d’incohérences françaises qui veulent tout et le contraire de tout. Je n’ai pas l’intention, me glissant dans le sillage du remarquable entretien de Stéphane Courtois questionné par Jean-Christophe Buisson, de discuter la nature de la Résistance communiste, son caractère peut-être plus international – soumission à l’URSS ? – que national et le nombre de fusillés. Alors que les choix, les ennemis, la culture et la mort héroïque de Missak Manouchian démontrent surabondamment que la France était authentiquement dans son cœur, à lui, ce « Français de préférence ». Ce n’est pas contradictoire avec cette assertion de Stéphane Courtois selon qui « la mort de Missak Manouchian suscite l’admiration mais son héroïsation a été construite par le PCF ».

Le cordon républicain s’effiloche

Une double perversion dans cette volonté d’exclusion de Marine Le Pen. Il était normal qu’elle ne vînt pas à l’hommage rendu à Robert Badinter, s’agissant d’une demande de la famille. En revanche, pour le couple Manouchian, en dépit de l’opposition du comité de soutien pour la panthéonisation et des réserves critiquables du président politisant ce qui n’aurait jamais dû l’être, Marine Le Pen et Jordan Bardella ont eu raison de maintenir leur présence dans la soirée du 21 février.

A lire aussi, Elisabeth Lévy: Marine Le Pen est-elle légitime pour honorer un résistant?

En effet le président de la République, garant de la concorde nationale à l’occasion de cérémonies appelant l’unité au moins le temps de leur préparation et de leur déroulement, a été aux antipodes de cette exigence dans son entretien acide avec L’Humanité. Comment ne pas approuver Jean-Yves Camus, spécialiste de l’extrême droite, qui explique ceci : « L’hypothèse de voir Marine Le Pen accéder au pouvoir était un songe et gagne désormais de la consistance. En tentant de l’écarter, le parti présidentiel tente de renverser la tendance » ? La seconde absurdité. On remarque que la normalisation historique de Marine Le Pen – elle a rompu avec son père à cause de certains de ses délires provocateurs dans ce domaine – est perçue comme une catastrophe par ses opposants. Ils sont privés d’une détestation confortable sans avoir été capables de lui substituer une contestation intelligemment politique, beaucoup plus difficile à présenter. Il est tout de même choquant que sur le plan éthique, on ne se félicite pas d’une évolution aussi heureuse, pourtant conforme à cette idée que l’important n’est pas de savoir d’où l’on vient mais où l’on va. Dans cette controverse indélicate – elle met de l’ombre sur une panthéonisation pourtant quasi consensuelle -, la question sur « qui tient la porte d’entrée ? » est cruciale.

Le président, avec ses louvoiements et ses manœuvres politiciennes, a perdu toute crédibilité. Recherche désespérément un portier juste et équitable !

Le Mur des cons

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Tant qu’il y aura des films

Côté cinéma, février s’annonce comme un mois frileux, encombré notamment de vrais faux biopics français. Quoi de vraiment neuf alors? Les deux premiers polars de Claude Sautet, deux bijoux qui ressortent en version restaurée.


Noir, c’est noir

Classe tous risques et L’Arme à gauche, de Claude Sautet
Sortie le 28 février

Si on excepte un court-métrage, Nous n’irons plus au bois, et un long métrage à la paternité discutée, Bonjour Sourire, la carrière de cinéaste de Claude Sautet a véritablement commencé avec deux polars très noirs, Classe tous risques en 1960 et, cinq ans plus tard, L’Arme à gauche. Il faudra attendre cinq années de plus pour voir naître Les Choses de la vie et l’affirmation de l’importance du cinéma de Sautet dans le paysage. Même si l’étiquette réductrice et parfaitement injuste de chroniqueur de la bourgeoisie pompidolienne lui collera beaucoup trop longtemps à la peau. On comprend aujourd’hui que les films de Sautet vont bien au-delà de cette caricature étriquée.

En parallèle de la réalisation, il a d’ailleurs eu une riche carrière de scénariste qui lui a valu dans le milieu le surnom de « ressemeleur de scénario ». C’est ainsi que Sautet a notamment travaillé avec Georges Franju, Jacques Deray, Jean-Paul Le Chanois, Jean-Paul Rappeneau, Alain Cavalier, Philippe de Broca… Sans oublier les nombreux films dont il a annoté les scénarios sans être crédité à leur générique pour autant. Si ses deux premiers films en tant que réalisateur tranchent quelque peu avec les suivants, ils s’avèrent être deux exercices de style parfaits pour entrer dans la carrière. Classe tous risques et L’Arme à gauche ont d’abord en commun d’être des adaptations de polars. Le premier s’inspire d’un roman de l’ex-malfrat et taulard José Giovanni reconverti en écrivain. Il participa d’ailleurs à l’écriture du scénario aux côtés de Claude Sautet et de Pascal Jardin, autre grande pointure littéraire et scénaristique du paysage cinématographique de l’époque. Ensemble, ils portent à l’écran l’histoire (inspirée de faits réels) d’Abel Danos (dit « Le Mammouth », dans la vraie vie), bon père de famille mais activement traqué par la police sans que l’on en sache les raisons. En réalité, mais il semble que, contrairement à Giovanni, Sautet l’ignorait alors, Danos fut l’un des bourreaux de la Gestapo française durant l’Occupation, au sein de la Carlingue, le tristement célèbre gang de Bonny et Lafont. C’est Ventura qui incarne Danos, tandis qu’Éric Stark, son unique soutien dans le film, est joué par un certain Jean-Paul Belmondo, à l’époque parfait inconnu que Sautet avait repéré dans Les Tricheurs de Marcel Carné et qu’il dut imposer à la production, avec l’aide active de Ventura.

On retrouve ce dernier au casting deL’Arme à gauche, cette fois dans le rôle de Jacques Cournot, un honnête navigateur des Caraïbes qui découvre un trafic d’armes. À nouveau, Sautet adapte un polar, signé en l’occurrence par Charles Williams, auteur américain, habitué de la « Série noire » de Gallimard, dont les livres ont souvent été portés à l’écran. D’ailleurs, Sautet avait déjà participé à l’écriture d’une autre adaptation d’un roman de Williams : Peau de banane, de Marcel Ophüls.

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Toutefois, les deux films divergent sur bien des points. En premier lieu, leur carrière commerciale fut à l’opposé : plein succès pour Classe tous risques, échec cuisant pour L’Arme à gauche, dont le tournage fut déjà un véritable désastre, entre la destruction des décors lors d’une tempête, des tensions au sein de l’équipe technique et, in fine, un dépassement de budget conséquent. Si le premier trouve pleinement sa place dans le paysage, pourtant déjà très encombré, du polar à la française, le second, malgré d’indéniables qualités et l’interprétation évidemment impeccablede Ventura, peine à trouver ses marques et son genre véritable entre huis clos maritime et film d’aventures.

Restent deux œuvres absolument singulières auxquelles Sautet a su imprimer sa rigueur et sa précision. Directeur d’acteurs hors pair comme toute sa filmographie le démontre, il est aussi, dès ses premiers films, un raconteur d’histoires et de destins, attentif comme personne à la caractérisation de ses personnages, principaux et secondaires. Il faut donc voir ou revoir ces deux films sur grand écran.


Dali, c’est raté

Daaaaaalí ! de Quentin Dupieux
Sortie le 7 février

La tendance de ce début d’année, c’est biopics tous azimuts : de Florence Arthaud à Pierre Bonnard, en passant par Priscilla Presley et Bob Marley, personne ne semble pouvoir échapper à cette mode généralement désastreuse. Le Daaaaaalí !de Quentin Dupieux n’échappe hélas pas à la règle. Certes, le cinéaste se moque (très gentiment) du personnage médiatique composé par l’artiste, mais l’ensemble reste à ce premier degré. Seule originalité (toute relative), le peintre espagnol est incarné à l’écran par plusieurs acteurs successifs, entre autres Jonathan Cohen, Édouard Baer et Gilles Lellouche : plusieurs cabots sont nécessaires pour interpréter le cabot Dalí. On est en droit de trouver l’argument un peu court. Le film l’est aussi (78 minutes), ce qui s’avère être sa principale qualité.

Jonathan Cohen © France 3 Cinéma

Sévigné, c’est loupé

Madame de Sévigné, d’Isabelle Brocard
Sortie le 28 février

Autre illustration navrante de la mode actuelle des biopics, ce Madame de Sévigné d’Isabelle Brocard. On se demande bien d’abord ce qui peut pousser une réalisatrice française et son producteur à imaginer cette reconstitution tout droit sortie du musée Grévin avec un passage par le château de Grignan. La réponse ne se fait pas attendre et ce, dès les premières images du film : il s’agit tout simplement de faire de ladite marquise une pionnière du féminisme hexagonal ! Caricature et révisionnisme sont dès lors au programme

© Julien Pranié

Charles Gave: «La social-démocratie européenne va disparaître»

Dans son dernier ouvrage (La vérité vous rendra libre, Éd. Pierre de Taillac), le président de l’Institut des libertés a réuni ses articles les plus incisifs de ces dernières années. Une lecture revigorante à l’heure où la plupart des économistes sont aussi plats et prévisibles que ChatGPT.


Ni les grands quotidiens ni les news magazines n’en ont signalé la sortie. Et rares sont les écoles de commerce qui recommandent sa lecture. Pourtant, le dernier livre de Charles Gave est sur la table de chevet de bon nombre de décideurs économiques en quête d’analyses non formatées et de prospectives à rebrousse-poil. Un ouvrage où l’auteur dénonce notamment les certitudes suicidaires de nos gouvernants, et prédit une grave crise en Europe. Une crise non seulement financière, mais aussi politique et militaire. Car pour le diplômé de l’université de Toulouse et de la Binghamton University (New York), une grande page de l’histoire du monde est en train de se tourner. Le bloc asiatique, en cours de réunification, pourrait bien prendre l’ascendant sur l’Occident. Un risque mortel pour nos États-providence.


Causeur. Première surprise à la lecture de votre livre : vous qui avez l’image d’un auteur iconoclaste aux opinions bien tranchées, vous reconnaissez volontiers qu’il vous arrive de vous tromper dans vos analyses…

Charles Gave. Dans ma profession, qui est celle des marchés financiers, si vous avez raison 51 % du temps, vous êtes une superstar ! Mon métier est en réalité une immense école de modestie intellectuelle. Cela dit, je me suis peut-être un peu moins trompé que les autres. C’est sans doute pour ça que mes clients considèrent que je suis de bon conseil.

Venons-en à la thèse principale de votre ouvrage, qui est une charge violente contre les élites occidentales. Vous les accusez carrément de trahison. N’est-ce pas quelque peu complotiste ?

Je ne sais pas comment nommer le scandale que je dénonce dans mon livre. Est-ce un complot ? Je l’ignore. Ce que je décris, c’est le système antidémocratique qui a émergé dans les pays riches après la chute du mur de Berlin et dont une classe sociale bénéficie indûment en contrôlant les médias, l’économie et la finance sans jamais risquer de sanction, même quand elle prend de mauvaises décisions. Ce système promeut au contraire les pires d’entre eux.

Les pires… Vous y allez un peu fort, non ?

J’ai travaillé avec l’un d’eux, George Soros, et je peux vous dire que, quand il entrait dans une pièce, il faisait peur.

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Est-il un agent de ce que d’aucuns appellent l’« État profond » ?

Pas exactement. Nous sommes plutôt confrontés à des gens qui veulent s’affranchir de l’État. La relation qui unissait traditionnellement les élites occidentales et leur nation a été rompue. Cette révolution n’est pas cachée, elle s’est faite au grand jour, sous les encouragements des idéologues néoconservateurs américains, qui sont presque tous d’anciens trotskistes d’ailleurs.

Et en France ?

Quand j’étais jeune, notre pays était gouverné par des hauts fonctionnaires admirables, comme Paul Delouvrier et Pierre Guillaumat qui étaient des moines-soldats de l’économie. Ces gars avaient une puissance intellectuelle formidable et travaillaient littéralement pour le bien commun. Mais depuis Giscard et Mitterrand, leurs successeurs s’avèrent tous plus médiocres et corrompus les uns que les autres. Leurs actes de trahison sont innombrables, comme la vente de notre fleuron industriel Alstom à General Electric, décidée en 2015 par François Hollande, alors conseillé à l’Élysée par Emmanuel Macron. Mais le plus souvent, les membres de cette caste se complaisent plutôt dans le déni et la paresse. Et c’est ainsi qu’ils enfoncent le pays. Comme disait Albert Einstein, on ne peut pas demander à quelqu’un qui est à l’origine d’un problème de le régler. Pour endiguer cette catastrophe, il faudrait redonner la parole au peuple, à travers des référendums, comme en Suisse. Par exemple : « Est-ce que les femmes ont le droit de porter la burqa ? » 60 % des Helvètes ont répondu non. Fin de la discussion. Et il n’y a pas eu de juges pour s’y opposer. Le peuple souverain a parlé. Si on doit prendre des décisions extrêmement dures, le seul qui le peut, c’est le peuple souverain.

Marine Le Pen est-elle la candidate de ce peuple souverain ?

Je ne suis même pas certain qu’il y aura des élections présidentielles en 2027. Quand on regarde l’évolution de la dette publique en Europe, on voit que, depuis la crise mondiale des subprimes en 2008, la masse monétaire – la quantité de monnaie émise par la Banque centrale européenne – a été multipliée par cinq, tandis que la richesse créée sur le continent n’a augmenté que de 20 %. Avec cet argent, on a créé des actifs financiers à long terme, principalement des bons du Trésor, que les États européens ne pourront jamais rembourser. La dette, après tout, n’est que de l’impôt différé. C’est la même chose aux États-Unis. L’Occident va au-devant d’un énorme krach obligataire, qui a déjà commencé, d’une intensité telle que le fonctionnement des États et la paix civile pourraient être compromis. Or pour qu’il y ait des élections, il faut qu’il y ait un État en état de marche.

Les Américains sont-ils en si mauvaise posture ? Ne sont-ils pas en train de révolutionner l’économie de la connaissance en faisant des pas de géant avec l’intelligence artificielle ?

Je ne nie pas l’intérêt de l’intelligence artificielle, dont je me sers tous les jours pour analyser les marchés financiers. Mais, croyez-moi, la bêtise humaine n’a pas fini de mener le monde. Et surtout l’économie n’a pas fini d’être d’abord de l’énergie transformée, avant d’être de l’intelligence agrégée.

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Mais l’économie fait-elle l’histoire ? La volonté politique ne prime-t-elle pas ?

Pas toujours. Depuis le début de la guerre en Ukraine, la Russie a réorienté ses exportations d’hydrocarbures vers les pays d’Asie, en particulier la Chine et l’Inde. Pour la première fois de son histoire, l’Inde va recevoir ses matières premières d’Asie centrale, qu’elle paiera dans sa propre monnaie. Il va donc y avoir un boom économique gigantesque dans la zone de l’océan Indien. À terme, les investisseurs préféreront placer leurs fonds dans cette zone en croissance, et ils n’auront aucune raison de venir à notre rescousse. La France, c’est 1 % du PIB mondial, mais 9 % des dépenses sociales de la planète. Cela ne peut pas durer éternellement. Ou, pour le dire en des termes plus triviaux, il n’y a pas assez d’argent sur terre pour continuer à payer la France à ne rien foutre. J’avais écrit au milieu des années 1980 que l’Union soviétique allait s’effondrer. Tout le monde me disait que j’étais fou. Aujourd’hui je dis que la social-démocratie européenne va disparaître, car elle n’est pas viable non plus.

Les États-Unis peuvent-ils laisser une telle crise se produire ? N’ont-ils pas intérêt à nous aider à sauver nos États-providences ?

Les Américains sont pragmatiques. Or ils ont à présent acquis l’autosuffisance énergétique grâce au gaz et au pétrole de schiste. Longtemps ils ont fait des guerres pour maintenir la suprématie du dollar. Seulement, ils n’ont plus les moyens de cette stratégie. Car ils sont arrivés, comme l’Europe, à une limite absolue en termes de dépenses et d’endettement public. Sachant qu’il y a trois gouffres dans le budget fédéral américain : la sécurité sociale, le service de la dette et la défense. Il va donc leur falloir combler au moins un des trois gouffres. Vont-ils commencer par la sécu ? Le président qui entreprendrait une chose pareille n’aurait aucune chance d’être réélu… Vont-ils couper dans le service de la dette ? Cela reviendrait à se déclarer en faillite ! Donc la seule économie drastique qu’ils peuvent faire, c’est dans la défense. Ce qui implique que l’armée américaine quitte l’Europe, comme elle a quitté l’Afghanistan. Avec deux candidats possibles pour la remplacer chez nous : l’armée turque ou l’armée russe. Faites votre choix.

Les Européens ne sont-ils pas capables d’assurer leur propre défense ?

Ils n’ont pas d’enfants ! Dans les familles italiennes aujourd’hui, on compte un petit-enfant pour quatre grands-parents et c’est le seul petit enfant pour ces quatre personnes. Alors que les Turcs font plein de gosses. Ce que j’essaie de dire, c’est qu’on ne peut pas défendre un continent avec des avocats bruxellois et buveurs de bière de 50 ans. Donc nous sommes condamnés à être sous tutelle militaire. Il n’y a pas d’autre solution.

Recep Tayyip Erdogan rencontre Vladimir Poutine à Sotchi, en Russie, 4 septembre 2023. « Les Européens sont condamnés à être sous tutelle militaire, qu’elle soit américaine, russe ou turque… » © Sergei Guneyev/AP/SIPA

En quoi serait-il meilleur pour nous d’être dominés par les Russes ou les Turcs plutôt que d’être dominés par les Américains ?

Je ne dis pas que c’est meilleur ou moins bon, je dis que c’est inévitable.

Mais vous dites aussi qu’il faut que le peuple reprenne le pouvoir, vous avez peut-être des conseils à lui donner…

Je ne connais pas un homme politique ayant aujourd’hui la stature suffisante pour dire au peuple : « Voilà ce que l’on doit faire. » Sauf peut-être Jean Lassalle, qui représente tellement la France telle que je l’imagine. Ou bien éventuellement David Lisnard, qui m’a l’air courageux. La solution, ce serait de liquider la classe qui gouverne le pays, notamment l’inspection des Finances, dont Emmanuel Macron est l’un des pires représentants, avec son incapacité de penser la même chose deux jours de suite. Comme dans la plupart des grandes démocraties, les fonctionnaires devraient être élus, et ils devraient être obligés de donner leur démission définitive de la fonction publique quand ils partent faire autre chose dans les affaires ou la politique. En Suisse, ils se passent très bien de ce genre d’aristocratie. Conséquence, le poids de la puissance publique ne dépasse pas un tiers de leur économie, à l’instar de la France sous de Gaulle, avec des hôpitaux qui marchent mieux que les nôtres et une armée autrement redoutable. Pendant ce temps, nous avons de l’autre côté du lac Léman un État obèse, qui pompe 60 % de nos richesses !

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Le nouveau gouvernement n’est-il pas de nature à vous rendre un peu optimiste ? Emmanuel Macron n’a-t-il pas indiqué son souhait que « la France reste la France » ?

Un changement de gouvernement n’est intéressant que si les nouveaux ministres ont la possibilité d’opérer dans des secteurs de la souveraineté de l’Etat. Or la France n’a plus aucune souveraineté. Ni sur sa monnaie, ni sur ses frontières, ni sur ses tribunaux, qui doivent respecter des lois et règlements émis par Bruxelles. Ni sur sa diplomatie, enchaînés que nous sommes à l’OTAN. Ni sur son budget, avec des déficits financés par l’étranger ou par de la création monétaire émanant d’une Banque centrale européenne que nous ne contrôlons pas et qui peut nous mettre à terre en cinq minutes en montant les taux d’intérêts. Ni sur le prix de l’énergie nucléaire, contrôlé de fait par Bruxelles. Ni sur le système d’éducation, contrôlé par les syndicats.

Plus de la moitié du gouvernement est composée d’anciens membres du parti gaulliste… N’est-ce pas un bon point ?

Le dernier gaulliste en France fut Philippe Seguin, que Jacques Chirac fit mourir de désespoir par ses trahisons. Depuis, l’espèce est éteinte, assassinée par la toujours efficace conjuration des lâches, des incompétents, des médiocres et des corrompus.

Si vous étiez Gabriel Attal, que feriez-vous ?

Comme je ne pourrais rien faire compte tenu des abandons que je viens d’énumérer, et comme le Président ne cesse de parler de souveraineté européenne, qui est un oxymore, je saurais l’échec inévitable, j’aurais conscience qu’une très grave crise financière et budgétaire est devant nous, qui amènera à une très forte baisse du pouvoir d’achat, en particulier des plus pauvres. En conséquence, je donnerais ma démission instantanément pour ne pas avoir à porter le chapeau, comme Napoléon III en 1870.

Faut-il dès lors collaborer avec les pays asiatiques autoritaires ?

Je vais vous répondre comme on répond dans ma famille. En 1941, mon père était en Syrie. Quand les troupes anglaises sont entrées dans le pays, il a rejoint leurs rangs, avec d’autres officiers gaullistes, et un tribunal militaire français l’a condamné à mort par contumace en 1942. Il y a des moments où, dans une vie, ce n’est plus son avenir personnel qui domine, c’est l’honneur. Si j’avais 20 ans aujourd’hui, j’essaierais de rentrer à Saint-Cyr et de me hisser au niveau de ceux qui ont l’immense mérite de monter au front les premiers, voire d’accepter de prendre une balle entre les deux yeux si nécessaire.

Mais si on devait se battre maintenant, on se battrait contre qui ?

À votre avis ?

Mon avis, c’est que ce serait une guerre civile.

Ce ne sera pas une guerre civile, puisque, quelle que soit l’hypothèse, il s’agira bien de se battre contre un autre peuple.


Le cas Gave. Si Charles Gave n’était pas actionnaire de Causeur, il aurait pu prétendre à toute la « une » de ce numéro. Le succès de son livre, La vérité vous rendra libres, comme celui de ses vidéos où il donne son analyse sur la marche du monde, est l’un de ces phénomènes à bas bruit qui dit peut-être quelque chose de l’époque. Nous avons hésité à lui accorder tout de même une place en « une » mais après tout, il aurait été injuste de le pénaliser pour la seule raison que, sans lui, Causeur n’existerait pas. Du reste, si Charles Gave finance Causeur, ce n’est pas pour gagner de l’argent (malheureusement) ni pour contrôler notre ligne éditoriale – avec laquelle il est souvent en désaccord. Mais pour la raison même qui fait son succès : il aime la liberté • Elisabeth Lévy.

Charles Gave, aux côtés d’Olivier Delamarche, participe à une conférence sur « les risques de crise en Europe » à l’université d’Amiens, 15 novembre 2018. © Yann/BOHAC/Sipa

Le prophète de la rue Copernic

Charles Gave gagne sa vie en prédisant l’avenir. Et il entretient un certain art de surprendre – n’est-il pas un actionnaire de Causeur ? Son nouvel essai, numéro un des ventes dans la catégorie « Économie » depuis deux mois, met en garde contre le risque d’effondrement financier de l’État-providence européen. À bon entendeur. Par Gil Mihaely.

Il ne vit pas dans une tour à Dubaï, ne passe pas ses journées à tester des produits cosmétiques. Et je crois pouvoir affirmer qu’il ne possède pas non plus une paire de seins tout neufs. Charles Gave n’en est pas moins l’un des influenceurs les plus populaires en France. Les vidéos où il partage son expertise économique et financière attirent des dizaines de milliers, et jusqu’à des centaines de milliers, voire des millions d’internautes. Avant d’officier sur les réseaux sociaux, il était un consultant recherché par des acteurs financiers exigeants tels que banquiers, assureurs et gérants de fonds. Son succès dans un secteur impitoyable, où la justesse des prévisions est cruciale, témoigne de son habileté à anticiper les évolutions économiques. Gave évolue dans un milieu très concurrentiel, où le verdict tombe rapidement et sans équivoque. Soit vous avez raison et vos conseils font gagner de l’argent à vos clients, soit vous avez tort et ils changent vite de crèmerie. Le fait qu’il pratique de manière indépendante ce métier à haut risque depuis plus de quatre décennies incite à le créditer d’un certain art de la prédiction. De plus, dans un milieu passablement compassé, la gouaille de ce titi parisien des beaux quartiers a de quoi surprendre.

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Une chose est sûre, ce fils d’officier et résistant gaulliste comprend mieux l’univers complexe de l’économie mondiale et les rapports de forces géopolitiques que certains universitaires, même très célèbres, comme Thomas Piketty. Il ne se contente pas d’observer les marchés, il vit avec eux. Au début des années 1980, il s’est installé au Royaume-Uni pour profiter de la montée en puissance de la finance en général et de la place de Londres en particulier. Avant de se tourner vers l’Asie et notamment la Chine une vingtaine d’années plus tard, en ouvrant des bureaux à Hong Kong et Shanghai. De l’art d’être au bon endroit au bon moment. De nouveau. Tout en étant fort critique de la politique des États-Unis, il y compte nombre d’amis et de relations, dont beaucoup se pressaient à la soirée de ses 80 ans, où on célébrait aussi les vingt-cinq ans de sa société.

Certes il arrive à notre homme, c’est le lot de toute science molle, de se tromper. Notamment sur l’euro, dont il a annoncé la faillite dans un précédent best-seller publié il y a vingt ans. « J’avais sous-estimé la détermination des États-Unis à faire de grands sacrifices pour le maintien de la monnaie unique européenne, reconnaît-il aujourd’hui. Les Américains frémissaient à l’idée d’un retour aux devises nationales sur notre continent. Car un nouveau deutschemark pouvait faire concurrence au dollar comme monnaie de réserve internationale », conclut-il.

C’est sans doute le premier atout de Gave. Il ne se dérobe pas, y compris face à ses erreurs. Il sait que son principal crédit, c’est de s’exposer personnellement. Et c’est peut-être ce qui lui vaut sa popularité auprès des lecteurs et des internautes. Au lieu de se sortir d’une question embarrassante par une pirouette, il préfère prendre sa perte et se remettre en selle avec une meilleure analyse. D’où le titre de son dernier livre, La vérité vous rendra libre, publié en octobre dernier aux éditions Pierre de Taillac, qui avec 20 000 exemplaires écoulés depuis sa sortie, est un phénomène de librairie.

J’ai rencontré Charles Gave il y a une dizaine d’années. Il venait de créer à Paris, avec sa fille, l’avocate Emmanuelle Gave, l’Institut des libertés, un laboratoire d’idées qui prône, dans la lignée du philosophe anglais du XVIIe siècle John Locke, le droit inaliénable de chaque être humain à la liberté, la propriété et la sécurité. La ligne de ce think tank, installé rue Copernic, à Paris 16e, est que l’État doit se concentrer sur ses fonctions régaliennes, en les assumant de la manière la plus énergique et résolue, et en intervenant le moins possible dans les autres domaines. Gave s’emploie à réhabiliter cette doctrine et à montrer, à travers ses articles rassemblés dans ce volume, qu’elle a fait ses preuves.

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Aujourd’hui, ce Cassandre aux airs bonhommes observe la crise de la dette sur notre continent, la dédollarisation de l’économie mondiale et la semi-victoire de Vladimir Poutine en Ukraine. Il annonce en conséquence « l’effondrement du modèle social européen, devenu obèse et récessionniste, l’échec de la classe dirigeante actuelle aux USA et l’émergence de l’Inde comme puissance mondiale ». Un tableau qui, au demeurant, désole ce conservateur imprégné d’idées chrétiennes (il a publié en 2005 Un libéral nommé Jésus), éberlué par le wokisme qui sévit en Occident. Toutefois, il apprécie encore moins les régimes autoritaires qui dominent les pays du Sud. Il y a quelque chose d’émouvant dans le contraste entre le réalisme brutal qu’il manifeste publiquement et sa croyance dans un sursaut du monde libre. Avec, par exemple, cette remarque, qui fait penser à La Grève (1957), roman d’anticipation culte l’Américaine Ayn Rand : « Tout n’est pas écrit d’avance, quelqu’un comme Elon Musk, par exemple, peut rendre le pouvoir au peuple. » Une fois émis les hoquets d’usage, on peut tenter de comprendre sa logique.

Pour Gave, le salut ne peut venir que des citoyens qui aspirent à s’affranchir de la mainmise de l’élite progressiste et d’un État qui les contrôle trop, les taxe trop, les sermonne trop. Pour lui, ce sont des créateurs de mondes et de richesses, dont le rêve n’est pas « d’être tranquille », ou respectueux des conventions. Sans doute pèche-t-il par optimisme, voire par populisme, dans sa tendance à opposer des citoyens parés de toutes les vertus à des élites malfaisantes. C’est oublier les mutations anthropologiques qui ont fait de nous des ayants droit. Cette révolution, prévient-il, ne se fera pas sans casse. Nos aspirations collectives, parfaitement légitimes, exigent des moyens donc une mobilisation de chaque Français pour créer de la richesse. Or, nous sommes bien plus occupés à nous chamailler pour partager le gâteau qu’à nous mettre aux fourneaux pour le faire.

Charles Gave agace, déconcerte, choque parfois certains de ses amis. Par exemple, quand il s’affiche avec Nicolas Dupont-Aignan ou Éric Zemmour. Ce qui ne l’empêche pas de les critiquer sévèrement par la suite. Ce n’est pas seulement par plaisir aristocratique de déplaire. « La vérité vous rendra libres », proclame le titre de son ouvrage reprenant la maxime des Évangiles. Ce spécialiste du pied dans le plat est aussi convaincu que la liberté nous rendra vrais.


Charles Gave, La Vérité vous rendra libre, éd. Pierre de Taillac, 2023.

Droit du sol, de quoi ou de qui la France est-elle le pays?

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La proposition d’abroger le droit du sol, promise à Mayotte par Gérald Darmanin, provoque de vives réactions à gauche et chez les libéraux, lesquels ont oublié que la France est une nation – et pas une ONG no border.


Interrogée sur les violences à Mayotte, mal à l’aise, Prisca Thévenot assure: « depuis 2017, avec Emmanuel Macron nous avons pris ce problème à bras-le-corps ». On se souvient en effet que le président, en 2017, était très content de lui-même et de sa petite phrase « c’est à Mayotte le kwassa-kwassa, mais le kwassa-kwassa pêche peu, il amène du Comorien, c’est différent. » Et il s’est si bien emparé du sujet que sept ans plus tard son ministre de l’Intérieur déclare qu’il faut maintenant « rétablir la paix publique », et la population locale demande l’état d’urgence. Merveilleux bilan des sept dernières années.

Pleins feux sur Mayotte: vous avez aimé Opération Wuambushu? Vous adorerez Opération Wuambushu II!

Le feu des projecteurs s’étant tourné vers ce département d’Outre-Mer, le gouvernement a dû prendre les choses en main – ou essayer d’en donner l’impression, le temps que les médias passent à autre chose. Gérald Darmanin a donc annoncé trois mesures. D’abord le renfort de quinze militaires du GIGN, mais ce n’est pas faire injure à cette unité d’élite que de douter que 15 de ses membres suffiront à accomplir tout ce qui n’a pas été fait depuis sept ans… Ensuite, la fin du visa territorialisé, ce qui va permettre de transférer en métropole les migrants installés à Mayotte – fausse bonne idée, nous le verrons, mais exigence légitime des Mahorais : la métropole veut laisser entrer les migrants, que la métropole les accueille. Ne sommes-nous pas nombreux à estimer qu’il serait grand temps d’installer un centre d’hébergement de mineurs isolés à côté du domicile de Laurent Fabius ? C’est la même chose. Enfin, la suppression, sur la seule île de Mayotte, du droit du sol. Cris d’orfraie et leçons de morale de la gauche, qui sans surprise a tant de compassion envers les migrants comoriens et africains qu’il ne lui en reste plus du tout pour nos compatriotes mahorais.

Azali Assoumani au bureau de vote, Moroni, capitale des Comores, 14 janvier 2024 © OLYMPIA DE MAISMONT / AFP

Bien sûr, cette suppression du droit du sol à Mayotte ne résoudra pas le problème de l’île. C’est d’ailleurs pour cela que la macronie l’envisage : si elle voulait être efficace, elle adopterait une solution à l’australienne et enverrait l’armée empêcher les embarcations de migrants d’accoster à Mayotte, prendrait des mesures de rétorsion fermes contre les Comores, et les obligerait par tous les moyens nécessaires, y compris la force, à reprendre leurs ressortissants illégalement implantés sur le territoire français. Emmanuel Macron et ses partisans ne cessent d’annoncer être prêts à une guerre contre la Russie, affronter les Comores ne devrait donc pas les effrayer.

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Ne nous méprenons pas : la suppression du droit du sol est une très bonne chose, une mesure de bon sens qui aurait dû être mise en œuvre depuis longtemps. Reste qu’elle est très insuffisante face à ce qui n’est ni plus ni moins qu’une invasion et un pillage systématique de Mayotte par les Comores – qui, rappelons-le, continuent à considérer, au mépris de la volonté des Mahorais, que l’île leur appartient.

Ne nous méprenons pas non plus : il est très possible que cette mesure soit retoquée par le Conseil Constitutionnel. Ne restera donc que la suppression du visa territorialisé, c’est-à-dire la transformation de Mayotte en nouveau Lampedusa, un couloir d’immigration massive supplémentaire vers le continent européen, dont l’effet d’appel d’air fera encore empirer la situation de l’île comme celle de la métropole (mais bénéficiera, du moins à court terme, aux intérêts de l’extrême-centre : dumping social, abolition du démos et donc de la démocratie, destruction de la décence commune par le multiculturalisme).

Le Monde donne tout contre l’abolition du droit du sol à Mayotte

Ceci posé, arrêtons-nous sur les réactions de la gauche, et surtout sur ce qu’elles révèlent de sa vision de la France et de son projet de société. A titre d’exemple, nous prendrons une série de tribunes publiées la semaine dernière dans Le Monde.

Passons sur les habituelles évocations frénétiques des « valeurs de la République » et de la « République en danger » utilisées pour défendre des positions qui auraient horrifié Cicéron autant que Cincinnatus ou Lucius Junius Brutus. Ceux qui inventèrent la véritable res publica n’auraient pas toléré longtemps que des populations étrangères agressives s’imposent sur les terres de Rome et s’en prennent à ses citoyens.

Manifestation contre la « loi immigration », Paris, 14 janvier 2024. © Philemon Henry/SIPA

François Héran (dont Michèle Tribalat et l’Observatoire de l’immigration et de la démographie ont par ailleurs dénoncé et démontré la malhonnêteté intellectuelle) reproche aux Mahorais d’avoir voulu « grimper à bord du paquebot France et larguer les amarres en abandonnant les Comores à leur sort »[1]. Mais reprocherait-il aux Comoriens qui s’imposent à Mayotte au détriment des Mahorais de vouloir profiter des largesses du « paquebot France » en « abandonnant les Comores à leur sort » ? Que nenni ! Revendiquer l’identité française, c’est mal, mais se gaver éhontément sur le dos du contribuable français, aucun problème. L’intégration, non, mais l’invasion, oui.

Trois professeurs de droit public[2], ensuite, disent s’inquiéter d’une rupture de « l’égalité devant la loi. » Faut-il leur rappeler que l’égalité républicaine concerne les citoyens, et uniquement les citoyens ? Au moins finissent-ils par dire clairement ce qui inquiète tant les bien-pensants, le « risque d’une remise en cause plus globale du droit du sol sur l’ensemble du territoire[3]. » Inquiétude pour la gauche, espoir pour la France et les Français qui, à 65%, voudraient la fin du droit du sol sur tout le territoire national.

Un « collectif d’associations et de syndicats[4] » reproche à l’exécutif « sa volonté d’avoir recours à une immigration choisie »[5]. Comprenons bien que pour ces militants, l’idée qu’un pays souverain choisisse qui il accepte d’accueillir et qui il refuse d’accueillir est intolérable. Votre maison ne vous appartient pas, elle appartient à quiconque décide de s’y imposer, que ça vous plaise ou non. Pour ce collectif, qui comprend plusieurs porte-paroles d’associations de sans-papiers (des clandestins qui revendiquent ouvertement être présents illégalement sur notre sol mais ne sont évidemment pas expulsés), « les migrations continueront, qu’il y ait des voies légales et sûres ou non pour traiter les demandes. » Les émissaires de Xerxès avaient eux aussi dit aux Spartiates : « nous nous imposerons chez vous que vous le vouliez ou non ». Les émissaires de Xerxès se trompaient.

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Ce collectif dit aussi autre chose de particulièrement révélateur, en prétendant « lutter pour une société humaniste tournée vers l’accueil ». Et dans sa tribune[6], Ayyam Sureau défend quelque chose de similaire. Certes, elle constate « l’échec de l’intégration, même des enfants nés en France, et éduqués en France » – mais qui peut sérieusement nier aujourd’hui ce constat ? Elle qualifie aussi de « une des superstitions françaises les mieux ancrées » l’idée que « toute personne raisonnable souhaite être libre, y tendrait par nature si elle n’était pas entravée dès sa naissance par la misère et l’ignorance », et évoque la vanité de l’espérance selon laquelle la France serait « capable, par le pouvoir émancipateur de ses institutions, d’élever chacun, sans distinction d’origine, vers cet idéal commun. » A rebours des discours habituels de la « gauche républicaine », voilà une lucidité bienvenue. Mais hélas ! La philosophe fait entièrement porter la responsabilité de cet échec sur « la nation (qui) n’est plus à même de tenir ses promesses. » Quid de la responsabilité de ceux qui, venus d’ailleurs, refusent d’adhérer à l’idéal français ? Quid de la responsabilité écrasante de ceux qui accueillent sans discernement au lieu de réserver notre hospitalité à des personnes prêtes à adopter notre décence commune ?

La France à l’envers

Plus fondamentalement, cela pose la question de la nature même de la France, et c’est la question essentielle. « Pays des droits de l’Homme » selon la formule consacrée, qui oublie comme par hasard d’ajouter « et du citoyen », ou pays des Français ?

Pour Emmanuel Macron, le centre et la « droite du fric », bien sûr, c’est juste un territoire, un immense hub d’aéroport qu’il faut rentabiliser au maximum pour le plus grand profit de la caste mondialisée des anywhere.

La gauche, elle, nous parle de « société humaniste tournée vers l’accueil », c’est-à-dire tournée vers ceux qui ne sont pas encore là plutôt que vers les citoyens qui sont déjà là, société où ceux qui accueillent sont mis de gré ou de force au service exclusif de ceux qui sont accueillis. Ayyam Sureau évoque le « pouvoir émancipateur du sol français » et les « promesses de la nation » envers les immigrés, mais ne semble pas envisager que cette même nation pourrait avoir des promesses à tenir envers le peuple qui l’a forgée. Ce n’est donc plus une nation, c’est une ONG ! Une ONG de gauche, traitant le territoire national comme sa propriété, rançonnant les Français par l’impôt et déployant la puissance publique pour les contraindre à se mettre à sa disposition – pour le plus grand profit des dirigeants de cette ONG, nouvelle nomelklatura… Renversement pervers du rôle de l’Etat et de la République qui devraient être au service de la nation et des citoyens, plutôt que l’inverse.

Il revient donc à la « droite des valeurs » de remettre les choses en ordre, et de rappeler que la France est, avant tout et par-dessus tout, le pays des Français, qu’ils peuvent être fiers de ce qu’ils y ont accompli depuis des siècles, qu’ils y sont souverains, et que le devoir de la République et de l’Etat est de servir ce peuple souverain et de garantir la pérennité de sa souveraineté.


[1] https://www.lemonde.fr/idees/article/2024/02/13/francois-heran-sociologue-a-mayotte-de-quel-droit-du-sol-parle-t-on_6216345_3232.html

[2] Marie-Laure Basilien-Gainche, Jules Lepoutre et Serge Slama NDLR

[3] https://www.lemonde.fr/idees/article/2024/02/15/fin-du-droit-du-sol-a-mayotte-l-attractivite-de-notre-droit-de-la-nationalite-releve-assez-largement-du-mythe_6216638_3232.html

[4] https://www.voxpublic.org/Tribune-Loi-Asile-et-Immigration.html?lang=fr

[5] https://www.lemonde.fr/idees/article/2024/02/15/loi-immigration-des-digues-ont-saute-face-a-la-xenophobie-et-a-la-remise-en-cause-de-l-etat-de-droit_6216711_3232.html

[6] https://www.lemonde.fr/idees/article/2024/02/14/fin-du-droit-du-sol-a-mayotte-on-reste-stupefait-par-ce-desir-de-degrader-par-des-lois-toujours-plus-mesquines-l-image-de-la-france_6216535_3232.html

Si j’avais 12 ans en 2024…

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Si j’avais douze ans en 2024, je serais intrigué par une foultitude de choses…


Je décèlerais une nouvelle forme de puritanisme, qui engendre une étonnante façon de juger, alimentée par le seul procureur médiatique, en martelant les conclusions avant l’examen du dossier et en jetant des noms en pâture, connus de préférence, les condamnant de fait à la guillotine sociale, dont le sort de la grande sœur a pourtant été tranché il y a plus de quarante ans.

Je découvrirais les nouveaux éclaireurs de l’humanité, qui se penchent sur les berceaux des petits en leur chuchotant de drôles de comptines, qui les invitent crûment à reconsidérer leur entre-jambe, factieux sans doute.

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Je prendrais le métro, pourvu qu’il ne soit pas en grève, pour partir à l’assaut des musées y admirer la Joconde sous son box de verre dégoulinant de pensée verte, hardiment étalée par une escouade définitivement écolo qui défend la planète, « je l’jure ! ».

Je nouerais quelques contacts avec des auto-revendiqués Insoumis, qui, le petit doigt sur la couture du pantalon, exécutent sans barguigner les moindres soubresauts de la pensée de leur Che au rictus menaçant, représentation incarnée de LA République et pourtant en rupture avec elle…

Je me frotterais à la nouvelle information serinée par les « grands médias ». Celle de la même veine qui, sous de Gaulle, criait aux censeurs et qui désormais distribue les bonnes ou mauvaises cartes de presse, dans un PAF politico-journalistique rabaissé à un entre-soi cerclé par le périph’ parisien – même à vitesse réduite. Heureux ! Je soufflerais un peu en regardant CNews, une autre petite chaîne qui monte, dont la clef de voûte est le débat, la confrontation des idées, le respect des pensées divergentes. Et qui ne prend pas son auditoire pour des benêts ou autres bredins, en attente de soupe tiède et surtout frelatée…

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Dans le même esprit, je resterais interdit devant la dérive d’une association de reporters dévoyée, qui brade sa raison d’être et dont les fondateurs étaient bien plus inspirés quand ils parvenaient non sans mal à extraire de vilaines geôles nombre de journalistes embastillés de par le monde. Un autre combat bien plus exaltant que celui engagé par ces nouveaux reporters, chemise ouverte sur leur torse à défaut de l’être sur le monde, et friands de plateaux télé amis…

Finalement et sans être exhaustif, c’est pas si facile d’avoir 12 ans en 2024.

Avec Éric Werner

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DR.

À l’heure où le contrôle numérique menace nos vies, et où l’on observe l’avènement de ce que d’aucuns appellent la « démocrature », on peut se réfugier dans la lecture du dernier essai du philosophe suisse Eric Werner…


En 2008, je parlais pour la première fois d’Éric Werner, politologue suisse, professeur de sciences politiques à l’Université de Genève. Il avait alors signé à L’Âge d’Homme deux essais remarqués, L’Avant-guerre civile et L’Après démocratie, où il étudiait avec une rigueur d’entomologiste les dérives de notre modernité tardive.

Maquis 2.0

Dans un autre livre, Ne vous approchez pas des fenêtres, ce disciple du philosophe russe Alexandre Zinoviev se penchait sur « les postiches de la démocratie-fiction » et jouait finement du paradoxe pour démonter maints discours lénifiants, par exemple sur la gouvernance. Depuis toutes ces années, il bâtit son œuvre tout en collaborant à L’Antipresse de mon ami Slobodan Despot.

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Dans Prendre le maquis avec Ernst Jünger. La liberté à l’ère de l’État total, il étudie les nouvelles formes de domination alors que se restreignent les libertés, et particulièrement la liberté d’expression (« Vous ne pouvez pas dire cela » est devenu un leitmotiv que nous entendons tous de plus en plus souvent) et que se détricote notre civilisation par l’effacement des références et des mémoires, par l’amnésie programmée (par exemple dans les écoles). Dans ce contexte, ne pouvons-nous pas presque parler d’une démocratie sans liberté ? L’État protège-t-il encore les citoyens… ou livre-t-il une guerre contre sa propre population ? Demeure-t-il le gardien des frontières ou les considère-t-il comme obsolètes, voire abolies ? Combat-il réellement la délinquance… ou celle-ci n’est-elle pas devenue un outil de pouvoir ? Défend-il la famille traditionnelle et l’école, garantes d’un authentique lien social ou favorise-t-il leur « déconstruction » (comprendre leur destruction, pierre par pierre), l’asservissement passant par l’anomie et par l’analphabétisme de masse ? En quoi le recours aux forêts, défendu jadis par le grand écrivain allemand Ernst Jünger (1895-1998), peut-il inspirer notre réflexion à l’heure du contrôle numérique et de la (vertueuse) restriction des libertés publiques, quand s’étend ce que Tocqueville, dans De la Démocratie en Amérique, appelle « un pouvoir  immense et tutélaire (…) absolu, détaillé, régulier, prévoyant et doux » ?

Salut à Sylvain Tesson

Pour tenter de répondre à ces questions délicates, Éric Werner relit le Traité du Rebelle de Jünger (paru en 1951), et aussi Sur les Falaises de marbre, ce roman publié de manière miraculeuse en 1939 et dont la traduction française de 1942 inspira Julien Gracq et d’autres rebelles. Plus qu’une dénonciation de l’hitlérisme (ou du stalinisme), ce qu’il était entre autres, ce roman visionnaire mettait en scène de manière dantesque l’inexorable montée du chaos et de la barbarie.

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Le Traité du Rebelle, ou le recours aux forêts est la (longue) traduction française du titre allemand original, plus lapidaire, Der Waldgang, littéralement « la marche en forêt ». C’est l’idée de marche à pied qui importe ici, car le Waldgänger, traduit en français par « Rebelle », est avant tout « celui qui marche en forêt », un piéton donc. Ce piéton résiste à sa manière à l’automatisation globale, pressentie par Jünger sous la forme de « l’inexorable encerclement de l’homme » par un État total, prélude à sa liquidation rationnelle. Jünger avait certes en mémoire les tueries industrielles de 14-18 et de 39-45, décidées et mises en place par une caste d’ingénieurs dépourvue d’ethos comme de nomos – l’incarnation du nihilisme. Pourtant, il voyait plus loin, sans doute grâce à son frère, le poète Friedrich-Georg, auteur d’un fondamental La Perfection de la technique.


L’un des multiples intérêts de l’essai d’Éric Werner, d’une magnifique densité, réside aussi dans l’éloge de la marche à pied, illustrée par un salut mérité à Sylvain Tesson, dont le récit Sur les Chemins noirs, narrant sa traversée en diagonale d’une France désertée, prend une valeur réellement initiatique en tant que défense d’une forme de secessio nobilitatis. L’immonde pétition dont Tesson fut récemment la cible démontre que la meute, toute à son adoration impie de la soumission, n’attend qu’un signe pour se jeter sur les piétons solitaires. Le comble de l’indécence réside à l’évidence dans la prétention de ces chacals à être des hommes libres.

Eric Werner, Prendre le maquis avec Ernst Jünger. La liberté à l’ère de l’État total, La Nouvelle Librairie, 110 pages.

La liberté sexuelle et la différence générationnelle

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Jean-Paul Rouve et Kim Higelin, "Le Consentement" de Vanessa Filho © Moana Films / Windy Production

Le numéro de février de Causeur est une charge virulente contre les enfants de post-soixante-huitards «intraitables sur les bonnes mœurs». Mais s’il s’agissait finalement moins d’un retour de bâton légaliste, que du rappel d’un ordre symbolique passablement jeté aux orties ? Ce qui n’empêche absolument pas un puritanisme très protestant de faire, lui aussi, retour, par la même occasion, certes. Tentative de trier le bon grain de l’ivraie…


On incrimine volontiers aujourd’hui la liberté sexuelle induite par 1968 en en faisant la cause des maux de notre époque. Cette liberté était à priori pour des adultes consentants et les dérives qui ont pu en découler ne tiennent pas tant à la liberté en question qu’à la confusion des générations qui a mis sur le même plan les adultes et les enfants.

À la lecture des livres de Vanessa Springora, de Camille Kouchner et à l’écoute des propos d’Adèle Haenel ou, plus récemment, de Judith Godrèche, ce qui frappe est soit la présence de parents ou d’adultes se comportant avec les enfants comme si ces derniers étaient au même niveau qu’eux, soit leur absence radicale du paysage. « Mes parents n’avaient pas de place, ils ont été effacés. S’ils auraient pu se battre ? Oui, sûrement, moi, je l’aurais fait… » Judith Godrèche à France-inter.

L’époque des chaperons étant révolue, on peut tout de même s’interroger sur l’extraordinaire passivité de parents face à des situations réclamant, pour le bien de tous, un minimum de vigilance. Ainsi, Adèle Haenel se rendait seule chez son metteur en scène, entre l’âge de 12 et 15 ans, pour y passer le week-end. Quand on sait qu’une actrice est forcément un objet de désir pour celui qui la filme, c’est protéger toutes les parties, et en priorité les plus jeunes, que de mettre un tiers entre eux. Cela s’appelle prévoir. De la même façon, Vanessa Springora ne semble pas avoir bénéficié d’une protection parentale quelconque ; il semblerait même qu’il y ait eu une sorte d’accord tacite de la part des adultes alentour. Faut-il, enfin, rappeler que ces adolescentes étaient mineures et que la loi n’autorise pas une relation sexuelle entre un adulte et un mineur. Tout simplement. Sans doute parce que la loi n’imagine pas qu’il puisse y avoir réellement consentement entre un majeur et quelqu’un qui ne l’est pas.

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Quant au livre de Camille Kouchner, par-delà le geste incestueux d’un beau-père à l’encontre de son beau-fils, c’est surtout une génération d’intellectuels qui est ici évoquée, où la confusion règne entre les générations ; où on se balade nu devant tout un chacun, où les enfants sont témoins d’une intimité qui devient intrusive, où on leur parle comme à des adultes, y compris pour faire des allusions sexuelles à leur endroit, voire demander à une fille pas encore pubère de mimer l’acte sexuel avec ses doigts devant tout le monde. Et où l’on n’hésite pas à photographier les fesses de la fille en question et à en faire un poster pour le salon. Sans compter qu’on n’en finit pas d’exiger d’eux qu’ils soient libres… mais à la façon des grands ! Injonction terriblement paradoxale. Sois libre ma fille, et fais comme maman !

Et c’est là que le bât blesse. La liberté sexuelle n’implique pas la confusion des générations. Et si cette dernière n’entraîne pas nécessairement des actes incestueux, elle est, par définition, incestuelle et suffit à brouiller les esprits. Il n’y a pas de synchronie entre les parents et les enfants ; une génération les sépare et cette séparation est fondamentale. Et peu me chaut que des adultes éprouvent du goût pour des pratiques sexuelles en tous genres. En revanche, les enfants n’ont tout simplement pas à y être mêlés. C’est le déni de la différence générationnelle qui est profondément destructeur, et pas la liberté que des parents respectueux de leur propre intimité comme de celle de leurs enfants s’octroient. Il ne faut pas, pour le coup, confondre les deux. Mais c’est bien parce qu’il y a eu, pour certains, confusion entre les deux qu’il y a retour de bâton de la part des enfants en question.

La Familia grande

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Le consentement

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Rouvrir le passé

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© Les films du losange

L’écheveau passablement confus de cette intrigue à tiroirs met un bon moment à se clarifier (plus ou moins). Un vieillard nonagénaire d’origine hongroise s’étant dissimulé, après-guerre, sous l’identité d’un héroïque soldat de Tsahal, passe en jugement à Tel-Aviv en présence de sa propre fille (dont on verra que sa présence auprès du grabataire changera du tout au tout le cours du procès), et d’une rescapée d’Auschwitz appelée à témoigner contre celui en qui elle reconnaît avec certitude le bourreau de son enfance.

L’ancienne déportée est accompagnée son fils, Ori (Yona Rozenkier), un homme plutôt perturbé, lequel croise au tribunal une écrivaine française d’un certain renom, Anna (Valéria Bruni-Tedeschi), en qui il est persuadé, quant à lui, de reconnaître en cette femme son ancien amour fou d’il y a 20 ans, à Turin. Ce qu’elle nie, prétendant ne l’avoir jamais vu.

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Au fil d’improbables péripéties, le récit se resserre sur Ori et Anna, duo incarné par le comédien, scénariste et réalisateur franco-israélien Yona Rozenkier, et l’actrice, cinéaste (et sœur de Carla Bruni) si volontiers coutumière des rôles borderline. Sous prétexte de la conduire à l’aéroport où un vol pour l’Europe attend Anna, Ori l’enlève à bord de son van dans une loufoque équipée dans le désert, échappée dont le dénouement déjouera tous les pronostics. Bien des lacets sur cette route mémorielle à deux voies (et à deux voix) qui se perd dans les sables.  

Il n’y a pas d’ombre dans le désert. Film de Yossi Aviram. Avec Valéria Bruni-Tedeschi et Yona Rozenkier. Couleur. Durée : 1h41 En salles le 28 février 2024.

Hôpital: mort sans ordonnance

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Image d'illustration Unsplash

Mort d’une crise cardiaque en sortant d’un hôpital qui ne lui avait rien trouvé d’anormal, l’histoire de Salah Hamidi est révélatrice de l’état de l’hôpital public. La politique comptable des gouvernements qui se sont succédé, réduite à la fermeture de lits, à l’exploitation des médecins et à la dégradation des conditions de travail se traduit aujourd’hui par une augmentation du nombre de morts chez les patients. Et il faut ajouter à cela les pertes de chance ou les décès liés à la pénurie de médicaments. Les faits sont connus, renseignés et pourtant, politiquement rien ne bouge. En matière de santé on expérimente en direct la tiers-mondialisation de la France.


L’histoire est particulièrement tragique, c’est Le Parisien qui la raconte dans son édition du 20 février 2024[1]. Il est 4 heures du matin ce jour de janvier, Salah Hamidi, 49 ans, se rend à son travail. Sur la route, il ne se sent pas bien: intenses douleurs thoraciques, acidité dans la poitrine, maux de tête, douleur au bras gauche… Il cumule tous les symptômes de la crise cardiaque. Il appelle les pompiers qui le prennent en charge à 4h40 et le déposent aux Urgences du centre hospitalier d’Étampes pour suspicion d’infarctus. Mais il est renvoyé chez lui à 8 heures sans avoir été pris en charge sérieusement. Il a été retrouvé mort dans sa voiture alors qu’il venait de sortir de l’hôpital. Cause du décès : crise cardiaque bien sûr.

Une histoire révélatrice du fonctionnement dégradé de l’hôpital

Le problème c’est que les faits divers de ce type s’accumulent. En France il y a des patients qui décèdent sur leur brancard aux urgences.Et ces informations ne sont pas secrètes. La crise des Urgences ou plus largement de l’hôpital public est renseignée, mais les gouvernements successifs semblent s’en laver les mains. Or l’hôpital public est une des institutions clé de notre système de solidarité et fut longtemps la fierté de la France. Aujourd’hui nous n’avons plus la meilleure prise en charge du monde, l’engorgement des hôpitaux devient la règle, les disfonctionnements sont tels que l’hôpital repose sur le dévouement de soignants épuisés et maltraités. Les conséquences de cet état des lieux sont terribles pour les personnels médicaux comme pour les patients.

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Pourtant, la crise des Urgences, comme celle de la qualité du service hospitalier, n’est pas nouvelle. Les médecins ont alerté les autorités depuis longtemps et en des termes on ne peut moins équivoques. Or plus les exemples de disfonctionnements s’accumulent, plus les rodomontades ministérielles se multiplient. La négation du réel est à ce point assumée que les ministres ne se soucient même plus de crédibilité. Ainsi, à l’été 2022, alors que la saison promet son lot d’épisodes caniculaires, de plus en plus d’hôpitaux annoncent soit la fermeture des services d’Urgences, soit celle de l’accueil de nuit. Le tout alors que les déserts médicaux sont légions et que l’hôpital est parfois le seul recours pour certains bassins de population. Croyez-vous que cela inquiète les autorités de santé ? Pensez-vous ! le ministre, à cette occasion, s’est félicité que « l’hôpital soit ouvert la journée ». Authentique.

Des alertes qui s’accumulent sans susciter de réaction du pouvoir

Dans un rapport de mars 2022, le Sénat prévenait déjà que l’hôpital était à bout de souffle et approchait du point de rupture. En décembre 2022, c’est un collectif de plus de 5 000 médecins, soignants et agents hospitaliers qui s’étaient adressés à Emmanuel Macron par le biais d’une tribune[2]. Avant l’épidémie de Covid, les médecins urgentistes avaient fait grève pendant six mois. En janvier 2020, c’était 1000 chefs de service qui avaient renoncé à leurs fonctions de chef de service, « posant le képi pour essayer de sauver la blouse ».

Hausse de la mortalité des patients

Depuis rien n’a été fait et l’hôpital s’effondre lentement sous nos yeux pendant que le gouvernement continue à réduire le nombre de lits arguant que l’on peut faire plus avec moins. Ce à quoi les médecins rétorquent qu’ils n’ont déjà plus les moyens de mener à bien leurs missions. Le problème est que les médecins ont un argument imparable : la hausse de la mortalité des patients notamment. On estime à 150 le nombre de morts lié à l’engorgement des hôpitaux rien que pour le mois de décembre 2022.

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Eh bien, même cela ne réussit pas à provoquer la moindre prise de conscience chez nos politiques ou chez les hauts-fonctionnaires du ministère de la Santé. Il faut lire le témoignage sur Facebook de Christophe Prudhomme, médecin urgentiste et syndicaliste, quand il raconte sa rencontre avec le responsable de l’Agence Régionale de Santé du Finistère, territoire où les services d’urgences sont dans un état catastrophique. Alors que le médecin lui explique que le système de santé est en train de s’effondrer, voilà ce que lui répond le directeur : « Je dirai plutôt que le système de santé, en France est en pleine mutation. Une mutation lourde, profonde, porteuse d’inquiétude, mais aussi d’espoir et d’amélioration. » Cette perle technocratique de la plus belle eau signifie l’abandon du système de santé public et témoigne de l’absence de vision et de perspective du politique en la matière. Dans ce même post, une autre anecdote est fort instructive.  Il s’agit des échanges que nous rapporte Christophe Prudhomme concernant l’hôpital nord à St Ouen. Cet établissement doit remplacer deux hôpitaux existants. Mais tandis que les directeurs de l’AP-HP se rengorgent, présentant leur nouvelle création comme le plus grand centre hospitalo-universitaire d’Europe, le syndicaliste rappelle que le seul résultat dont on est d’ores et déjà sûr concerne la baisse du nombre de lits. La nouvelle politique : caser un maximum de patients à l’hôtel… Moins de service à la population, mais un gain de prestige pour les décideurs, voilà ce que semble être la boussole qui guide les décisions publiques ! Tout cela alors que l’hôpital est le patrimoine commun des Français et que la politique de santé a des incidences directes sur la durée et la qualité de nos vies.

Dans toutes ces histoires, on se demande encore si la vision comptable des technocrates n’est pas un des meilleurs outils que l’on connaisse pour sacrifier l’intérêt général, sur l’autel de la soi-disant bonne gestion des deniers publics. En attendant, on demande au sens du devoir des médecins d’assurer ce que les politiques ont abandonné. En acceptant des conditions de travail invivables, un mode de fonctionnement dégradé et le déni des politiques face à la détérioration de la qualité de la prise en charge à l’hôpital, les médecins se dévouent au risque de voir l’Etat ignorer leurs souffrances et minorer ce que crée ce type de fonctionnement sur la santé et l’avenir des patients. Quand le système aboutit à une perte de chance pour les patients et à l’augmentation de la mortalité, on se demande ce qu’il faut de plus comme signes concrets pour inciter le pouvoir à agir.

Ces biens essentiels

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[1] https://www.leparisien.fr/essonne-91/salah-49-ans-mort-dun-infarctus-en-sortant-de-lhopital-ils-nauraient-jamais-du-le-laisser-partir-20-02-2024-XLSLEH42GRB6RADGNNJIGKMXQM.php

[2] https://www.lemonde.fr/idees/article/2022/12/21/l-hopital-public-n-est-plus-capable-d-amortir-la-moindre-crise-sanitaire-meme-si-elle-est-previsible_6155241_3232.html

Le propalestinisme de Lula, carburant dans sa course au leadership du «Sud global»

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Brasilia, 23 novembre 2023 © Mateus Bonomi/AGIF/Sipa USA/SIPA

À Addis-Abeba en Éthiopie, le président brésilien vient d’accuser Israël de « génocide » à Gaza, et a fait une allusion à Hitler


Membre fondateur du Mercosur en 1985, puis de l’UNASUR en 2008, rassemblant tous les pays du sous-continent, le Brésil a manifestement pris le leadership régional. Or depuis 2002, avec l’arrivée de Lula au pouvoir, le Brésil s’est affirmé résolument non seulement comme une puissance régionale mais aussi comme un acteur qui veut compter sur la scène mondiale…

Cela, en nouant d’une part un partenariat privilégié avec le continent africain : le Brésil et le Nigeria ont été à l’origine du premier sommet Afrique-Amérique du Sud qui s’est tenu en 2006 à Abuja. D’autre part le Brésil a participé à la création des BRICS en 2011, aux côtés de la Russie, de l’Inde, de la Chine et de l’Afrique du Sud.

Toutefois, les relations Brésil-Afrique relèvent davantage d’une diplomatie politique que d’une véritable politique d’État, comme le laisse à penser l’effondrement de cette relation sous la présidence de Dilma Rousseff déjà (2011-2016), confrontée qu’elle était à des enjeux sérieux de politique intérieure, et surtout avec les présidents Michel Temer (2016-2018) puis Jair Bolsonaro (2019-2023). Si de grandes entreprises brésiliennes y trouvent leur intérêt (tout particulièrement dans les secteurs de l’extraction des matières premières et de la construction d’infrastructures) les relations économiques Brésil-Afrique sont en effet sous-tendues par des préoccupations fortes à la fois idéologiques et géopolitiques.

Imaginaire brésilien

Le rapprochement avec l’Afrique fait partie intégrante du programme international du PT depuis sa fondation en 1980. Car d’une part, les populations afro-descendantes brésiliennes représentaient une « base » importante du mouvement et un potentiel électoral précieux, et d’autre part, l’Afrique noire avait occupé une place centrale dans la structuration du Tiers-Monde et de la conceptualisation idéologique tiers-mondiste, articulant les questions de la décolonisation, du développement et de la dépendance. Aujourd’hui l’Afrique conserve une charge symbolique importante pour la constitution d’une nouvelle opposition à l’Occident et demeure un élément de l’imaginaire brésilien. La politique africaine du Brésil vise ainsi tout autant à donner une interprétation racialiste, « racisée » des questions sociales brésiliennes que de fonder la prétention de Lula (élu à nouveau en octobre 2022) à viser désormais le leadership dudit « Sud global ».

Car paradoxalement, le retour à la démocratie en Amérique latine, avec le « tournant à gauche » de la région dans les années 90-2000, a favorisé l’expansion de l’idéologie du « postcolonialisme » puis du « décolonial », notamment sous l’impulsion du castro-chavisme vénézuélien. Entremêlant anti-impérialisme, anti-occidentalisme et théorie de la domination et du « privilège blanc », ce courant qui dénie désormais à l’Amérique latine sa dimension « d’extrême-Occident » (selon l’expression d’Alain Rouquié dans les années 80), verse tout naturellement dans un antisémitisme antisioniste largement partagé par l’idéologie néo-tiersmondiste dudit « Sud global ».

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La lutte contre la « domination » mondiale de ces « super-blancs » que seraient devenus les Juifs depuis qu’ils sont détenteurs d’un territoire national, permet en effet d’agréger des ressentiments divers et d’articuler des objectifs multiples. Ni « bloc », ni « axe », ni alliance, ni « Internationale », le « Sud global » se caractérise plutôt comme une dynamique, portée par un conglomérat d’acteurs aux contours mouvants. Après le pogrom génocidaire mené par le Hamas en territoire israélien le 7 octobre 2023, comme par un effet paradoxal aigu, les prises de position contre Israël se sont déchaînées aussitôt tous azimuts à travers la planète et dans différents secteurs des sociétés occidentales. Au-delà de la résolution implacable des islamistes à anéantir Israël dans le sang et l’horreur, c’est en somme l’installation de l’antisémitisme à l’horizon d’un « Sud global » en gestation depuis au moins deux décennies, qui s’est manifestée. L’Amérique latine avec les prises de position anti-israéliennes du Chili, de la Bolivie et de la Colombie notamment, y a participé, et Lula s’y est particulièrement illustré.

Plus tendre avec Poutine qu’avec Netanyahou

Invité au 37ème sommet des pays de l’Union africaine, à Addis-Abeba, les 17 et 18 février dernier, le président brésilien a non seulement manifesté une fois encore son intérêt pour l’Afrique, mais il s’est posé en prétendant au titre de leader du Sud global en abordant les deux grands thèmes du moment qui définissent la ligne du conglomérat anti-occidental : le soutien à la Russie dans la guerre qu’elle a lancée contre l’Ukraine d’une part, et le soutien au Hamas dans son offensive contre Israël d’autre part. Refusant de condamner Poutine pour l’assassinat de Navalny, Lula a affirmé qu’il fallait « d’abord faire une enquête pour savoir pourquoi ce citoyen est mort », et comparant « ce qui se passe à Gaza » à la décision d’Hitler « de tuer les juifs », il a estimé que « le Brésil ne peut s’abstenir de condamner ce que l’armée d’Israël est en train de faire dans la bande de Gaza ». Et pour « faire bon poids », écartant d’un revers de main la récente expulsion par le tyran vénézuélien Maduro des membres du personnel du Haut-Commissariat des Nations unies aux droits humains, il a déclaré : « Je n’ai pas d’information sur ce qui se passe au Venezuela ».

L’attaque du Hamas du 7 octobre a provoqué en effet une décantation des positionnements stratégiques et une mise en évidence de l’axe de convergence des trois proto-totalitarismes (Russie, Iran et Turquie) ainsi que de leurs alliés du Sud global à travers leur hostilité conjointe à la fois à l’égard de l’Ukraine et d’Israël. L’antisémitisme, comme souvent au cours de l’Histoire, servant d’agent de coagulation d’éléments hétérogènes et d’acteurs divers, c’est aujourd’hui sous la forme du propalestinisme « antisioniste » qu’il s’exprime le plus vigoureusement. Le propalestinisme est en effet une idéologie transnationale qui consiste dans la délégitimation de l’État juif, tout particulièrement à travers la victimisation obsessionnelle des populations palestiniennes et la diabolisation du Juif/Israélien. Le « Palestinien » étant devenu la figure emblématique de tous les « dominés » victimes de l’Occident honni.

Le soutien au Hamas comme « mouvement de résistance » à la prétendue « occupation coloniale israélienne » est ainsi une prise de position indispensable à tout leader du Sud global. Au demeurant, Lula n’a sans doute pas un gros effort à faire dans ce sens, lui qui a par exemple, depuis longtemps toléré avec bienveillance l’activisme du Hezbollah dans la région de la Triple frontière (Argentine, Brésil, Paraguay) où le groupe terroriste gère deux grandes mosquées et où il bénéficie du soutien financier et moral de membres influents des communautés syro-libanaises autant musulmanes que chrétiennes, implantées de longue date dans la région. Revenant à la posture gauchiste de ses jeunes années, Lula entonne donc à pleine voix l’antienne propalestiniste des nouveaux « damnés de la terre ».

Qui tient la porte d’entrée?

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Le président de la République rend hommage Missak et Mélinée Manouchian, mercredi 21 février 2024. © Blondet Eliot -Pool/SIPA

Le président de la République a accueilli, solennel, le couple Manouchian au Panthéon ce mercredi. Lors de son discours, il a dit entendre maintenir l’unité de la nation, domaine dans lequel il n’a pas réellement excellé jusqu’ici…


On surabonde en permissions, en interdictions, en exclusions, en ostracismes, en validations, en discriminations positives ou négatives, en censures, en provocations, en mises à l’écart ou à l’honneur. Sur tous les plans. Et je ne cesse de m’interroger. Mais qui donc tient la porte d’entrée ?

Arbitrages

Dans le domaine de la liberté d’expression, puisque la vérité n’est plus le critère décisif pour évaluer le propos, qui, médiatiquement, politiquement, va répartir le bon grain et l’ivraie, autoriser ici et fustiger là ? Qui sera l’arbitre incontesté entre le décent et l’indécent, entre ce qu’on aura le droit de penser et de dire ou ce qui devrait immédiatement mériter l’opprobre ? Qui va être assez légitime pour tenir la porte d’entrée ? Pour la vie parlementaire, nous sommes lassés des fluctuations épuisantes du président de la République qui n’en finit plus de tendre l’arc sur le Rassemblement national puis de le détendre, contredisant sans vergogne son Premier ministre. Celui-ci n’a pourtant pas hésité à proposer un débat à Marine Le Pen alors qu’elle n’est plus dans l’arc, jusqu’au prochain changement ! À partir du moment où l’évidence de Gabriel Attal n’est pas admise – l’arc républicain est tout l’hémicycle ! -, qui va déterminer le licite et l’illicite, les paroles acceptables dans les débats honorables ou les interventions scandaleuses dans une Assemblée nationale partagée entre purs et impurs ? Qui aura été assez exemplaire, au plus haut niveau de l’Etat, pour donner des leçons, qui sera assez digne pour tenir la porte d’entrée ?

À lire aussi, Franck Crudo: Manouchian et l’extrême droite: les pieds dans le plat de Résistance

Il n’est pas un sujet de société, une controverse, qui ne conduisent à cette interrogation tant, de plus en plus, la dispute libre et contradictoire est remplacée par des inquisitions qui simplifient tous les échanges par cette double commodité : tout le monde n’a pas le droit de parler et il y a des pensées qui n’ont pas le droit d’exister. C’est une obsession chez moi que cette lancinante inquiétude : qui tient la porte d’entrée ? Qui gardera les gardiens ? La triste réalité d’aujourd’hui ayant mis le ver non seulement dans le fruit mais dans le contrôle de l’action du ver.

La cérémonie de panthéonisation du couple Manouchian, avec les réactions qu’elle a suscitées avant sur la présence ou non de Marine Le Pen, est révélatrice d’incohérences françaises qui veulent tout et le contraire de tout. Je n’ai pas l’intention, me glissant dans le sillage du remarquable entretien de Stéphane Courtois questionné par Jean-Christophe Buisson, de discuter la nature de la Résistance communiste, son caractère peut-être plus international – soumission à l’URSS ? – que national et le nombre de fusillés. Alors que les choix, les ennemis, la culture et la mort héroïque de Missak Manouchian démontrent surabondamment que la France était authentiquement dans son cœur, à lui, ce « Français de préférence ». Ce n’est pas contradictoire avec cette assertion de Stéphane Courtois selon qui « la mort de Missak Manouchian suscite l’admiration mais son héroïsation a été construite par le PCF ».

Le cordon républicain s’effiloche

Une double perversion dans cette volonté d’exclusion de Marine Le Pen. Il était normal qu’elle ne vînt pas à l’hommage rendu à Robert Badinter, s’agissant d’une demande de la famille. En revanche, pour le couple Manouchian, en dépit de l’opposition du comité de soutien pour la panthéonisation et des réserves critiquables du président politisant ce qui n’aurait jamais dû l’être, Marine Le Pen et Jordan Bardella ont eu raison de maintenir leur présence dans la soirée du 21 février.

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En effet le président de la République, garant de la concorde nationale à l’occasion de cérémonies appelant l’unité au moins le temps de leur préparation et de leur déroulement, a été aux antipodes de cette exigence dans son entretien acide avec L’Humanité. Comment ne pas approuver Jean-Yves Camus, spécialiste de l’extrême droite, qui explique ceci : « L’hypothèse de voir Marine Le Pen accéder au pouvoir était un songe et gagne désormais de la consistance. En tentant de l’écarter, le parti présidentiel tente de renverser la tendance » ? La seconde absurdité. On remarque que la normalisation historique de Marine Le Pen – elle a rompu avec son père à cause de certains de ses délires provocateurs dans ce domaine – est perçue comme une catastrophe par ses opposants. Ils sont privés d’une détestation confortable sans avoir été capables de lui substituer une contestation intelligemment politique, beaucoup plus difficile à présenter. Il est tout de même choquant que sur le plan éthique, on ne se félicite pas d’une évolution aussi heureuse, pourtant conforme à cette idée que l’important n’est pas de savoir d’où l’on vient mais où l’on va. Dans cette controverse indélicate – elle met de l’ombre sur une panthéonisation pourtant quasi consensuelle -, la question sur « qui tient la porte d’entrée ? » est cruciale.

Le président, avec ses louvoiements et ses manœuvres politiciennes, a perdu toute crédibilité. Recherche désespérément un portier juste et équitable !

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Tant qu’il y aura des films

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© La Filmothèque du Quartier Latin

Côté cinéma, février s’annonce comme un mois frileux, encombré notamment de vrais faux biopics français. Quoi de vraiment neuf alors? Les deux premiers polars de Claude Sautet, deux bijoux qui ressortent en version restaurée.


Noir, c’est noir

Classe tous risques et L’Arme à gauche, de Claude Sautet
Sortie le 28 février

Si on excepte un court-métrage, Nous n’irons plus au bois, et un long métrage à la paternité discutée, Bonjour Sourire, la carrière de cinéaste de Claude Sautet a véritablement commencé avec deux polars très noirs, Classe tous risques en 1960 et, cinq ans plus tard, L’Arme à gauche. Il faudra attendre cinq années de plus pour voir naître Les Choses de la vie et l’affirmation de l’importance du cinéma de Sautet dans le paysage. Même si l’étiquette réductrice et parfaitement injuste de chroniqueur de la bourgeoisie pompidolienne lui collera beaucoup trop longtemps à la peau. On comprend aujourd’hui que les films de Sautet vont bien au-delà de cette caricature étriquée.

En parallèle de la réalisation, il a d’ailleurs eu une riche carrière de scénariste qui lui a valu dans le milieu le surnom de « ressemeleur de scénario ». C’est ainsi que Sautet a notamment travaillé avec Georges Franju, Jacques Deray, Jean-Paul Le Chanois, Jean-Paul Rappeneau, Alain Cavalier, Philippe de Broca… Sans oublier les nombreux films dont il a annoté les scénarios sans être crédité à leur générique pour autant. Si ses deux premiers films en tant que réalisateur tranchent quelque peu avec les suivants, ils s’avèrent être deux exercices de style parfaits pour entrer dans la carrière. Classe tous risques et L’Arme à gauche ont d’abord en commun d’être des adaptations de polars. Le premier s’inspire d’un roman de l’ex-malfrat et taulard José Giovanni reconverti en écrivain. Il participa d’ailleurs à l’écriture du scénario aux côtés de Claude Sautet et de Pascal Jardin, autre grande pointure littéraire et scénaristique du paysage cinématographique de l’époque. Ensemble, ils portent à l’écran l’histoire (inspirée de faits réels) d’Abel Danos (dit « Le Mammouth », dans la vraie vie), bon père de famille mais activement traqué par la police sans que l’on en sache les raisons. En réalité, mais il semble que, contrairement à Giovanni, Sautet l’ignorait alors, Danos fut l’un des bourreaux de la Gestapo française durant l’Occupation, au sein de la Carlingue, le tristement célèbre gang de Bonny et Lafont. C’est Ventura qui incarne Danos, tandis qu’Éric Stark, son unique soutien dans le film, est joué par un certain Jean-Paul Belmondo, à l’époque parfait inconnu que Sautet avait repéré dans Les Tricheurs de Marcel Carné et qu’il dut imposer à la production, avec l’aide active de Ventura.

On retrouve ce dernier au casting deL’Arme à gauche, cette fois dans le rôle de Jacques Cournot, un honnête navigateur des Caraïbes qui découvre un trafic d’armes. À nouveau, Sautet adapte un polar, signé en l’occurrence par Charles Williams, auteur américain, habitué de la « Série noire » de Gallimard, dont les livres ont souvent été portés à l’écran. D’ailleurs, Sautet avait déjà participé à l’écriture d’une autre adaptation d’un roman de Williams : Peau de banane, de Marcel Ophüls.

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Toutefois, les deux films divergent sur bien des points. En premier lieu, leur carrière commerciale fut à l’opposé : plein succès pour Classe tous risques, échec cuisant pour L’Arme à gauche, dont le tournage fut déjà un véritable désastre, entre la destruction des décors lors d’une tempête, des tensions au sein de l’équipe technique et, in fine, un dépassement de budget conséquent. Si le premier trouve pleinement sa place dans le paysage, pourtant déjà très encombré, du polar à la française, le second, malgré d’indéniables qualités et l’interprétation évidemment impeccablede Ventura, peine à trouver ses marques et son genre véritable entre huis clos maritime et film d’aventures.

Restent deux œuvres absolument singulières auxquelles Sautet a su imprimer sa rigueur et sa précision. Directeur d’acteurs hors pair comme toute sa filmographie le démontre, il est aussi, dès ses premiers films, un raconteur d’histoires et de destins, attentif comme personne à la caractérisation de ses personnages, principaux et secondaires. Il faut donc voir ou revoir ces deux films sur grand écran.


Dali, c’est raté

Daaaaaalí ! de Quentin Dupieux
Sortie le 7 février

La tendance de ce début d’année, c’est biopics tous azimuts : de Florence Arthaud à Pierre Bonnard, en passant par Priscilla Presley et Bob Marley, personne ne semble pouvoir échapper à cette mode généralement désastreuse. Le Daaaaaalí !de Quentin Dupieux n’échappe hélas pas à la règle. Certes, le cinéaste se moque (très gentiment) du personnage médiatique composé par l’artiste, mais l’ensemble reste à ce premier degré. Seule originalité (toute relative), le peintre espagnol est incarné à l’écran par plusieurs acteurs successifs, entre autres Jonathan Cohen, Édouard Baer et Gilles Lellouche : plusieurs cabots sont nécessaires pour interpréter le cabot Dalí. On est en droit de trouver l’argument un peu court. Le film l’est aussi (78 minutes), ce qui s’avère être sa principale qualité.

Jonathan Cohen © France 3 Cinéma

Sévigné, c’est loupé

Madame de Sévigné, d’Isabelle Brocard
Sortie le 28 février

Autre illustration navrante de la mode actuelle des biopics, ce Madame de Sévigné d’Isabelle Brocard. On se demande bien d’abord ce qui peut pousser une réalisatrice française et son producteur à imaginer cette reconstitution tout droit sortie du musée Grévin avec un passage par le château de Grignan. La réponse ne se fait pas attendre et ce, dès les premières images du film : il s’agit tout simplement de faire de ladite marquise une pionnière du féminisme hexagonal ! Caricature et révisionnisme sont dès lors au programme

© Julien Pranié

Charles Gave: «La social-démocratie européenne va disparaître»

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Charles Gave © Hannah Assouline

Dans son dernier ouvrage (La vérité vous rendra libre, Éd. Pierre de Taillac), le président de l’Institut des libertés a réuni ses articles les plus incisifs de ces dernières années. Une lecture revigorante à l’heure où la plupart des économistes sont aussi plats et prévisibles que ChatGPT.


Ni les grands quotidiens ni les news magazines n’en ont signalé la sortie. Et rares sont les écoles de commerce qui recommandent sa lecture. Pourtant, le dernier livre de Charles Gave est sur la table de chevet de bon nombre de décideurs économiques en quête d’analyses non formatées et de prospectives à rebrousse-poil. Un ouvrage où l’auteur dénonce notamment les certitudes suicidaires de nos gouvernants, et prédit une grave crise en Europe. Une crise non seulement financière, mais aussi politique et militaire. Car pour le diplômé de l’université de Toulouse et de la Binghamton University (New York), une grande page de l’histoire du monde est en train de se tourner. Le bloc asiatique, en cours de réunification, pourrait bien prendre l’ascendant sur l’Occident. Un risque mortel pour nos États-providence.


Causeur. Première surprise à la lecture de votre livre : vous qui avez l’image d’un auteur iconoclaste aux opinions bien tranchées, vous reconnaissez volontiers qu’il vous arrive de vous tromper dans vos analyses…

Charles Gave. Dans ma profession, qui est celle des marchés financiers, si vous avez raison 51 % du temps, vous êtes une superstar ! Mon métier est en réalité une immense école de modestie intellectuelle. Cela dit, je me suis peut-être un peu moins trompé que les autres. C’est sans doute pour ça que mes clients considèrent que je suis de bon conseil.

Venons-en à la thèse principale de votre ouvrage, qui est une charge violente contre les élites occidentales. Vous les accusez carrément de trahison. N’est-ce pas quelque peu complotiste ?

Je ne sais pas comment nommer le scandale que je dénonce dans mon livre. Est-ce un complot ? Je l’ignore. Ce que je décris, c’est le système antidémocratique qui a émergé dans les pays riches après la chute du mur de Berlin et dont une classe sociale bénéficie indûment en contrôlant les médias, l’économie et la finance sans jamais risquer de sanction, même quand elle prend de mauvaises décisions. Ce système promeut au contraire les pires d’entre eux.

Les pires… Vous y allez un peu fort, non ?

J’ai travaillé avec l’un d’eux, George Soros, et je peux vous dire que, quand il entrait dans une pièce, il faisait peur.

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Est-il un agent de ce que d’aucuns appellent l’« État profond » ?

Pas exactement. Nous sommes plutôt confrontés à des gens qui veulent s’affranchir de l’État. La relation qui unissait traditionnellement les élites occidentales et leur nation a été rompue. Cette révolution n’est pas cachée, elle s’est faite au grand jour, sous les encouragements des idéologues néoconservateurs américains, qui sont presque tous d’anciens trotskistes d’ailleurs.

Et en France ?

Quand j’étais jeune, notre pays était gouverné par des hauts fonctionnaires admirables, comme Paul Delouvrier et Pierre Guillaumat qui étaient des moines-soldats de l’économie. Ces gars avaient une puissance intellectuelle formidable et travaillaient littéralement pour le bien commun. Mais depuis Giscard et Mitterrand, leurs successeurs s’avèrent tous plus médiocres et corrompus les uns que les autres. Leurs actes de trahison sont innombrables, comme la vente de notre fleuron industriel Alstom à General Electric, décidée en 2015 par François Hollande, alors conseillé à l’Élysée par Emmanuel Macron. Mais le plus souvent, les membres de cette caste se complaisent plutôt dans le déni et la paresse. Et c’est ainsi qu’ils enfoncent le pays. Comme disait Albert Einstein, on ne peut pas demander à quelqu’un qui est à l’origine d’un problème de le régler. Pour endiguer cette catastrophe, il faudrait redonner la parole au peuple, à travers des référendums, comme en Suisse. Par exemple : « Est-ce que les femmes ont le droit de porter la burqa ? » 60 % des Helvètes ont répondu non. Fin de la discussion. Et il n’y a pas eu de juges pour s’y opposer. Le peuple souverain a parlé. Si on doit prendre des décisions extrêmement dures, le seul qui le peut, c’est le peuple souverain.

Marine Le Pen est-elle la candidate de ce peuple souverain ?

Je ne suis même pas certain qu’il y aura des élections présidentielles en 2027. Quand on regarde l’évolution de la dette publique en Europe, on voit que, depuis la crise mondiale des subprimes en 2008, la masse monétaire – la quantité de monnaie émise par la Banque centrale européenne – a été multipliée par cinq, tandis que la richesse créée sur le continent n’a augmenté que de 20 %. Avec cet argent, on a créé des actifs financiers à long terme, principalement des bons du Trésor, que les États européens ne pourront jamais rembourser. La dette, après tout, n’est que de l’impôt différé. C’est la même chose aux États-Unis. L’Occident va au-devant d’un énorme krach obligataire, qui a déjà commencé, d’une intensité telle que le fonctionnement des États et la paix civile pourraient être compromis. Or pour qu’il y ait des élections, il faut qu’il y ait un État en état de marche.

Les Américains sont-ils en si mauvaise posture ? Ne sont-ils pas en train de révolutionner l’économie de la connaissance en faisant des pas de géant avec l’intelligence artificielle ?

Je ne nie pas l’intérêt de l’intelligence artificielle, dont je me sers tous les jours pour analyser les marchés financiers. Mais, croyez-moi, la bêtise humaine n’a pas fini de mener le monde. Et surtout l’économie n’a pas fini d’être d’abord de l’énergie transformée, avant d’être de l’intelligence agrégée.

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Mais l’économie fait-elle l’histoire ? La volonté politique ne prime-t-elle pas ?

Pas toujours. Depuis le début de la guerre en Ukraine, la Russie a réorienté ses exportations d’hydrocarbures vers les pays d’Asie, en particulier la Chine et l’Inde. Pour la première fois de son histoire, l’Inde va recevoir ses matières premières d’Asie centrale, qu’elle paiera dans sa propre monnaie. Il va donc y avoir un boom économique gigantesque dans la zone de l’océan Indien. À terme, les investisseurs préféreront placer leurs fonds dans cette zone en croissance, et ils n’auront aucune raison de venir à notre rescousse. La France, c’est 1 % du PIB mondial, mais 9 % des dépenses sociales de la planète. Cela ne peut pas durer éternellement. Ou, pour le dire en des termes plus triviaux, il n’y a pas assez d’argent sur terre pour continuer à payer la France à ne rien foutre. J’avais écrit au milieu des années 1980 que l’Union soviétique allait s’effondrer. Tout le monde me disait que j’étais fou. Aujourd’hui je dis que la social-démocratie européenne va disparaître, car elle n’est pas viable non plus.

Les États-Unis peuvent-ils laisser une telle crise se produire ? N’ont-ils pas intérêt à nous aider à sauver nos États-providences ?

Les Américains sont pragmatiques. Or ils ont à présent acquis l’autosuffisance énergétique grâce au gaz et au pétrole de schiste. Longtemps ils ont fait des guerres pour maintenir la suprématie du dollar. Seulement, ils n’ont plus les moyens de cette stratégie. Car ils sont arrivés, comme l’Europe, à une limite absolue en termes de dépenses et d’endettement public. Sachant qu’il y a trois gouffres dans le budget fédéral américain : la sécurité sociale, le service de la dette et la défense. Il va donc leur falloir combler au moins un des trois gouffres. Vont-ils commencer par la sécu ? Le président qui entreprendrait une chose pareille n’aurait aucune chance d’être réélu… Vont-ils couper dans le service de la dette ? Cela reviendrait à se déclarer en faillite ! Donc la seule économie drastique qu’ils peuvent faire, c’est dans la défense. Ce qui implique que l’armée américaine quitte l’Europe, comme elle a quitté l’Afghanistan. Avec deux candidats possibles pour la remplacer chez nous : l’armée turque ou l’armée russe. Faites votre choix.

Les Européens ne sont-ils pas capables d’assurer leur propre défense ?

Ils n’ont pas d’enfants ! Dans les familles italiennes aujourd’hui, on compte un petit-enfant pour quatre grands-parents et c’est le seul petit enfant pour ces quatre personnes. Alors que les Turcs font plein de gosses. Ce que j’essaie de dire, c’est qu’on ne peut pas défendre un continent avec des avocats bruxellois et buveurs de bière de 50 ans. Donc nous sommes condamnés à être sous tutelle militaire. Il n’y a pas d’autre solution.

Recep Tayyip Erdogan rencontre Vladimir Poutine à Sotchi, en Russie, 4 septembre 2023. « Les Européens sont condamnés à être sous tutelle militaire, qu’elle soit américaine, russe ou turque… » © Sergei Guneyev/AP/SIPA

En quoi serait-il meilleur pour nous d’être dominés par les Russes ou les Turcs plutôt que d’être dominés par les Américains ?

Je ne dis pas que c’est meilleur ou moins bon, je dis que c’est inévitable.

Mais vous dites aussi qu’il faut que le peuple reprenne le pouvoir, vous avez peut-être des conseils à lui donner…

Je ne connais pas un homme politique ayant aujourd’hui la stature suffisante pour dire au peuple : « Voilà ce que l’on doit faire. » Sauf peut-être Jean Lassalle, qui représente tellement la France telle que je l’imagine. Ou bien éventuellement David Lisnard, qui m’a l’air courageux. La solution, ce serait de liquider la classe qui gouverne le pays, notamment l’inspection des Finances, dont Emmanuel Macron est l’un des pires représentants, avec son incapacité de penser la même chose deux jours de suite. Comme dans la plupart des grandes démocraties, les fonctionnaires devraient être élus, et ils devraient être obligés de donner leur démission définitive de la fonction publique quand ils partent faire autre chose dans les affaires ou la politique. En Suisse, ils se passent très bien de ce genre d’aristocratie. Conséquence, le poids de la puissance publique ne dépasse pas un tiers de leur économie, à l’instar de la France sous de Gaulle, avec des hôpitaux qui marchent mieux que les nôtres et une armée autrement redoutable. Pendant ce temps, nous avons de l’autre côté du lac Léman un État obèse, qui pompe 60 % de nos richesses !

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Le nouveau gouvernement n’est-il pas de nature à vous rendre un peu optimiste ? Emmanuel Macron n’a-t-il pas indiqué son souhait que « la France reste la France » ?

Un changement de gouvernement n’est intéressant que si les nouveaux ministres ont la possibilité d’opérer dans des secteurs de la souveraineté de l’Etat. Or la France n’a plus aucune souveraineté. Ni sur sa monnaie, ni sur ses frontières, ni sur ses tribunaux, qui doivent respecter des lois et règlements émis par Bruxelles. Ni sur sa diplomatie, enchaînés que nous sommes à l’OTAN. Ni sur son budget, avec des déficits financés par l’étranger ou par de la création monétaire émanant d’une Banque centrale européenne que nous ne contrôlons pas et qui peut nous mettre à terre en cinq minutes en montant les taux d’intérêts. Ni sur le prix de l’énergie nucléaire, contrôlé de fait par Bruxelles. Ni sur le système d’éducation, contrôlé par les syndicats.

Plus de la moitié du gouvernement est composée d’anciens membres du parti gaulliste… N’est-ce pas un bon point ?

Le dernier gaulliste en France fut Philippe Seguin, que Jacques Chirac fit mourir de désespoir par ses trahisons. Depuis, l’espèce est éteinte, assassinée par la toujours efficace conjuration des lâches, des incompétents, des médiocres et des corrompus.

Si vous étiez Gabriel Attal, que feriez-vous ?

Comme je ne pourrais rien faire compte tenu des abandons que je viens d’énumérer, et comme le Président ne cesse de parler de souveraineté européenne, qui est un oxymore, je saurais l’échec inévitable, j’aurais conscience qu’une très grave crise financière et budgétaire est devant nous, qui amènera à une très forte baisse du pouvoir d’achat, en particulier des plus pauvres. En conséquence, je donnerais ma démission instantanément pour ne pas avoir à porter le chapeau, comme Napoléon III en 1870.

Faut-il dès lors collaborer avec les pays asiatiques autoritaires ?

Je vais vous répondre comme on répond dans ma famille. En 1941, mon père était en Syrie. Quand les troupes anglaises sont entrées dans le pays, il a rejoint leurs rangs, avec d’autres officiers gaullistes, et un tribunal militaire français l’a condamné à mort par contumace en 1942. Il y a des moments où, dans une vie, ce n’est plus son avenir personnel qui domine, c’est l’honneur. Si j’avais 20 ans aujourd’hui, j’essaierais de rentrer à Saint-Cyr et de me hisser au niveau de ceux qui ont l’immense mérite de monter au front les premiers, voire d’accepter de prendre une balle entre les deux yeux si nécessaire.

Mais si on devait se battre maintenant, on se battrait contre qui ?

À votre avis ?

Mon avis, c’est que ce serait une guerre civile.

Ce ne sera pas une guerre civile, puisque, quelle que soit l’hypothèse, il s’agira bien de se battre contre un autre peuple.


Le cas Gave. Si Charles Gave n’était pas actionnaire de Causeur, il aurait pu prétendre à toute la « une » de ce numéro. Le succès de son livre, La vérité vous rendra libres, comme celui de ses vidéos où il donne son analyse sur la marche du monde, est l’un de ces phénomènes à bas bruit qui dit peut-être quelque chose de l’époque. Nous avons hésité à lui accorder tout de même une place en « une » mais après tout, il aurait été injuste de le pénaliser pour la seule raison que, sans lui, Causeur n’existerait pas. Du reste, si Charles Gave finance Causeur, ce n’est pas pour gagner de l’argent (malheureusement) ni pour contrôler notre ligne éditoriale – avec laquelle il est souvent en désaccord. Mais pour la raison même qui fait son succès : il aime la liberté • Elisabeth Lévy.

Charles Gave, aux côtés d’Olivier Delamarche, participe à une conférence sur « les risques de crise en Europe » à l’université d’Amiens, 15 novembre 2018. © Yann/BOHAC/Sipa

Le prophète de la rue Copernic

Charles Gave gagne sa vie en prédisant l’avenir. Et il entretient un certain art de surprendre – n’est-il pas un actionnaire de Causeur ? Son nouvel essai, numéro un des ventes dans la catégorie « Économie » depuis deux mois, met en garde contre le risque d’effondrement financier de l’État-providence européen. À bon entendeur. Par Gil Mihaely.

Il ne vit pas dans une tour à Dubaï, ne passe pas ses journées à tester des produits cosmétiques. Et je crois pouvoir affirmer qu’il ne possède pas non plus une paire de seins tout neufs. Charles Gave n’en est pas moins l’un des influenceurs les plus populaires en France. Les vidéos où il partage son expertise économique et financière attirent des dizaines de milliers, et jusqu’à des centaines de milliers, voire des millions d’internautes. Avant d’officier sur les réseaux sociaux, il était un consultant recherché par des acteurs financiers exigeants tels que banquiers, assureurs et gérants de fonds. Son succès dans un secteur impitoyable, où la justesse des prévisions est cruciale, témoigne de son habileté à anticiper les évolutions économiques. Gave évolue dans un milieu très concurrentiel, où le verdict tombe rapidement et sans équivoque. Soit vous avez raison et vos conseils font gagner de l’argent à vos clients, soit vous avez tort et ils changent vite de crèmerie. Le fait qu’il pratique de manière indépendante ce métier à haut risque depuis plus de quatre décennies incite à le créditer d’un certain art de la prédiction. De plus, dans un milieu passablement compassé, la gouaille de ce titi parisien des beaux quartiers a de quoi surprendre.

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Une chose est sûre, ce fils d’officier et résistant gaulliste comprend mieux l’univers complexe de l’économie mondiale et les rapports de forces géopolitiques que certains universitaires, même très célèbres, comme Thomas Piketty. Il ne se contente pas d’observer les marchés, il vit avec eux. Au début des années 1980, il s’est installé au Royaume-Uni pour profiter de la montée en puissance de la finance en général et de la place de Londres en particulier. Avant de se tourner vers l’Asie et notamment la Chine une vingtaine d’années plus tard, en ouvrant des bureaux à Hong Kong et Shanghai. De l’art d’être au bon endroit au bon moment. De nouveau. Tout en étant fort critique de la politique des États-Unis, il y compte nombre d’amis et de relations, dont beaucoup se pressaient à la soirée de ses 80 ans, où on célébrait aussi les vingt-cinq ans de sa société.

Certes il arrive à notre homme, c’est le lot de toute science molle, de se tromper. Notamment sur l’euro, dont il a annoncé la faillite dans un précédent best-seller publié il y a vingt ans. « J’avais sous-estimé la détermination des États-Unis à faire de grands sacrifices pour le maintien de la monnaie unique européenne, reconnaît-il aujourd’hui. Les Américains frémissaient à l’idée d’un retour aux devises nationales sur notre continent. Car un nouveau deutschemark pouvait faire concurrence au dollar comme monnaie de réserve internationale », conclut-il.

C’est sans doute le premier atout de Gave. Il ne se dérobe pas, y compris face à ses erreurs. Il sait que son principal crédit, c’est de s’exposer personnellement. Et c’est peut-être ce qui lui vaut sa popularité auprès des lecteurs et des internautes. Au lieu de se sortir d’une question embarrassante par une pirouette, il préfère prendre sa perte et se remettre en selle avec une meilleure analyse. D’où le titre de son dernier livre, La vérité vous rendra libre, publié en octobre dernier aux éditions Pierre de Taillac, qui avec 20 000 exemplaires écoulés depuis sa sortie, est un phénomène de librairie.

J’ai rencontré Charles Gave il y a une dizaine d’années. Il venait de créer à Paris, avec sa fille, l’avocate Emmanuelle Gave, l’Institut des libertés, un laboratoire d’idées qui prône, dans la lignée du philosophe anglais du XVIIe siècle John Locke, le droit inaliénable de chaque être humain à la liberté, la propriété et la sécurité. La ligne de ce think tank, installé rue Copernic, à Paris 16e, est que l’État doit se concentrer sur ses fonctions régaliennes, en les assumant de la manière la plus énergique et résolue, et en intervenant le moins possible dans les autres domaines. Gave s’emploie à réhabiliter cette doctrine et à montrer, à travers ses articles rassemblés dans ce volume, qu’elle a fait ses preuves.

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Aujourd’hui, ce Cassandre aux airs bonhommes observe la crise de la dette sur notre continent, la dédollarisation de l’économie mondiale et la semi-victoire de Vladimir Poutine en Ukraine. Il annonce en conséquence « l’effondrement du modèle social européen, devenu obèse et récessionniste, l’échec de la classe dirigeante actuelle aux USA et l’émergence de l’Inde comme puissance mondiale ». Un tableau qui, au demeurant, désole ce conservateur imprégné d’idées chrétiennes (il a publié en 2005 Un libéral nommé Jésus), éberlué par le wokisme qui sévit en Occident. Toutefois, il apprécie encore moins les régimes autoritaires qui dominent les pays du Sud. Il y a quelque chose d’émouvant dans le contraste entre le réalisme brutal qu’il manifeste publiquement et sa croyance dans un sursaut du monde libre. Avec, par exemple, cette remarque, qui fait penser à La Grève (1957), roman d’anticipation culte l’Américaine Ayn Rand : « Tout n’est pas écrit d’avance, quelqu’un comme Elon Musk, par exemple, peut rendre le pouvoir au peuple. » Une fois émis les hoquets d’usage, on peut tenter de comprendre sa logique.

Pour Gave, le salut ne peut venir que des citoyens qui aspirent à s’affranchir de la mainmise de l’élite progressiste et d’un État qui les contrôle trop, les taxe trop, les sermonne trop. Pour lui, ce sont des créateurs de mondes et de richesses, dont le rêve n’est pas « d’être tranquille », ou respectueux des conventions. Sans doute pèche-t-il par optimisme, voire par populisme, dans sa tendance à opposer des citoyens parés de toutes les vertus à des élites malfaisantes. C’est oublier les mutations anthropologiques qui ont fait de nous des ayants droit. Cette révolution, prévient-il, ne se fera pas sans casse. Nos aspirations collectives, parfaitement légitimes, exigent des moyens donc une mobilisation de chaque Français pour créer de la richesse. Or, nous sommes bien plus occupés à nous chamailler pour partager le gâteau qu’à nous mettre aux fourneaux pour le faire.

Charles Gave agace, déconcerte, choque parfois certains de ses amis. Par exemple, quand il s’affiche avec Nicolas Dupont-Aignan ou Éric Zemmour. Ce qui ne l’empêche pas de les critiquer sévèrement par la suite. Ce n’est pas seulement par plaisir aristocratique de déplaire. « La vérité vous rendra libres », proclame le titre de son ouvrage reprenant la maxime des Évangiles. Ce spécialiste du pied dans le plat est aussi convaincu que la liberté nous rendra vrais.


Charles Gave, La Vérité vous rendra libre, éd. Pierre de Taillac, 2023.

Droit du sol, de quoi ou de qui la France est-elle le pays?

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Le ministre de l'Intérieur Gérald Darmanin, Paris, 29 décembre 2023 © Jacques Witt/SIPA

La proposition d’abroger le droit du sol, promise à Mayotte par Gérald Darmanin, provoque de vives réactions à gauche et chez les libéraux, lesquels ont oublié que la France est une nation – et pas une ONG no border.


Interrogée sur les violences à Mayotte, mal à l’aise, Prisca Thévenot assure: « depuis 2017, avec Emmanuel Macron nous avons pris ce problème à bras-le-corps ». On se souvient en effet que le président, en 2017, était très content de lui-même et de sa petite phrase « c’est à Mayotte le kwassa-kwassa, mais le kwassa-kwassa pêche peu, il amène du Comorien, c’est différent. » Et il s’est si bien emparé du sujet que sept ans plus tard son ministre de l’Intérieur déclare qu’il faut maintenant « rétablir la paix publique », et la population locale demande l’état d’urgence. Merveilleux bilan des sept dernières années.

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Le feu des projecteurs s’étant tourné vers ce département d’Outre-Mer, le gouvernement a dû prendre les choses en main – ou essayer d’en donner l’impression, le temps que les médias passent à autre chose. Gérald Darmanin a donc annoncé trois mesures. D’abord le renfort de quinze militaires du GIGN, mais ce n’est pas faire injure à cette unité d’élite que de douter que 15 de ses membres suffiront à accomplir tout ce qui n’a pas été fait depuis sept ans… Ensuite, la fin du visa territorialisé, ce qui va permettre de transférer en métropole les migrants installés à Mayotte – fausse bonne idée, nous le verrons, mais exigence légitime des Mahorais : la métropole veut laisser entrer les migrants, que la métropole les accueille. Ne sommes-nous pas nombreux à estimer qu’il serait grand temps d’installer un centre d’hébergement de mineurs isolés à côté du domicile de Laurent Fabius ? C’est la même chose. Enfin, la suppression, sur la seule île de Mayotte, du droit du sol. Cris d’orfraie et leçons de morale de la gauche, qui sans surprise a tant de compassion envers les migrants comoriens et africains qu’il ne lui en reste plus du tout pour nos compatriotes mahorais.

Azali Assoumani au bureau de vote, Moroni, capitale des Comores, 14 janvier 2024 © OLYMPIA DE MAISMONT / AFP

Bien sûr, cette suppression du droit du sol à Mayotte ne résoudra pas le problème de l’île. C’est d’ailleurs pour cela que la macronie l’envisage : si elle voulait être efficace, elle adopterait une solution à l’australienne et enverrait l’armée empêcher les embarcations de migrants d’accoster à Mayotte, prendrait des mesures de rétorsion fermes contre les Comores, et les obligerait par tous les moyens nécessaires, y compris la force, à reprendre leurs ressortissants illégalement implantés sur le territoire français. Emmanuel Macron et ses partisans ne cessent d’annoncer être prêts à une guerre contre la Russie, affronter les Comores ne devrait donc pas les effrayer.

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Ne nous méprenons pas : la suppression du droit du sol est une très bonne chose, une mesure de bon sens qui aurait dû être mise en œuvre depuis longtemps. Reste qu’elle est très insuffisante face à ce qui n’est ni plus ni moins qu’une invasion et un pillage systématique de Mayotte par les Comores – qui, rappelons-le, continuent à considérer, au mépris de la volonté des Mahorais, que l’île leur appartient.

Ne nous méprenons pas non plus : il est très possible que cette mesure soit retoquée par le Conseil Constitutionnel. Ne restera donc que la suppression du visa territorialisé, c’est-à-dire la transformation de Mayotte en nouveau Lampedusa, un couloir d’immigration massive supplémentaire vers le continent européen, dont l’effet d’appel d’air fera encore empirer la situation de l’île comme celle de la métropole (mais bénéficiera, du moins à court terme, aux intérêts de l’extrême-centre : dumping social, abolition du démos et donc de la démocratie, destruction de la décence commune par le multiculturalisme).

Le Monde donne tout contre l’abolition du droit du sol à Mayotte

Ceci posé, arrêtons-nous sur les réactions de la gauche, et surtout sur ce qu’elles révèlent de sa vision de la France et de son projet de société. A titre d’exemple, nous prendrons une série de tribunes publiées la semaine dernière dans Le Monde.

Passons sur les habituelles évocations frénétiques des « valeurs de la République » et de la « République en danger » utilisées pour défendre des positions qui auraient horrifié Cicéron autant que Cincinnatus ou Lucius Junius Brutus. Ceux qui inventèrent la véritable res publica n’auraient pas toléré longtemps que des populations étrangères agressives s’imposent sur les terres de Rome et s’en prennent à ses citoyens.

Manifestation contre la « loi immigration », Paris, 14 janvier 2024. © Philemon Henry/SIPA

François Héran (dont Michèle Tribalat et l’Observatoire de l’immigration et de la démographie ont par ailleurs dénoncé et démontré la malhonnêteté intellectuelle) reproche aux Mahorais d’avoir voulu « grimper à bord du paquebot France et larguer les amarres en abandonnant les Comores à leur sort »[1]. Mais reprocherait-il aux Comoriens qui s’imposent à Mayotte au détriment des Mahorais de vouloir profiter des largesses du « paquebot France » en « abandonnant les Comores à leur sort » ? Que nenni ! Revendiquer l’identité française, c’est mal, mais se gaver éhontément sur le dos du contribuable français, aucun problème. L’intégration, non, mais l’invasion, oui.

Trois professeurs de droit public[2], ensuite, disent s’inquiéter d’une rupture de « l’égalité devant la loi. » Faut-il leur rappeler que l’égalité républicaine concerne les citoyens, et uniquement les citoyens ? Au moins finissent-ils par dire clairement ce qui inquiète tant les bien-pensants, le « risque d’une remise en cause plus globale du droit du sol sur l’ensemble du territoire[3]. » Inquiétude pour la gauche, espoir pour la France et les Français qui, à 65%, voudraient la fin du droit du sol sur tout le territoire national.

Un « collectif d’associations et de syndicats[4] » reproche à l’exécutif « sa volonté d’avoir recours à une immigration choisie »[5]. Comprenons bien que pour ces militants, l’idée qu’un pays souverain choisisse qui il accepte d’accueillir et qui il refuse d’accueillir est intolérable. Votre maison ne vous appartient pas, elle appartient à quiconque décide de s’y imposer, que ça vous plaise ou non. Pour ce collectif, qui comprend plusieurs porte-paroles d’associations de sans-papiers (des clandestins qui revendiquent ouvertement être présents illégalement sur notre sol mais ne sont évidemment pas expulsés), « les migrations continueront, qu’il y ait des voies légales et sûres ou non pour traiter les demandes. » Les émissaires de Xerxès avaient eux aussi dit aux Spartiates : « nous nous imposerons chez vous que vous le vouliez ou non ». Les émissaires de Xerxès se trompaient.

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Ce collectif dit aussi autre chose de particulièrement révélateur, en prétendant « lutter pour une société humaniste tournée vers l’accueil ». Et dans sa tribune[6], Ayyam Sureau défend quelque chose de similaire. Certes, elle constate « l’échec de l’intégration, même des enfants nés en France, et éduqués en France » – mais qui peut sérieusement nier aujourd’hui ce constat ? Elle qualifie aussi de « une des superstitions françaises les mieux ancrées » l’idée que « toute personne raisonnable souhaite être libre, y tendrait par nature si elle n’était pas entravée dès sa naissance par la misère et l’ignorance », et évoque la vanité de l’espérance selon laquelle la France serait « capable, par le pouvoir émancipateur de ses institutions, d’élever chacun, sans distinction d’origine, vers cet idéal commun. » A rebours des discours habituels de la « gauche républicaine », voilà une lucidité bienvenue. Mais hélas ! La philosophe fait entièrement porter la responsabilité de cet échec sur « la nation (qui) n’est plus à même de tenir ses promesses. » Quid de la responsabilité de ceux qui, venus d’ailleurs, refusent d’adhérer à l’idéal français ? Quid de la responsabilité écrasante de ceux qui accueillent sans discernement au lieu de réserver notre hospitalité à des personnes prêtes à adopter notre décence commune ?

La France à l’envers

Plus fondamentalement, cela pose la question de la nature même de la France, et c’est la question essentielle. « Pays des droits de l’Homme » selon la formule consacrée, qui oublie comme par hasard d’ajouter « et du citoyen », ou pays des Français ?

Pour Emmanuel Macron, le centre et la « droite du fric », bien sûr, c’est juste un territoire, un immense hub d’aéroport qu’il faut rentabiliser au maximum pour le plus grand profit de la caste mondialisée des anywhere.

La gauche, elle, nous parle de « société humaniste tournée vers l’accueil », c’est-à-dire tournée vers ceux qui ne sont pas encore là plutôt que vers les citoyens qui sont déjà là, société où ceux qui accueillent sont mis de gré ou de force au service exclusif de ceux qui sont accueillis. Ayyam Sureau évoque le « pouvoir émancipateur du sol français » et les « promesses de la nation » envers les immigrés, mais ne semble pas envisager que cette même nation pourrait avoir des promesses à tenir envers le peuple qui l’a forgée. Ce n’est donc plus une nation, c’est une ONG ! Une ONG de gauche, traitant le territoire national comme sa propriété, rançonnant les Français par l’impôt et déployant la puissance publique pour les contraindre à se mettre à sa disposition – pour le plus grand profit des dirigeants de cette ONG, nouvelle nomelklatura… Renversement pervers du rôle de l’Etat et de la République qui devraient être au service de la nation et des citoyens, plutôt que l’inverse.

Il revient donc à la « droite des valeurs » de remettre les choses en ordre, et de rappeler que la France est, avant tout et par-dessus tout, le pays des Français, qu’ils peuvent être fiers de ce qu’ils y ont accompli depuis des siècles, qu’ils y sont souverains, et que le devoir de la République et de l’Etat est de servir ce peuple souverain et de garantir la pérennité de sa souveraineté.


[1] https://www.lemonde.fr/idees/article/2024/02/13/francois-heran-sociologue-a-mayotte-de-quel-droit-du-sol-parle-t-on_6216345_3232.html

[2] Marie-Laure Basilien-Gainche, Jules Lepoutre et Serge Slama NDLR

[3] https://www.lemonde.fr/idees/article/2024/02/15/fin-du-droit-du-sol-a-mayotte-l-attractivite-de-notre-droit-de-la-nationalite-releve-assez-largement-du-mythe_6216638_3232.html

[4] https://www.voxpublic.org/Tribune-Loi-Asile-et-Immigration.html?lang=fr

[5] https://www.lemonde.fr/idees/article/2024/02/15/loi-immigration-des-digues-ont-saute-face-a-la-xenophobie-et-a-la-remise-en-cause-de-l-etat-de-droit_6216711_3232.html

[6] https://www.lemonde.fr/idees/article/2024/02/14/fin-du-droit-du-sol-a-mayotte-on-reste-stupefait-par-ce-desir-de-degrader-par-des-lois-toujours-plus-mesquines-l-image-de-la-france_6216535_3232.html

Si j’avais 12 ans en 2024…

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Adèle Haenel, le 28 février 2020 © Christophe Ena/AP/SIPA

Si j’avais douze ans en 2024, je serais intrigué par une foultitude de choses…


Je décèlerais une nouvelle forme de puritanisme, qui engendre une étonnante façon de juger, alimentée par le seul procureur médiatique, en martelant les conclusions avant l’examen du dossier et en jetant des noms en pâture, connus de préférence, les condamnant de fait à la guillotine sociale, dont le sort de la grande sœur a pourtant été tranché il y a plus de quarante ans.

Je découvrirais les nouveaux éclaireurs de l’humanité, qui se penchent sur les berceaux des petits en leur chuchotant de drôles de comptines, qui les invitent crûment à reconsidérer leur entre-jambe, factieux sans doute.

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Je prendrais le métro, pourvu qu’il ne soit pas en grève, pour partir à l’assaut des musées y admirer la Joconde sous son box de verre dégoulinant de pensée verte, hardiment étalée par une escouade définitivement écolo qui défend la planète, « je l’jure ! ».

Je nouerais quelques contacts avec des auto-revendiqués Insoumis, qui, le petit doigt sur la couture du pantalon, exécutent sans barguigner les moindres soubresauts de la pensée de leur Che au rictus menaçant, représentation incarnée de LA République et pourtant en rupture avec elle…

Je me frotterais à la nouvelle information serinée par les « grands médias ». Celle de la même veine qui, sous de Gaulle, criait aux censeurs et qui désormais distribue les bonnes ou mauvaises cartes de presse, dans un PAF politico-journalistique rabaissé à un entre-soi cerclé par le périph’ parisien – même à vitesse réduite. Heureux ! Je soufflerais un peu en regardant CNews, une autre petite chaîne qui monte, dont la clef de voûte est le débat, la confrontation des idées, le respect des pensées divergentes. Et qui ne prend pas son auditoire pour des benêts ou autres bredins, en attente de soupe tiède et surtout frelatée…

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Dans le même esprit, je resterais interdit devant la dérive d’une association de reporters dévoyée, qui brade sa raison d’être et dont les fondateurs étaient bien plus inspirés quand ils parvenaient non sans mal à extraire de vilaines geôles nombre de journalistes embastillés de par le monde. Un autre combat bien plus exaltant que celui engagé par ces nouveaux reporters, chemise ouverte sur leur torse à défaut de l’être sur le monde, et friands de plateaux télé amis…

Finalement et sans être exhaustif, c’est pas si facile d’avoir 12 ans en 2024.