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Douter: le dernier luxe de l’Occident

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Dans un monde désenchanté, notre société réclame le confort des certitudes. C’est tout l’inverse qui est enseigné aux classes prépas à l’X, Centrale ou Mines. Grâce à leurs cours de français/philosophie, nos futurs grands ingénieurs apprennent encore que le monde est complexe et imprévisible, à l’image de l’âme humaine.


Les temps sont au pessimisme et à l’esprit fin-de-siècle. Rien ne va : les politiques sont des menteurs, les médias, des manipulateurs, les supérieurs hiérarchiques, des micro-agresseurs, les amoureux, des pervers narcissiques et les enfants, des harceleurs en herbe. Dans une société où l’on vit mieux, plus longtemps et où l’on a encore –probablement davantage que par le passé– « la liberté d’être libre » (Hannah Arendt), l’emprise, la manipulation et le mensonge sont perçus comme des scandales anachroniques et des excroissances puniques. Dernier affolement en date : l’intelligence artificielle (IA), susceptible d’écrire des lettres d’amour à notre place (et à la place de Cyrano de Bergerac), de dépasser Jeff Koons en art (terrible perspective ?) et de générer des images de faits qui ne se sont pas produits (la peinture religieuse a pourtant occupé longtemps cette place de choix).

Nous ne sommes plus armés que d’idées généreuses

Fake news, infox, post-vérité : étourdi par ce nouveau vocabulaire psychotique, l’homme occidental, autoproclamé expert en complotisme depuis la crise du Covid, convoque George Orwell et L’Odyssée de l’espace, pleurniche sur ses rêves de vérité et de monde meilleur – un monde qu’il croyait peuplé de foules bienveillantes soucieuses de sa dissonance cognitive, de son épanouissement personnel et respectueuses de sa quête de sens. Trahi dans ses fantasmes angéliques et sa soif de nano-certitudes, sidéré par le retour fracassant de la violence dans l’Histoire face à laquelle il se retrouve nu, c’est-à-dire armé d’idées généreuses, il se réfugie dans des croyances à la petite semaine, peu coûteuses en idéalisme –manger des graines, se déplacer à vélo, penser comme un arbre, consommer moins–, mais qui ont l’avantage de mettre un sol sous ses jambes flageolantes.

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C’est dans ce contexte que l’on est heureux d’apprendre que nos futurs grands ingénieurs, candidats aux prestigieuses écoles Polytechnique, Centrale ou Mines, lisent cette année en cours de français/philosophie de classes préparatoires, et en marge de l’enseignement scientifique qui leur est dispensé, ces quatre œuvres réunies sous un thème commun, « Faire croire » : Les Liaisons dangereuses de Choderlos de Laclos (1782), Lorenzaccio d’Alfred de Musset (1834), « Vérité et politique » et « Du mensonge en politique » – chapitres respectivement extraits de La Crise de la culture (1961) et Du mensonge à la violence (1972) d’ Hannah Arendt. Réjouissons-nous pour ces jeunes gens : souvent biberonnés à Olympe de Gouges en cours de français au lycée, non moins souvent questionnés, en enseignement moral et civique (EMC), sur l’insécurité des minorités sexuelles en France, fréquemment éloignés de certains chapitres d’histoire jugés trop sensibles, les voilà projetés, à 18-19 ans, à des années-lumière des émoticônes et du vivre-ensemble, dans un roman épistolaire libertin de 500 pages ourdies des pires manigances, le tyrannicide d’un héros romantique sous les Médicis et l’analyse d’une philosophe qui a pensé pour son époque, la nôtre et la leur, le travestissement des faits, la manipulation des masses et la banalité du mal.

La vérité est ailleurs

Au fil de leurs lectures, ces étudiants verront que rien n’a vraiment changé et que bien des choses – ô surprise – datent d’avant la crise du Covid : manipulation des cœurs, des consciences et des opinions publiques, le mensonge a toujours eu partie liée avec l’action des hommes. Inutile donc de surjouer les âmes sensibles face à l’IA générative : les mensonges collectifs ne font que s’accorder avec le degré de sophistication des sociétés. Que la réalité se dérobe n’est d’ailleurs pas une nouveauté et nos futurs ingénieurs apprendront que les vérités scientifiques sont des vérités provisoires, qu’aucune théorie n’est absolument vraie, mais toujours potentiellement contestable : observer, expliquer et prédire des phénomènes ne fige pas la réalité du monde ad vitam aeternam. Les scientifiques sont donc toujours un peu « à la recherche du réel » – Bernard d’Espagnat, physicien (1921-2015)– et s’efforcent en permanence, par la méthode, de détruire leurs propres illusions, comme le dit si joliment le journaliste scientifique Nicolas Journet. Oublieux de la « branloire pérenne » de Montaigne et du doute méthodique de Descartes, nous réclamons aujourd’hui, nous qui avons désenchanté le monde, des vérités sous vide et du réel cryoconservé.

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Nos futurs ingénieurs sont nés dans la France qui va mal. Ils découvriront en cours de français/philosophie que Mme de Tourvel, dans Les Liaisons dangereuses, ne remplit pas de questionnaire anonyme sur le harcèlement, et que le très libertin et très manipulateur vicomte de Valmont est sans doute sincère lorsqu’il écrit, à propos d’elle, « je paierais de la moitié de ma vie le bonheur de lui consacrer l’autre », confusion des sentiments oblige. Ils verront que l’ambiguïté sexuelle de Lorenzaccio ne se traduit pas par l’absurde pronom « iel » et que cela n’empêche nullement l’exaltation du héros dans l’action. Ils apprendront avec Hannah Arendt qu’il est idiot de dire « Merci pour mon avenir ! »– comme si le pire était écrit d’avance – à un président de la République, vu l’étonnante incohérence du monde et le caractère toujours imprévisible des êtres humains.

Reste à savoir ce que vaut, face à ceux qui croient, qui ne doutent de rien et n’entendront jamais parler de confusion des sentiments ou de complexité du réel, cette initiation au doute et à la subtilité. Face à ceux qui croient, et dopent parfois leur croyance au Captagon pour commettre le pire, que valent ceux qui auront bûché, avec quelques Guronsan, sur ce que « faire croire »veut dire ?

Ce doute subsiste. C’est le dernier luxe qu’il nous reste, mais non le moindre.

Les Liaisons dangereuses

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La crise de la culture

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Du mensonge à la violence: Essais de politique contemporaine

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Impossible n’est pas français!

La Renault 5E- TECH 100 % électrique a été dévoilée hier au salon de Genève et tout le monde en veut déjà une !


Oh la belle bleue ! Oh la belle jaune ! Oh la belle verte ! Renault a lancé son feu d’artifice en plein hiver dans le ciel brumeux de Genève. On nous avait prédit la fin de l’automobile, de l’objet et de son empreinte civilisationnelle. Au garage, les vieilles lunes des Trente Glorieuses, chauffeur si tu es champion, les nationales bordées de platanes, les ouvriers et l’emploi français, le virilisme décadent et les chromos de grand-papa en Dauphine, la souveraineté et le réarmement industriel, les agents de campagne au losange et le lancement en grande pompe sous les sunlights des tropiques. Depuis quelques années, la voiture se faisait « toute petite » ; même dans les publicités des constructeurs généralistes, penauds et fébriles devant la doxa dominante, on préférait vanter la marche à pied et la pratique du vélo que les vertus hier du moteur à explosion, aujourd’hui des saintes batteries. Un comble pour des fabricants de « bagnoles », dénigrer, dénaturer, délégitimer sa propre production. Ce mea culpa, génuflexion permanente, avait fini par indisposer les amoureux de la chose automobile et désintéresser les plus jeunes générations. Le monde d’après serait pédestre et urbain. La mobilité entravée des provinces ne suscitait guère d’émotion chez nos dirigeants politiques et dans les classes médiatiques. Le vélo-cargo était la solution à tous nos déplacements quotidiens et au litre de super au tarif indécent. Tais-toi et marche ! Ce mouvement de désintégration s’accompagna d’un lessivage des gammes, c’est-à-dire d’un nivellement esthétique et d’une automobile strictement limitée à sa seule fonction utilitaire. C’était oublier toute la lyre, plus d’un siècle de locomotions, l’émancipation des terres arides, le voyage, la performance, la vitesse, les échanges amoureux et la beauté d’un produit sorti d’usine. À l’arrière des berlines, jadis, le réarmement démographique battait son plein. Les nostalgiques furent donc bannis des cénacles, on raillait leur passéisme nauséabond et leurs élans mécaniques puérils. Ils furent déconsidérés publiquement et renvoyés à la casse des idées. Nous n’étions pas des gens sérieux, on s’accrochait à un moyen de transport « individuel » dont la mort était programmée et salutaire. Contre toute attente, l’automobile vient de renaître en pays neutre, elle était donc plus enracinée dans nos disques durs que le prétendaient les destructeurs de mémoire vive. La nouvelle « R5 » contredit tous les discours ambiants sur une production banalisée, rabotée et dépourvue d’une humanité rieuse. Car, cette « R5 » est nostalgique et populaire dans son esprit, pimpante et sensuelle dans son approche stylistique. Elle fait habilement le pont entre le glorieux passé de Renault et ses ambitions futures sur le marché de l’électrification. Ouvertement bravache et décomplexée, elle s’inscrit dans la tradition « des voitures à vivre », elle ose même reprendre les codes de ses illustres aînées. Elle ne fait pas table rase du passé, au contraire, elle s’en nourrit dans un design néo-vintage ou rétrofuturiste. Elle nous dit en substance : « Regardez-moi, je suis moderne, j’ai tous les attributs d’un monde connecté et efficient, et pourtant je ne renie pas mes origines ». Cette R5 électrique impulse la même joie de vivre que sa devancière de 1972, personnage semblant sortir d’une bande-dessinée qui déversa sur les routes de France, durant de très longues années, sa bonne humeur, sa fiabilité et sa croyance en une société optimiste. Et puis un jour, ces R5 sous le coup des Balladurettes et autres Jupettes, disparurent de la circulation. Lorsque l’on en croise une dans un rassemblement d’anciennes, les souvenirs se ramassent à la pelle, et notre cœur se serre devant cette petite Renault qui avait tout d’une grande. Oui, n’en déplaise aux sécateurs d’émotion, aux briseurs de rêve, la R5 rendait fière la France, sa main d’œuvre et ses concepteurs, elle était un indicateur de confiance et d’espoir, de notre puissance économique et de notre génie à inventer un objet de désir. Quand les R5 sillonnaient notre hexagone, avant la crise du pétrole, elles incarnaient le panache français, construire une auto abordable, pratique avec son hayon et capable d’avaler des kilomètres. En ville ou hors des murs, cette R5 était partout chez elle. C’est peut-être un détail pour vous, mais quel sentiment de plénitude enfin retrouvée, de voir une « belle auto », originale et colorée, reprendre le flambeau. Tous les journalistes présents sur le salon ont eu immédiatement le béguin pour elle. Chacun y voyait les traces de son enfance, les couleurs « pop », un air de Super Cinq pour certains, de R5 Turbo pour d’autres, des rondeurs désirables et la coquille d’un jouet tellement tentateur. Ce bonbon acidulé a redonné le sourire dans une actualité déplorable. En fait, peu importe qu’elle se pare des technologies actuelles, une motorisation 100 % électrique, une autonomie allant jusqu’à 400 km ou qu’elle accueille cinq passagers ; peu importe que son couple délivre 245 Nm, elle réactive surtout nos sens en hibernation. Et puis on apprend qu’elle sera assemblée à Douai alors notre patriotisme reprend des couleurs.

Monsieur Nostalgie

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Brigitte Lahaie: «Beaucoup de réprouvés du sexe sombrent dans l’addiction au porno»

Pour l’ancienne star du X, à présent animatrice sur Sud Radio, le mouvement Metoo, loin de libérer la parole, a imposé de nouveaux tabous sexuels à la société. Propos recueillis par Jean-Baptiste Roques.


Et si c’était elle la véritable icône de la révolution sexuelle française ? Davantage que Brigitte Bardot, qui a certes libéré les femmes, mais trop tôt pour que les lois Neuwirth et Veil leur permettent de l’imiter dans l’alcôve. Davantage aussi que la géniale Jane Birkin, pas exactement un symbole absolu de la liberté, car à jamais muse d’un pygmalion mal rasé. Et ne parlons pas de toutes celles qui, hélas, ne sont pas sorties indemnes de leur statut d’émancipatrices des mœurs, les Maria Schneider, les Sylvia Kristel, les Jean Seberg. Ni de toutes les actrices qui regrettent à présent d’avoir joué à poil dans les années post-68. Brigitte Lahaie ne regrette rien. Jeune, elle a tourné dans des dizaines de films interdits aux moins de 18 ans, et elle en est fière. Mieux encore, elle en a fait une force pour devenir, depuis près de trois décennies, la sexologue la plus célèbre des ondes françaises. Au micro de Sud Radio, elle reçoit chaque jour les confidences d’anonymes, hommes et femmes, qui lui parlent de leurs frustrations, leurs peurs, leur difficulté à communiquer. Un poste d’observation unique sur la vie intime de nos contemporains. C’était elle, forcément elle, qu’il fallait rencontrer pour faire le point sur la sexualité des Français à l’heure de l’affaire Depardieu.


Causeur. Le phénomène Metoo a-t-il une répercussion dans la vie de vos auditeurs ?

Brigitte Lahaie. Malheureusement oui. À l’antenne de mon émission, j’ai reçu plusieurs témoignages d’hommes vraiment désespérés. Je pense en particulier à ce mari soudain accusé par sa femme, sous l’effet de la mode Metoo, de l’avoir violée. Je ne nie pas l’existence de viols conjugaux, mais en l’espèce je vous parle d’une épouse qui en réalité ne sait pas dire « non » à son époux, lui laissant donc croire qu’elle consent à une relation sexuelle même quand elle ne le veut pas. Des histoires comme celle-là, j’en ai entendu énormément depuis cinq ans. Elles font reculer la cause. Car elles consacrent une vision essentiellement victimaire de la femme, donc infantilisante. Je trouve cela du reste extrêmement dommageable vis-à-vis de celles – et de ceux – qui ont subi de véritables viols, et dont on risque, à force, de banaliser le calvaire.

Le retour au puritanisme est-il massif ?

Je ne peux pas vous répondre de façon scientifique. Je ne suis pas sociologue. Mon métier, c’est le récit singulier. Cela dit, j’écoute chaque jour des témoignages différents, non seulement d’auditeurs, mais aussi de psychiatres, psychologues, sexologues. Et cela me donne à penser que les effets de Metoo sont bien là. Pour résumer les choses, je citerai cette dame passée récemment dans mon émission : « Ils font chier avec Metoo parce que maintenant, il n’y a plus que les connards qui osent nous draguer. » C’est très drôle, très vrai et en même temps très inquiétant. Notamment chez les jeunes garçons, qui sont de plus en plus nombreux à se sentir coupables de leurs pulsions. Certains se réfugient dans un statut « non binaire » comme ils disent, manière de se mettre en retrait de la sexualité, ce qui peut parfois confiner à la psychose d’ailleurs. J’ajoute que beaucoup de réprouvés du sexe sombrent dans l’addiction au porno.

A lire aussi : La guerre des femmes

Vous, la plus grande actrice X française de tous les temps, seriez-vous devenue anti-porno ?

J’ai toujours été résolument contre le porno quand il est regardé par les mineurs. Je ne compte plus les auditeurs, hommes et femmes, m’ayant raconté avoir vu trop tôt des films X, qui les ont excités bien sûr, mais aussi traumatisés, avec des effets à long terme sur leur sexualité.

Vous voulez dire que, des années après, ils sont pour ainsi dire formatés par les scènes qu’ils ont vues pendant l’enfance ?

Pas forcément. Ça peut être l’inverse. Il y a par exemple des femmes adultes qui privilégient la sodomie parce que, petites filles, elles ont été choquées par des images de pénétration vaginale.

Avez-vous les mêmes préventions vis-à-vis de la pornographie pour les adultes ?

Je n’ai aucun problème avec les scènes, même très violentes, que l’on peut voir sur YouPorn. Je suis en revanche assez triste que ce soit devenu une industrie de consommation. De mon temps – je me suis « rhabillée » en 1980 –, c’était un art, et j’assume pleinement d’y avoir contribué. D’ailleurs la plupart de mes scénarios étaient assez féministes. J’ai joué beaucoup de rôles de femmes qui, délaissées par leur mari, s’épanouissent en prenant des amants.

Le porno, c’était mieux avant ?

Je ne peux pas juger, car je n’en regarde pas, ce n’est pas mon support excitatoire. Ce que je peux vous dire en revanche, c’est que quand j’étais actrice X, j’étais persuadée que j’allais changer le monde, que j’étais à l’avant-garde d’un mouvement et que l’on se dirigeait vers un âge sexuel radieux. Aujourd’hui, je n’y crois plus, du moins à l’échelle du grand nombre. Les religions et le wokisme sont plus forts.

Photo: Hannah Assouline

La bataille est donc perdue ?

Collectivement, oui elle est perdue. Même si, individuellement, il n’a sans doute jamais été aussi facile qu’aujourd’hui d’être heureux dans sa sexualité. Et puis vous avez des femmes qui continuent le combat. Comme Zahia Dehar qui parle avec beaucoup d’intelligence de son passé de prostituée de luxe auprès notamment de footballeurs célèbres. Virginie Despentes aussi, qui a été escort girl quand elle était jeune, dit des choses intéressantes à ce sujet dans son essai King Kong Theory. Ou bien Emma Becker dont le roman La Maison raconte de façon crue et touchante les deux ans qu’elle a passés dans un bordel berlinois. En levant certains tabous, en montrant l’ambivalence de certaines situations sexuelles, ces femmes nous permettent de mieux nous comprendre nous-mêmes, avec nos fantasmes et nos paradoxes.

Comme vous du reste…

Effectivement, je me compte aussi parmi les voix qui peuvent allumer des petites lumières. Si vous saviez le nombre de femmes qui me remercient de les avoir aidées à avoir une vie amoureuse plus accomplie. Sincèrement je crois faire plus de bien que les néoféministes !

A lire aussi : Les ailes coupées du désir

Ce doit justement être plus difficile qu’avant, avec la pression de ces dames patronnesses…

Cela fait vingt-cinq ans que je présente des programmes sur la sexualité, sans n’avoir jamais fait l’objet du moindre signalement du CSA. Mais vous avez raison, je dois faire davantage attention à mes paroles maintenant. Je vais vous donner un exemple récent : j’animais l’autre jour une émission sur les trans, une thématique à laquelle je m’intéresse depuis au moins trente ans. C’était un échange de haute tenue, l’invité ayant fait une thèse à ce sujet. À un moment donné, nous parlons d’un homme « normal », au sens statistique du terme : né garçon et doté d’un appareil reproducteur masculin fonctionnel. Bref, pour me faire comprendre, je dis que c’est « un homme, un vrai ». Évidemment dans ma bouche, cette expression n’est pas un jugement de valeur. Mais en y repensant, je me dis que j’ai pu blesser des gens. Je crois que je ne l’emploierai plus à l’avenir.

Comment supportez-vous la réprobation des bonnes âmes ?

Quand j’ai arrêté le porno, dans les premières années, ça a été difficile. Les insultes, les regards de travers, les refus de me serrer la main. Mais aujourd’hui je m’en moque. Je me suis rendu compte que j’étais mieux dans ma peau que la plupart de ceux qui me critiquent. J’ai eu une enfance heureuse, j’ai appris à dire non, en commençant à dire non à ma mère, et j’assume depuis lors chaque seconde de ma vie sexuelle. Je crois que ceux qui m’attaquent sont souvent à l’inverse de grands blessés de la vie.

Face à l’hostilité des ligues de vertu, vous avez en somme été dans la peau de Gérard Depardieu avant l’heure…

N’exagérons pas. Je ne suis pas exposée si violemment à cette terrifiante justice populaire des réseaux sociaux. Même si j’ai été assassinée par des milliers d’internautes quand j’ai osé dire à Caroline De Haas, en 2018 sur BFM TV, que certaines femmes pouvaient jouir pendant un viol. Ce que tous les médecins savent. J’aurais même pu rajouter qu’il arrive aussi que des garçons soient agressés sexuellement par des personnes qui leur font une fellation et leur procurent ce faisant une érection et un orgasme. Je ne dis pas cela pour excuser les criminels sexuels. Mais pour faire comprendre le sentiment de culpabilité de certaines victimes.

Avez-vous un avis sur l’affaire Depardieu ? Avez-vous vu la vidéo volée, diffusée sur France 2, dans laquelle on le voit tenir des propos choquants ?

Oui, c’est sûr qu’il ne dit pas des choses très intelligentes. Mais, rien, absolument rien dans cet extrait n’indique qu’il soit un violeur.

La guerre des femmes

Dans La Terreur jusque sous nos draps (Plon), la journaliste Noémie Halioua propose une histoire critique de la guerre des sexes déclenchée par la vague Metoo. Un mouvement qui se retourne contre les femmes.


Noémie Halioua n’aime pas les chemisiers qui grattent les avant-bras. Elles lui rappellent l’école juive située au cœur du quartier de la Petite Jérusalem, à Sarcelles (93), qu’elle fréquentait enfant. Dress code : jupes bien en dessous des genoux et blouses à manches longues de rigueur, avec interdiction de dévoiler ses coudes, même par jour de grosse chaleur. Autant dire qu’une fois sortie des murs épais de l’établissement, la jeune fille n’hésitait pas à profiter de la liberté promise par la société civile laïque en réduisant considérablement la longueur de ses tenues.

Un nouveau carcan qui n’est plus religieux

Autant dire aussi qu’elle ne s’attendait pas à ce que, devenue reporter à Paris – elle a officié sur I24News avant de rejoindre il y a un an le média en ligne Factuel, dont elle dirige le service international –, elle se retrouve à nouveau confrontée à l’ordre moral. Mais cette fois le carcan n’est pas religieux, il est imposé à tout l’Occident depuis plus de cinq ans par de redoutables « staliniennes à jupons », ainsi qu’elle les appelle. En postant, le 13 octobre 2017, le message « If you’ve been sexually harassed or assaulted write “me too” as a reply to this tweet » (« si vous avez été agressée ou harcelée sexuellement, écrivez “moi aussi” en réponse à ce tweet »), l’actrice américaine Alyssa Milano n’avait peut-être pas conscience de la révolution qu’elle lançait. Pour une minorité de messieurs qui méritaient certainement un coup de genou dans les parties intimes, la grande distanciation sexuelle pouvait commencer.

À lire aussi, Jean-Paul Brighelli: Récession sexuelle

Depuis, comme le décrit Halioua avec beaucoup de courage et un sens de l’observation réjouissant, femmes et hommes se regardent en chien de faïence, se tiennent à carreau pour se «préserver émotionnellement». Dans ce climat de méfiance généralisée, on apprenait ainsi que 43 % des jeunes Français âgés de 18 à 25 ans déclaraient n’avoir eu aucun rapport charnel au cours de le l’année 2021. C’est 18 points de plus qu’en 2015. Les Occidentaux, imitateurs des pays d’Extrême-Orient, sont en train de devenir des poussahs pantouflards. Pour décrire le phénomène, Halioua reprend à Pascal Bruckner l’idée d’« oblomovisation » des êtres, en hommage au personnage d’Oblomov, l’aristocrate russe paresseux inventé par le romancier Ivan Gontcharov au XIXe siècle. De nos jours, la libido s’est ainsi déplacée sur le binge-watching de séries TV. Puisque le président Macron a parlé dernièrement de réarmement démographique, il faudrait peut-être d’ailleurs songer à interdire Netflix.

La mode de la dark romance

Surtout, la journaliste montre que le néoféminisme est une arme braquée sur les femmes elles-mêmes. Elle se penche notamment sur le phénomène de la dark romance, ce sous-genre littéraire imaginé par des auteurs femmes avec des histoires où des nanas se font cravacher le postérieur par des milliardaires tordus. Pourquoi pas. Noémie Halioua revient longuement sur les polémiques qui ont accueilli les adaptations au cinéma de ces romans de gare. « Chaque sortie est un nouveau scandale, une nouvelle guerre non entre les sexes, mais entre les femmes elles-mêmes. Une guerre des femmes entre celles qui prennent du plaisir à s’émoustiller pendant deux heures sur écran géant et celles qui veulent domestiquer et culpabiliser les premières, les jugeant soumises et dominées, incapables de reconnaître la voix de la Vérité. » Et si le néoféminisme n’était finalement qu’une vaste crise de jalousie ?

Noémie Halioua, La Terreur jusque sous nos draps, Plon, 2024

La terreur jusque sous nos draps

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Éloge de la plomberie


Ils sont 300 à avoir gagné un aller simple gratuit Mayotte-Roissy assorti à l’arrivée d’une sorte de séjour transitoire sur le mode vie de château.

Même si ce n’est évidemment pas cela qui les attend, la vie de château, c’est bien ainsi que les catalogues de promotion « touristique » des criminels-passeurs vont désormais présenter la chose. Leurs catalogues nouvelle version, faut-il préciser, car il convient désormais d’ajouter l’île mahoraise à la liste des sites remarquables que sont Lampedusa, les Canaries, Lesbos, Samos et autres. Ils sont 300, mais, ne désespérons pas, puisque quatre cents autres nous sont annoncés. Originaires d’Afrique eux aussi, ces côtes étant à portée de navigation. Tous sont passés par Mayotte la Française d’où, devenus trop manifestement indésirables, on a jugé bon de les transférer en métropole. D’autorité, bien sûr, sans rien demander à personne et surtout pas l’avis des citoyens-habitants. On se retiendra de verser dans l’ironie facile en faisant remarquer que c’est bien dans cette seule circonstance que l’État parvient à faire preuve d’autorité, à se montrer capable d’imposer le fait accompli. On serait tenté d’applaudir devant tant de fermeté.

A lire aussi, Aurélien Marq: Droit du sol, de quoi ou de qui la France est-elle le pays?

Nous voici donc avec quelque sept cents migrants d’Afrique à accueillir. Sept cents de plus, est-il besoin de préciser. Une question, récurrente, lancinante, toujours la même, hélas : que seront devenus ces sept cents-là dans un an, deux ans, quatre ans ? Personne n’en sait trop rien. Soucieux de ne pas mourir idiot, je me suis penché sur la prose d’une vingtaine d’associations prônant joyeusement une politique d’immigration de type « portes ouvertes ». Nulle part je n’ai trouvé de plan rigoureux précisant, étape par étape, le processus d’intégration mis en place qui permettrait de prévoir et contrôler la trajectoire de ces personnes à un an, deux ans, cinq ans. Une telle prospective n’est pas leur affaire. Admettons. Mais ce devrait être celle des institutions et organisme publics qui leur accordent des subventions. Ce serait la moindre des conditions préalables à la distribution de l’argent du contribuable, me semble-t-il. On peut rêver.

Donc, ils sont sept cents. Sept cents dans un premier temps, parce que, une fois le robinet ouvert, il n’y a aucune raison pour que le flux ne continue pas de s’écouler. Autre question toute bête : combien seront-ils, dans six mois, dans un an, dans deux ans ? Qui peut le dire ? Et c’est alors qu’il me paraît opportun de faire l’éloge de la plomberie, et surtout d’inciter les élites en charge des enseignements à Sciences Po, à l’ex-ENA et autres hauts lieux où s’épanouissent les consciences molles, à inscrire un stage obligatoire dans cette discipline. Un stage d’une semaine devrait suffire, car, en plomberie, ce qu’on apprend dès les balbutiements, c’est que lorsque l’inondation menace la maison, la première mesure à prendre – avant même de chercher à écoper – est de fermer le robinet d’arrivée des eaux. Le B.A BA.

A lire aussi, Jean-Eric Schoettl: Loi immigration : désaveu d’échec

Certes, la manœuvre peut paraître quelque peu complexe à un énarque moyen, je le confesse, mais avec une semaine de bourrage de crâne – ou plus si besoin – on devrait obtenir un résultat satisfaisant. Là encore, on peut rêver.

Soudain, un éclair ! Écrivant ces mots, je réalise à l’instant même pourquoi on rencontre si peu d’énarques qui aient embrassé la carrière de plombier. C’est juste que le plombier, lui, est soumis à une obligation de résultat. Tout s’explique.

Ah, si Christophe Deloire avait aimé le pluralisme…

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Le secrétaire général de Reporters sans frontières, Christophe Deloire, sait-il seulement qu’il a ouvert la boîte de Pandore?


On peut encore parler du Conseil d’État, de l’Arcom, de Reporters sans frontières, de Christophe Deloire, de CNews, du pluralisme et de la liberté d’expression, tous sujets qui n’ont pas été épuisés par le débat et les controverses même intenses de ces derniers jours. Je ne peux, comme tant d’autres, que me féliciter du fait que le mécanisme pervers enclenché par Christophe Deloire ait abouti, par une contagion salutaire, à une mise en cause des médias publics « dont il est incontestable qu’ils affichent un fort tropisme à gauche », comme l’affirme Olivier Babeau qui par ailleurs voit juste dans Le Figaro Magazine en soulignant que « les attaques contre CNews traduisent une panique de l’intelligentsia ».

Pourquoi CNews ?

On a bien noté, lors de la pathétique conférence de presse de Christophe Deloire pour justifier son initiative calamiteuse et tenter de se créditer de cette injonction à l’Arcom qui heureusement demeurera dans son rôle de gardienne des libertés, à quel point le responsable de Reporters Sans Frontières traitait avec désinvolture le problème de l’absence de pluralisme véritable dans les médias publics. Comme s’il n’existait pas et ne méritait même pas d’être évoqué. Cette indifférence montre que c’est moins l’exigence de pluralisme qui a mobilisé Christophe Deloire – dont il ne faut pas oublier le rôle officiel à la tête des États généraux de l’information – que l’envie de s’en prendre à CNews dont seule une approche superficielle a pu laisser penser que le pluralisme n’y était pas respecté. Le rapport de François Jost, sur ce plan, se fondant pour étiqueter les médias sur le journal Le Monde, a ajouté du ridicule à de l’approximation.

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S’il est permis d’user d’une double réflexion qui ne me semble pas contradictoire mais relève à la fois de ma conception de la liberté d’expression et de mon bonheur médiatique d’être sur CNews (critiquée seulement par ceux qui refusent d’y venir et ne la regardent pas ou par ceux jaloux d’un succès qu’ils ne peuvent pas qualifier de médiocre), je désirerais tenir les deux bouts d’une chaîne. Le droit – pour lutter contre un progressisme délétère et une vision au pire occultant un réel aux antipodes de l’idéologie à privilégier ou au mieux le présentant hémiplégique – pour une pensée intelligemment conservatrice d’avoir un ancrage, une chaîne, une hiérarchie des sujets, une mise à l’honneur de la France profonde, une consécration du socle et du terreau ayant fondé notre Histoire et, pour notre pays, le culte de l’unité contre ce qui dilue son identité chrétienne et sa civilisation. Je ne vois pas au nom de quoi seule CNews serait privée de la liberté d’affirmer ce qui, ailleurs, est intensément et idéologiquement contesté, subtilement ou par un humour prétendu tournant à la dérision ostentatoire de nos valeurs et principes.

Venez avec vos convictions, vous vous ferez une opinion

Le besoin que j’éprouve dans les débats d’avoir face à moi non pas un miroir, mais, sinon une contradiction, du moins une opinion, une conviction stimulante venant au moins titiller les certitudes paresseuses. Contrairement à ce que Christophe Deloire a l’air de croire, pour CNews le pluralisme n’est pas un handicap mais une chance. À quoi en effet pourrait bien servir, dans les débats, l’expression d’une pensée reproduite deux, trois fois à l’identique alors que je mesure aisément la richesse, pour moi, d’une confrontation avec un Olivier Dartigolles, un Philippe Guibert, hier Laurent Joffrin ou, si je le pouvais, avec Julien Dray ? J’énonce un poncif mais la droite dialoguant avec la droite n’a pas beaucoup d’intérêt même s’il y a mille manières d’afficher un accord, alors que la pensée conservatrice ou libérale se colletant avec la gauche ou l’extrême gauche – si elles n’avaient pas peur de venir dialoguer sur un plateau dont elles ne pourraient plus dénoncer faussement le sectarisme, en opposant leurs lumières aux lumières antagonistes – offrirait des joutes passionnantes. « Il est en effet piquant que la gauche réclame de CNews une ouverture et une tolérance dont elle a elle-même donné bien peu d’exemples », toujours selon Olivier Babeau. Ouverture et tolérance que CNews refuse d’autant moins qu’elle sait mieux que tout autre les bienfaits de la contradiction et le caractère monotone de l’identité des vues sur les plans intellectuel et politique.

Ah, si Christophe Deloire avait aimé le vrai pluralisme, il n’aurait pas fait honte aux Reporters sans frontières de la grande époque, celle de Robert Ménard !

Le Mur des cons

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La parole, rien qu'elle

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Récession sexuelle

Une récente étude de l’IFOP révèle que les Français, particulièrement dans la tranche 18-24 ans, font de moins en moins l’amour — et après on s’étonne qu’ils fassent moins d’enfants… Notre chroniqueur, à qui rien de ce qui touche au sexe n’est étranger, tente d’aller au-delà de l’anecdote : il y a des causes profondes à cette inappétence au radada.


Il faut lire le rapport de l’IFOP sur la « sex recession1 » (ils parlent anglais, maintenant, dans les instituts de sondage…). L’activité sexuelle en France « enregistre un recul sans précédent depuis une quinzaine d’années ». Et si quand j’avance tu recules…

Blague à part, il y a de quoi s’inquiéter. Je ne suis pas Michel Debré, je ne rêve pas d’une France de 100 millions de Français — même s’il faut reconnaître que ceux qui font encore des enfants le font souvent avec des arrière-pensées colonisatrices. La baisse de l’activité sexuelle a des causes qui dépassent l’indice de reproduction, même si « la fréquence des rapports a toujours joué, pour les démographes de l’INED, un rôle dans la détermination du niveau de la fertilité des couples, et même s’il faut bien sûr relativiser le lien entre sexualité et procréation dans un pays à forte prévalence contraceptive. »

A lire aussi, Elisabeth Lévy: Les ailes coupées du désir

Le problème, ce sont les causes de cette apathie sexuelle qui frappe prioritairement les jeunes — plus d’un quart des jeunes de 18 à 24 ans initiés sexuellement (28% — l’âge moyen du premier rapport n’a pas varié depuis plus de trente ans, et se situe entre 17 et 18 ans) admettent ne pas avoir eu de rapport en un an, soit cinq fois plus qu’en 2006 (5%) —, mais touche aussi les couples installés : 43% des Français(es) rapportent avoir, en moyenne, un rapport sexuel par semaine, contre 58% en 2009.

Persiflages

J’appartiens à une génération qui n’imaginait pas les rapports entre sexes autrement que sous la forme sexuée. On couchait avant de se connaître — c’était en quelque sorte la pierre de touche des relations humaines. Puis on examinait si ça valait encore le coup de se parler.

Ce n’était pas la première fois, dans l’histoire de France. En 1736, Crébillon publie Les Egarements du cœur et de l’esprit, et s’amuse à persifler, dans les premières pages :

« Ce qu’alors les deux sexes nommaient amour était une sorte de commerce où l’on s’engageait, souvent même sans goût, où la commodité était toujours préférée à la sympathie, l’intérêt au plaisir, et le vice au sentiment.
« On disait trois fois à une femme qu’elle était jolie, car il n’en fallait pas plus : dès la première, assurément elle vous croyait, vous remerciait à la seconde, et assez communément vous en récompensait à la troisième.
« Il arrivait même quelquefois qu’un homme n’avait pas besoin de parler, et, ce qui, dans un siècle aussi sage que le nôtre, surprendra peut-être plus, souvent on n’attendait pas qu’il répondît.
« Un homme, pour plaire, n’avait pas besoin d’être amoureux : dans des cas pressés, on le dispensait même d’être aimable. »

Je n’insisterai pas sur la virtuosité d’une telle prose, si loin des lourdeurs auxquelles on veut aujourd’hui nous habituer. En tout cas, la merveilleuse liberté des années 1965 (ah, « the summer of love » ! Ah, l’arrivée de la pilule — merci, merci à Stédiril, la pilule sur-dosée de ces années-là !) à 1985 (début des années-SIDA, sortez couverts, etc.) contraste fort avec les réticences modernes à passer de la position verticale à la position horizontale.

Il y a plusieurs raisons à ce dégoût moderne.

Raisons pratiques : où faire l’amour ? Le dernier numéro de Marianne, sur la crise du logement en France, montre bien que dans des espaces toujours plus réduits, la confidentialité nécessaire à l’extase est de plus en plus rare. Le fait même de faire des heures de métro ou de voiture pour rentrer dans son clapier de banlieue empêche de se comporter comme les lapins que nous sommes, à l’origine. Métro, boulot, dodo, véto.
Raisons sociologiques : les hommes, décontenancés par les cris d’orfraie de #MeToo, ne savent plus lire les signaux que leur envoient parfois encore leurs futures partenaires, laissées en jachère de crainte d’un faux mouvement. Sans compter qu’à force d’être fidèles, les couples finissent par être abstinents, comme le révèle Le Monde. L’usure du couple se renforce à l’idée d’entrer par inadvertance dans l’absence de désir de l’autre — et de fil en aiguille, on ne trouve plus le chas. En tout cas, un monde partagé entre pulsions refoulées et frustrations cumulées ne va pas bien. Et n’a aucune chance d’aller mieux.
Raisons médiatiques : la prépondérance du porno. On fait par écrans interposés ce que l’on faisait autrefois en direct live. J’ai écrit un livre entier sur le sujet, La Société pornographique, je n’y reviendrai pas : de peur de ne pas égaler (et pour cause…) les modèles hypertrophiés de la pornographie, les jeunes gens préfèrent renfourner Coquette dans leur caleçon. Et se soulager devant leur écran.
Raisons politiques enfin, en quelque sorte. L’Obs a très récemment publié la Lettre à ses élèves d’un professeur de Lettres (et écrivain), Grégory Le Floch, qui constate qu’une large partie du programme, en Lettres mais aussi en Histoire de l’art, est désormais refusée par ses élèves, les amenant à pratiquer « une morale rabougrie et aveugle, qui n’est ni de leur âge ni de notre siècle ». Les uns pour des raisons religieuses — on s’insurge contre les femmes nues d’un tableau de Giuseppe Cesari (1568-1640 — nous sommes désormais en-deçà des libertés du XVIIe siècle), Diane et Actéon : cachez ce sein que je ne saurais voir ! Ah, la pureté islamique ! On en reparlera. Les autres par obsession wokiste — étant entendu que le wokisme n’est qu’une dérive du puritanisme protestant originel. Amis quakers, bonjour ! « Des élèves de terminale, explique cet enseignant, m’expliquent dans leur dissertation qu’ils regrettent que Flaubert n’ait pas été condamné lors de son procès de 1857 pour outrage aux bonnes mœurs. S’ils le pouvaient, ils interdiraient aujourd’hui Madame Bovary. » À ce rythme, 80% de la littérature va disparaître. Il ne nous restera que les bleuettes passées avant édition au filtre des sensitive readers. « Une élève de terminale est venue me trouver à la fin d’un cours sur le surréalisme pour me dire qu’elle priait pour moi. Mon âme était condamnée. La leur était sauvée. » Inutile de préciser dans quel paradis cette charmante enfant compte aller.

A lire aussi, du même auteur: Emprise, mâles toxiques, hommes déconstruits — et autres carabistouilles

Un monde nouveau

Nous nous sommes passionnément amusés dans les années 1960-1980. Les générations nées après 2000 devraient jeter un œil sur leurs parents et leurs grands-parents et tenter d’évaluer combien d’orgasmes ils ont vécus, et dans quelles positions. Le puritanisme actuel, que ce soit par volonté (est-ce une volonté, ou une contrainte patriarcale ? Il y en a qui devraient s’interroger) d’arriver vierge — ou recousue — au mariage, ou sentiment implanté que la pénétration, c’est le viol, laisse aux seuls enfants directs ou indirects du baby-boom le champ d’une sexualité libre et déculpabilisée. Les plus de 50 ans ne s’en plaignent pas, et regardent, un peu interloqués, les jérémiades de leurs enfants et petits-enfants, confinés dans l’abstinence par simple peur de vivre.

La société pornographique

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  1. https://www.ifop.com/publication/la-sex-recession-les-francais-font-ils-moins-lamour/ ↩︎

Macron ou le Guide du broutard

Oreillette, la vache normande, égérie du Salon de l’Agriculture 2024 se fait voler la vedette par Emmanuel Macron.


On attendait Oreillette, ce fut Narcisse. Oreillette la jolie vache normande, la star programmée mais spoliée de son heure de gloire si bien méritée.

Vaches normandes, image d’archive © Thierry Le Fouile/ SIPA

Guerre et pets

En fait, la star fut Narcisse. Narcisse en bête à concours, bras de chemise et bagout idéal pour une autre foire, celle de Paris où le bonimenteur est roi. Narcisse qui n’eut sans doute qu’un regret, ne pas pouvoir être en même temps la vedette phare de la cérémonie des César, cette autre manifestation annuelle où sont distribués des médailles et des rubans, cette fois aux bêtes d’écran d’exception. L’an prochain, peut-être ? Les cerveaux tordus et assez féconds de l’Élysée doivent probablement se pencher sur le coup dès à présent. On voit la stratégie se profiler. L’avant-veille laisser filtrer l’info incendiaire que le très détestable Gérard Depardieu serait invité en majesté, puis s’empresser de démentir devant le tollé prévisible et prévu. D’où un grand bordel, inévitable lui aussi. Et là, Narcisse en Zorro prend l’affaire en main, s’impose à la cérémonie et ne laisse pas passer une si belle occasion de donner un cours magistral aux professionnels de la profession sur le plan de coupe, le traveling à la Fellini, l’effet spécial, la bande sonore, le prix de la place et tout le tremblement. C’est qu’il sait toujours tout sur tout, le président. Bien sûr, nous aurons droit au passage à une scène bien ficelée de colère noire pour affirmer que ceux qui ont prétendu que Gégé aurait pu être de la farce ne seraient que de gros menteurs et que cette lamentable fausse nouvelle (fake news, en français d’aujourd’hui) n’était encore une fois qu’une basse manœuvre du RN. Tout cela face caméra, sinon à quoi bon ? Bref, refaire le coup du salon de l’agriculture 2024.

Priorité au direct

Un coup magistral, il est vrai. Douze heures de monopolisation médiatique non-stop. Qui dit mieux ? J’ai suivi cela en continu. Mais si, mais si… (J’attends, moi aussi, une médaille pour tant d’abnégation). Quand je revenais devant mon écran après m’en être éloigné quelques instants, je devais bien regarder la mention « Direct » pour me convaincre que ce que j’avais devant les yeux n’était pas le rappel d’images précédentes. Absolument pas ! Du vrai direct ! Macron en un plan séquence de quasiment, oui, douze heures ! Normalement, ce sont les paysans, leurs bêtes, leurs productions qu’on  met en valeur, particulièrement ce jour-là. Mais, cette année, non. Le président et que le président. L’exception agriculturelle à la française telle qu’on la conçoit au Château, certainement. Un court moment, j’ai cru que les pelotons de CRS et de gendarmes allaient le concurrencer sur ce point. Il n’en fut rien. Dans leurs journaux de 20 heures, les deux grandes chaînes très arcomisées TF1 et France 2 – mues sans aucun doute par la déférence présidentielle qui les caractérise – eurent soin de les montrer plutôt s’opposant au désordre causé par des agriculteurs-en-colère-manipulés-par-les-forces-obscures-de-qui-vous-savez, que faisant le vide – au plus large, le vide – sur le passage du chef suprême afin que sa déambulation-dégustation puisse paraître aussi débonnaire et paisible que souhaitable.

Marc Fesneau, pas bien brillant

« Il sait tout sur tout, le président » disais-je. Très impressionnant en effet. L’intégralité du spectre des productions et filières agricoles y est passé au fil de sa matinale. J’admirais. Si, si, j’admirais. Je me disais : « Qu’attend-on pour placer ce gars-là au ministère de l’Agriculture ? Enfin quelqu’un qui a l’air de savoir à peu près combien de pattes ont le dindon et le baudet du Poitou. » C’est que j’avais fini par oublier la présence du vrai ministre. Il était bien là, pourtant. Enfin, presque. Un ministre muet de chez muet. Ministre potiche, on était habitué, mais totalement muet, et sur douze heures de temps, cela aussi me semblait être une grande première. La journée de toutes les performances.

Mais le summum de la performance, nous l’avons eu lorsque le président a abordé la filière bovine, et plus spécifiquement celle du broutard. Il s’est appliqué à délivrer avec passion sa science de la bonne méthode à mettre en œuvre pour tirer le meilleur  parti de ces jeunes bovidés, assurer la prospérité de leurs éleveurs, la souveraineté hexagonale en même temps que le contentement du consommateur non encore dévoyé végan. De nouveau, j’admirais. Que de connaissances, que de bon sens, quelle profondeur de vue, quelle exaltante et salutaire vision à long terme ! Le broutard avait enfin trouvé son guide. C’est exactement ce que, nous, Français, attendons : une exaltante vision d’avenir. Et un guide. Ce ne devrait pas être si difficile puisque, là-haut, on nous prend pour des veaux bons à saigner, des moutons bons à tondre, des poulets bons à plumer.

Les versets balsamiques d’Abnousse Shalmani

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À travers le destin croisé de deux femmes d’exception, Forough Farrokhzad et Marie de Régnier, Abnousse Shalmani célèbre l’amour, la poésie, la liberté, la chair. Le féminisme comme on le rêve.


Enfin un féminisme de la féminité ! Du boudoir ! De la nudité ! Un Éternel féminisme ! Qui ose l’amour, la joie, le sexe, la résistance, l’émancipation, l’écriture – autant de termes qui, pour Abnousse Shalmani, vont de pair, son livre étant d’ailleurs construit comme un jeu de correspondances, d’échos, de désirs rimés. Monde d’hier en split-screen. Mimèsis au carré. Regards en miroir. Et qui commence par une phrase faite pour l’auteur de ces lignes :

« Seul un regard peut enhardir un timide. Celui intense de Forough enflamme instantanément le jeune homme planqué derrière la mince rangée de lecteurs. »

La littérature, palliatif au sexe proscrit

Il faut en effet avoir été timide jusqu’au trognon pour savoir ce que signifie renaître sous les yeux d’une femme au feu bienveillant[1] – et puisque ce roman parle d’introjection et que Cyrius, surnommé « la Tortue » par sa belle, est un personnage qui n’existe pas, pourquoi ne le serais-je pas ? Très plaisant de s’imaginer coach de Forough Farrokhzad, sinon son Max Brod, et qui va l’initier à la poésie érotique (et rieuse) de Pierre Louÿs et ses amours délicieusement scandaleuses avec Marie de Régnier. Mieux, qui va la nourrir d’une autre vie que la sienne, libre, orgiaque, parisienne, celle de la Belle Époque, des « Enfers » permis, des « pages de foutre » hautement recommandables – tout ce qui est prohibé à Téhéran dans les années cinquante, encore plus impensable aujourd’hui, et qui commence à l’être en Occident via le wokisme, ce fanatisme de chez nous.

A lire aussi: Génie et contradictions d’Emmanuel Todd

Deux mondes qui ne s’opposent moins qu’ils ne s’apposent. Ici, les salons proustiens, gomorrhéens, où tout semble possible autour de figures fascinantes comme Liane de Pougy « et son légendaire martinet » ; là, le mariage forcé à seize ans, le vrai patriarcat, la ceinture du père et la peine de la langue coupée. Ici, « la plume au service d’un intime et qui révèle quelque chose de la civilisation » ; là, « la confidence [qui] n’existe pas tant elle peut se retourner contre vous », l’amitié impossible. Ici, la littérature divinisée ; là, l’écriture interdite par la religion – car « ainsi naquit le shiisme, ainsi mourut l’art ». Le comble est que l’Occident a une image rêvée de l’Orient et ne voit en lui que Mille et une nuits, danse des voiles, prostitution sacrée. De son côté, Forough idéalise cette France des années vingt qui n’est pas toujours celle des Lumières. Brelan, le roman qui aurait dû être le chef-d’œuvre de Marie de Régnier a bel et bien été interdit de publication par sa propre famille avant d’être détruit. Qu’importe ! L’essentiel est de s’évader de soi, de trouver sa persona et de s’y installer.

Et Forough de se mettre à vivre à travers Pierre et Marie, de « faire l’amour en s’imaginant être eux », de sensualiser à son tour ses propres vers. « Si la poésie de Forough pue tellement la chair, c’est qu’elle est palliative au sexe proscrit » – ce qui pourrait être une définition de la littérature. Écrire, c’est-à-dire contre-proscrire.  

« Découvrir que ce qui est sorti d’elle possède une vie propre, que ses vers cicatrisent d’autres cœurs qui s’interrogent, perplexes, devant les “il ne faut pas“, “cela ne se fait pas“, que ces appels à la jouissance rebondissent sur d’autres espérances hier inconnues d’elle, la transcende. »

À condition de tout lui sacrifier – y compris la maternité.

« Écrire, c’est écrire, il n’y a pas de déjeuner, de rendez-vous, de maux de ventre qui comptent. »

Téhéran – Paris

La vraie différence entre la Française et l’Iranienne est que la première, du fait de son milieu et de son éducation, ne se dévaluera jamais à ses propres yeux alors que la seconde, élevée dans l’interdit et la soumission, portera toujours la honte en elle – quoiqu’en tirant une secrète fierté, « [tissant] le fil de son malheur pour mieux l’exalter, comme si le malheur et la sainteté se tenaient la main. » Et tel qu’elle va le filmer dans son célèbre moyen métrage, La Maison est noire (1963), documentaire sur le quotidien des lépreux où la beauté perce sous la laideur, la vie sous sa forme la plus déformée, et dont elle ramènera un garçon qui deviendra son fils adoptif, Hossein Mansouri, qui lui-même sera poète. Il est vrai qu’« Hossein la connaît comme si elle était lui. Parce qu’il a toujours été elle », les destins ayant toujours un arrière-fond de métempsychose.

A lire aussi: Serge Doubrovsky, l’écriture de la revanche

Et même s’il n’est pas facile d’être le fils de cette femme. « Il [faut] crier plus fort, jouir plus haut, vivre plus intensément » et la mère a déjà tout pris – tout joui. Et peut-être commis l’innommable avec le diable lors d’une nuit faustienne après laquelle elle « signe son entrée dans la vraie vie » et écrit son chef-d’œuvre, La servitude, aux vers sataniques s’il en est. En ce poème terrifiant que même ses amis communistes ne peuvent assumer (mais « les communistes sont impardonnables devant la poésie »), où il est quand même dit que le péché devient œuvre pie, elle marque à jamais et « au fer rouge du blasphème la culture iranienne » – et selon une poétique que n’aurait pas nié Salman Rusdhie, grand spécialiste des identités multiples, des réversibilités érogènes et des sabbats salvateurs. Bien sûr, et elle le sait, sa geste, quoique récupérée plus tard par le culturel et trahie comme telle, restera comme « un petit accroc dans la longue histoire de la mentalité de merde. » Il n’empêche que « ce qui est écrit arrive », comme le dit ce mot prodigieux de Colette. Du moins, on peut l’espérer.

Et en ces temps anti-sadiens où ayatollahs et néoféministes sèment la terreur jusque sous nos draps, comme le dirait Noémie Halioua[2], on ne peut que poser un genou à terre devant ces femmes admirables et vénérer ce Péché, livre majeur, vénéneux, salubre, plein de cet « humanisme sans morale » propre à cette femme miraculeuse qu’est Abnousse Shalmani, et qui agit comme un baume.

Abnousse Shalmani, J’ai péché, péché dans le plaisir, Grasset.

J'ai péché, péché dans le plaisir

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[1] Voir mon Aurora Cornu, Éditions Unicité, 2022 etc.

[2] Noémie Halioua, La Terreur jusque sous nos draps – Sauver l’Amour des nouvelles morales Plon 2023.

300 Africains renvoyés de Mayotte vers la métropole

La préfecture confirme que 308 personnes décollent en direction de Roissy Charles-de-Gaulle ce 26 février. 410 autres individus pourraient suivre.


L’île de Mayotte ne cesse de faire parler d’elle. En avril dernier, Gérald Darmanin lançait l’opération Wuambushu, visant à détruire les habitats informels où s’entassent les immigrés comoriens et à juguler la délinquance. Près d’un an plus tard, le dimanche 11 février, le ministre de l’Intérieur annonçait la suppression du droit du sol dans l’archipel, répondant à une revendication portée par l’ensemble des élus mahorais.

C’est pourtant une nouvelle affaire qui est en train de se jouer ce week-end. En effet, en catimini, le locataire de la Place Beauvau prépare le transfèrement de près de 300 migrants vers la métropole, au frais de l’Etat (la presse locale évoque une facture de près de 300 000 euros). L’information a d’abord été délivrée par le site d’information locale, Kwezi Télévision, jeudi[1], puis elle a été relayée par le député LR Mansour Kamardine lui-même, à la tribune de l’Assemblée natoniale, le 22 février[2]. Le député nous a d’abord confirmé qu’un avion de 300 passagers allait atterrir dès dimanche quelque part dans l’héxagone. Mais l’opération a pris 24 heures de retard, car l’évacuation du stade se révèle très laborieuse, et se poursuit d’ailleurs à l’heure où nous publions.

La difficile évacuation du stade de Cavani

Depuis un mois, les enfants ne sont plus scolarisés sur certaines parties de l’archipel. Les bus scolaires sont caillassés, et des bandes font régner la terreur en coupant les routes et en rançonnant les automobilistes, machette à la main. La population exaspérée a réagi en bloquant toute l’île avec des barrages pour protester, une fois encore, contre l’immigration illégale. Au moment où M. Darmanin rassurait tout son monde, début février, l’écrivain Yoanne Tillier nous a raconté le drame qui s’y joue : depuis l’automne dernier, le stade de Cavani, à Mamoudzou, a été envahi par des populations venues du continent africain. « Cela a commencé avec des migrants issus de la région des Grands lacs pour lesquels Mayotte est une porte d’entrée pour l’Europe depuis déjà un petit moment. Ça se poursuit maintenant avec la Corne de l’Afrique et des gens venus de la Somalie, du Soudan ». De temps en temps, les autorités procèdent à des démantèlements et à des expulsions, quand il existe des accords bilatéraux avec les pays des ressortissants concernés. Jeudi 21 février, 30 Malgaches ont ainsi été renvoyés dans leur île d’origine.

A lire aussi: Droit du sol, de quoi ou de qui la France est-elle le pays?

Mais le prochain avion, lui, sera donc pour… la métropole. Un avion doit en effet décoller de Mayotte pour l’Île-de-France, avec à son bord 300 réfugiés, fraîchement expulsés du stade. Pour le moment, nous ignorons si ces voyages gracieusement offerts par M. Darmanin seront opérés par la compagnie Air Austral ou par un autre avion affrété spécialement.

Le cauchemar de la fin des visas territorialisés

Derrière l’annonce du ministre de l’Intérieur sur le droit du sol, une autre mesure, passée presque inaperçue en métropole, risque d’avoir des effets désastreux. Il s’agit de la fin des visas territorialisés. Jusque-là, les déplacements autorisés aux étrangers qui obtenaient un visa se limitaient au seul archipel de Mayotte. Avec cette suppression, les ressortissants comoriens ou d’ailleurs vont pouvoir gagner la métropole ou la Réunion. L’objectif serait de déverser une partie de la pression migratoire exercée sur Mayotte vers la France continentale qu’on ne s’y prendrait pas autrement !

Cette mesure a été obtenue par le mouvement des Forces vives, groupe à la pointe sur les barrages anti-migrants sur l’île. Elle est loin d’être sans effet pervers, car l’île risque d’être perçue dans le continent africain comme une véritable porte d’entrée vers l’Europe, au risque d’en faire un Lampedusa de l’Océan Indien. En Afrique, tout se sait très vite quand il s’agit de filières migratoires. Et si les Africains réalisent que Mayotte est non seulement une porte d’accès pour la France, mais qu’en plus on leur paye un billet gratuit pour l’Eldorado, l’appel d’air sera encore plus énorme.


[1] https://www.linfokwezi.fr/non-les-migrants-africains-ne-viendront-pas-sinstaller-a-kangani/?fbclid=IwAR2mOsswvZBgYmkz7zOmi3NWKhYVBWI2ZWUzyezYqyktRkt5h_XFUaGn5dQ

[2] https://la1ere.francetvinfo.fr/mayotte/mansour-kamardine-l-arrivee-du-cholera-a-mayotte-entrainerait-la-defiance-irremediable-de-l-opinion-locale-1467126.html?fbclid=IwAR2PAdL4Bqyps0rwlGwdhCRWqrKwSnLR6pbgVF3V7bx8dFKeVMDcWRKfwTM

Douter: le dernier luxe de l’Occident

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DR.

Dans un monde désenchanté, notre société réclame le confort des certitudes. C’est tout l’inverse qui est enseigné aux classes prépas à l’X, Centrale ou Mines. Grâce à leurs cours de français/philosophie, nos futurs grands ingénieurs apprennent encore que le monde est complexe et imprévisible, à l’image de l’âme humaine.


Les temps sont au pessimisme et à l’esprit fin-de-siècle. Rien ne va : les politiques sont des menteurs, les médias, des manipulateurs, les supérieurs hiérarchiques, des micro-agresseurs, les amoureux, des pervers narcissiques et les enfants, des harceleurs en herbe. Dans une société où l’on vit mieux, plus longtemps et où l’on a encore –probablement davantage que par le passé– « la liberté d’être libre » (Hannah Arendt), l’emprise, la manipulation et le mensonge sont perçus comme des scandales anachroniques et des excroissances puniques. Dernier affolement en date : l’intelligence artificielle (IA), susceptible d’écrire des lettres d’amour à notre place (et à la place de Cyrano de Bergerac), de dépasser Jeff Koons en art (terrible perspective ?) et de générer des images de faits qui ne se sont pas produits (la peinture religieuse a pourtant occupé longtemps cette place de choix).

Nous ne sommes plus armés que d’idées généreuses

Fake news, infox, post-vérité : étourdi par ce nouveau vocabulaire psychotique, l’homme occidental, autoproclamé expert en complotisme depuis la crise du Covid, convoque George Orwell et L’Odyssée de l’espace, pleurniche sur ses rêves de vérité et de monde meilleur – un monde qu’il croyait peuplé de foules bienveillantes soucieuses de sa dissonance cognitive, de son épanouissement personnel et respectueuses de sa quête de sens. Trahi dans ses fantasmes angéliques et sa soif de nano-certitudes, sidéré par le retour fracassant de la violence dans l’Histoire face à laquelle il se retrouve nu, c’est-à-dire armé d’idées généreuses, il se réfugie dans des croyances à la petite semaine, peu coûteuses en idéalisme –manger des graines, se déplacer à vélo, penser comme un arbre, consommer moins–, mais qui ont l’avantage de mettre un sol sous ses jambes flageolantes.

A lire aussi: Éric Zemmour: «Toute une génération est prise entre wokisme et islamisme»

C’est dans ce contexte que l’on est heureux d’apprendre que nos futurs grands ingénieurs, candidats aux prestigieuses écoles Polytechnique, Centrale ou Mines, lisent cette année en cours de français/philosophie de classes préparatoires, et en marge de l’enseignement scientifique qui leur est dispensé, ces quatre œuvres réunies sous un thème commun, « Faire croire » : Les Liaisons dangereuses de Choderlos de Laclos (1782), Lorenzaccio d’Alfred de Musset (1834), « Vérité et politique » et « Du mensonge en politique » – chapitres respectivement extraits de La Crise de la culture (1961) et Du mensonge à la violence (1972) d’ Hannah Arendt. Réjouissons-nous pour ces jeunes gens : souvent biberonnés à Olympe de Gouges en cours de français au lycée, non moins souvent questionnés, en enseignement moral et civique (EMC), sur l’insécurité des minorités sexuelles en France, fréquemment éloignés de certains chapitres d’histoire jugés trop sensibles, les voilà projetés, à 18-19 ans, à des années-lumière des émoticônes et du vivre-ensemble, dans un roman épistolaire libertin de 500 pages ourdies des pires manigances, le tyrannicide d’un héros romantique sous les Médicis et l’analyse d’une philosophe qui a pensé pour son époque, la nôtre et la leur, le travestissement des faits, la manipulation des masses et la banalité du mal.

La vérité est ailleurs

Au fil de leurs lectures, ces étudiants verront que rien n’a vraiment changé et que bien des choses – ô surprise – datent d’avant la crise du Covid : manipulation des cœurs, des consciences et des opinions publiques, le mensonge a toujours eu partie liée avec l’action des hommes. Inutile donc de surjouer les âmes sensibles face à l’IA générative : les mensonges collectifs ne font que s’accorder avec le degré de sophistication des sociétés. Que la réalité se dérobe n’est d’ailleurs pas une nouveauté et nos futurs ingénieurs apprendront que les vérités scientifiques sont des vérités provisoires, qu’aucune théorie n’est absolument vraie, mais toujours potentiellement contestable : observer, expliquer et prédire des phénomènes ne fige pas la réalité du monde ad vitam aeternam. Les scientifiques sont donc toujours un peu « à la recherche du réel » – Bernard d’Espagnat, physicien (1921-2015)– et s’efforcent en permanence, par la méthode, de détruire leurs propres illusions, comme le dit si joliment le journaliste scientifique Nicolas Journet. Oublieux de la « branloire pérenne » de Montaigne et du doute méthodique de Descartes, nous réclamons aujourd’hui, nous qui avons désenchanté le monde, des vérités sous vide et du réel cryoconservé.

A lire aussi, du même auteur: Chants de ruines

Nos futurs ingénieurs sont nés dans la France qui va mal. Ils découvriront en cours de français/philosophie que Mme de Tourvel, dans Les Liaisons dangereuses, ne remplit pas de questionnaire anonyme sur le harcèlement, et que le très libertin et très manipulateur vicomte de Valmont est sans doute sincère lorsqu’il écrit, à propos d’elle, « je paierais de la moitié de ma vie le bonheur de lui consacrer l’autre », confusion des sentiments oblige. Ils verront que l’ambiguïté sexuelle de Lorenzaccio ne se traduit pas par l’absurde pronom « iel » et que cela n’empêche nullement l’exaltation du héros dans l’action. Ils apprendront avec Hannah Arendt qu’il est idiot de dire « Merci pour mon avenir ! »– comme si le pire était écrit d’avance – à un président de la République, vu l’étonnante incohérence du monde et le caractère toujours imprévisible des êtres humains.

Reste à savoir ce que vaut, face à ceux qui croient, qui ne doutent de rien et n’entendront jamais parler de confusion des sentiments ou de complexité du réel, cette initiation au doute et à la subtilité. Face à ceux qui croient, et dopent parfois leur croyance au Captagon pour commettre le pire, que valent ceux qui auront bûché, avec quelques Guronsan, sur ce que « faire croire »veut dire ?

Ce doute subsiste. C’est le dernier luxe qu’il nous reste, mais non le moindre.

Les Liaisons dangereuses

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La crise de la culture

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Du mensonge à la violence: Essais de politique contemporaine

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Impossible n’est pas français!

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© Renault

La Renault 5E- TECH 100 % électrique a été dévoilée hier au salon de Genève et tout le monde en veut déjà une !


Oh la belle bleue ! Oh la belle jaune ! Oh la belle verte ! Renault a lancé son feu d’artifice en plein hiver dans le ciel brumeux de Genève. On nous avait prédit la fin de l’automobile, de l’objet et de son empreinte civilisationnelle. Au garage, les vieilles lunes des Trente Glorieuses, chauffeur si tu es champion, les nationales bordées de platanes, les ouvriers et l’emploi français, le virilisme décadent et les chromos de grand-papa en Dauphine, la souveraineté et le réarmement industriel, les agents de campagne au losange et le lancement en grande pompe sous les sunlights des tropiques. Depuis quelques années, la voiture se faisait « toute petite » ; même dans les publicités des constructeurs généralistes, penauds et fébriles devant la doxa dominante, on préférait vanter la marche à pied et la pratique du vélo que les vertus hier du moteur à explosion, aujourd’hui des saintes batteries. Un comble pour des fabricants de « bagnoles », dénigrer, dénaturer, délégitimer sa propre production. Ce mea culpa, génuflexion permanente, avait fini par indisposer les amoureux de la chose automobile et désintéresser les plus jeunes générations. Le monde d’après serait pédestre et urbain. La mobilité entravée des provinces ne suscitait guère d’émotion chez nos dirigeants politiques et dans les classes médiatiques. Le vélo-cargo était la solution à tous nos déplacements quotidiens et au litre de super au tarif indécent. Tais-toi et marche ! Ce mouvement de désintégration s’accompagna d’un lessivage des gammes, c’est-à-dire d’un nivellement esthétique et d’une automobile strictement limitée à sa seule fonction utilitaire. C’était oublier toute la lyre, plus d’un siècle de locomotions, l’émancipation des terres arides, le voyage, la performance, la vitesse, les échanges amoureux et la beauté d’un produit sorti d’usine. À l’arrière des berlines, jadis, le réarmement démographique battait son plein. Les nostalgiques furent donc bannis des cénacles, on raillait leur passéisme nauséabond et leurs élans mécaniques puérils. Ils furent déconsidérés publiquement et renvoyés à la casse des idées. Nous n’étions pas des gens sérieux, on s’accrochait à un moyen de transport « individuel » dont la mort était programmée et salutaire. Contre toute attente, l’automobile vient de renaître en pays neutre, elle était donc plus enracinée dans nos disques durs que le prétendaient les destructeurs de mémoire vive. La nouvelle « R5 » contredit tous les discours ambiants sur une production banalisée, rabotée et dépourvue d’une humanité rieuse. Car, cette « R5 » est nostalgique et populaire dans son esprit, pimpante et sensuelle dans son approche stylistique. Elle fait habilement le pont entre le glorieux passé de Renault et ses ambitions futures sur le marché de l’électrification. Ouvertement bravache et décomplexée, elle s’inscrit dans la tradition « des voitures à vivre », elle ose même reprendre les codes de ses illustres aînées. Elle ne fait pas table rase du passé, au contraire, elle s’en nourrit dans un design néo-vintage ou rétrofuturiste. Elle nous dit en substance : « Regardez-moi, je suis moderne, j’ai tous les attributs d’un monde connecté et efficient, et pourtant je ne renie pas mes origines ». Cette R5 électrique impulse la même joie de vivre que sa devancière de 1972, personnage semblant sortir d’une bande-dessinée qui déversa sur les routes de France, durant de très longues années, sa bonne humeur, sa fiabilité et sa croyance en une société optimiste. Et puis un jour, ces R5 sous le coup des Balladurettes et autres Jupettes, disparurent de la circulation. Lorsque l’on en croise une dans un rassemblement d’anciennes, les souvenirs se ramassent à la pelle, et notre cœur se serre devant cette petite Renault qui avait tout d’une grande. Oui, n’en déplaise aux sécateurs d’émotion, aux briseurs de rêve, la R5 rendait fière la France, sa main d’œuvre et ses concepteurs, elle était un indicateur de confiance et d’espoir, de notre puissance économique et de notre génie à inventer un objet de désir. Quand les R5 sillonnaient notre hexagone, avant la crise du pétrole, elles incarnaient le panache français, construire une auto abordable, pratique avec son hayon et capable d’avaler des kilomètres. En ville ou hors des murs, cette R5 était partout chez elle. C’est peut-être un détail pour vous, mais quel sentiment de plénitude enfin retrouvée, de voir une « belle auto », originale et colorée, reprendre le flambeau. Tous les journalistes présents sur le salon ont eu immédiatement le béguin pour elle. Chacun y voyait les traces de son enfance, les couleurs « pop », un air de Super Cinq pour certains, de R5 Turbo pour d’autres, des rondeurs désirables et la coquille d’un jouet tellement tentateur. Ce bonbon acidulé a redonné le sourire dans une actualité déplorable. En fait, peu importe qu’elle se pare des technologies actuelles, une motorisation 100 % électrique, une autonomie allant jusqu’à 400 km ou qu’elle accueille cinq passagers ; peu importe que son couple délivre 245 Nm, elle réactive surtout nos sens en hibernation. Et puis on apprend qu’elle sera assemblée à Douai alors notre patriotisme reprend des couleurs.

Monsieur Nostalgie

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Brigitte Lahaie: «Beaucoup de réprouvés du sexe sombrent dans l’addiction au porno»

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Brigitte Lahaie © Hannah Assouline

Pour l’ancienne star du X, à présent animatrice sur Sud Radio, le mouvement Metoo, loin de libérer la parole, a imposé de nouveaux tabous sexuels à la société. Propos recueillis par Jean-Baptiste Roques.


Et si c’était elle la véritable icône de la révolution sexuelle française ? Davantage que Brigitte Bardot, qui a certes libéré les femmes, mais trop tôt pour que les lois Neuwirth et Veil leur permettent de l’imiter dans l’alcôve. Davantage aussi que la géniale Jane Birkin, pas exactement un symbole absolu de la liberté, car à jamais muse d’un pygmalion mal rasé. Et ne parlons pas de toutes celles qui, hélas, ne sont pas sorties indemnes de leur statut d’émancipatrices des mœurs, les Maria Schneider, les Sylvia Kristel, les Jean Seberg. Ni de toutes les actrices qui regrettent à présent d’avoir joué à poil dans les années post-68. Brigitte Lahaie ne regrette rien. Jeune, elle a tourné dans des dizaines de films interdits aux moins de 18 ans, et elle en est fière. Mieux encore, elle en a fait une force pour devenir, depuis près de trois décennies, la sexologue la plus célèbre des ondes françaises. Au micro de Sud Radio, elle reçoit chaque jour les confidences d’anonymes, hommes et femmes, qui lui parlent de leurs frustrations, leurs peurs, leur difficulté à communiquer. Un poste d’observation unique sur la vie intime de nos contemporains. C’était elle, forcément elle, qu’il fallait rencontrer pour faire le point sur la sexualité des Français à l’heure de l’affaire Depardieu.


Causeur. Le phénomène Metoo a-t-il une répercussion dans la vie de vos auditeurs ?

Brigitte Lahaie. Malheureusement oui. À l’antenne de mon émission, j’ai reçu plusieurs témoignages d’hommes vraiment désespérés. Je pense en particulier à ce mari soudain accusé par sa femme, sous l’effet de la mode Metoo, de l’avoir violée. Je ne nie pas l’existence de viols conjugaux, mais en l’espèce je vous parle d’une épouse qui en réalité ne sait pas dire « non » à son époux, lui laissant donc croire qu’elle consent à une relation sexuelle même quand elle ne le veut pas. Des histoires comme celle-là, j’en ai entendu énormément depuis cinq ans. Elles font reculer la cause. Car elles consacrent une vision essentiellement victimaire de la femme, donc infantilisante. Je trouve cela du reste extrêmement dommageable vis-à-vis de celles – et de ceux – qui ont subi de véritables viols, et dont on risque, à force, de banaliser le calvaire.

Le retour au puritanisme est-il massif ?

Je ne peux pas vous répondre de façon scientifique. Je ne suis pas sociologue. Mon métier, c’est le récit singulier. Cela dit, j’écoute chaque jour des témoignages différents, non seulement d’auditeurs, mais aussi de psychiatres, psychologues, sexologues. Et cela me donne à penser que les effets de Metoo sont bien là. Pour résumer les choses, je citerai cette dame passée récemment dans mon émission : « Ils font chier avec Metoo parce que maintenant, il n’y a plus que les connards qui osent nous draguer. » C’est très drôle, très vrai et en même temps très inquiétant. Notamment chez les jeunes garçons, qui sont de plus en plus nombreux à se sentir coupables de leurs pulsions. Certains se réfugient dans un statut « non binaire » comme ils disent, manière de se mettre en retrait de la sexualité, ce qui peut parfois confiner à la psychose d’ailleurs. J’ajoute que beaucoup de réprouvés du sexe sombrent dans l’addiction au porno.

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Vous, la plus grande actrice X française de tous les temps, seriez-vous devenue anti-porno ?

J’ai toujours été résolument contre le porno quand il est regardé par les mineurs. Je ne compte plus les auditeurs, hommes et femmes, m’ayant raconté avoir vu trop tôt des films X, qui les ont excités bien sûr, mais aussi traumatisés, avec des effets à long terme sur leur sexualité.

Vous voulez dire que, des années après, ils sont pour ainsi dire formatés par les scènes qu’ils ont vues pendant l’enfance ?

Pas forcément. Ça peut être l’inverse. Il y a par exemple des femmes adultes qui privilégient la sodomie parce que, petites filles, elles ont été choquées par des images de pénétration vaginale.

Avez-vous les mêmes préventions vis-à-vis de la pornographie pour les adultes ?

Je n’ai aucun problème avec les scènes, même très violentes, que l’on peut voir sur YouPorn. Je suis en revanche assez triste que ce soit devenu une industrie de consommation. De mon temps – je me suis « rhabillée » en 1980 –, c’était un art, et j’assume pleinement d’y avoir contribué. D’ailleurs la plupart de mes scénarios étaient assez féministes. J’ai joué beaucoup de rôles de femmes qui, délaissées par leur mari, s’épanouissent en prenant des amants.

Le porno, c’était mieux avant ?

Je ne peux pas juger, car je n’en regarde pas, ce n’est pas mon support excitatoire. Ce que je peux vous dire en revanche, c’est que quand j’étais actrice X, j’étais persuadée que j’allais changer le monde, que j’étais à l’avant-garde d’un mouvement et que l’on se dirigeait vers un âge sexuel radieux. Aujourd’hui, je n’y crois plus, du moins à l’échelle du grand nombre. Les religions et le wokisme sont plus forts.

Photo: Hannah Assouline

La bataille est donc perdue ?

Collectivement, oui elle est perdue. Même si, individuellement, il n’a sans doute jamais été aussi facile qu’aujourd’hui d’être heureux dans sa sexualité. Et puis vous avez des femmes qui continuent le combat. Comme Zahia Dehar qui parle avec beaucoup d’intelligence de son passé de prostituée de luxe auprès notamment de footballeurs célèbres. Virginie Despentes aussi, qui a été escort girl quand elle était jeune, dit des choses intéressantes à ce sujet dans son essai King Kong Theory. Ou bien Emma Becker dont le roman La Maison raconte de façon crue et touchante les deux ans qu’elle a passés dans un bordel berlinois. En levant certains tabous, en montrant l’ambivalence de certaines situations sexuelles, ces femmes nous permettent de mieux nous comprendre nous-mêmes, avec nos fantasmes et nos paradoxes.

Comme vous du reste…

Effectivement, je me compte aussi parmi les voix qui peuvent allumer des petites lumières. Si vous saviez le nombre de femmes qui me remercient de les avoir aidées à avoir une vie amoureuse plus accomplie. Sincèrement je crois faire plus de bien que les néoféministes !

A lire aussi : Les ailes coupées du désir

Ce doit justement être plus difficile qu’avant, avec la pression de ces dames patronnesses…

Cela fait vingt-cinq ans que je présente des programmes sur la sexualité, sans n’avoir jamais fait l’objet du moindre signalement du CSA. Mais vous avez raison, je dois faire davantage attention à mes paroles maintenant. Je vais vous donner un exemple récent : j’animais l’autre jour une émission sur les trans, une thématique à laquelle je m’intéresse depuis au moins trente ans. C’était un échange de haute tenue, l’invité ayant fait une thèse à ce sujet. À un moment donné, nous parlons d’un homme « normal », au sens statistique du terme : né garçon et doté d’un appareil reproducteur masculin fonctionnel. Bref, pour me faire comprendre, je dis que c’est « un homme, un vrai ». Évidemment dans ma bouche, cette expression n’est pas un jugement de valeur. Mais en y repensant, je me dis que j’ai pu blesser des gens. Je crois que je ne l’emploierai plus à l’avenir.

Comment supportez-vous la réprobation des bonnes âmes ?

Quand j’ai arrêté le porno, dans les premières années, ça a été difficile. Les insultes, les regards de travers, les refus de me serrer la main. Mais aujourd’hui je m’en moque. Je me suis rendu compte que j’étais mieux dans ma peau que la plupart de ceux qui me critiquent. J’ai eu une enfance heureuse, j’ai appris à dire non, en commençant à dire non à ma mère, et j’assume depuis lors chaque seconde de ma vie sexuelle. Je crois que ceux qui m’attaquent sont souvent à l’inverse de grands blessés de la vie.

Face à l’hostilité des ligues de vertu, vous avez en somme été dans la peau de Gérard Depardieu avant l’heure…

N’exagérons pas. Je ne suis pas exposée si violemment à cette terrifiante justice populaire des réseaux sociaux. Même si j’ai été assassinée par des milliers d’internautes quand j’ai osé dire à Caroline De Haas, en 2018 sur BFM TV, que certaines femmes pouvaient jouir pendant un viol. Ce que tous les médecins savent. J’aurais même pu rajouter qu’il arrive aussi que des garçons soient agressés sexuellement par des personnes qui leur font une fellation et leur procurent ce faisant une érection et un orgasme. Je ne dis pas cela pour excuser les criminels sexuels. Mais pour faire comprendre le sentiment de culpabilité de certaines victimes.

Avez-vous un avis sur l’affaire Depardieu ? Avez-vous vu la vidéo volée, diffusée sur France 2, dans laquelle on le voit tenir des propos choquants ?

Oui, c’est sûr qu’il ne dit pas des choses très intelligentes. Mais, rien, absolument rien dans cet extrait n’indique qu’il soit un violeur.

La guerre des femmes

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La journaliste Noémie Halioua © Causeur

Dans La Terreur jusque sous nos draps (Plon), la journaliste Noémie Halioua propose une histoire critique de la guerre des sexes déclenchée par la vague Metoo. Un mouvement qui se retourne contre les femmes.


Noémie Halioua n’aime pas les chemisiers qui grattent les avant-bras. Elles lui rappellent l’école juive située au cœur du quartier de la Petite Jérusalem, à Sarcelles (93), qu’elle fréquentait enfant. Dress code : jupes bien en dessous des genoux et blouses à manches longues de rigueur, avec interdiction de dévoiler ses coudes, même par jour de grosse chaleur. Autant dire qu’une fois sortie des murs épais de l’établissement, la jeune fille n’hésitait pas à profiter de la liberté promise par la société civile laïque en réduisant considérablement la longueur de ses tenues.

Un nouveau carcan qui n’est plus religieux

Autant dire aussi qu’elle ne s’attendait pas à ce que, devenue reporter à Paris – elle a officié sur I24News avant de rejoindre il y a un an le média en ligne Factuel, dont elle dirige le service international –, elle se retrouve à nouveau confrontée à l’ordre moral. Mais cette fois le carcan n’est pas religieux, il est imposé à tout l’Occident depuis plus de cinq ans par de redoutables « staliniennes à jupons », ainsi qu’elle les appelle. En postant, le 13 octobre 2017, le message « If you’ve been sexually harassed or assaulted write “me too” as a reply to this tweet » (« si vous avez été agressée ou harcelée sexuellement, écrivez “moi aussi” en réponse à ce tweet »), l’actrice américaine Alyssa Milano n’avait peut-être pas conscience de la révolution qu’elle lançait. Pour une minorité de messieurs qui méritaient certainement un coup de genou dans les parties intimes, la grande distanciation sexuelle pouvait commencer.

À lire aussi, Jean-Paul Brighelli: Récession sexuelle

Depuis, comme le décrit Halioua avec beaucoup de courage et un sens de l’observation réjouissant, femmes et hommes se regardent en chien de faïence, se tiennent à carreau pour se «préserver émotionnellement». Dans ce climat de méfiance généralisée, on apprenait ainsi que 43 % des jeunes Français âgés de 18 à 25 ans déclaraient n’avoir eu aucun rapport charnel au cours de le l’année 2021. C’est 18 points de plus qu’en 2015. Les Occidentaux, imitateurs des pays d’Extrême-Orient, sont en train de devenir des poussahs pantouflards. Pour décrire le phénomène, Halioua reprend à Pascal Bruckner l’idée d’« oblomovisation » des êtres, en hommage au personnage d’Oblomov, l’aristocrate russe paresseux inventé par le romancier Ivan Gontcharov au XIXe siècle. De nos jours, la libido s’est ainsi déplacée sur le binge-watching de séries TV. Puisque le président Macron a parlé dernièrement de réarmement démographique, il faudrait peut-être d’ailleurs songer à interdire Netflix.

La mode de la dark romance

Surtout, la journaliste montre que le néoféminisme est une arme braquée sur les femmes elles-mêmes. Elle se penche notamment sur le phénomène de la dark romance, ce sous-genre littéraire imaginé par des auteurs femmes avec des histoires où des nanas se font cravacher le postérieur par des milliardaires tordus. Pourquoi pas. Noémie Halioua revient longuement sur les polémiques qui ont accueilli les adaptations au cinéma de ces romans de gare. « Chaque sortie est un nouveau scandale, une nouvelle guerre non entre les sexes, mais entre les femmes elles-mêmes. Une guerre des femmes entre celles qui prennent du plaisir à s’émoustiller pendant deux heures sur écran géant et celles qui veulent domestiquer et culpabiliser les premières, les jugeant soumises et dominées, incapables de reconnaître la voix de la Vérité. » Et si le néoféminisme n’était finalement qu’une vaste crise de jalousie ?

Noémie Halioua, La Terreur jusque sous nos draps, Plon, 2024

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Éloge de la plomberie

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Image d'illustration Unsplash

Ils sont 300 à avoir gagné un aller simple gratuit Mayotte-Roissy assorti à l’arrivée d’une sorte de séjour transitoire sur le mode vie de château.

Même si ce n’est évidemment pas cela qui les attend, la vie de château, c’est bien ainsi que les catalogues de promotion « touristique » des criminels-passeurs vont désormais présenter la chose. Leurs catalogues nouvelle version, faut-il préciser, car il convient désormais d’ajouter l’île mahoraise à la liste des sites remarquables que sont Lampedusa, les Canaries, Lesbos, Samos et autres. Ils sont 300, mais, ne désespérons pas, puisque quatre cents autres nous sont annoncés. Originaires d’Afrique eux aussi, ces côtes étant à portée de navigation. Tous sont passés par Mayotte la Française d’où, devenus trop manifestement indésirables, on a jugé bon de les transférer en métropole. D’autorité, bien sûr, sans rien demander à personne et surtout pas l’avis des citoyens-habitants. On se retiendra de verser dans l’ironie facile en faisant remarquer que c’est bien dans cette seule circonstance que l’État parvient à faire preuve d’autorité, à se montrer capable d’imposer le fait accompli. On serait tenté d’applaudir devant tant de fermeté.

A lire aussi, Aurélien Marq: Droit du sol, de quoi ou de qui la France est-elle le pays?

Nous voici donc avec quelque sept cents migrants d’Afrique à accueillir. Sept cents de plus, est-il besoin de préciser. Une question, récurrente, lancinante, toujours la même, hélas : que seront devenus ces sept cents-là dans un an, deux ans, quatre ans ? Personne n’en sait trop rien. Soucieux de ne pas mourir idiot, je me suis penché sur la prose d’une vingtaine d’associations prônant joyeusement une politique d’immigration de type « portes ouvertes ». Nulle part je n’ai trouvé de plan rigoureux précisant, étape par étape, le processus d’intégration mis en place qui permettrait de prévoir et contrôler la trajectoire de ces personnes à un an, deux ans, cinq ans. Une telle prospective n’est pas leur affaire. Admettons. Mais ce devrait être celle des institutions et organisme publics qui leur accordent des subventions. Ce serait la moindre des conditions préalables à la distribution de l’argent du contribuable, me semble-t-il. On peut rêver.

Donc, ils sont sept cents. Sept cents dans un premier temps, parce que, une fois le robinet ouvert, il n’y a aucune raison pour que le flux ne continue pas de s’écouler. Autre question toute bête : combien seront-ils, dans six mois, dans un an, dans deux ans ? Qui peut le dire ? Et c’est alors qu’il me paraît opportun de faire l’éloge de la plomberie, et surtout d’inciter les élites en charge des enseignements à Sciences Po, à l’ex-ENA et autres hauts lieux où s’épanouissent les consciences molles, à inscrire un stage obligatoire dans cette discipline. Un stage d’une semaine devrait suffire, car, en plomberie, ce qu’on apprend dès les balbutiements, c’est que lorsque l’inondation menace la maison, la première mesure à prendre – avant même de chercher à écoper – est de fermer le robinet d’arrivée des eaux. Le B.A BA.

A lire aussi, Jean-Eric Schoettl: Loi immigration : désaveu d’échec

Certes, la manœuvre peut paraître quelque peu complexe à un énarque moyen, je le confesse, mais avec une semaine de bourrage de crâne – ou plus si besoin – on devrait obtenir un résultat satisfaisant. Là encore, on peut rêver.

Soudain, un éclair ! Écrivant ces mots, je réalise à l’instant même pourquoi on rencontre si peu d’énarques qui aient embrassé la carrière de plombier. C’est juste que le plombier, lui, est soumis à une obligation de résultat. Tout s’explique.

Ah, si Christophe Deloire avait aimé le pluralisme…

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Christophe Deloire, en mai 2022. © LAURENT GILLIERON/AP/SIPA

Le secrétaire général de Reporters sans frontières, Christophe Deloire, sait-il seulement qu’il a ouvert la boîte de Pandore?


On peut encore parler du Conseil d’État, de l’Arcom, de Reporters sans frontières, de Christophe Deloire, de CNews, du pluralisme et de la liberté d’expression, tous sujets qui n’ont pas été épuisés par le débat et les controverses même intenses de ces derniers jours. Je ne peux, comme tant d’autres, que me féliciter du fait que le mécanisme pervers enclenché par Christophe Deloire ait abouti, par une contagion salutaire, à une mise en cause des médias publics « dont il est incontestable qu’ils affichent un fort tropisme à gauche », comme l’affirme Olivier Babeau qui par ailleurs voit juste dans Le Figaro Magazine en soulignant que « les attaques contre CNews traduisent une panique de l’intelligentsia ».

Pourquoi CNews ?

On a bien noté, lors de la pathétique conférence de presse de Christophe Deloire pour justifier son initiative calamiteuse et tenter de se créditer de cette injonction à l’Arcom qui heureusement demeurera dans son rôle de gardienne des libertés, à quel point le responsable de Reporters Sans Frontières traitait avec désinvolture le problème de l’absence de pluralisme véritable dans les médias publics. Comme s’il n’existait pas et ne méritait même pas d’être évoqué. Cette indifférence montre que c’est moins l’exigence de pluralisme qui a mobilisé Christophe Deloire – dont il ne faut pas oublier le rôle officiel à la tête des États généraux de l’information – que l’envie de s’en prendre à CNews dont seule une approche superficielle a pu laisser penser que le pluralisme n’y était pas respecté. Le rapport de François Jost, sur ce plan, se fondant pour étiqueter les médias sur le journal Le Monde, a ajouté du ridicule à de l’approximation.

A lire aussi : Deloire, Jost: jocrisses pathétiques

S’il est permis d’user d’une double réflexion qui ne me semble pas contradictoire mais relève à la fois de ma conception de la liberté d’expression et de mon bonheur médiatique d’être sur CNews (critiquée seulement par ceux qui refusent d’y venir et ne la regardent pas ou par ceux jaloux d’un succès qu’ils ne peuvent pas qualifier de médiocre), je désirerais tenir les deux bouts d’une chaîne. Le droit – pour lutter contre un progressisme délétère et une vision au pire occultant un réel aux antipodes de l’idéologie à privilégier ou au mieux le présentant hémiplégique – pour une pensée intelligemment conservatrice d’avoir un ancrage, une chaîne, une hiérarchie des sujets, une mise à l’honneur de la France profonde, une consécration du socle et du terreau ayant fondé notre Histoire et, pour notre pays, le culte de l’unité contre ce qui dilue son identité chrétienne et sa civilisation. Je ne vois pas au nom de quoi seule CNews serait privée de la liberté d’affirmer ce qui, ailleurs, est intensément et idéologiquement contesté, subtilement ou par un humour prétendu tournant à la dérision ostentatoire de nos valeurs et principes.

Venez avec vos convictions, vous vous ferez une opinion

Le besoin que j’éprouve dans les débats d’avoir face à moi non pas un miroir, mais, sinon une contradiction, du moins une opinion, une conviction stimulante venant au moins titiller les certitudes paresseuses. Contrairement à ce que Christophe Deloire a l’air de croire, pour CNews le pluralisme n’est pas un handicap mais une chance. À quoi en effet pourrait bien servir, dans les débats, l’expression d’une pensée reproduite deux, trois fois à l’identique alors que je mesure aisément la richesse, pour moi, d’une confrontation avec un Olivier Dartigolles, un Philippe Guibert, hier Laurent Joffrin ou, si je le pouvais, avec Julien Dray ? J’énonce un poncif mais la droite dialoguant avec la droite n’a pas beaucoup d’intérêt même s’il y a mille manières d’afficher un accord, alors que la pensée conservatrice ou libérale se colletant avec la gauche ou l’extrême gauche – si elles n’avaient pas peur de venir dialoguer sur un plateau dont elles ne pourraient plus dénoncer faussement le sectarisme, en opposant leurs lumières aux lumières antagonistes – offrirait des joutes passionnantes. « Il est en effet piquant que la gauche réclame de CNews une ouverture et une tolérance dont elle a elle-même donné bien peu d’exemples », toujours selon Olivier Babeau. Ouverture et tolérance que CNews refuse d’autant moins qu’elle sait mieux que tout autre les bienfaits de la contradiction et le caractère monotone de l’identité des vues sur les plans intellectuel et politique.

Ah, si Christophe Deloire avait aimé le vrai pluralisme, il n’aurait pas fait honte aux Reporters sans frontières de la grande époque, celle de Robert Ménard !

Le Mur des cons

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La parole, rien qu'elle

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Récession sexuelle

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DR.

Une récente étude de l’IFOP révèle que les Français, particulièrement dans la tranche 18-24 ans, font de moins en moins l’amour — et après on s’étonne qu’ils fassent moins d’enfants… Notre chroniqueur, à qui rien de ce qui touche au sexe n’est étranger, tente d’aller au-delà de l’anecdote : il y a des causes profondes à cette inappétence au radada.


Il faut lire le rapport de l’IFOP sur la « sex recession1 » (ils parlent anglais, maintenant, dans les instituts de sondage…). L’activité sexuelle en France « enregistre un recul sans précédent depuis une quinzaine d’années ». Et si quand j’avance tu recules…

Blague à part, il y a de quoi s’inquiéter. Je ne suis pas Michel Debré, je ne rêve pas d’une France de 100 millions de Français — même s’il faut reconnaître que ceux qui font encore des enfants le font souvent avec des arrière-pensées colonisatrices. La baisse de l’activité sexuelle a des causes qui dépassent l’indice de reproduction, même si « la fréquence des rapports a toujours joué, pour les démographes de l’INED, un rôle dans la détermination du niveau de la fertilité des couples, et même s’il faut bien sûr relativiser le lien entre sexualité et procréation dans un pays à forte prévalence contraceptive. »

A lire aussi, Elisabeth Lévy: Les ailes coupées du désir

Le problème, ce sont les causes de cette apathie sexuelle qui frappe prioritairement les jeunes — plus d’un quart des jeunes de 18 à 24 ans initiés sexuellement (28% — l’âge moyen du premier rapport n’a pas varié depuis plus de trente ans, et se situe entre 17 et 18 ans) admettent ne pas avoir eu de rapport en un an, soit cinq fois plus qu’en 2006 (5%) —, mais touche aussi les couples installés : 43% des Français(es) rapportent avoir, en moyenne, un rapport sexuel par semaine, contre 58% en 2009.

Persiflages

J’appartiens à une génération qui n’imaginait pas les rapports entre sexes autrement que sous la forme sexuée. On couchait avant de se connaître — c’était en quelque sorte la pierre de touche des relations humaines. Puis on examinait si ça valait encore le coup de se parler.

Ce n’était pas la première fois, dans l’histoire de France. En 1736, Crébillon publie Les Egarements du cœur et de l’esprit, et s’amuse à persifler, dans les premières pages :

« Ce qu’alors les deux sexes nommaient amour était une sorte de commerce où l’on s’engageait, souvent même sans goût, où la commodité était toujours préférée à la sympathie, l’intérêt au plaisir, et le vice au sentiment.
« On disait trois fois à une femme qu’elle était jolie, car il n’en fallait pas plus : dès la première, assurément elle vous croyait, vous remerciait à la seconde, et assez communément vous en récompensait à la troisième.
« Il arrivait même quelquefois qu’un homme n’avait pas besoin de parler, et, ce qui, dans un siècle aussi sage que le nôtre, surprendra peut-être plus, souvent on n’attendait pas qu’il répondît.
« Un homme, pour plaire, n’avait pas besoin d’être amoureux : dans des cas pressés, on le dispensait même d’être aimable. »

Je n’insisterai pas sur la virtuosité d’une telle prose, si loin des lourdeurs auxquelles on veut aujourd’hui nous habituer. En tout cas, la merveilleuse liberté des années 1965 (ah, « the summer of love » ! Ah, l’arrivée de la pilule — merci, merci à Stédiril, la pilule sur-dosée de ces années-là !) à 1985 (début des années-SIDA, sortez couverts, etc.) contraste fort avec les réticences modernes à passer de la position verticale à la position horizontale.

Il y a plusieurs raisons à ce dégoût moderne.

Raisons pratiques : où faire l’amour ? Le dernier numéro de Marianne, sur la crise du logement en France, montre bien que dans des espaces toujours plus réduits, la confidentialité nécessaire à l’extase est de plus en plus rare. Le fait même de faire des heures de métro ou de voiture pour rentrer dans son clapier de banlieue empêche de se comporter comme les lapins que nous sommes, à l’origine. Métro, boulot, dodo, véto.
Raisons sociologiques : les hommes, décontenancés par les cris d’orfraie de #MeToo, ne savent plus lire les signaux que leur envoient parfois encore leurs futures partenaires, laissées en jachère de crainte d’un faux mouvement. Sans compter qu’à force d’être fidèles, les couples finissent par être abstinents, comme le révèle Le Monde. L’usure du couple se renforce à l’idée d’entrer par inadvertance dans l’absence de désir de l’autre — et de fil en aiguille, on ne trouve plus le chas. En tout cas, un monde partagé entre pulsions refoulées et frustrations cumulées ne va pas bien. Et n’a aucune chance d’aller mieux.
Raisons médiatiques : la prépondérance du porno. On fait par écrans interposés ce que l’on faisait autrefois en direct live. J’ai écrit un livre entier sur le sujet, La Société pornographique, je n’y reviendrai pas : de peur de ne pas égaler (et pour cause…) les modèles hypertrophiés de la pornographie, les jeunes gens préfèrent renfourner Coquette dans leur caleçon. Et se soulager devant leur écran.
Raisons politiques enfin, en quelque sorte. L’Obs a très récemment publié la Lettre à ses élèves d’un professeur de Lettres (et écrivain), Grégory Le Floch, qui constate qu’une large partie du programme, en Lettres mais aussi en Histoire de l’art, est désormais refusée par ses élèves, les amenant à pratiquer « une morale rabougrie et aveugle, qui n’est ni de leur âge ni de notre siècle ». Les uns pour des raisons religieuses — on s’insurge contre les femmes nues d’un tableau de Giuseppe Cesari (1568-1640 — nous sommes désormais en-deçà des libertés du XVIIe siècle), Diane et Actéon : cachez ce sein que je ne saurais voir ! Ah, la pureté islamique ! On en reparlera. Les autres par obsession wokiste — étant entendu que le wokisme n’est qu’une dérive du puritanisme protestant originel. Amis quakers, bonjour ! « Des élèves de terminale, explique cet enseignant, m’expliquent dans leur dissertation qu’ils regrettent que Flaubert n’ait pas été condamné lors de son procès de 1857 pour outrage aux bonnes mœurs. S’ils le pouvaient, ils interdiraient aujourd’hui Madame Bovary. » À ce rythme, 80% de la littérature va disparaître. Il ne nous restera que les bleuettes passées avant édition au filtre des sensitive readers. « Une élève de terminale est venue me trouver à la fin d’un cours sur le surréalisme pour me dire qu’elle priait pour moi. Mon âme était condamnée. La leur était sauvée. » Inutile de préciser dans quel paradis cette charmante enfant compte aller.

A lire aussi, du même auteur: Emprise, mâles toxiques, hommes déconstruits — et autres carabistouilles

Un monde nouveau

Nous nous sommes passionnément amusés dans les années 1960-1980. Les générations nées après 2000 devraient jeter un œil sur leurs parents et leurs grands-parents et tenter d’évaluer combien d’orgasmes ils ont vécus, et dans quelles positions. Le puritanisme actuel, que ce soit par volonté (est-ce une volonté, ou une contrainte patriarcale ? Il y en a qui devraient s’interroger) d’arriver vierge — ou recousue — au mariage, ou sentiment implanté que la pénétration, c’est le viol, laisse aux seuls enfants directs ou indirects du baby-boom le champ d’une sexualité libre et déculpabilisée. Les plus de 50 ans ne s’en plaignent pas, et regardent, un peu interloqués, les jérémiades de leurs enfants et petits-enfants, confinés dans l’abstinence par simple peur de vivre.

La société pornographique

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  1. https://www.ifop.com/publication/la-sex-recession-les-francais-font-ils-moins-lamour/ ↩︎

Macron ou le Guide du broutard

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Le président Macron visite le salon de l'Agriculture, Paris, 24 février 2024 © JEANNE ACCORSINI/SIPA

Oreillette, la vache normande, égérie du Salon de l’Agriculture 2024 se fait voler la vedette par Emmanuel Macron.


On attendait Oreillette, ce fut Narcisse. Oreillette la jolie vache normande, la star programmée mais spoliée de son heure de gloire si bien méritée.

Vaches normandes, image d’archive © Thierry Le Fouile/ SIPA

Guerre et pets

En fait, la star fut Narcisse. Narcisse en bête à concours, bras de chemise et bagout idéal pour une autre foire, celle de Paris où le bonimenteur est roi. Narcisse qui n’eut sans doute qu’un regret, ne pas pouvoir être en même temps la vedette phare de la cérémonie des César, cette autre manifestation annuelle où sont distribués des médailles et des rubans, cette fois aux bêtes d’écran d’exception. L’an prochain, peut-être ? Les cerveaux tordus et assez féconds de l’Élysée doivent probablement se pencher sur le coup dès à présent. On voit la stratégie se profiler. L’avant-veille laisser filtrer l’info incendiaire que le très détestable Gérard Depardieu serait invité en majesté, puis s’empresser de démentir devant le tollé prévisible et prévu. D’où un grand bordel, inévitable lui aussi. Et là, Narcisse en Zorro prend l’affaire en main, s’impose à la cérémonie et ne laisse pas passer une si belle occasion de donner un cours magistral aux professionnels de la profession sur le plan de coupe, le traveling à la Fellini, l’effet spécial, la bande sonore, le prix de la place et tout le tremblement. C’est qu’il sait toujours tout sur tout, le président. Bien sûr, nous aurons droit au passage à une scène bien ficelée de colère noire pour affirmer que ceux qui ont prétendu que Gégé aurait pu être de la farce ne seraient que de gros menteurs et que cette lamentable fausse nouvelle (fake news, en français d’aujourd’hui) n’était encore une fois qu’une basse manœuvre du RN. Tout cela face caméra, sinon à quoi bon ? Bref, refaire le coup du salon de l’agriculture 2024.

Priorité au direct

Un coup magistral, il est vrai. Douze heures de monopolisation médiatique non-stop. Qui dit mieux ? J’ai suivi cela en continu. Mais si, mais si… (J’attends, moi aussi, une médaille pour tant d’abnégation). Quand je revenais devant mon écran après m’en être éloigné quelques instants, je devais bien regarder la mention « Direct » pour me convaincre que ce que j’avais devant les yeux n’était pas le rappel d’images précédentes. Absolument pas ! Du vrai direct ! Macron en un plan séquence de quasiment, oui, douze heures ! Normalement, ce sont les paysans, leurs bêtes, leurs productions qu’on  met en valeur, particulièrement ce jour-là. Mais, cette année, non. Le président et que le président. L’exception agriculturelle à la française telle qu’on la conçoit au Château, certainement. Un court moment, j’ai cru que les pelotons de CRS et de gendarmes allaient le concurrencer sur ce point. Il n’en fut rien. Dans leurs journaux de 20 heures, les deux grandes chaînes très arcomisées TF1 et France 2 – mues sans aucun doute par la déférence présidentielle qui les caractérise – eurent soin de les montrer plutôt s’opposant au désordre causé par des agriculteurs-en-colère-manipulés-par-les-forces-obscures-de-qui-vous-savez, que faisant le vide – au plus large, le vide – sur le passage du chef suprême afin que sa déambulation-dégustation puisse paraître aussi débonnaire et paisible que souhaitable.

Marc Fesneau, pas bien brillant

« Il sait tout sur tout, le président » disais-je. Très impressionnant en effet. L’intégralité du spectre des productions et filières agricoles y est passé au fil de sa matinale. J’admirais. Si, si, j’admirais. Je me disais : « Qu’attend-on pour placer ce gars-là au ministère de l’Agriculture ? Enfin quelqu’un qui a l’air de savoir à peu près combien de pattes ont le dindon et le baudet du Poitou. » C’est que j’avais fini par oublier la présence du vrai ministre. Il était bien là, pourtant. Enfin, presque. Un ministre muet de chez muet. Ministre potiche, on était habitué, mais totalement muet, et sur douze heures de temps, cela aussi me semblait être une grande première. La journée de toutes les performances.

Mais le summum de la performance, nous l’avons eu lorsque le président a abordé la filière bovine, et plus spécifiquement celle du broutard. Il s’est appliqué à délivrer avec passion sa science de la bonne méthode à mettre en œuvre pour tirer le meilleur  parti de ces jeunes bovidés, assurer la prospérité de leurs éleveurs, la souveraineté hexagonale en même temps que le contentement du consommateur non encore dévoyé végan. De nouveau, j’admirais. Que de connaissances, que de bon sens, quelle profondeur de vue, quelle exaltante et salutaire vision à long terme ! Le broutard avait enfin trouvé son guide. C’est exactement ce que, nous, Français, attendons : une exaltante vision d’avenir. Et un guide. Ce ne devrait pas être si difficile puisque, là-haut, on nous prend pour des veaux bons à saigner, des moutons bons à tondre, des poulets bons à plumer.

Les versets balsamiques d’Abnousse Shalmani

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L'écrivain franco-iraniennne Abnousse Shalmani, photographiée au prix de la femme d'influence 2022, Paris, 21 novembre 2022 © Lionel GUERICOLAS /MPP/SIPA

À travers le destin croisé de deux femmes d’exception, Forough Farrokhzad et Marie de Régnier, Abnousse Shalmani célèbre l’amour, la poésie, la liberté, la chair. Le féminisme comme on le rêve.


Enfin un féminisme de la féminité ! Du boudoir ! De la nudité ! Un Éternel féminisme ! Qui ose l’amour, la joie, le sexe, la résistance, l’émancipation, l’écriture – autant de termes qui, pour Abnousse Shalmani, vont de pair, son livre étant d’ailleurs construit comme un jeu de correspondances, d’échos, de désirs rimés. Monde d’hier en split-screen. Mimèsis au carré. Regards en miroir. Et qui commence par une phrase faite pour l’auteur de ces lignes :

« Seul un regard peut enhardir un timide. Celui intense de Forough enflamme instantanément le jeune homme planqué derrière la mince rangée de lecteurs. »

La littérature, palliatif au sexe proscrit

Il faut en effet avoir été timide jusqu’au trognon pour savoir ce que signifie renaître sous les yeux d’une femme au feu bienveillant[1] – et puisque ce roman parle d’introjection et que Cyrius, surnommé « la Tortue » par sa belle, est un personnage qui n’existe pas, pourquoi ne le serais-je pas ? Très plaisant de s’imaginer coach de Forough Farrokhzad, sinon son Max Brod, et qui va l’initier à la poésie érotique (et rieuse) de Pierre Louÿs et ses amours délicieusement scandaleuses avec Marie de Régnier. Mieux, qui va la nourrir d’une autre vie que la sienne, libre, orgiaque, parisienne, celle de la Belle Époque, des « Enfers » permis, des « pages de foutre » hautement recommandables – tout ce qui est prohibé à Téhéran dans les années cinquante, encore plus impensable aujourd’hui, et qui commence à l’être en Occident via le wokisme, ce fanatisme de chez nous.

A lire aussi: Génie et contradictions d’Emmanuel Todd

Deux mondes qui ne s’opposent moins qu’ils ne s’apposent. Ici, les salons proustiens, gomorrhéens, où tout semble possible autour de figures fascinantes comme Liane de Pougy « et son légendaire martinet » ; là, le mariage forcé à seize ans, le vrai patriarcat, la ceinture du père et la peine de la langue coupée. Ici, « la plume au service d’un intime et qui révèle quelque chose de la civilisation » ; là, « la confidence [qui] n’existe pas tant elle peut se retourner contre vous », l’amitié impossible. Ici, la littérature divinisée ; là, l’écriture interdite par la religion – car « ainsi naquit le shiisme, ainsi mourut l’art ». Le comble est que l’Occident a une image rêvée de l’Orient et ne voit en lui que Mille et une nuits, danse des voiles, prostitution sacrée. De son côté, Forough idéalise cette France des années vingt qui n’est pas toujours celle des Lumières. Brelan, le roman qui aurait dû être le chef-d’œuvre de Marie de Régnier a bel et bien été interdit de publication par sa propre famille avant d’être détruit. Qu’importe ! L’essentiel est de s’évader de soi, de trouver sa persona et de s’y installer.

Et Forough de se mettre à vivre à travers Pierre et Marie, de « faire l’amour en s’imaginant être eux », de sensualiser à son tour ses propres vers. « Si la poésie de Forough pue tellement la chair, c’est qu’elle est palliative au sexe proscrit » – ce qui pourrait être une définition de la littérature. Écrire, c’est-à-dire contre-proscrire.  

« Découvrir que ce qui est sorti d’elle possède une vie propre, que ses vers cicatrisent d’autres cœurs qui s’interrogent, perplexes, devant les “il ne faut pas“, “cela ne se fait pas“, que ces appels à la jouissance rebondissent sur d’autres espérances hier inconnues d’elle, la transcende. »

À condition de tout lui sacrifier – y compris la maternité.

« Écrire, c’est écrire, il n’y a pas de déjeuner, de rendez-vous, de maux de ventre qui comptent. »

Téhéran – Paris

La vraie différence entre la Française et l’Iranienne est que la première, du fait de son milieu et de son éducation, ne se dévaluera jamais à ses propres yeux alors que la seconde, élevée dans l’interdit et la soumission, portera toujours la honte en elle – quoiqu’en tirant une secrète fierté, « [tissant] le fil de son malheur pour mieux l’exalter, comme si le malheur et la sainteté se tenaient la main. » Et tel qu’elle va le filmer dans son célèbre moyen métrage, La Maison est noire (1963), documentaire sur le quotidien des lépreux où la beauté perce sous la laideur, la vie sous sa forme la plus déformée, et dont elle ramènera un garçon qui deviendra son fils adoptif, Hossein Mansouri, qui lui-même sera poète. Il est vrai qu’« Hossein la connaît comme si elle était lui. Parce qu’il a toujours été elle », les destins ayant toujours un arrière-fond de métempsychose.

A lire aussi: Serge Doubrovsky, l’écriture de la revanche

Et même s’il n’est pas facile d’être le fils de cette femme. « Il [faut] crier plus fort, jouir plus haut, vivre plus intensément » et la mère a déjà tout pris – tout joui. Et peut-être commis l’innommable avec le diable lors d’une nuit faustienne après laquelle elle « signe son entrée dans la vraie vie » et écrit son chef-d’œuvre, La servitude, aux vers sataniques s’il en est. En ce poème terrifiant que même ses amis communistes ne peuvent assumer (mais « les communistes sont impardonnables devant la poésie »), où il est quand même dit que le péché devient œuvre pie, elle marque à jamais et « au fer rouge du blasphème la culture iranienne » – et selon une poétique que n’aurait pas nié Salman Rusdhie, grand spécialiste des identités multiples, des réversibilités érogènes et des sabbats salvateurs. Bien sûr, et elle le sait, sa geste, quoique récupérée plus tard par le culturel et trahie comme telle, restera comme « un petit accroc dans la longue histoire de la mentalité de merde. » Il n’empêche que « ce qui est écrit arrive », comme le dit ce mot prodigieux de Colette. Du moins, on peut l’espérer.

Et en ces temps anti-sadiens où ayatollahs et néoféministes sèment la terreur jusque sous nos draps, comme le dirait Noémie Halioua[2], on ne peut que poser un genou à terre devant ces femmes admirables et vénérer ce Péché, livre majeur, vénéneux, salubre, plein de cet « humanisme sans morale » propre à cette femme miraculeuse qu’est Abnousse Shalmani, et qui agit comme un baume.

Abnousse Shalmani, J’ai péché, péché dans le plaisir, Grasset.

J'ai péché, péché dans le plaisir

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[1] Voir mon Aurora Cornu, Éditions Unicité, 2022 etc.

[2] Noémie Halioua, La Terreur jusque sous nos draps – Sauver l’Amour des nouvelles morales Plon 2023.

300 Africains renvoyés de Mayotte vers la métropole

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Mayotte, décembre 2023 © GREGOIRE MEROT/SIPA

La préfecture confirme que 308 personnes décollent en direction de Roissy Charles-de-Gaulle ce 26 février. 410 autres individus pourraient suivre.


L’île de Mayotte ne cesse de faire parler d’elle. En avril dernier, Gérald Darmanin lançait l’opération Wuambushu, visant à détruire les habitats informels où s’entassent les immigrés comoriens et à juguler la délinquance. Près d’un an plus tard, le dimanche 11 février, le ministre de l’Intérieur annonçait la suppression du droit du sol dans l’archipel, répondant à une revendication portée par l’ensemble des élus mahorais.

C’est pourtant une nouvelle affaire qui est en train de se jouer ce week-end. En effet, en catimini, le locataire de la Place Beauvau prépare le transfèrement de près de 300 migrants vers la métropole, au frais de l’Etat (la presse locale évoque une facture de près de 300 000 euros). L’information a d’abord été délivrée par le site d’information locale, Kwezi Télévision, jeudi[1], puis elle a été relayée par le député LR Mansour Kamardine lui-même, à la tribune de l’Assemblée natoniale, le 22 février[2]. Le député nous a d’abord confirmé qu’un avion de 300 passagers allait atterrir dès dimanche quelque part dans l’héxagone. Mais l’opération a pris 24 heures de retard, car l’évacuation du stade se révèle très laborieuse, et se poursuit d’ailleurs à l’heure où nous publions.

La difficile évacuation du stade de Cavani

Depuis un mois, les enfants ne sont plus scolarisés sur certaines parties de l’archipel. Les bus scolaires sont caillassés, et des bandes font régner la terreur en coupant les routes et en rançonnant les automobilistes, machette à la main. La population exaspérée a réagi en bloquant toute l’île avec des barrages pour protester, une fois encore, contre l’immigration illégale. Au moment où M. Darmanin rassurait tout son monde, début février, l’écrivain Yoanne Tillier nous a raconté le drame qui s’y joue : depuis l’automne dernier, le stade de Cavani, à Mamoudzou, a été envahi par des populations venues du continent africain. « Cela a commencé avec des migrants issus de la région des Grands lacs pour lesquels Mayotte est une porte d’entrée pour l’Europe depuis déjà un petit moment. Ça se poursuit maintenant avec la Corne de l’Afrique et des gens venus de la Somalie, du Soudan ». De temps en temps, les autorités procèdent à des démantèlements et à des expulsions, quand il existe des accords bilatéraux avec les pays des ressortissants concernés. Jeudi 21 février, 30 Malgaches ont ainsi été renvoyés dans leur île d’origine.

A lire aussi: Droit du sol, de quoi ou de qui la France est-elle le pays?

Mais le prochain avion, lui, sera donc pour… la métropole. Un avion doit en effet décoller de Mayotte pour l’Île-de-France, avec à son bord 300 réfugiés, fraîchement expulsés du stade. Pour le moment, nous ignorons si ces voyages gracieusement offerts par M. Darmanin seront opérés par la compagnie Air Austral ou par un autre avion affrété spécialement.

Le cauchemar de la fin des visas territorialisés

Derrière l’annonce du ministre de l’Intérieur sur le droit du sol, une autre mesure, passée presque inaperçue en métropole, risque d’avoir des effets désastreux. Il s’agit de la fin des visas territorialisés. Jusque-là, les déplacements autorisés aux étrangers qui obtenaient un visa se limitaient au seul archipel de Mayotte. Avec cette suppression, les ressortissants comoriens ou d’ailleurs vont pouvoir gagner la métropole ou la Réunion. L’objectif serait de déverser une partie de la pression migratoire exercée sur Mayotte vers la France continentale qu’on ne s’y prendrait pas autrement !

Cette mesure a été obtenue par le mouvement des Forces vives, groupe à la pointe sur les barrages anti-migrants sur l’île. Elle est loin d’être sans effet pervers, car l’île risque d’être perçue dans le continent africain comme une véritable porte d’entrée vers l’Europe, au risque d’en faire un Lampedusa de l’Océan Indien. En Afrique, tout se sait très vite quand il s’agit de filières migratoires. Et si les Africains réalisent que Mayotte est non seulement une porte d’accès pour la France, mais qu’en plus on leur paye un billet gratuit pour l’Eldorado, l’appel d’air sera encore plus énorme.


[1] https://www.linfokwezi.fr/non-les-migrants-africains-ne-viendront-pas-sinstaller-a-kangani/?fbclid=IwAR2mOsswvZBgYmkz7zOmi3NWKhYVBWI2ZWUzyezYqyktRkt5h_XFUaGn5dQ

[2] https://la1ere.francetvinfo.fr/mayotte/mansour-kamardine-l-arrivee-du-cholera-a-mayotte-entrainerait-la-defiance-irremediable-de-l-opinion-locale-1467126.html?fbclid=IwAR2PAdL4Bqyps0rwlGwdhCRWqrKwSnLR6pbgVF3V7bx8dFKeVMDcWRKfwTM