Dans le film Leys, l’homme qui a déshabillé Mao, François Gardel revient sur le parcours du sinologue belge né en 1935 qui, au contact de la Chine des années 60 a eu le courage de dire ce qu’il y a vu, et, peut-être encore plus fort, d’y avoir vu ce qu’il y a vu. Un documentaire à voir sur la chaîne Public Sénat.
Élevé dans la bourgeoisie catholique belge, inscrit par son père à la faculté de droit de Bruxelles, Pierre Ryckmans[1] n’était pas spécialement destiné à devenir un des plus grands spécialistes de la Chine. Mais, comme son compatriote Tintin (!), il est animé par le goût de l’aventure. Alors, en 1955, il se laisse embarquer, avec une délégation de dix autres Belges, pour un séjour de trois semaines dans la toute jeune Chine populaire. Celle-ci n’entretient alors pas beaucoup de relations avec l’Occident à ce moment-là, mais elle détecte ici et là quelques étudiants pour des voyages très encadrés par le Parti…
Pas complètement insensible aux promesses de la Révolution chinoise un premier temps, Simon Leys arrête le droit, lit Confucius, s’installe à Hong-Kong et y apprend le chinois au point d’en avoir une connaissance à peu près inaccessible pour tout Occidental ordinaire.
Campagne des Cent Fleurs et Grand Bond en avant
Dans la dépendance britannique, Simon Leys reçoit à longueur de journées des communiqués de l’autre côté de la frontière, qu’il synthétise pour le consulat de Belgique à Hong-Kong. L’exercice est fastidieux, mais, à force de contact avec le langage cryptique du Parti communiste chinois, Simon Leys finit par détecter ce qui est en train de se passer : une lutte de pouvoir entre le Grand Timonier et le Parti. Et au milieu, le peuple chinois qui déguste.
Cela commence avec la campagne des Cent Fleurs, en 1957, quand Mao Zedong encourage l’expression d’avis critiques. Il s’agit évidemment d’un piège, qui se referme sur les intellectuels qui s’expriment. Ça se poursuit avec le Grand Bond en avant (1958-1960), lorsque le chef de l’Etat décide de changer les paysans de son pays en ouvriers. Dans leurs fermes, les paysans délaissent la production agricole pour fabriquer de petits hauts-fourneaux. Oh ! la Chine parvient bien à produire quelques morceaux d’acier, mais ils sont complètement inutilisables.
Et pendant ce temps, la culture des champs est délaissée et la production agricole s’effondre. Une famine terrible débute.
Folies chinoises et aveuglement occidental
Comment a-t-on pu décréter une telle folie ? « La mystique du Bond en avant, c’est que la politique commande tout. Une pensée politique correcte doit faire pousser les choux plus vite. Il y a un film très important et très significatif qui traite de l’application de la pensée de Mao Zedong à la culture des cacahuètes et qui montre comment un paysan au Shandong, en appliquant la pensée de Mao Zedong de façon créative et vivante, a réussi à décupler sa production de cacahuètes », expliquait Simon Leys dans un entretien accordé à la télévision belge. Le régime va jusqu’à s’en prendre aux moineaux, accusés de manger les graines, et bientôt massacrés en masse. Mais, quand les criquets prolifèrent et ravagent les champs, la Chine doit importer 150 000 moineaux depuis l’URSS pour rattraper le coup… Les effets sont désastreux dans un pays aussi immense : l’expérience politique coûte la vie à 50 millions de personnes. Le cannibalisme se développe, et des familles vont jusqu’à s’échanger des enfants… pour ne pas avoir à manger directement les leurs.
Nos intellos gauchistes rhabillés pour l’hiver
À la Sorbonne, on s’enthousiasme pourtant pour la Révolution chinoise, qui a ringardisé la soviétique si chère au Parti Communiste français. Jean-Paul Sartre, Philippe Sollers, Serge July, André Glucksmann, Alain Badiou : Mao est le nouvel opium des intellectuels et des étudiants d’extrême gauche, lesquels ne rechignent pas forcément à l’idée d’employer la violence politique. Simon Leys ironise à leur propos : « Il n’y a pas de position plus amusante et finalement mieux récompensée que celle de dissident au sein d’une société stable et prospère ». Le régime chinois adresse au public occidental des images et des films de propagande, et surtout, le Petit Livre rouge, mélange de sentences héritées de la tradition chinoise et d’invitations au meurtre.
L’Occident n’ignorait pourtant pas tout du désastre chinois en cours. Romain Gary avait dépeint dans Le Monde, en juin 1968, l’émerveillement des médias publics de l’époque devant les horreurs du régime chinois : « Lorsqu’à Pékin, une actrice de cinéma, la tête rasée par les Gardes rouges, que l’on n’appelait pas encore les ‘’enragés’’, se suicidait en se jetant du septième étage, c’est tout juste si notre ORTF national ne soulignait pas le côté ‘’positif’’ de cette horreur: la preuve que la Chine de Mao avait donné au peuple des immeubles de sept étages. »
Avec Les habits neufs du président Mao, sorti en 1971, Simon Leys relate la troisième grande campagne du leader chinois, la Révolution culturelle (1966-1976). Les écoliers brûlent les livres des bibliothèques, des enseignants, des bourgeois. Le sinologue belge est bien seul à le dénoncer à cette époque. Le Monde et Le Nouvel Obs lui tombent dessus – ce qui est plutôt bon signe. La droite, jamais mauvaise pour prendre en marche le train des idées à la mode, verse aussi à sa façon dans la maolâtrie : André Malraux qualifie Mao de « géant du siècle », et Giscard, à la mort du Grand Timonier, regrettait la disparition d’« un phare de la pensée »…
Pourtant, en plus de sa monstruosité, ce que Leys souligne dans le pouvoir de Mao, c’est sa nullité au moins aussi dévastatrice. Peu à peu, le culte de Mao commence à décliner. La mode est en train de passer. Dans une émission littéraire de Bernard Pivot en mai 1983, Simon Leys croise Maria Antonietta Macciocchi, ancienne passionaria maoïste désormais passée à autre chose. Il lui dit : « Je pense que les idiots disent des idioties, comme les pommiers produisent des pommes, c’est dans la nature, c’est normal. Le problème, c’est qu’il y a des lecteurs pour les prendre au sérieux ! » Le maoïsme en Occident était un dîner de gala, et les maoïstes de nos contrées des tigres de papier.
Il est possible de ne pas être opposé à l’avortement, et de ne pas voir dans sa constitutionnalisation une formidable « première mondiale », comme la quasi-totalité de notre classe politique et des médias. Notre chroniqueur dénonce cette pensée obligée sacralisée, et observe que ce vote rompt de plus ce qui restait du lien millénaire entre la France et le christianisme…
La France des Lumières s’obscurcit. Les libertés s’éteignent, telles des lampions, les unes après les autres. La chute s’accélère depuis sept ans, avec l’assentiment hébété du monde politico-médiatique.
Don Quichotte au pays du droit des femmes
Ainsi, ce lundi, les parlementaires réunis à Versailles en Congrès ont confirmé l’inscription de l’IVG dans la Constitution, vœu initial de… LFI. Le gouvernement se flatte de cette « première mondiale ». Elle inscrira dans le marbre « la liberté garantie à la femme » d’avoir recours à l’avortement. Le garde des Sceaux, Eric Dupond-Moretti, ému, parle de « vertige de l’Histoire »1. Or ce droit sacralisé était déjà acquis, et nullement remis en question.
La loi Veil a donné aux femmes qui le souhaitaient et à certaines conditions la liberté de se faire avorter. Ce droit n’était évidemment pas menacé en France et il est clair qu’il ne l’aurait pas été à l’avenir. On a décidé à une forte majorité – lâcheté de tous ceux qui n’ont…
En revanche, sa prépondérance s’imposera aux autres libertés qui permettaient aux religieux de critiquer cet acte et à des médecins et auxiliaires de santé de se prévaloir de leur clause de conscience. Demain, la pensée alternative sera pénalisable. Le pouvoir se prévaut des sondages. Mais Chamfort avait prévenu : « Il est à parier que toute idée publique, toute convention reçue, est une sottise, car elle a convenu au plus grand nombre ». Ce vote liberticide rompt ce qui restait du lien millénaire entre la France et le christianisme, fort de ses délicatesses humaines. Lui succède la soumission au dogme progressiste et à ses brutalités consuméristes. Cette « avancée » s’ajoute à celle des députés qui, le 14 février, ont réintroduit dans la loi anti-secte un article 4 destiné, de l’aveu d’Oliver Véran, à faire taire des oppositions sanitaires comme celle du professeur Didier Raoult. La macronie persiste à limiter les libertés d’expression, au nom de la lutte contre une indéfinissable « haine » et d’un « progrès » déshumanisé.
Régressions
Même la révolte est désormais suspecte. Un monde de délation, de surveillance collective et d’intolérance pour les opinions non agréées s’est substitué à la France impertinente. Voltaire n’est plus qu’une ombre qui s’estompe. La démocratie s’emplit de vide. L’antisémitisme islamique, lui, a quartier libre et agresse des Juifs dans les rues. Ce lundi, Libération s’interroge : « Faut-il aller débattre chez les réacs ? », en pointant l’émission d’Alain Finkielkraut (Répliques) et CNews. L’offensive puritaine rajoute à l’oppression quand les néo-féministes débordent du juste combat contre les soixante-huitards pédophiles et sexistes pour ériger un tribunal populaire des bonnes mœurs. Jeudi, c’est également un procès de Moscou qui s’est tenu en commission parlementaire, cette fois contre les représentants de la chaîne de Vincent Bolloré, coupable de son succès. Les députés LFI Aurélien Saintoul et Aymeric Caron s’y sont comportés, par leur agressivité et leur mépris, en descendants fanatiques des Comités de salut public sous la Terreur. Saintoul a été jusqu’à reprendre une fausse accusation contre votre serviteur, m’accusant d’avoir avalisé le discours nazi dans une émission de Pascal Praud (voir les liens ici, et là, par exemple). Hier après-midi, chez Louis XIV, le Congrès a bétonné la pensée obligée. L’histoire politique régresse.
Les Français se méfient tellement du secteur privé, des entreprises et des bénéfices qu’ils se targuent de n’admirer que ce qui est à but non lucratif. Pourtant, sans la passion du « lucre », une société ne crée pas de richesses et n’a pas de quoi financer les services publics ou les associations caritatives. Le billet de Sophie de Menthon.
Le jugement tombe comme un couperet. En France, toute activité à but lucratif est suspecte ; comme sont suspects les riches, les patrons qui ont réussi, les initiatives qui font gagner de l’argent, les cliniques, les cours privés, etc. N’a de valeur chez nous que ce qui est à but « non lucratif », c’est-à-dire qui ne rapporte rien, mais rassurez-vous, qui coûte néanmoins de l’argent.
Et qui finance toutes ces activités à but non lucratif ? Vous et moi, pardi ! Contrairement à ce que pense la majorité des Français, l’argent ne tombe pas du ciel lorsqu’il vient des caisses de l’État. Cet argent, il a fallu le gagner, le prélever (pire), le trouver, le récolter, le distribuer, savoir à qui et sous quelles conditions, etc. Et qui d’autre produit de la richesse en France sinon vous et moi, qui travaillons dans des secteurs lucratifs et sommes payés avec le reste de ce que laissent les prélèvements ? La Fonction Publique n’est pas une entreprise, et si elle offre des services (moins bons et plus chers) elle ne les finance en aucun cas. Ces services publics existent grâce à nos impôts et aux « usagers » – en d’autres termes des clients. Non, la Fonction Publique n’est pas gérée comme une entreprise et pourtant, il s’y trouve toute une partie managériale, administrative et fonctionnelle qui devrait l’être…
Ne pas aimer les riches ne part pas d’un bon sentiment, c’est préférer les pauvres et refuser que l’on gagne « bien » sa vie. Cette mentalité perdure depuis la Révolution française et fait beaucoup de mal car elle contribue à soupçonner l’entreprise et à nier sa participation entière et totale à la richesse nationale. Au contraire, nous en sommes venus à nous féliciter et à admirer tout ce qui est à but non-lucratif, c’est-à-dire public, sachant par ailleurs que ce qui est gratuit n’a pas de valeur, d’où cette hausse permanente des dépenses. Gratuité des médicaments – nous sommes les plus intoxiqués du monde à la fois par une prise en charge excessive et par les médicaments eux-mêmes objets de consommation. « Qu’est-ce que je vous mets ? » dit le médecin en rédigeant l’ordonnance.
La faute est double : faire croire aux Français que l’État les prend en charge gratuitement alors que comme dans le cas du Canada Dry, ça ressemble à de la gratuité, ça a le goût de la gratuité, mais en fait « ça coûte un pognon de dingue ! » Et surtout, on n’incite pas ainsi les gens à travailler plus. On ne va pas davantage diminuer le chômage, qui lui-même est à but non lucratif ; on ne risque pas plus de s’enrichir, et enfin, on déresponsabilise allègrement tous les acteurs de la vie publique. Au nom du non lucratif, on élimine nombre d’entreprises d’appels d’offre lancés dans l’intérêt général au simple motif que ce sont des entreprises et qu’elles pourraient gagner de l’argent… Quant aux agriculteurs, ils en ont clairement assez d’être des acteurs économiques à but quasi non lucratif ! Heureusement là, les Français ont compris mais on trouve cependant le moyen de les ramener à l’étatisme en parlant de « prix plancher », lesquels ne verront pas le jour, car ce serait une entente constitutionnellement illégale sur les prix.
En revanche, on a beaucoup critiqué Emmanuel Macron qui n’avait pourtant pas tort lorsqu’il a lancé qu’il souhaitait que tous les jeunes « aient envie de devenir milliardaires ». La solution au redressement du pays ? Libéraliser ! Libéraliser, c’est responsabiliser ; c’est faire faire par le secteur privé avec un cahier des charges ce que l’État fait mal et plus cher ; c’est introduire une concurrence maitrisée ; c’est permettre aux entreprises innovantes d’accéder aux appels d’offres. C’est œuvrer à un libéralisme vertueux pour rétablir les comptes publics et développer nos PME.
La Chine, pas franchement reconnue comme démocratique, accuse les Occidentaux de la diaboliser, et fait tout son possible pour changer son image.
Le 10 février a marqué le début de l’année du dragon, une des 12 créatures du zodiaque de l’Empire du Milieu. La Chine a cherché à profiter de cette occasion pour lancer une tentative de relookage de son image. Ses différents médias anglophones ont commencé à remplacer le mot « dragon » par « loong », une version anglicisée du terme mandarin pour cette bête mythique. Les journaux officiels du Parti communiste se sont empressés d’expliquer cette substitution par la différence entre le dragon occidental et le loong chinois. Le dragon est un monstre féroce qui crache le feu, incarne le Mal et doit être vaincu par un héros. En revanche, le loong est une créature bienveillante qui représente paix et sagesse et apporte la bonne fortune. L’association chez les Occidentaux entre le dragon et le Mal, aurait contribué à la perception négative de ce pays.
Si l’assimilation du loong au dragon est partie d’un quiproquo linguistique perpétré par Marco Polo et le premier dictionnaire chinois-anglais, elle aurait été exploitée à l’époque du colonialisme pour exprimer l’anxiété ressentie par les Occidentaux face à la transformation de la Chine en une nation moderne industrialisée capable de les concurrencer. Rappel du « péril jaune », le symbole du dragon permettrait encore aux Occidentaux d’associer la Chine à leur idée d’un régime autoritaire. C’est ainsi que, selon un éditorialiste, « la perception occidentale de la Chine devrait être remodelée ». Le changement terminologique a été largement approuvé par des internautes sur le réseau social, Weibo, l’un d’entre eux affirmant que l’Occident avait « diabolisé » la Chine. Ce relookage, si jamais il dédiabolise l’image du pays, peut-il cacher tout ce que fait son régime pour se poser en rival de la démocratie libérale occidentale ? La Chine utilise déjà la technique de substitution de noms chinois à des noms anglais pour désigner le Tibet et les territoires qu’elle revendique dans la mer de Chine méridionale. Mais pour le moment, le pire effet de la nouvelle campagne est la prolifération dans la presse de jeux de mots tels que le souhait de nouvel an : « loongue vie ! »
L’emballement médiatico-politique qui a secoué le collège Stanislas est retombé, pas les problèmes qu’il a soulevés. Ceux qui dénoncent l’excellence de l’enseignement privé sont ceux qui refusent de pointer les causes du délitement de l’école publique.
Je n’ai pour Mme Oudéa-Castéra aucune sympathie ni estime particulière, et je me demande encore comment elle a pu se retrouver aux commandes de l’un des ministères les plus importants de ce pays. Ses compétences dans le domaine scolaire doivent valoir les miennes sur la question des Jeux Olympiques, c’est dire ! En même temps rien ne doit plus nous surprendre dans la nomination de tel ou tel individu à un poste sans rapport aucun avec son profil. La Bruyère en son temps fustigeait ces gens prêts à occuper n’importe quelle charge : « tout leur convient », disait-il, « ils sont amphibies » – l’image est éloquente.
Ce qui est finalement plus intéressant, c’est « l’affaire Stanislas » qui a accompagné ses premiers pas dans la fonction. Cette séquence a mis en lumière, s’il en était besoin, l’immense hypocrisie de ceux qui nous gouvernent, prompts à protéger leurs propres enfants de tout ce qu’ils promeuvent pour les enfants des autres : qu’Amélie Oudéa-Castéra inscrive ses garçons dans un lycée privé d’excellence, peu me chaut, elle a effectivement le droit de vouloir le meilleur pour eux, tout comme Pap Ndiaye souhaite probablement préserver sa progéniture des dérives de l’école publique en la mettant à l’École alsacienne. Le vrai problème, c’est que ces gens continuent à célébrer dans leurs discours les vertus d’une institution que leurs actes donnent à voir pour ce qu’elle est – déliquescente. Il est regrettable que leur lucidité sur l’état de l’école ne soit jamais mise au service d’une solide politique de restauration, et ne dépasse jamais l’horizon de leurs intérêts particuliers. La même hypocrisie prévaut chez beaucoup de gens de gauche qui pour rien au monde ne vivraient dans les quartiers dont ils vantent en public la bienheureuse diversité.
Vous n’aurez pas ma haine
Mais surtout « l’affaire » fut l’occasion pour certains de tomber à bras raccourcis sur, en vrac, les riches, l’excellence, la compétition et, nec plus ultra, la religion catholique. On n’allait pas se priver, et Stanislas a cristallisé pendant quinze jours la haine des professionnels de la déconstruction. Les reportages à charge se sont multipliés, soucieux de faire apparaître le caractère forcément traumatisant d’une instruction traditionnelle (la rigueur et le fascisme c’est pareil !), ainsi que les dérives quasi sectaires d’une homophobie et d’une discrimination systémiques au sein de l’établissement (je ne dis pas que Stan soit irréprochable, je n’en sais rien, mais c’est drôle comme on est moins regardant sur l’expression souvent décomplexée de l’homophobie en Seine-Saint-Denis). L’honnêteté intellectuelle et la déontologie professionnelle ont semble-t-il cessé d’avoir cours, comme en témoignent ces élèves de Stan interrogés par France Télévisions, dont le jugement sur leur lycée a été délibérément occulté, de l’aveu même de la journaliste révélé par le JDD, lorsqu’il n’allait pas dans le sens de l’enquête de Mediapart… Et que dire de ces parlementaires (le député LFI Paul Vannier, le sénateur communiste Pierre Ouzoulias) qui, avec le sens de la nuance qu’on a découvert chez eux en même temps que leurs personnes, sont allés jusqu’à parler de « séparatisme scolaire » et de « territoire perdu de la République », croyant subtil de détourner contre Stanislas des expressions qu’ils répugnent à employer pour évoquer le séparatisme là où il prospère véritablement.
Le directeur de Stanislas, Frédéric Gautier, lors d’une intervention télévisée, s’est réjoui d’être tombé récemment sur ces mots inscrits au tableau par un élève : « Vive Stan, vive la République, vive la France ! » : ce sont là, de toute évidence, les signes du dangereux séparatisme qui menace le pays selon les brillants analystes précédemment cités. Je ne sache pas que le lycée Averroès de Lille, dont le contrat d’association avec l’État vient d’ailleurs d’être rompu, ait pu se targuer de telles déclarations d’amour envers la France.
Séparatisme donc. En d’autres termes, un entre-soi coupable, comme nous l’a fait comprendre une sociologue invitée dans les Matins de France Culture qui, statistiques à l’appui, s’est employée à montrer que les méchants riches ne veulent pas se mélanger avec les gentils pauvres. Tous ces beaux esprits, issus des sphères politique ou sociologique, se sont-ils un jour demandé pour quelle(s) raison(s), possiblement recevable(s), beaucoup (et pas forcément les plus fortunés ni les plus blancs) cherchent à fuir le « vivre-ensemble » imposé par l’école publique ? La réponse est dans la question.
On a aussi eu droit à l’inévitable « culture du viol » censée régner à Stanislas. Les séparatistes ne sont pas ceux que vous croyez, une cuillère pour l’islamisme ; le mâle blanc est un bourreau sexuel, une cuillère pour le féminisme… autant profiter de l’aubaine pour faire son marché électoral.
Bien évidemment, l’enseignement à l’ancienne en a pris pour son grade, coupable de verticalité dans la transmission, d’exigence envers les élèves et de la hiérarchisation entre eux qui en découle, bref coupable d’élitisme. Autant de valeurs qui contreviennent à l’égalitarisme de principe promu par une gauche devenue folle. Mais il fut un temps où la gauche se souciait d’excellence à l’école, bien consciente que la promotion sociale des plus déshérités passait par le même niveau d’exigence qu’envers la bourgeoisie cultivée. Cette gauche amnésique ne perçoit même pas ses propres reniements et sa trahison des plus faibles.
Renversement
Ce qui est scandaleux, ce n’est pas que Stanislas existe, mais que l’école publique, à force de renoncements et de démissions portés par une idéologie mortifère, donne envie d’y inscrire ses enfants. Il n’y a rien d’étonnant à voir de plus en plus de parents se tourner vers le privé, autrefois refuge des élèves dont le public ne voulait plus, trop nuls ou trop perturbateurs, aujourd’hui refuge des familles qui cherchent encore un peu d’exigence et d’autorité. Quel renversement !… et quelle honte quand on sait l’argent dépensé pour le service public ! Quelle défaite de l’État d’avoir permis (quand il ne l’a pas encouragé) un tel délabrement de son école ! Moi-même, élevée dans le culte du service public par des parents fonctionnaires, et professeur dans un lycée public, j’ai hésité lors de l’entrée en sixième de mon fils, soucieuse (comme notre éphémère ministre avec ses propres enfants) de le protéger du pédagogisme et du bordel ambiants devenus la norme du collège public. Il ne faut pas pour autant se leurrer sur la qualité de l’école privée : les élèves y sont certes mieux encadrés, les professeurs y sont peut-être davantage respectés, mais la plupart des établissements sous contrat sont tenus par des programmes nationaux qui n’apprennent pas grand-chose et servent, sauf exception, la même soupe idéologique que les autres. Seuls échappent à l’effondrement général certains établissements hors contrat ou quelques écoles d’exception comme Stanislas ou l’École alsacienne.
Mais bien sûr on ne cherche pas à creuser les raisons de leur réussite. Mieux vaut disqualifier d’emblée tout ce qui ne répond pas au cahier des charges « progressiste » : si la tempête s’est abattue sur Stanislas c’est parce que l’établissement renvoie par ses valeurs conservatrices à l’ancienne France que certains détestent, une France catholique (horresco referens !), attachée à la sélection par le mérite et au respect de l’autorité. De vieilles lunes en somme, promises à l’extinction, mais comme le cadavre bouge encore en certains endroits, il est toujours opportun de lui cracher dessus.
L’épisode Stanislas a duré ce que durent les emballements médiatiques. On a depuis trouvé d’autres os à ronger. Oudéa-Castéra a d’ailleurs quitté le navire, remplacée par une Nicole Belloubet qu’on n’attendait pas forcément à ce poste non plus. La macronie fait les fonds de tiroirs, de toute évidence, tout en cherchant à rassurer la gauche effrayée par les annonces de Gabriel Attal et froissée par les maladresses verbales d’Amélie Oudéa-Castéra. On sait la nouvelle ministre hostile à la verticalité du cours magistral, au retour de l’autorité ou au port de l’uniforme, des « fariboles » qu’elle a jadis moquées ouvertement.
Amélie Oudéa-Castéra était au moins insignifiante et docile ; Nicole Belloubet prétend avoir des idées, et ce n’est pas plus rassurant.
Crise des gilets jaunes, malaise agricole, appels à marcher sur l’Assemblée nationale ou l’Elysée : la France semble inlassablement tentée de rejouer la Révolution, excitée par des démagogues comme Jean-Luc La-République-c’est-moi Mélenchon qui se prennent pour Robespierre. Alors que depuis 2022 le monde semble de nouveau se scinder en deux entre bloc démocratique et régimes autoritaires, Loris Chavanette appelle au calme, et nous met en garde contre l’histoire orientée dans son premier et excellent essai politique. La Révolution française ou Napoléon appartiennent à tous les Français, pas à des clans politiques !
Causeur.Dans La Tentation du désespoir, vous rapprochez au détour d’une page la démocratie française et… Israël. Quelles similitudes observez-vous entre ces deux nations ? Je ne savais pas la situation des citoyens français si désespérée… Etes-vous pessimiste nous concernant ? Sommes-nous proches de la croisée des chemins ?
Loris Chavanette. C’est un propos général sur les idées que j’amène plus qu’une comparaison politique des deux Etats. J’ai été très marqué par l’essai La Prison juive de Jean Daniel que j’ai lu à sa sortie en 2003. C’est une œuvre de maturité et de grande indépendance qui a valu à son auteur, alors âgé de 83 ans, beaucoup d’inimitiés. Israélite lui-même, il explique que le peuple juif est face à un impossible dilemme dans son histoire depuis qu’il s’est proclamé « peuple-élu » par Dieu, parce qu’il est humainement impossible d’être fidèle à une telle mission. Je soutiens seulement que c’est un peu le même schéma (certes d’un autre ordre) avec la France pour ce qui est de la promesse de la démocratie : en effet nous avons proclamé des principes abstraits à portée universelle en 1789 avec la Déclaration des droits, mais comment se montrer fidèle dans le temps à un tel engagement à émanciper l’ensemble des êtres humains dans un projet à grande connotation spirituelle et religieuse ? En politique il y a le possible et le réel, ce qui nous condamne nous aussi à une forme de schizophrénie, une « prison française » aurait dit Jean Daniel. Il y a des rêves qui vous nourrissent au début, et puis ils vous harcèlent et vous enferment ensuite dans leur représentation idéale. Depuis 1789 la France est perpétuellement à la croisée des chemins entre modernité et aliénation.
Historien, c’est la première fois que vous vous essayez à l’essai politique. Éprouvez-vous le besoin de vous engager ? Suivez-vous de près la politique actuelle ? L’actualité politicienne vous intéresse-t-elle ?
Comme citoyen et électeur, je suis naturellement porté à réfléchir sur les meilleurs choix pour mon pays. En tant qu’historien, j’ai toujours pensé que l’étude du passé ne doit pas rester lettre morte car elle porte des enseignements capables de nous aiguiller dans le présent. En ce sens, l’histoire ne se désolidarise pas de l’actualité, même si elle en est la négation car elle fait appel au temps long plutôt qu’au présentisme, aux faits davantage qu’aux émotions. Vous savez, en 2005, en prenant la Révolution française et la violence politique comme sujet de thèse, laquelle a consommé six années de ma vie en archives et bouillonnements intellectuels (le tout non financé par l’Etat, rappelons-le), je n’ai pas opté pour un sujet anodin car j’étais déjà intimement persuadé que les problématiques attachées à cette époque, comme la radicalité et l’idéologie politiques, la violence dans la rue marquée par le vandalisme, la croyance aussi dans le progrès, la question des origines de l’Etat de droit ou le projet de régénération à la saveur nihiliste, seraient plus que jamais d’actualité à l’avenir. Un essai politique à forte connotation historique comme l’est La Tentation du désespoir n’est pas un livre ou un cri dans le désert, mais un appel à ne pas se laisser bercer, ni berner, par les tenants de nouvelles formes de révolutions ou de contre-révolutions, car il vaudra toujours mieux réformer un Etat que de réduire à néant par explosion nos institutions et notre contrat social. En politique, l’histoire nous enseigne que le mieux est aussi souvent l’ennemi du bien. Méfions-nous donc des démagogues en tout genre : leur colère est souvent porteuse d’un venin qui pénètre notre corps politique goutte à goutte jusqu’au jour où nous tombons en apoplexie sans nous en rendre compte.
Bref la politique actuelle vous intéresse et vous vous en prenez dans votre livre aux démagogues. Dans le cadre de la cérémonie pour Manouchian, certains ont vu une instrumentalisation de l’histoire. Avez-vous des exemples de démagogie qui vous ont marqué ?
Si on voit de la démagogie partout, elle finit par être une réalité intelligible nulle part. Attention à ne pas vider de leur substance certaines notions. Pour ce qui est de la panthéonisation de Manouchian, je trouve davantage que le président de la République a réparé une injustice de notre histoire en célébrant des résistants étrangers s’étant battus pour la France que participer à une opération politique. Mon grand-père, Albert Koops, Allemand de naissance, avait été naturalisé français quand il a créé avec trois amis l’un des premiers réseaux de résistance français dès juillet 1940, à Metz. Il a survécu, d’où ma venue au monde. D’autres n’ont pas eu cette chance ! Aussi chaque fois qu’un résistant ayant donné sa vie pour mon pays, qu’il soit Français ou étranger, est célébré par la République, je me sens fier d’être français et redevable. Et puis la cérémonie de panthéonisation de Manouchian était si belle…
Quelle radicalité vous inquiète le plus ? Les écolos ? Les nationalistes ?
Ce sont deux imaginaires et projets très différents, et même aux antipodes sur le fond, mais ce sont là deux projets révolutionnaires en soi que je trouve inquiétants – dans le sens où ils pensent posséder une vérité indubitable, ce qui justifie à leurs yeux les violences du camp du « bien ». Je n’aime pas les manichéens et je détesterai toujours ceux qui font de leur religion politique une nouvelle inquisition. Tout ce qui est binaire est insignifiant pour moi. Aussi ce sont toutes les radicalités que je trouve dangereuses en soi. Les Romains enseignaient déjà : « Ne quid nimis », ce qui veut dire « Rien de trop ». Sachons écouter leur avertissement, ce qui signifie aussi qu’il faut savoir prévoir les crises si l’on ne veut pas avoir à éteindre des incendies. Vous trouverez ma réponse peut-être générale, mais c’est volontaire car ce qu’il nous faut repenser c’est l’art de faire de la politique en assainissant les débats : accepter l’autre pour mieux le réfuter. Nous ne sommes que des adversaires politiques et non des ennemis dans des camps retranchés. Je respecte l’autre, parce que je veux que l’autre me respecte. C’est peut-être un peu bateau, mais tout est là ! Cela se nomme le libéralisme politique, le pluralisme démocratique. J’ai peur parfois que l’on oublie à quoi mène l’intolérance, même si gouverner c’est sacrifier.
Comment reconnaissez-vous un propos politique démagogue ? La baisse du niveau intellectuel ou des connaissances historiques rend-elle l’arrivée au pouvoir des démagogues plus aisée ?
Si l’on devait définir la démagogie, il faudrait dire que c’est l’art de mobiliser une minorité par l’emphase, en flattant son identité d’abord, en excitant ses intérêts ensuite. Ce qu’on appelle le bien commun se trouve ainsi foulé aux pieds au profit d’une classe de citoyens. Ainsi, chaque fois qu’une personnalité politique s’adresse exclusivement à une caste ou catégorie de la population pour lui promettre un bénéfice sans tenir compte des autres couches, on peut être assuré que la démagogie règne. C’est alors le problème de la démocratie qui se trouve posé inévitablement : est-ce que la démagogie est la corruption de la démocratie, une sorte de maladie et de dérive du régime ; ou bien n’est-ce pas en réalité l’expression normale de la nécessité de capter les voix ? Dans mon livre, je convoque bien sûr les plus grands penseurs de Aristote à Raymond Aron en passant par François Furet, Camus, Arendt, ou même l’oublié Etchegoyen. J’insiste surtout sur ce que j’appelle le phénomène de la « démagogie historique » : c’est-à-dire toutes les fois où un parti convoque un morceau exclusif de notre histoire pour se l’approprier et lui faire dire ce qui l’arrange alors que le propre même d’une histoire nationale est de renfermer tous ses épisodes, tragiques comme heureux. Il faut donc combattre les récupérations historiques partisanes : la gauche mélenchoniste s’échinant à déclamer qu’elle a le monopole de la Révolution française ; quand la droite zemmourienne cherche à reproduire le mythe de Napoléon. Bien sûr notre histoire politique est la plus fracturée de toutes, c’est même une vieille tradition française, mais la politique ne saurait rejouer les vieilles rengaines d’antan. Au bout d’un moment, on se lasse de leurs refrains qui tournent en boucle à coups d’anathèmes et d’outrances. Il faut donc raconter notre histoire, toute notre histoire, mais c’est vrai qu’à l’heure où un jeune Français sur deux ne sait même pas à quoi correspond 1789, il y a de quoi avoir un peu froid dans le dos…
La culture générale est un combat de tous les jours, et souvent les raccourcis des politiques ne nous aident pas à comprendre d’où nous venons, et ainsi à mieux appréhender où nous allons.
Revenant sur notre dernière élection présidentielle, vous observez que « les déclarations d’Éric Zemmour en matière d’histoire ont été largement dénoncées par certains historiens », mais que « curieusement », ces derniers n’ont pas eu un mot sur les « divagations » de Jean-Luc Mélenchon. Comment l’expliquez-vous ?
Les historiens ont été dans leur bon droit de réfuter sur le terrain des faits historiques le candidat Éric Zemmour. Mais, effectivement, que n’ont-ils employé la même méthode pour détruire les arguments fallacieux du leader des Insoumis ? Sans doute est-ce parce qu’ils sont bercés eux-aussi par les sirènes d’un communisme lénifiant ! On dénonce souvent les convictions de droite de la police, mais j’aimerais bien aussi que de tels sondages soient réalisés dans l’université. On serait surpris non seulement du degré de politisation de nos élites intellectuelles ainsi que de leur coloration. C’est à gauche toute, soyons clairs ! Ils se querellent même entre les diverses gauches pour savoir quel courant doit avoir la primauté : la gauche modérée, la radicale, l’ultra, l’anticapitaliste, etc. D’où l’expression un peu vache dans mon livre pour qualifier une certaine université woke et militante de « panier de crabes rouges ». D’ailleurs, au sujet des études révolutionnaires, j’ai été stupéfié par le nombre de chercheurs engagés politiquement à gauche, encore que le thème s’y prête relativement. Mais est-ce ainsi que l’on aura un véritable pluralisme des courants d’interprétation dans l’enseignement ? Or tant que la gauche défendra Robespierre et la droite monopolisera Napoléon (bien sûr chacun des camps s’évertuant à prôner l’objectivité des faits et le positivisme…) nous serons dans une sorte d’histoire-bataille aussi absurde que contreproductive. Nous sommes en réalité malades de nos passions politiques. Au XVIIIe siècle, les « passions » étaient un terme négatif car elles flouent le travail de la Raison et ne cessent de diviser. Débattons et ne nous écharpons pas.
Concernant Mélenchon toujours, vous dites qu’il est « davantage un homme de 1917 qu’un tribun de 1789 ». Pourriez-vous expliquer en quelques mots cette thèse à nos lecteurs, qu’ils perçoivent la vacherie ? d’autant que de plus, quand il se réfère à la Révolution, le chef des « Insoumis » ne prend pas franchement la meilleure période…
En termes de démagogie historique, la palme d’or revient indubitablement, et à l’unanimité du jury, à Jean-Luc Mélenchon. Cela fait plus de dix années que je m’emploie à réfuter à force de tribunes libres dans la presse la moindre de ses sorties sur notre histoire. Son coup de bluff le plus magistral s’est sans aucun doute produit lorsqu’il a osé dire, au cours de la dernière campagne des législatives, en 2022, qu’il représentait les intérêts du « Tiers-état ». Il faisait bien évidemment référence à la convocation des Etats généraux de 1789 quand la France était divisée en trois ordres : la noblesse, le clergé et le reste de la population : les roturiers composant le « Tiers-état ». Or il n’y a plus de noblesse ni de clergé avec une fonction politique en France depuis belle lurette. C’est donc faux, caricatural et bête comme Mélenchon qui se rêve en nouveau Robespierre à la tête des modernes « sans-culottes » rebaptisés (comble du ridicule !) les « sans-cravates ». Cependant, le guide Insoumis sait très bien ce qu’il fait : il veut interpeller l’imaginaire français de révolution, monopoliser la notion de Peuple et passer pour un libérateur sur les tréteaux. Il n’en fait pas mystère d’ailleurs, et répète à qui veut l’entendre que lui fait de la politique en parlant d’histoire et que les faits historiques eux-mêmes il s’en contrefout car c’est exclusivement le travail des historiens. N’a-t-on jamais entendu folie plus grande ? Cela veut dire qu’il s’octroie le droit de dire à peu près tout et n’importe quoi parce qu’il n’est pas historien… Or je crois que c’est très grave de tromper les électeurs de la sorte. Il y a une règle d’honnêteté intellectuelle, en théorie. D’où ma « vacherie » comme vous dites d’assimiler davantage le leader d’extrême gauche à la révolution de 1917 en ce qu’il est déjà révolutionnaire, et donc radical, avant la crise. En 1789, comme l’a démontré un brillant historien américain du nom de Timothy Tackett, les députés de 1789 sont devenus révolutionnaires au fil des événements et non pas antérieurement à la crise politique créée par la réunion des Etats généraux. C’est la raison pour laquelle les hommes de 1789 n’ont jamais théorisé la nécessité de la violence comme une force motrice de l’histoire et de la politique avant 1789, alors que Lénine et Trotsky sont de chauds partisans de la violence épuratrice avant le coup de 1917. Jean-Luc Mélenchon, qui plus est, n’a pas un projet libéral comme celui de 1789 l’était, mais un projet de révolution économique et sociale comme 1793 ou 1917 l’ont été, avec les néfastes et dramatiques conséquences que cela a nécessitées. En un mot, les idées de la Révolution française, ce sont ceux qui en parlent le plus qui les portent le moins bien.
Avec son « et de droite et de gauche », le président Macron a été élu sur la promesse d’un dépassement des clivages partisans. Toutefois, le climat national sur la période récente demeure particulièrement délétère. Ne pas être parvenu à réconcilier les Français et à les empêcher de s’écharper politiquement, n’est-ce pas finalement son plus gros échec ?
Je vous répondrai en vous disant que s’il existe une démagogie d’opposition, il en existe une autre de gouvernement. Précisément, ce dernier y recourt dès qu’il catégorise ses adversaires politiques en une extrême gauche et une extrême droite. Cela est vieux comme notre démocratie : ni anarchistes, ni royalistes. Ce n’est plus alors du « en même temps » mais du « ni-ni ». Ça fonctionne très bien en pratique, mais cela a l’inconvénient d’insulter sans cesse les électeurs français de gauche et de droite, sortis du giron républicain au nom de la promotion d’un centre qui serait seul légitime à endosser la responsabilité du pouvoir. Ce poncif est dangereux en soi car il ne repose pas seulement sur des idées politiques qu’il faut mettre en débat, mais aussi sur un calcul électoral et même électoraliste, donc nécessairement démagogique. Il faut se garder d’hystériser le débat politique car après, on connaît les violences, les émeutes et le flot d’injures dont nous constatons chaque année le spectacle. En termes de discours politique, on récolte toujours ce que l’on a semé.
Oui il faut gagner le concours des élections mais tous les moyens ne sont pas permis dans cette arène-là. Le respect doit redevenir la règle et le pugilat l’exception.
Votre livre est un plaidoyer contre la démagogie. Mais pour accéder au pouvoir, nos hommes politiques ne sont-ils pas obligés d’en passer par là ? L’arrivée au pouvoir d’un populiste faisant preuve d’un peu d’électoralisme préfigure-t-elle forcément des lendemains qui déchantent ? Enviez-vous les nations du nord où le consensus politique se trouve plus facilement ?
J’ai déjà en partie répondu à votre question, il me semble. Pour le reste, je crois que Raymond Aron avait un coup d’avance (comme tous les penseurs dignes de ce nom) quand il expliquait que les démocraties ont l’inconvénient de sortir de la révolution et restent perpétuellement menacées par une révolution. C’est exactement le cas de la France. Laissez-moi vous lire ce qu’il écrit à ce propos : « L’idéal de la démocratie ne peut être que l’équilibre, ce qui est déjà un petit peu un idéal de sceptique, car c’est un idéal peut-être de sagesse, mais ce n’est pas un idéal de bien absolu. L’idéal de la démocratie, c’est que les différents intérêts trouvent des compromis, que les choses évoluent lentement, en écartant les formes historiques dépassées, mais sans excès de violence ou de hâte. » Cette maxime « Ni violence, ni hâte » a plus d’un demi-siècle et demeure toujours aussi moderne et même impérative.
Certes ce n’est pas dans notre tradition politique, bien qu’il serait bon que cela le devienne. Le progrès dans les démocraties n’est pas un sprint, mais un marathon avec de nombreux obstacles à franchir. En ce sens, les nations du nord ont une plus grande maturité que nous. Cela vient sans doute du fait qu’elles n’ont jamais hébergé la même promesse de bonheur et d’émancipation universels que la France charrie depuis des siècles. C’est une part de notre grandeur, mais cette grandeur-même nous est comme un vieux démon murmurant sans cesse à nos oreilles que le possible est plus grand que le réel. Dans sa bombe littéraire, La France qui tombe, Nicolas Baverez parlait déjà du mal français : « les mots de la puissance sans les moyens de la puissance ». Il avait lu Aron lui aussi. Et Aron avait lu Tocqueville. Notre panthéon des lettres est bourré d’esprits nous ayant avertis contre les maux qui nous menacent aujourd’hui, car ce qui a été sera. Les hommes ne changent pas vraiment en soi. Encore faut-il tirer des enseignements des expériences passées ?
J’ai écrit ce livre aussi pour ça : nous ne sommes ni les premiers ni les derniers à traverser une telle crise démocratique, de même que nous avons des ancêtres qui, déjà avant nous, ont lutté contre la tentation du désespoir.
« Tout le monde avance à reculons » disait Nietzsche. Reste à savoir dans quel passé nous serons bientôt projetés. Sera-ce le libéralisme ou un nouveau totalitarisme ? En disant cela, on comprend déjà que l’Europe n’est pas une vaine construction malgré les défauts la constituant. Il faut la réformer, non la saccager.
Le cinéaste de 90 ans sera jugé mardi, à Paris, pour diffamation après avoir qualifié de « mensonge odieux » les accusations d’agression sexuelle portées contre lui par une comédienne britannique. À la veille du procès, Sabine Prokhoris fait le point.
Ce 5 mars, Roman Polanski sera jugé dans le procès en diffamation que lui a intenté l’actrice britannique Charlotte Lewis, pour les démentis qu’il oppose à ses accusations dans une interview accordée à Paris Match en décembre 2019. Charlotte Lewis est l’une des femmes qui accusent de viol le réalisateur, dont elle avait été l’interprète dans le film Pirates.
L’actrice avait lancé sa bombe contre Polanski lors d’une conférence de presse au Festival de Cannes en 2010, occasion rêvée pour donner le plus grand retentissement possible à ses « révélations ». À cette époque Roman Polanski était assigné à résidence sous bracelet électronique dans son chalet de Gstaad, dans l’attente d’une décision de la justice suisse quant à une demande d’extradition formulée par les États-Unis à son encontre, en rapport avec l’affaire Samantha Geimer, non clôturée du fait des graves dérives judiciaires de magistrats californiens. Sur les tenants et aboutissants de cet épisode, qui se solda par un refus de la Suisse d’accéder à cette demande, en raison des sérieux manquements de la justice américaine qui refusait d’accéder à de légitimes demandes d’information des autorités helvétiques, nous renvoyons le lecteur au livre d’Emmanuelle Seigner, Une vie incendiée, paru en 2022 (L’Observatoire).
J’accuse !
Quelques petits rappels sont ici nécessaires, pour comprendre cette étrange situation : ce n’est pas Roman Polanski qui porte plainte pour diffamation, c’est à l’inverse une femme qui l’a vilipendé bruyamment en portant contre lui des accusations graves. Elle n’a jamais déposé plainte pour ce viol allégué, si bien que le cinéaste n’a pas eu la possibilité de se défendre lors d’un procès pénal équitable. Diffamé, voire calomnié depuis des décennies, Roman Polanski a toujours fait le choix de contester fermement, par la voix de ses avocats, les différentes accusations qui le visent, sans intenter pour sa part d’action en diffamation. Il se sait innocent. Il consacre son énergie au travail de création. À quoi bon s’épuiser contre la calomnie, puisque les conditions judiciaires – celles d’un procès pénal – ne sont de toute façon pas réunies pour établir son innocence ?
Il est aussi extrêmement rare, en vertu de cette ligne de conduite, que Polanski s’exprime sur ces sujets dans les médias. S’il s’y est malgré tout résolu en décembre 2019, c’est, explique-t-il, uniquement pour sa famille, à la suite d’une nouvelle accusation de viol (avec violence) spectaculairement lancée dans Le Parisien le 8 novembre 2019 par la photographe Valentine Monnier. Cela quelques jours à peine après la déflagration Adèle Haenel, d’emblée orientée en direction de Polanski par les commentaires de la journaliste Iris Brey sur Polanski-« Violanski ». Le film J’accuse sortait juste à ce moment-là, et Valentine Monnier inaugurait en même temps sur son site une exposition de ses photographies, également intitulée J’accuse. Immédiatement le reste de la presse emboîtait le pas au Parisien, et à son « enquête » exclusivement à charge.
C’est donc dans le contexte d’une campagne médiatique qui fait la part belle, c’est le moins que l’on puisse dire, à ses accusatrices que Polanski accepte de répondre, aussi précisément que possible, aux questions de Paris Match. Paris Match qui, au nom du « contradictoire » sans doute, assortit la longue interview accordée par le réalisateur d’un curieux portrait de Valentine Monnier, rédigé d’une façon telle que les propos de Polanski, qui réfute l’ensemble des accusations portées contre lui, en seront comme automatiquement frappés de discrédit. Car si, comme le suggère plus qu’explicitement Aurélie Raya, auteure du portrait (et co-réalisatrice de l’interview de Polanski), Valentine Monnier dit la vérité, c’est que Roman Polanski ment.
La fièvre MeToo
A fortiori dans le climat empoisonné depuis 2017 par la logique perverse du « moi aussi », qui fabrique à peu de frais la « preuve » par le nombre, et s’appuie sur le slogan « Victimes, on vous croit ! » devenu, on le constate jour après jour, une injonction moralo-politique, quasi institutionnelle et en tout état de cause largement relayée dans les médias. Naufrage corps et biens de la présomption d’innocence, et dé-légitimation a priori de la parole des mis en cause.
Concernant Valentine Monnier, puisque ce sont ses accusations (forcément véridiques, Adèle Haenel a dit la croire, alors…) et leurs répliques en cascade qui ont fait de Roman Polanski le paria qu’il est aujourd’hui – au point qu’un festival en vient à déprogrammer Le Bal des vampires en raison de l’effroi » (sic) suscité par son nom[1] –, il est remarquable que les éléments ou témoignages de nature à jeter un doute sur ses allégations particulièrement gore n’aient jamais été mentionnées. Ou lorsqu’ils l’ont été – à peine, dans le portrait ému de l’éternelle jeune-fille publié par Paris Match –, c’est immédiatement pour les décréter non recevables : « Mais ils sont nombreux, du côté de Polanski, à choisir la morale pour discréditer la jeune fille, décrite comme « légère, dévergondée, cupide », arguments nonétayés », balaye Aurélie Raya. Catherine Paganessi, qui a connu à l’époque Roman Polanski et fréquenté Valentine Monnier, tout comme Catherine Virgitti, ou Bertrand Djian mentionné dans Match, la dépeint en effet ainsi. Mais surtout, elle raconte à Aurélie Raya comment à Los Angeles, cinq mois après son prétendu viol, la « victime traumatisée » – mais qui n’avait pas froid aux yeux pour cibler les hommes riches et célèbres –, veut absolument aller saluer Polanski, attablé avec Warren Beatty. C’est que, selon la journaliste qui se débarrasse ainsi de cette information gênante : « Valentine a souffert d’amnésie dissociative, syndrome théorisé par plusieurs spécialistes du viol ». Une fable pour les nigauds, et une imposture clinique – sauf que les nigauds tiennent le haut du pavé en la matière.
Si le déclencheur de toute l’affaire est l’épisode Valentine Monnier, c’est en l’occurrence Charlotte Lewis qui attaque, judiciairement, Polanski : assez artificiellement, elle considère diffamatoires des propos de Roman Polanski, lequel se contente pourtant, à l’occasion d’une interview dans la presse, de se défendre fermement de ses accusations. Répondant à une question des journalistes, il soutient, documents à l’appui, que les propos de Charlotte Lewis sont mensongers, en démontrant qu’ils contredisent de façon flagrante plusieurs interviews dans lesquelles elle avait dit son engouement, et son désir – déçu – envers le réalisateur de Pirates, ainsi que sa reconnaissance éperdue à son égard. Autrement dit, outre qu’on ne voit pas qu’il soit illégitime, lorsqu’on a été attaqué publiquement, de répondre de même, Polanski n’impute rien d’autre à Charlotte Lewis, que ce qu’elle a elle-même déclaré, publiquement et à plusieurs reprises, par le passé. Un passé aujourd’hui revisité, en mode victimaire/agressif.
Observons que la plainte en diffamation, qui se situe, d’un point de vue judiciaire, sur le terrain de la liberté d’expression et de l’appréciation de ses limites, semble ici clairement envisagée par Charlotte Lewis à d’autres fins, qui relèvent d’un registre tout différent : celui du pénal. Voici en effet comment, dans Le Parisien en décembre 2021, elle qualifie sa démarche, une « mission » dit-elle : « Ce sera la première fois que Roman Polanski sera jugé depuis qu’il a fui la justice américaine en 1977. Et j’espère qu’il sera condamné parce que la diffamation, c’est un viol quotidien. Roman Polanski a commis deux crimes contre moi : le viol et la diffamation. Et il utilise son premier crime pour commettre le deuxième. »
Confusion des registres
On comprend aisément, à lire cette déclaration pour le moins bizarre, l’enjeu grossièrement tordu de son assignation : utiliser le procès en diffamation (ce « deuxième crime ») pour obtenir que Polanski soit, par une condamnation, (comme) déclaré coupable par la justice du viol dont elle l’accuse. Un pari sur un tour de passe-passe (pseudo) judiciaire, qui joue sur la confusion des registres, faisant fi de l’incompétence en matière criminelle du tribunal qui juge en matière de diffamation. On peut espérer que personne ne sera dupe d’un tel jeu de bonneteau. À l’évidence, l’instrumentalisation ici de l’affaire Geimer remplit aussi, doublement, cette fonction : créer une pseudo-continuité, entre l’épisode de 1977 et le viol qu’aurait commis Polanski sur elle, et établir une équivalence entre la procédure pénale intentée contre lui à l’époque et la plainte en diffamation lancée contre un homme qui qualifie de mensongères les allégations de ses accusatrices – dont elle.
Le procès qui se tient demain intervient dans un climat hystérisé ces dernières semaines par une affaire #MeToo qui prend une tournure qu’on pourrait qualifier de délirante. La tentation entretenue de tous côtés – et gageons que la partie civile, faisant feu de tout bois, y incitera –, sera de faire prospérer au maximum cette confusion. Souhaitons que la sérénité requise dans l’enceinte judiciaire permette néanmoins de garder les idées claires.
En janvier, la question des imams détachés avait occupé les médias, prélude au futur «statut» d’imam annoncé la semaine dernière par Gérald Darmanin. Une belle série d’attrape-neuneus (et je reste polie).
Depuis le 1er janvier 2024, conformément à ce qu’avait annoncé Emmanuel Macron le 18 février 2020 à Mulhouse, les pays étrangers ne peuvent plus envoyer leurs imams en France. Ces imams dits détachés, salariés par leur pays d’origine, considérés comme de potentiels vecteurs d’ingérence, soupçonnés d’encourager le séparatisme communautaire et la propagation de l’islamisme, empêcheraient l’accomplissement d’un “islam de France” supposé vertueux, c’est-à-dire sans visée politique. L’intention présidant à cette décision repose donc sur un présupposé: l’idéologie islamiste ne saurait exister en France de façon endogène, ne pouvant provenir que de l’extérieur. Qu’en est-il vraiment ?
La baudruche des imams détachés
Du point de vue statistique, 300 imams seulement seraient concernés, soit 10% des effectifs officiels. Lesquels ne représentent pas la totalité des imams officiant en France, n’importe quel musulman pouvant diriger la prière dès lors qu’il est informellement agréé par les fidèles. La décision, par ailleurs, ne porte pas sur les imams détachés présents en France, mais sur ceux qui auraient dû y être envoyés à partir de janvier 2024 : en clair, ceux qui sont là restent et ne retourneront dans leur pays d’origine qu’à la fin de leur contrat. Les statistiques concernant uniquement les mosquées, sont laissées de côté les salles de prière, qui peuvent être improvisées et clandestines, organisées dans des appartements par exemple. Du point de vue quantitatif, nous avons ici quasiment affaire à un non sujet, ou plutôt, à un beau trompe-l’œil. Du point de vue légal, idem : la décision de Macron ne porte en effet que sur le statut administratif des imams détachés (salariés d’un État étranger), et non sur leur activité proprement dite. Dès lors qu’ils ne sont pas fonctionnaires du pays dont ils ont la nationalité, ceux-ci peuvent tout à fait continuer à venir et travailler dans les mosquées françaises, qui les invite et les rémunère à titre privé, échappant par là-même à l’interdiction.
L’islam de France, ce narratif qui fait tellement plaisir…
Mais c’est du point de vue idéologique que le trompe-l’œil joue à plein.
Le présupposé selon lequel l’islamisme ne pourrait être qu’un produit d’importation, et non une production française, repose lui-même sur une illusion, ou un déni : la nature même du “din”, système total englobant tous les aspects de la vie des croyants, veut que l’islam soit le même partout. Ni adapté, ni adaptable aux caractéristiques et valeurs locales, mais au contraire adaptant celles-ci à lui-même.
L’islam de France, pour un musulman frérisé, est une simple déclinaison géographique de l’Oumma, en aucun cas une modification de son principe.
L’islam de France est donc une jolie fable que se racontent les politiques depuis Joxe et Chevènement, fable sinon suggérée, à tout le moins reprise par le frérisme. Ses tenants, qui se saisissent de toutes les opportunités et savent, à l’instar du pervers, identifier le désir de ceux qu’ils manipulent, ont bien compris les possibilités que recèle le concept : institutionnalisation de l’islam, avec financements potentiels à la clé sous couvert de “culture musulmane”, intégration à la vie politique et juridique, respectabilité. Bref, de quoi faire progresser l’agenda énoncé par le théoricien et stratège Al-Qaradawi, avec en ligne de mire un changement législatif (mise à l’encan de la loi 1905, restriction de la liberté d’expression soumise à l’”identité religieuse”), et la shariatisation de la société par imprégnation.
La pénurie d’imams, porte ouverte aux “extrémistes” ?
Si la fin annoncée des imams détachés n’a que des effets concrètement insignifiants, elle permet néanmoins aux islamistes roudoudou d’avancer quelques pions. Il suffit d’écouter les médias et les représentants musulmans tirer inlassablement sur la même ficelle : les mosquées n’ayant pas les moyens financiers de recruter des imams, la décision de Macron va entraîner une pénurie, laquelle mécaniquement risque de pousser les musulmans dans les bras des “extrémistes”. Vieil argument prévisionnel en forme de chantage au salafo-djihadisme. Heureusement, les roudoudistes qui nous affolent d’une main savent de l’autre nous indiquer la solution : pour éviter ce désastre annoncé, disent-ils, il est urgent de développer la formation d’imams français, parachèvement et condition de la pleine émergence de l’“islam de France”. L’islam de France, vous voyez, ce rempart seul à même de préserver le pays des méchants ? Et comme cela tombe bien ! L’institut Européen des Sciences Humaines et l’institut Ghazali, dépendant de la mosquée de Paris, forment déjà des imams à « la connaissance du contexte européen (…) des femmes et des hommes avertis et compétents, parfaitement capables d’encadrer la vie spirituelle des musulmans au sein de la société française, en accord avec ses valeurs et avec les temps présents ».
L’équation à quatre inconnues du “statut” des imams
Parmi les conditions requises par la mosquée de Paris pour suivre la formation d’imam, la nationalité et les diplômes français ne figurent pas : un titre de séjour de trois ans, l’équivalence d’un diplôme étranger suffisent. L’argument de l’ingérence étrangère prend un premier petit coup dans l’aile. Une autre question se pose : les imams devant être payés par les mosquées qui les recrutent, où celles-ci, qui pleurent misère, vont-elles donc trouver l’argent ? Chems-Eddine Hafiz, recteur de la mosquée de Paris, apporte une ébauche de réponse. En novembre 2021, Emmanuel Macron a mis en place un Conseil national des imams. Le CNI, serpent de mer qui ressurgit régulièrement au gré des humeurs joueuses du président, devait être porté par le CFCM, avant que Macron ne renie ce dernier au profit de Hafiz, qui pour ce faire avait stratégiquement rompu avec le CFCM. Cinq mois avant la création officielle du CNI, lors de la remise des diplômes de l’institut Ghazali du mois de juin 2021, Hafiz donne donc quelques indices quant à l’origine du financement de la formation des imams.
Se référant régulièrement à “l’islam authentique” et “véritable”, le recteur affirme : « Nous travaillerons à structurer la vocation et le métier d’imam et d’aumônier. L’objectif est de faciliter leur rémunération et de créer là aussi un véritable statut qui le responsabilise et le protège. » (8’’04’)
A 21’’48’, il y revient : « Créer un conseil national des imams va permettre de professionnaliser l’imamat, de lui donner un statut, de lui donner un plan de carrière et de permettre aux imams de vivre de leur métier, à ce qu’ils aient un plan de carrière (…) Parce que pour moi, l’imam est la pièce centrale de notre religion aujourd’hui en France. »
Statut, carrière, salaire : dans le cadre d’un conseil national mis sur pied par l’exécutif, ce vocabulaire évoque furieusement une fonctionnarisation. Pourtant, l’avocat qu’est Hafiz ne peut ignorer que la loi 1905 ne le permet pas. Les roudoudistes ne faisant jamais rien au hasard, ni par inadvertance, que signifie cette volonté affichée d’une chose impossible ? Dans le même discours, le Soleil de la religion remercie l’État algérien : celui-ci, dit-il, soutient le culte musulman en France. Pour preuve, le président Tebboune met à disposition de la mosquée de Paris deux bâtiments situés en banlieue parisienne, dont un destiné à abriter un futur institut de formation. Nouvelle donnée de l’équation : l’État algérien finance de ce fait, ne serait-ce que par la libéralité que constitue la mise à disposition d’un bâtiment (effectivement ouvert en janvier dernier), la formation des imams en France.
Reprenons le casse-tête : d’un côté, l’État ne veut plus d’imams détachés. En revanche il accepte les imams étrangers dès lors qu’ils ne sont pas payés par leur pays, mais par les mosquées qui ont recours à leurs services. Bon, bien. De l’autre côté, la mosquée de Paris est financée par l’Algérie. Tout comme le nouveau centre de formation des imams relevant de l’institut Ghazali. Ce qui signifie que ces imams seront rémunérés, indirectement mais tout de même, par l’Algérie, tout comme leur formation. C’est magique : se met en place exactement ce qui était censé être aboli. Sous prétexte de fermer la porte à l’ingérence étrangère, on la laisse entrer par la fenêtre. Sous vos yeux ébaubis et sous vos applaudissements, mesdames et messieurs !
Voilà qui illustre certes le foutage de gueule en cours (dont à ce stade on ne sait même plus trop de quel côté il provient), mais qui ne résout pas pour autant l’énigme de la fonctionnarisation des imams que semble appeler Hafiz de ses vœux. Les islamistes, c’est connu, ne lâchent jamais l’affaire. Sans doute les imams fonctionnaires ne verront-ils pas le jour rapidement. Mais plus tard, inchallah, la mise en place d’un concordat pour lequel œuvrent des gens comme El Karoui, très proche de Macron qui dans un projet de rapport publié par l’institut Montaigne en 2016 (Un islam de France est possible) préconisait l’extension du concordat à toute la France, donc la mort de la laïcité, rendra la chose possible. Dans ce cadre, le vœu de Hafiz n’est pas tant un vœu pieux qu’un jalon dont on rappellera épisodiquement l’existence, destiné à indiquer le cap sur le temps long.
La formation des imams made in France : grosse rigolade
Mais qui forme donc ces imams valeureux dont la France a si cruellement besoin ? Penchons-nous sur la mosquée de Paris et l’institut Ghazali, un des deux lieux de formation initiant ceux-ci à « la connaissance du contexte européen, (…) en accord avec ses valeurs [de la société française] et avec les temps présents » comme l’annonce le site de l’institut. Khaled Larbi tout d’abord, premier imam de la mosquée de Paris. En 2020, après l’assassinat de Samuel Paty, une photo circule : on le voit en compagnie de Valérie Pécresse et d’Anne Hidalgo, présenté comme celui qui aurait dénoncé l’enseignant.
En réalité, la photo, qui n’est pas un montage, date de 2014. L’AFP dénonce à juste titre le hoax. Si l’anecdote n’est pas significative en soi, le discours en défense de Khaled Larbi dans Factuel est en revanche révélateur : il affirme n’avoir « rien à voir avec le salafisme » ni avec « aucun autre mouvement ». Hum hum… Barbe taillée, moustache rasée, calotte : “rien à voir avec le salafisme”, donc. Ok d’accord. Se fier aux apparences, c’est pas bien. Alors écoutons son discours, grâce à cette petite vidéo disponible sur le site de la mosquée de Paris. Il y disserte en arabe et en français, en compagnie de Samir Benbouzid, formateur d’imams à El Ghazali.
L’usage de la langue française est visiblement peu familier à Samir Benbouzid, pourtant destiné à former les imams de “l’islam de France”. Quant au contenu de son discours, il laisse songeur : « Quiconque le délaisse par triannie, Allah le brisera. Et quiconque cherche la guidance en dehors de lui, Allah l’égarera. » dit-il (7’’25’). La triannie, la triannie ? Mmm… La trinité, peut-être ? C’est cohérent : celui qui se convertit à la “triannie”, à la trinité, donc au christianisme, sera brisé par Allah. Voilà qui correspond au message coranique, en effet. Beaucoup moins en revanche à l’islam respectueux des “valeurs de la société français”, et encore moins de la liberté de conscience. Khaled Larbi, l’imam en chef, ne réagit pas et prend à son tour la parole : « Si on prend le Coran en modèle et qu’on le met en pratique, c’est pour le bien-être de tout le monde, y compris pour les non musulmans, puisque Allah dans le Coran nous dit comment se comporter avec les non musulmans. » (10’’) Le bien-être des non musulmans, c’est important en effet. Le Coran et la Sunna ont prévu pour eux la dhimma (système d’infériorité juridique, sociale et politique), la conversion ou la mort. Force est de reconnaître : ce sont de grandes sources de bien-être. Le Coran nous dit ensuite : « gare à celui qui n’est pas bienveillant envers son voisin même s’il n’est pas musulman, gare à celui qui tue une âme sans raison valable.” Il est vrai que tuer quand on a une raison valable, c’est à la fois halal et bienveillant. Parmi les raisons valables énoncées par les textes de l’islam, l’homosexualité, l’adultère, la conversion, l’athéisme.
La conclusion s’impose : la fin des imams détachés et son corollaire, la formation des imams français, ne constituent en rien une garantie dès lors que la formation délivrée s’inscrit dans la droite ligne du fréro-salafisme. L’IESH est une création des Frères musulmans (rappelons que Sofian O., l’instituteur de Drancy mis en examen récemment et amateur d’anashids, y a passé trois ans) et l’institut Ghazali est de la même eau islamiste. La question apparaît dès lors pour ce qu’elle est : un écran de fumée qui fait diversion. De quoi faudrait-il détourner le regard ?
Kikou, voilà l’aumônier !
Les roudoudistes connaissent bien la loi, réquisit nécessaire à son contournement. Pour comprendre ce qui se joue derrière la fausse question des imams, détachés ou pas, il faut relire la loi 1905 et se pencher sur la présentation des formations proposées par l’IESH ou l’institut Ghazali. « En fin de cursus, l’étudiant pourra bénéficier d’une formation spécialisée d’aumônier en milieu hospitalier, militaire ou pénitentiaire » peut-on lire sur le site de la mosquée de Paris.
En 2005, les aumôneries musulmanes sont créées, dans le sillage du Conseil français du culte musulman (CFCM) mis sur pied par Sarkozy. Du point de vue frériste, le statut d’aumônier est extrêmement intéressant. D’une part parce que la loi 1905, considérant que les services d’aumônerie relèvent de la liberté de culte tout en s’exerçant hors des lieux de culte, lui réserve la possibilité d’être financé par l’État[1]. D’autre part parce que les services d’aumônerie interviennent dans les prisons, dans les hôpitaux, et au sein des armées : autant de brebis vulnérables ou égarées à remettre dans le droit chemin du vrai islam, autant de soldats possiblement au service du même vrai islam. Les aumôniers ont le statut de contractuels des administrations où ils interviennent. Je te renvoie, lecteur, au travail indispensable de Mohamed Louizi sur l’infiltration des frères musulmans au sein des aumôneries militaires.
Pour ma part, j’évoquerai simplement quelques éléments significatifs concernant le premier aumônier musulman aux armées françaises, Abdelkader Arbi, nommé en 2006. En février 2008, dans la revue Inflexions, il publie un article intitulé : Djihad, une guerre « juste » codifiée. Et là, wiiizzzz, on s’accroche très fort au lustre : c’est l’islam, nous apprend Arbi, qui a inventé le droit de la guerre précurseur en matière de “protection de la vie humaine, de la propriété et de la dignité (…) bien avant les Conventions de Genève (…) anticipant de neuf siècles ce que les sociétés à héritage laïcisé adopteront ultérieurement dans la conception de leurs armées.” Si ce n’est pas de la réécriture pure et dure en mode islamisation du savoir, je ne sais pas ce que c’est. Il confirme, en disant que « tous les experts de la question (historiens, sociologues occidentaux et théologiens du monde musulman) » ont validé cette thèse. Par-delà la fausseté évidente de celle-ci, personne au sein des armées n’a compris dans quel référentiel elle s’inscrivait ? Personne n’a tiqué sur la mise en balance des “historiens occidentaux” et des “théologiens musulmans”, comme si ces derniers constituaient un quelconque gage de légitimité scientifique ? Personne n’a saisi que ce discours, qui ignore l’histoire et la chronologie, s’enracine dans une conception islamiste qui considère que tous les êtres humains sont par nature musulmans et que l’islam, comme Allah, est éternel ? Depuis 2008, personne ne l’a vue venir, la grosse douille des Frangins ?
Dans un rapport d’informations du Sénat daté du 5 juillet 2016, De l’Islam en France à un Islam de France, établir la transparence et lever les ambiguïtés, figure l’audition d’Arbi : l’aumônerie militaire musulmane, dit-il, « a pour missions de soutenir et accompagner les hommes et femmes de la défense et conseiller le commandement militaire, c’est-à-dire non seulement les officiers généraux mais aussi les chefs d’unité, tout au long de la chaîne de commandement ». Dans quel domaine va s’exercer le conseil de l’aumônier musulman aux gradés, également musulmans, de l’armée ? Quelle est la nature de ce “conseil” ?
En 2016 toujours, pour la célébration des dix ans de l’aumônerie militaire musulmane, Le Drian, alors ministre des Armées, évoque avec émotion « le minaret qui montera dans le beau ciel d’Ile-de-France ». Quant à Arbi, qui arbore la taaba, cal sur le front censée résulter d’une pratique assidue de la prière et signe de très grande piété, voire de rigorisme, il recourt à la tarte à la crème qui à l’époque faisait encore illusion : « Nos soldats, dit-il, sont de l’islam du juste milieu ». Expression dont on sait aujourd’hui qu’elle constitue systématiquement un marqueur d’appartenance à l’idéologie frériste, si ce n’est d’allégeance à la confrérie créée par El Banna.
Le successeur d’Arbi au poste d’aumônier en chef, Nadir Mehidi, est nommé en 2020. Auditionné comme son prédécesseur par le Sénat, il tiendra le 19 mai 2021 un discours très ambigu sur le rôle de l’aumônier militaire musulman : « L‘aumônier militaire du culte musulman peut également apporter son concours à l’action de commandement, conformément au statut des aumôniers militaires. (…) Un rôle, évidemment particulier, de conseil éthique au vu de l’action. » D’éthique musulmane, donc ? Oui nécessairement. Ethique musulmane dont on sait qu’en matière de bellicisme, elle se situe dans un registre très éloigné de la “spiritualité”.
Non content de conseiller le commandement musulman, l’aumônier « peut apporter également une expertise sur l’une des composantes fréquentes des conflits : la dimension religieuse ou spirituelle, essentielle à la plupart des cultures et des sociétés au sein desquelles nous agissons. » Là encore, en matière de géopolitique, que signifie l’expertise sur la dimension religieuse du conflit, sachant que pour un musulman, l’Oumma doit primer sur la nation ? Quelle serait la nature de cette “expertise” en cas de conflit faisant intervenir un pays musulman, soit comme belligérant, soit comme terrain d’affrontement ?
Comme le signale Mohamed Louizi, Mehidi était également présent à la conférence internationale des aumôniers musulmans qui a eu lieu à Sarajavo en septembre 2019, à laquelle participaient notamment l’Arabie Saoudite et le Qatar. Il avait, relate Mohamed Louizi, organisé l’édition précédente de ladite conférence internationale en France, en toute discrétion : aucun média français n’en avait parlé. Pourquoi (question rhétorique) ?
Les imams détachés, c’est l’arbre qui cache l’arbre qui cache la forêt, dans la tradition du sac de nœuds organisé qu’affectionnent tant les fréristes et le gouvernement : une fausse question qu’on lance en pâture aux médias, qui va permettre d’évoquer la panacée supposée de la formation, laquelle à son tour va mener à la nébuleuse question du statut des imams, lui-même destiné à masquer le vrai sujet dont personne ne parle : celui des aumôniers, solidement implantés grâce aux politiques dans des secteurs ô combien stratégiques et payés par l’État. Et participant activement du frérisme.
Anne-Sophie Nogaret, essayiste, journaliste, auteur de la newsletter https://annesophienogaret.substack.com/, décryptage des tactiques et de la rhétorique frériste
[1] « pourront toutefois être inscrites auxdits budgets (de l’État) les dépenses relatives à des services d’aumônerie et destinées à assurer le libre exercice des cultes dans les établissements publics tels que lycées, collèges, écoles, hospices, asiles et prisons »
L’élection surprise, la semaine dernière, de George Galloway dans une circonscription du nord-ouest de l’Angleterre, a propulsé sur le devant de la scène un homme qui incarne le nec plus ultra de l’islamogauchisme. Peut-on dire que son triomphe à Rochdale, où les Travaillistes auraient dû gagner, confirme que le Royaume Uni est tombé entre les mains des islamistes? Portrait d’un maverick qui est, surtout, un grand comédien.
Vendredi 1er mars, le Royaume Uni se réveille en apprenant que l’élection partielle tenue la veille dans la circonscription de Rochdale, dans le nord-ouest de l’Angleterre, a été gagnée par un candidat d’extrême-gauche, George Galloway. Sa victoire, très confortable, parait d’autant plus étonnante que ce dernier est un islamogauchiste de l’espèce la plus pure et dure. Il est non seulement propalestinien, mais aussi pro-iranien, pro-poutinien et prochinois. À côté de cet Écossais populiste et sulfureux, ultra-controversé, Jean-Luc Mélenchon fait figure presque de boy scout modéré.
Galloway a gagné l’élection avec 39,7% des votes. En deuxième position arrive un candidat indépendant avec 21,3%. Étonnamment, les Conservateurs arrivent troisièmes avec 12%, devant les Travaillistes qui tombent à 7,7%. En 2019, leur candidat avait remporté le siège avec 51,6%. Comment expliquer cette dégringolade électorale – ainsi que le triomphe du franc-tireur extrémiste, George Galloway ?
C’est le résultat à la fois de la guerre à Gaza et d’un cafouillage monumental de la part des Travaillistes. Après le décès d’un cancer de son député en place, en janvier, le Parti choisit comme candidat un de ses conseillers municipaux, Azhar Ali. Pourtant, la nouvelle se répand que ce dernier avait prétendu, lors d’une réunion municipale, que les Israéliens auraient permis le 7 octobre afin de fabriquer un prétexte pour l’attaque contre Gaza. Après d’autres allégations concernant Ali, le parti lui retire son soutien le 12 février, mais c’est trop tard pour proposer un autre candidat à sa place. Ali reste le candidat travailliste sur le papier – et sur le bulletin – mais le parti ne fait pas campagne pour lui.
Flairant une opportunité, Galloway débarque à Rochdale. Il avoue n’avoir aucun lien avec la ville. Ses quelques promesses très modestes pour améliorer la vie des habitants se limitent à rouvrir une maternité et faire revenir des enseignes comme Primark, grand spécialiste irlandais de la vente de vêtements à bas prix. Sa tactique est plutôt fondée sur la situation internationale. Il fait de sa campagne un « référendum sur Gaza », en sachant que 21% de la population locale est musulmane et que la direction du Parti travailliste n’ose pas appeler à un cessez-le-feu immédiat sans conditions. Il se présente donc comme le candidat propalestinien et anti-travailliste. Il ne recule devant rien pour montrer son zèle dans la défense des Gazaouis. Il va jusqu’à attendre ceux qui sortent d’une mosquée après les prières du vendredi soir pour leur demander si, « le Jour du Jugement », ils seront en mesure de raconter à leurs descendants qu’ils s’étaient opposés à la position adoptée par Starmer sur Gaza.
Son discours de victoire s’adresse au leader travailliste en le menaçant : « Vous payerez cher le rôle que vous avez joué en permettant, encourageant et cautionnant la catastrophe qui a lieu actuellement dans la Palestine occupée dans la bande de Gaza ». Toujours plus explicite quand il se confie aux médias arabes, il affirme à Al Jazeera que les classes politiques et médiatiques de son pays « soutiennent le génocide perpétré contre les habitants de Gaza ».
Son triomphe, selon lui, montre que les « plaques tectoniques » de la politique au Royaume Uni sont en train de bouger – en faveur de ceux qui, comme lui, croient à la justice de la cause palestinienne comme à celle de la cause prolétarienne. Pourtant, il laisse dans l’ombre une grande question : ces deux causes sont-elles compatibles ?
Aujourd’hui âgé de 69 ans, après une longue carrière d’homme politique, de directeur d’ONG propalestiniennes et d’animateur télé et radio, Galloway effectue une énième résurrection politique. Jusqu’à présent, il n’a jamais été pris en flagrant délit de racisme, mais il est clairement un de ces « antisionistes » qui flirte constamment avec l’antisémitisme. Son extrémisme a toujours été la clé à la fois de ses succès et de ses échecs. Il a souvent réussi à se mettre en avant personnellement. Il n’a jamais réussi à fédérer d’autres dans un mouvement de grande envergure.
Plus islamo-gauchiste, tu meurs
Né à Dundee, il devient le plus jeune président des Travaillistes écossais en 1981, à 27 ans. En 1987 il remporte son premier siège parlementaire, à Glasgow. Il soutient Sinn Féin et la réunification de l’Irlande, mais sera toujours contre l’indépendance écossaise. Se déclarant anticapitaliste et antiimpérialiste, il paraît toujours trop bronzé pour un communiste, adore les voyages exotiques et a un train de vie qui n’est pas sans un certain luxe. Toujours à l’extrême gauche du Parti travailliste, il est expulsé en 2003, principalement pour son opposition à la guerre en Irak. Il est allé jusqu’à encourager publiquement les troupes britanniques en Irak à désobéir à leurs ordres. En 2004, il fonde un nouveau parti, Respect en coopération avec les trotskystes du Parti socialiste des travailleurs, qui s’en iront en 2007. C’est sous la bannière de ce parti résolument antisioniste et anti-israélien que Galloway gagne le deuxième siège de sa carrière en 2005, cette fois dans une banlieue londonienne. Sa campagne aurait eu le soutien du Forum islamique de l’Europe qui est réputé être en faveur de l’instauration de la Charia. Ayant promis de n’effectuer qu’un seul mandat, il s’en va en 2010. Il sera le seul député de Respect dont il deviendra le leader en 2013. En 2016, le parti se dissout.
L’épisode le plus ridicule de sa carrière se produit en 2006, quand il participe pendant trois semaines à une émission de téléréalité britannique. Son objectif est apparemment de lever des fonds pour Interpal, une ONG ayant pour objectif d’apporter de l’aide humanitaire aux Palestiniens. D’ailleurs, il s’implique souvent dans des ONG. En 1998, il cofonde Mariam Appeal, une organisation qui mène campagne – jusqu’en 2003 – pour faire lever les sanctions contre l’Irak. Par la suite, ce fonds est accusé d’être impliqué dans le scandale de corruption concernant le programme « Pétrole contre nourriture » géré par le Conseil de sécurité de l’ONU. En 2005, Galloway témoigne devant le Sénat des États-Unis qui l’accuse – avec Charles Pasqua – d’avoir profité des différentes opérations financières en question.
Galloway cultive une posture de défenseur des opprimés du Moyen Orient. En 2009, il compare Gaza au ghetto de Varsovie et affirme que ceux qui assassinent les Gazaouis ne sont pas différents de « ceux qui ont assassiné les Juifs en 1943 ». Il nie que le Hezbollah soit une organisation terroriste, y voyant une simple force de « résistance ». En 2009, il reçoit un passeport palestinien du leader du Hamas. En 2010, il est expulsé d’Égypte en essayant – selon ses dires – de livrer de l’aide humanitaire à Gaza.
Toujours membre du parti Respect, il remporte le troisième siège de sa carrière en 2012, cette fois à Bradford, grande ville d’immigration pakistanaise dans le nord-est de l’Angleterre. Il écrase le candidat travailliste qui est pourtant musulman. Galloway se présente comme plus rigoriste que son adversaire. Le fait qu’il ne boit jamais d’alcool conforte cette image d’homme austère. Il se proclame le défenseur des musulmans opprimés du Cachemire – région disputée entre le Pakistan, l’Inde et la Chine. Lors de son victoire, il crie : « Gloire et louange à Allah ! ». Né catholique, Galloway nie s’être converti à l’islam, mais il a eu trois épouses, toutes musulmanes. En 2014, il déclare Bradford une « zone libre de toute influence israélienne » (« Israel-free zone »). Il n’hésite pas à quitter bruyamment un débat public lorsqu’il apprend que son adversaire possède la citoyenneté israélienne. Il est l’avocat d’une solution à un seul État – palestinien, bien sûr.
Aux élections générales de 2015, il perd face à une candidate travailliste et musulmane qui a fait grand cas du fait qu’elle avait été forcée à se marier avec un Pakistanais à l’âge de 15 ans. Pour la discréditer, Galloway brandit un acte de naissance qu’il aurait fait venir de Pakistan pour prouver qu’elle avait 16 ans à l’époque des faits. Personne n’est convaincu par cette ruse absurde.
Ayant soutenu le Brexit en 2016, n’hésitant pas à faire cause commune avec un populiste de droite comme Nigel Farage, il crée un nouveau parti en 2019, le Workers Party of Britain (le Parti des travailleurs britanniques). Il cherche à récupérer des disciples de Corbyn qui ont quitté le Parti travailliste. Au début, il incorpore les militants d’un groupuscule stalinien qui finissent par s’en aller comme les trotskistes de Respect. Galloway est un homme-orchestre qui joue seul.
L’ami de tous les dictateurs
En 2002, dans une déclaration presque poutinienne, Galloway confie que, ayant toujours soutenu Union soviétique, la fin de cette dernière avait été « la plus grande catastrophe de ma vie ». Heureusement, il restait d’autres régimes autoritaires de gauche qu’il pouvait admirer. En 2006, il consacre un livre hagiographique à Fidel Castro qu’il appelle « le plus grand homme que j’ai jamais rencontré » (le tome est publié en français en 2008). Il connait bien Hugo Chavez qu’il qualifie de « Spartacus moderne » et fait campagne pour lui au Venezuela en 2012.
Dans les années 1990, Galloway affiche des sympathies pro-irakiennes et visite le pays plusieurs fois. En 1994, à Bagdad, il rencontre Saddam Hussein à qui il affirme : « Je salue votre courage, votre force, votre infatigabilité ». Il admire aussi le régime iranien et travaille pour sa chaîne de télévision à Londres, Press TV, entre 2008 et 2012. En 2012, il collabore à Al Mayadeen, une chaîne libanaise pro-Hezbollah. Quant à la Syrie, il soutient explicitement Bachar el-Assad jusqu’au début de la guerre civile en 2011. Après s’être opposé à l’intervention militaire occidentale contre l’État islamique, il approuve en 2016 l’aide russe à Bachar parce que les crimes de ce dernier seraient moins graves que ceux des islamistes.
Afin de développer son profil médiatique et nourrir son compte en banque, Galloway travaille pour le réseau russe RT (anciennement Russia Today) et la radio Sputnik entre 2013 et 2022. Il nie une implication russe dans la tentative d’empoisonnement de l’ancien espion, Sergueï Skripal et de sa fille sur le sol anglais en 2018. Sans surprise, il maintient que l’invasion russe de l’Ukraine en 2022 est la faute des Occidentaux et de l’OTAN. Il est embauché par une radio nationale au Royaume Uni, talkRADIO, qui connaît du succès après son acquisition par Rupert Murdoch en 2016. Il est viré pour un tweet posté lors de la finale de la Ligue des champions en 2019 et considéré comme antisémite par son employeur. Galloway ne craint pas de s’afficher avec tous ceux qui s’opposent aux valeurs occidentales. En mars de l’année dernière, il assiste au Forum international sur la démocratie à Pékin, où il cite Xi Jinping avec approbation et critique la conception occidentale de la démocratie.
Vers la quadrature du cercle?
La nouvelle victoire de Galloway en dit long sur la situation politique au Royaume Uni mais aussi sur la faiblesse générale de l’Occident. C’est un homme qui aurait dû être relégué au passé mais qui finit toujours par revenir grâce au chaos qui chamboule actuellement l’ordre stable des partis et les convictions profondes des électeurs… Galloway promet que son parti – le WPB – présentera des candidats à travers tout le pays lors des élections générales au Royaume Uni prévues probablement pour l’automne. Qu’il arrive à le faire ou non, il a peu de chances de réussir au-delà de Rochdale. Seule une situation de la plus grande confusion comme celle qui régnait dans cette ville – gérée avec la plus grande incompétence par le Parti travailliste – pouvait ouvrir la porte à un personnage aussi picaresque.
Rochdale, située dans l’agglomération de Manchester, n’a pas été gâtée par le sort au cours des dernières décennies. Son député, de 1972 à 1992, a été une figure notoire du parti Libéral-Démocrate, Cyril Smith qui – le public l’a appris seulement après sa mort en 2010 – a été impliqué dans un réseau de pédophiles. Entre au moins 2004 et 2012, la ville a été le théâtre des crimes perpétrés par des « grooming gangs », des réseaux d’hommes d’ascendance principalement pakistanaise, qui pratiquaient des viols collectifs d’adolescentes majoritairement blanches. Pendant la campagne de Galloway, il a affiché son soutien à Gaza pour s’assurer le vote musulman, mais en même temps il avait un message pour les classes précaires de la ville : « Il n’y aura plus de grooming gangs à Rochdale. Même si je dois les arrêter personnellement ». Il est évident que les deux électorats auxquels Galloway essaie de plaire sont et resteront opposés sur des points importants.
Vendredi soir, Rishi Sunak est apparu devant la porte d’entrée du 10 Downing Street pour faire un discours contre l’extrémisme dans lequel il a qualifié la victoire de Galloway de « profondément préoccupante ». Il a raison. Non pas parce que Galloway et son parti vont conquérir d’autres circonscriptions à travers le pays, mais parce que son succès est un symptôme de l’incapacité des partis traditionnels à convaincre voire à enthousiasmer le peuple. Galloway a souvent été traité de « clown » par ses opposants. Si c’est un bouffon, il est de ceux qui nous révèlent l’absurdité de notre situation.
Crise agricole, « arc républicain », suite du remaniement : les crispations se sont multipliées au sommet de l’État ces derniers temps. Le jeune Premier ministre Gabriel Attal entend imprimer sa marque, tout en préservant de bons rapports avec « celui à qui il doit tout ».
Lui, c’est lui et moi, c’est moi. Certes le Premier ministre Gabriel Attal n’a pas proféré cette phrase que l’ancien Premier ministre Laurent Fabius avait prononcée pour se distinguer du président François Mitterrand. Mais il pourrait la faire sienne, j’en suis sûr. Il n’est pas besoin d’être grand clerc pour percevoir « des tensions latentes entre Macron et Attal » qui se distinguent de celles de nature purement politique qui opposaient le président à son ancienne Première ministre Élisabeth Borne. Avec Attal, c’est plus subtil et, d’une certaine manière, plus dangereux.
Orgueil et aigreurs
Le succès du Premier ministre ne paraît pas porter ombrage pour l’instant au président mais si le contrat n’est pas rempli avec le redressement espéré de la liste Renaissance pour les élections européennes, nul doute qu’Emmanuel Macron libérera alors des aigreurs et des frustrations trop longtemps accumulées. Comme la naïveté n’est pas son fort, il n’est sans doute pas dupe de la répétition par Gabriel Attal de ces « je lui dois tout » qui semblent juste payer la dîme d’une reconnaissance d’avoir été choisi contre Julien Denormandie, une personnalité aux antipodes de la sienne. On a l’impression que cette gratitude trop souvent exprimée pour être autre chose qu’un formalisme auquel il faut se soumettre, permet ensuite à Gabriel Attal d’être totalement lui-même. Il y a d’abord chez ce jeune Premier ministre un orgueil qui, dans une discipline et une dépendance acceptées, le rend rétif à un total effacement de soi. Le perinde ac cadaver n’est clairement pas son genre et ce serait se méprendre sur lui que de le caricaturer en le jugeant tel un clone du président. Il ne lui suffit pas d’avoir été engagé pour combattre Jordan Bardella, il lui faut aussi continuer d’exister face au président. Précisément parce que ce dernier, lors de l’interminable composition en deux temps du gouvernement, a ostensiblement montré qu’il était le maître de tout. Et avec quelle impérieuse incohérence : Nicole Belloubet programmée pour mettre à bas ses cinq mois étincelants d’activité et de lucidité rue de Grenelle !
Cet accaparement présidentiel ne serait devenu une humiliation que si Gabriel Attal n’avait pas, avec sa méthode, manifesté qu’il ne saurait être considéré comme quantité négligeable. La conscience de soi sauve de la relégation des êtres qui ont la faiblesse de s’estimer nécessaires à leur place et à leur rang. Ce serait si bien si certains ministres, tombant trop souvent dans le ridicule d’une inconditionnalité humiliante, suivaient cette pente.
Comme nous ignorons évidemment la teneur des échanges entre les deux chefs de l’exécutif sur l’élaboration de la politique à mettre en œuvre, sur les projets de loi à faire voter à tout prix et sur la stratégie générale (s’il y en a une au milieu des crises de toutes sortes) envisagée, nous n’avons pas tort de focaliser sur des divergences qui loin d’être dérisoires révèlent chez l’un et l’autre une conception très différente de la démocratie parlementaire.
Marche à l’ombre !
Quand Gabriel Attal déclare avec justesse que l’arc républicain est l’ensemble de l’hémicycle et qu’il se tient à cette affirmation indiscutablement républicaine, sa contradiction avec le président n’est pas mince. Emmanuel Macron en effet n’a cessé de fluctuer sur ce sujet, faisant faire au groupe parlementaire RN un yoyo permanent entre l’intégration et l’exclusion. La constance de Gabriel Attal au contraire est un désaveu net, une pierre qu’il s’est permis de jeter dans le jardin présidentiel.
Il me semble aussi que pour le programme à venir, Attal a moins de scrupule à promouvoir sur des points essentiels une politique de droite quand la réalité l’impose. Notamment le durcissement des règles de l’assurance chômage[1] et le développement du RSA contre activité. Alors qu’on peut toujours craindre chez le président, ajoutées à son envie de se distinguer à toute force, des voltes le conduisant à osciller d’une gauche sociétale à une droite contrainte, des changements révélant plus, notamment en matière internationale, l’image qu’il souhaite donner de lui-même qu’un dessein vraiment mûri.
Je vais sans doute encourir le reproche d’attacher à nouveau trop d’importance à la forme mais je persiste. Élisabeth Borne pouvait énerver le président mais il n’avait jamais à se préoccuper de l’éclat qu’elle pourrait diffuser puisqu’elle s’était fait une spécialité assumée d’un ton monocorde, sans élan ni invention. Sans talent sur ce plan donc, alors que Gabriel Attal en surabonde. Quand on constate les prestations brillantes et narcissiques d’Emmanuel Macron manifestement fier de ses monologues, manches de chemise relevées et tutoyant à tout-va, je suis persuadé que l’ombre que Gabriel Attal lui fait en ce domaine n’est pas bien perçue. Le président n’est plus tout seul dans la lumière. J’entends déjà les moqueries, parfois affectueuses, souvent acides, qui ne comprennent pas que, n’aimant pas le macronisme en gros, je le sauve parfois au détail. Je n’ai aucune honte à avouer qu’il n’est pas incompatible de soutenir Les Républicains (qu’ils ne nous rendent pas cette fidélité trop sacrificielle !) et d’apprécier tel ou tel ministre et en tout cas le Premier ministre. Mais ma dilection n’est pas aveugle. J’ai constaté les premiers effets de la fatigue et la contagion d’une grossièreté des réponses au RN, qui formulait pourtant des questions on ne peut plus légitimes. Ce n’est pas le Gabriel Attal qui jusque-là, dans la forme, avait fait honneur à la démocratie, qui a rétorqué cette absurdité sur « les troupes de Poutine qui se trouvaient déjà en France » !
Gabriel Attal doit se méfier, ne pas ressembler au pire de ses partisans et ne pas sacrifier le meilleur de ce qu’il est en méprisant ses adversaires.
[1] En déplacement dans l’usine Numalliance de Saint-Michel-sur-Meurthe (88), le 1er mars, Gabriel Attal a annoncé un triplement des contrôles des bénéficiaires de l’Assurance chômage d’ici là fin du quinquennat NDLR.
Dans le film Leys, l’homme qui a déshabillé Mao, François Gardel revient sur le parcours du sinologue belge né en 1935 qui, au contact de la Chine des années 60 a eu le courage de dire ce qu’il y a vu, et, peut-être encore plus fort, d’y avoir vu ce qu’il y a vu. Un documentaire à voir sur la chaîne Public Sénat.
Élevé dans la bourgeoisie catholique belge, inscrit par son père à la faculté de droit de Bruxelles, Pierre Ryckmans[1] n’était pas spécialement destiné à devenir un des plus grands spécialistes de la Chine. Mais, comme son compatriote Tintin (!), il est animé par le goût de l’aventure. Alors, en 1955, il se laisse embarquer, avec une délégation de dix autres Belges, pour un séjour de trois semaines dans la toute jeune Chine populaire. Celle-ci n’entretient alors pas beaucoup de relations avec l’Occident à ce moment-là, mais elle détecte ici et là quelques étudiants pour des voyages très encadrés par le Parti…
Pas complètement insensible aux promesses de la Révolution chinoise un premier temps, Simon Leys arrête le droit, lit Confucius, s’installe à Hong-Kong et y apprend le chinois au point d’en avoir une connaissance à peu près inaccessible pour tout Occidental ordinaire.
Campagne des Cent Fleurs et Grand Bond en avant
Dans la dépendance britannique, Simon Leys reçoit à longueur de journées des communiqués de l’autre côté de la frontière, qu’il synthétise pour le consulat de Belgique à Hong-Kong. L’exercice est fastidieux, mais, à force de contact avec le langage cryptique du Parti communiste chinois, Simon Leys finit par détecter ce qui est en train de se passer : une lutte de pouvoir entre le Grand Timonier et le Parti. Et au milieu, le peuple chinois qui déguste.
Cela commence avec la campagne des Cent Fleurs, en 1957, quand Mao Zedong encourage l’expression d’avis critiques. Il s’agit évidemment d’un piège, qui se referme sur les intellectuels qui s’expriment. Ça se poursuit avec le Grand Bond en avant (1958-1960), lorsque le chef de l’Etat décide de changer les paysans de son pays en ouvriers. Dans leurs fermes, les paysans délaissent la production agricole pour fabriquer de petits hauts-fourneaux. Oh ! la Chine parvient bien à produire quelques morceaux d’acier, mais ils sont complètement inutilisables.
Et pendant ce temps, la culture des champs est délaissée et la production agricole s’effondre. Une famine terrible débute.
Folies chinoises et aveuglement occidental
Comment a-t-on pu décréter une telle folie ? « La mystique du Bond en avant, c’est que la politique commande tout. Une pensée politique correcte doit faire pousser les choux plus vite. Il y a un film très important et très significatif qui traite de l’application de la pensée de Mao Zedong à la culture des cacahuètes et qui montre comment un paysan au Shandong, en appliquant la pensée de Mao Zedong de façon créative et vivante, a réussi à décupler sa production de cacahuètes », expliquait Simon Leys dans un entretien accordé à la télévision belge. Le régime va jusqu’à s’en prendre aux moineaux, accusés de manger les graines, et bientôt massacrés en masse. Mais, quand les criquets prolifèrent et ravagent les champs, la Chine doit importer 150 000 moineaux depuis l’URSS pour rattraper le coup… Les effets sont désastreux dans un pays aussi immense : l’expérience politique coûte la vie à 50 millions de personnes. Le cannibalisme se développe, et des familles vont jusqu’à s’échanger des enfants… pour ne pas avoir à manger directement les leurs.
Nos intellos gauchistes rhabillés pour l’hiver
À la Sorbonne, on s’enthousiasme pourtant pour la Révolution chinoise, qui a ringardisé la soviétique si chère au Parti Communiste français. Jean-Paul Sartre, Philippe Sollers, Serge July, André Glucksmann, Alain Badiou : Mao est le nouvel opium des intellectuels et des étudiants d’extrême gauche, lesquels ne rechignent pas forcément à l’idée d’employer la violence politique. Simon Leys ironise à leur propos : « Il n’y a pas de position plus amusante et finalement mieux récompensée que celle de dissident au sein d’une société stable et prospère ». Le régime chinois adresse au public occidental des images et des films de propagande, et surtout, le Petit Livre rouge, mélange de sentences héritées de la tradition chinoise et d’invitations au meurtre.
L’Occident n’ignorait pourtant pas tout du désastre chinois en cours. Romain Gary avait dépeint dans Le Monde, en juin 1968, l’émerveillement des médias publics de l’époque devant les horreurs du régime chinois : « Lorsqu’à Pékin, une actrice de cinéma, la tête rasée par les Gardes rouges, que l’on n’appelait pas encore les ‘’enragés’’, se suicidait en se jetant du septième étage, c’est tout juste si notre ORTF national ne soulignait pas le côté ‘’positif’’ de cette horreur: la preuve que la Chine de Mao avait donné au peuple des immeubles de sept étages. »
Avec Les habits neufs du président Mao, sorti en 1971, Simon Leys relate la troisième grande campagne du leader chinois, la Révolution culturelle (1966-1976). Les écoliers brûlent les livres des bibliothèques, des enseignants, des bourgeois. Le sinologue belge est bien seul à le dénoncer à cette époque. Le Monde et Le Nouvel Obs lui tombent dessus – ce qui est plutôt bon signe. La droite, jamais mauvaise pour prendre en marche le train des idées à la mode, verse aussi à sa façon dans la maolâtrie : André Malraux qualifie Mao de « géant du siècle », et Giscard, à la mort du Grand Timonier, regrettait la disparition d’« un phare de la pensée »…
Pourtant, en plus de sa monstruosité, ce que Leys souligne dans le pouvoir de Mao, c’est sa nullité au moins aussi dévastatrice. Peu à peu, le culte de Mao commence à décliner. La mode est en train de passer. Dans une émission littéraire de Bernard Pivot en mai 1983, Simon Leys croise Maria Antonietta Macciocchi, ancienne passionaria maoïste désormais passée à autre chose. Il lui dit : « Je pense que les idiots disent des idioties, comme les pommiers produisent des pommes, c’est dans la nature, c’est normal. Le problème, c’est qu’il y a des lecteurs pour les prendre au sérieux ! » Le maoïsme en Occident était un dîner de gala, et les maoïstes de nos contrées des tigres de papier.
Il est possible de ne pas être opposé à l’avortement, et de ne pas voir dans sa constitutionnalisation une formidable « première mondiale », comme la quasi-totalité de notre classe politique et des médias. Notre chroniqueur dénonce cette pensée obligée sacralisée, et observe que ce vote rompt de plus ce qui restait du lien millénaire entre la France et le christianisme…
La France des Lumières s’obscurcit. Les libertés s’éteignent, telles des lampions, les unes après les autres. La chute s’accélère depuis sept ans, avec l’assentiment hébété du monde politico-médiatique.
Don Quichotte au pays du droit des femmes
Ainsi, ce lundi, les parlementaires réunis à Versailles en Congrès ont confirmé l’inscription de l’IVG dans la Constitution, vœu initial de… LFI. Le gouvernement se flatte de cette « première mondiale ». Elle inscrira dans le marbre « la liberté garantie à la femme » d’avoir recours à l’avortement. Le garde des Sceaux, Eric Dupond-Moretti, ému, parle de « vertige de l’Histoire »1. Or ce droit sacralisé était déjà acquis, et nullement remis en question.
La loi Veil a donné aux femmes qui le souhaitaient et à certaines conditions la liberté de se faire avorter. Ce droit n’était évidemment pas menacé en France et il est clair qu’il ne l’aurait pas été à l’avenir. On a décidé à une forte majorité – lâcheté de tous ceux qui n’ont…
En revanche, sa prépondérance s’imposera aux autres libertés qui permettaient aux religieux de critiquer cet acte et à des médecins et auxiliaires de santé de se prévaloir de leur clause de conscience. Demain, la pensée alternative sera pénalisable. Le pouvoir se prévaut des sondages. Mais Chamfort avait prévenu : « Il est à parier que toute idée publique, toute convention reçue, est une sottise, car elle a convenu au plus grand nombre ». Ce vote liberticide rompt ce qui restait du lien millénaire entre la France et le christianisme, fort de ses délicatesses humaines. Lui succède la soumission au dogme progressiste et à ses brutalités consuméristes. Cette « avancée » s’ajoute à celle des députés qui, le 14 février, ont réintroduit dans la loi anti-secte un article 4 destiné, de l’aveu d’Oliver Véran, à faire taire des oppositions sanitaires comme celle du professeur Didier Raoult. La macronie persiste à limiter les libertés d’expression, au nom de la lutte contre une indéfinissable « haine » et d’un « progrès » déshumanisé.
Régressions
Même la révolte est désormais suspecte. Un monde de délation, de surveillance collective et d’intolérance pour les opinions non agréées s’est substitué à la France impertinente. Voltaire n’est plus qu’une ombre qui s’estompe. La démocratie s’emplit de vide. L’antisémitisme islamique, lui, a quartier libre et agresse des Juifs dans les rues. Ce lundi, Libération s’interroge : « Faut-il aller débattre chez les réacs ? », en pointant l’émission d’Alain Finkielkraut (Répliques) et CNews. L’offensive puritaine rajoute à l’oppression quand les néo-féministes débordent du juste combat contre les soixante-huitards pédophiles et sexistes pour ériger un tribunal populaire des bonnes mœurs. Jeudi, c’est également un procès de Moscou qui s’est tenu en commission parlementaire, cette fois contre les représentants de la chaîne de Vincent Bolloré, coupable de son succès. Les députés LFI Aurélien Saintoul et Aymeric Caron s’y sont comportés, par leur agressivité et leur mépris, en descendants fanatiques des Comités de salut public sous la Terreur. Saintoul a été jusqu’à reprendre une fausse accusation contre votre serviteur, m’accusant d’avoir avalisé le discours nazi dans une émission de Pascal Praud (voir les liens ici, et là, par exemple). Hier après-midi, chez Louis XIV, le Congrès a bétonné la pensée obligée. L’histoire politique régresse.
Les Français se méfient tellement du secteur privé, des entreprises et des bénéfices qu’ils se targuent de n’admirer que ce qui est à but non lucratif. Pourtant, sans la passion du « lucre », une société ne crée pas de richesses et n’a pas de quoi financer les services publics ou les associations caritatives. Le billet de Sophie de Menthon.
Le jugement tombe comme un couperet. En France, toute activité à but lucratif est suspecte ; comme sont suspects les riches, les patrons qui ont réussi, les initiatives qui font gagner de l’argent, les cliniques, les cours privés, etc. N’a de valeur chez nous que ce qui est à but « non lucratif », c’est-à-dire qui ne rapporte rien, mais rassurez-vous, qui coûte néanmoins de l’argent.
Et qui finance toutes ces activités à but non lucratif ? Vous et moi, pardi ! Contrairement à ce que pense la majorité des Français, l’argent ne tombe pas du ciel lorsqu’il vient des caisses de l’État. Cet argent, il a fallu le gagner, le prélever (pire), le trouver, le récolter, le distribuer, savoir à qui et sous quelles conditions, etc. Et qui d’autre produit de la richesse en France sinon vous et moi, qui travaillons dans des secteurs lucratifs et sommes payés avec le reste de ce que laissent les prélèvements ? La Fonction Publique n’est pas une entreprise, et si elle offre des services (moins bons et plus chers) elle ne les finance en aucun cas. Ces services publics existent grâce à nos impôts et aux « usagers » – en d’autres termes des clients. Non, la Fonction Publique n’est pas gérée comme une entreprise et pourtant, il s’y trouve toute une partie managériale, administrative et fonctionnelle qui devrait l’être…
Ne pas aimer les riches ne part pas d’un bon sentiment, c’est préférer les pauvres et refuser que l’on gagne « bien » sa vie. Cette mentalité perdure depuis la Révolution française et fait beaucoup de mal car elle contribue à soupçonner l’entreprise et à nier sa participation entière et totale à la richesse nationale. Au contraire, nous en sommes venus à nous féliciter et à admirer tout ce qui est à but non-lucratif, c’est-à-dire public, sachant par ailleurs que ce qui est gratuit n’a pas de valeur, d’où cette hausse permanente des dépenses. Gratuité des médicaments – nous sommes les plus intoxiqués du monde à la fois par une prise en charge excessive et par les médicaments eux-mêmes objets de consommation. « Qu’est-ce que je vous mets ? » dit le médecin en rédigeant l’ordonnance.
La faute est double : faire croire aux Français que l’État les prend en charge gratuitement alors que comme dans le cas du Canada Dry, ça ressemble à de la gratuité, ça a le goût de la gratuité, mais en fait « ça coûte un pognon de dingue ! » Et surtout, on n’incite pas ainsi les gens à travailler plus. On ne va pas davantage diminuer le chômage, qui lui-même est à but non lucratif ; on ne risque pas plus de s’enrichir, et enfin, on déresponsabilise allègrement tous les acteurs de la vie publique. Au nom du non lucratif, on élimine nombre d’entreprises d’appels d’offre lancés dans l’intérêt général au simple motif que ce sont des entreprises et qu’elles pourraient gagner de l’argent… Quant aux agriculteurs, ils en ont clairement assez d’être des acteurs économiques à but quasi non lucratif ! Heureusement là, les Français ont compris mais on trouve cependant le moyen de les ramener à l’étatisme en parlant de « prix plancher », lesquels ne verront pas le jour, car ce serait une entente constitutionnellement illégale sur les prix.
En revanche, on a beaucoup critiqué Emmanuel Macron qui n’avait pourtant pas tort lorsqu’il a lancé qu’il souhaitait que tous les jeunes « aient envie de devenir milliardaires ». La solution au redressement du pays ? Libéraliser ! Libéraliser, c’est responsabiliser ; c’est faire faire par le secteur privé avec un cahier des charges ce que l’État fait mal et plus cher ; c’est introduire une concurrence maitrisée ; c’est permettre aux entreprises innovantes d’accéder aux appels d’offres. C’est œuvrer à un libéralisme vertueux pour rétablir les comptes publics et développer nos PME.
La Chine, pas franchement reconnue comme démocratique, accuse les Occidentaux de la diaboliser, et fait tout son possible pour changer son image.
Le 10 février a marqué le début de l’année du dragon, une des 12 créatures du zodiaque de l’Empire du Milieu. La Chine a cherché à profiter de cette occasion pour lancer une tentative de relookage de son image. Ses différents médias anglophones ont commencé à remplacer le mot « dragon » par « loong », une version anglicisée du terme mandarin pour cette bête mythique. Les journaux officiels du Parti communiste se sont empressés d’expliquer cette substitution par la différence entre le dragon occidental et le loong chinois. Le dragon est un monstre féroce qui crache le feu, incarne le Mal et doit être vaincu par un héros. En revanche, le loong est une créature bienveillante qui représente paix et sagesse et apporte la bonne fortune. L’association chez les Occidentaux entre le dragon et le Mal, aurait contribué à la perception négative de ce pays.
Si l’assimilation du loong au dragon est partie d’un quiproquo linguistique perpétré par Marco Polo et le premier dictionnaire chinois-anglais, elle aurait été exploitée à l’époque du colonialisme pour exprimer l’anxiété ressentie par les Occidentaux face à la transformation de la Chine en une nation moderne industrialisée capable de les concurrencer. Rappel du « péril jaune », le symbole du dragon permettrait encore aux Occidentaux d’associer la Chine à leur idée d’un régime autoritaire. C’est ainsi que, selon un éditorialiste, « la perception occidentale de la Chine devrait être remodelée ». Le changement terminologique a été largement approuvé par des internautes sur le réseau social, Weibo, l’un d’entre eux affirmant que l’Occident avait « diabolisé » la Chine. Ce relookage, si jamais il dédiabolise l’image du pays, peut-il cacher tout ce que fait son régime pour se poser en rival de la démocratie libérale occidentale ? La Chine utilise déjà la technique de substitution de noms chinois à des noms anglais pour désigner le Tibet et les territoires qu’elle revendique dans la mer de Chine méridionale. Mais pour le moment, le pire effet de la nouvelle campagne est la prolifération dans la presse de jeux de mots tels que le souhait de nouvel an : « loongue vie ! »
L’emballement médiatico-politique qui a secoué le collège Stanislas est retombé, pas les problèmes qu’il a soulevés. Ceux qui dénoncent l’excellence de l’enseignement privé sont ceux qui refusent de pointer les causes du délitement de l’école publique.
Je n’ai pour Mme Oudéa-Castéra aucune sympathie ni estime particulière, et je me demande encore comment elle a pu se retrouver aux commandes de l’un des ministères les plus importants de ce pays. Ses compétences dans le domaine scolaire doivent valoir les miennes sur la question des Jeux Olympiques, c’est dire ! En même temps rien ne doit plus nous surprendre dans la nomination de tel ou tel individu à un poste sans rapport aucun avec son profil. La Bruyère en son temps fustigeait ces gens prêts à occuper n’importe quelle charge : « tout leur convient », disait-il, « ils sont amphibies » – l’image est éloquente.
Ce qui est finalement plus intéressant, c’est « l’affaire Stanislas » qui a accompagné ses premiers pas dans la fonction. Cette séquence a mis en lumière, s’il en était besoin, l’immense hypocrisie de ceux qui nous gouvernent, prompts à protéger leurs propres enfants de tout ce qu’ils promeuvent pour les enfants des autres : qu’Amélie Oudéa-Castéra inscrive ses garçons dans un lycée privé d’excellence, peu me chaut, elle a effectivement le droit de vouloir le meilleur pour eux, tout comme Pap Ndiaye souhaite probablement préserver sa progéniture des dérives de l’école publique en la mettant à l’École alsacienne. Le vrai problème, c’est que ces gens continuent à célébrer dans leurs discours les vertus d’une institution que leurs actes donnent à voir pour ce qu’elle est – déliquescente. Il est regrettable que leur lucidité sur l’état de l’école ne soit jamais mise au service d’une solide politique de restauration, et ne dépasse jamais l’horizon de leurs intérêts particuliers. La même hypocrisie prévaut chez beaucoup de gens de gauche qui pour rien au monde ne vivraient dans les quartiers dont ils vantent en public la bienheureuse diversité.
Vous n’aurez pas ma haine
Mais surtout « l’affaire » fut l’occasion pour certains de tomber à bras raccourcis sur, en vrac, les riches, l’excellence, la compétition et, nec plus ultra, la religion catholique. On n’allait pas se priver, et Stanislas a cristallisé pendant quinze jours la haine des professionnels de la déconstruction. Les reportages à charge se sont multipliés, soucieux de faire apparaître le caractère forcément traumatisant d’une instruction traditionnelle (la rigueur et le fascisme c’est pareil !), ainsi que les dérives quasi sectaires d’une homophobie et d’une discrimination systémiques au sein de l’établissement (je ne dis pas que Stan soit irréprochable, je n’en sais rien, mais c’est drôle comme on est moins regardant sur l’expression souvent décomplexée de l’homophobie en Seine-Saint-Denis). L’honnêteté intellectuelle et la déontologie professionnelle ont semble-t-il cessé d’avoir cours, comme en témoignent ces élèves de Stan interrogés par France Télévisions, dont le jugement sur leur lycée a été délibérément occulté, de l’aveu même de la journaliste révélé par le JDD, lorsqu’il n’allait pas dans le sens de l’enquête de Mediapart… Et que dire de ces parlementaires (le député LFI Paul Vannier, le sénateur communiste Pierre Ouzoulias) qui, avec le sens de la nuance qu’on a découvert chez eux en même temps que leurs personnes, sont allés jusqu’à parler de « séparatisme scolaire » et de « territoire perdu de la République », croyant subtil de détourner contre Stanislas des expressions qu’ils répugnent à employer pour évoquer le séparatisme là où il prospère véritablement.
Le directeur de Stanislas, Frédéric Gautier, lors d’une intervention télévisée, s’est réjoui d’être tombé récemment sur ces mots inscrits au tableau par un élève : « Vive Stan, vive la République, vive la France ! » : ce sont là, de toute évidence, les signes du dangereux séparatisme qui menace le pays selon les brillants analystes précédemment cités. Je ne sache pas que le lycée Averroès de Lille, dont le contrat d’association avec l’État vient d’ailleurs d’être rompu, ait pu se targuer de telles déclarations d’amour envers la France.
Séparatisme donc. En d’autres termes, un entre-soi coupable, comme nous l’a fait comprendre une sociologue invitée dans les Matins de France Culture qui, statistiques à l’appui, s’est employée à montrer que les méchants riches ne veulent pas se mélanger avec les gentils pauvres. Tous ces beaux esprits, issus des sphères politique ou sociologique, se sont-ils un jour demandé pour quelle(s) raison(s), possiblement recevable(s), beaucoup (et pas forcément les plus fortunés ni les plus blancs) cherchent à fuir le « vivre-ensemble » imposé par l’école publique ? La réponse est dans la question.
On a aussi eu droit à l’inévitable « culture du viol » censée régner à Stanislas. Les séparatistes ne sont pas ceux que vous croyez, une cuillère pour l’islamisme ; le mâle blanc est un bourreau sexuel, une cuillère pour le féminisme… autant profiter de l’aubaine pour faire son marché électoral.
Bien évidemment, l’enseignement à l’ancienne en a pris pour son grade, coupable de verticalité dans la transmission, d’exigence envers les élèves et de la hiérarchisation entre eux qui en découle, bref coupable d’élitisme. Autant de valeurs qui contreviennent à l’égalitarisme de principe promu par une gauche devenue folle. Mais il fut un temps où la gauche se souciait d’excellence à l’école, bien consciente que la promotion sociale des plus déshérités passait par le même niveau d’exigence qu’envers la bourgeoisie cultivée. Cette gauche amnésique ne perçoit même pas ses propres reniements et sa trahison des plus faibles.
Renversement
Ce qui est scandaleux, ce n’est pas que Stanislas existe, mais que l’école publique, à force de renoncements et de démissions portés par une idéologie mortifère, donne envie d’y inscrire ses enfants. Il n’y a rien d’étonnant à voir de plus en plus de parents se tourner vers le privé, autrefois refuge des élèves dont le public ne voulait plus, trop nuls ou trop perturbateurs, aujourd’hui refuge des familles qui cherchent encore un peu d’exigence et d’autorité. Quel renversement !… et quelle honte quand on sait l’argent dépensé pour le service public ! Quelle défaite de l’État d’avoir permis (quand il ne l’a pas encouragé) un tel délabrement de son école ! Moi-même, élevée dans le culte du service public par des parents fonctionnaires, et professeur dans un lycée public, j’ai hésité lors de l’entrée en sixième de mon fils, soucieuse (comme notre éphémère ministre avec ses propres enfants) de le protéger du pédagogisme et du bordel ambiants devenus la norme du collège public. Il ne faut pas pour autant se leurrer sur la qualité de l’école privée : les élèves y sont certes mieux encadrés, les professeurs y sont peut-être davantage respectés, mais la plupart des établissements sous contrat sont tenus par des programmes nationaux qui n’apprennent pas grand-chose et servent, sauf exception, la même soupe idéologique que les autres. Seuls échappent à l’effondrement général certains établissements hors contrat ou quelques écoles d’exception comme Stanislas ou l’École alsacienne.
Mais bien sûr on ne cherche pas à creuser les raisons de leur réussite. Mieux vaut disqualifier d’emblée tout ce qui ne répond pas au cahier des charges « progressiste » : si la tempête s’est abattue sur Stanislas c’est parce que l’établissement renvoie par ses valeurs conservatrices à l’ancienne France que certains détestent, une France catholique (horresco referens !), attachée à la sélection par le mérite et au respect de l’autorité. De vieilles lunes en somme, promises à l’extinction, mais comme le cadavre bouge encore en certains endroits, il est toujours opportun de lui cracher dessus.
L’épisode Stanislas a duré ce que durent les emballements médiatiques. On a depuis trouvé d’autres os à ronger. Oudéa-Castéra a d’ailleurs quitté le navire, remplacée par une Nicole Belloubet qu’on n’attendait pas forcément à ce poste non plus. La macronie fait les fonds de tiroirs, de toute évidence, tout en cherchant à rassurer la gauche effrayée par les annonces de Gabriel Attal et froissée par les maladresses verbales d’Amélie Oudéa-Castéra. On sait la nouvelle ministre hostile à la verticalité du cours magistral, au retour de l’autorité ou au port de l’uniforme, des « fariboles » qu’elle a jadis moquées ouvertement.
Amélie Oudéa-Castéra était au moins insignifiante et docile ; Nicole Belloubet prétend avoir des idées, et ce n’est pas plus rassurant.
Crise des gilets jaunes, malaise agricole, appels à marcher sur l’Assemblée nationale ou l’Elysée : la France semble inlassablement tentée de rejouer la Révolution, excitée par des démagogues comme Jean-Luc La-République-c’est-moi Mélenchon qui se prennent pour Robespierre. Alors que depuis 2022 le monde semble de nouveau se scinder en deux entre bloc démocratique et régimes autoritaires, Loris Chavanette appelle au calme, et nous met en garde contre l’histoire orientée dans son premier et excellent essai politique. La Révolution française ou Napoléon appartiennent à tous les Français, pas à des clans politiques !
Causeur.Dans La Tentation du désespoir, vous rapprochez au détour d’une page la démocratie française et… Israël. Quelles similitudes observez-vous entre ces deux nations ? Je ne savais pas la situation des citoyens français si désespérée… Etes-vous pessimiste nous concernant ? Sommes-nous proches de la croisée des chemins ?
Loris Chavanette. C’est un propos général sur les idées que j’amène plus qu’une comparaison politique des deux Etats. J’ai été très marqué par l’essai La Prison juive de Jean Daniel que j’ai lu à sa sortie en 2003. C’est une œuvre de maturité et de grande indépendance qui a valu à son auteur, alors âgé de 83 ans, beaucoup d’inimitiés. Israélite lui-même, il explique que le peuple juif est face à un impossible dilemme dans son histoire depuis qu’il s’est proclamé « peuple-élu » par Dieu, parce qu’il est humainement impossible d’être fidèle à une telle mission. Je soutiens seulement que c’est un peu le même schéma (certes d’un autre ordre) avec la France pour ce qui est de la promesse de la démocratie : en effet nous avons proclamé des principes abstraits à portée universelle en 1789 avec la Déclaration des droits, mais comment se montrer fidèle dans le temps à un tel engagement à émanciper l’ensemble des êtres humains dans un projet à grande connotation spirituelle et religieuse ? En politique il y a le possible et le réel, ce qui nous condamne nous aussi à une forme de schizophrénie, une « prison française » aurait dit Jean Daniel. Il y a des rêves qui vous nourrissent au début, et puis ils vous harcèlent et vous enferment ensuite dans leur représentation idéale. Depuis 1789 la France est perpétuellement à la croisée des chemins entre modernité et aliénation.
Historien, c’est la première fois que vous vous essayez à l’essai politique. Éprouvez-vous le besoin de vous engager ? Suivez-vous de près la politique actuelle ? L’actualité politicienne vous intéresse-t-elle ?
Comme citoyen et électeur, je suis naturellement porté à réfléchir sur les meilleurs choix pour mon pays. En tant qu’historien, j’ai toujours pensé que l’étude du passé ne doit pas rester lettre morte car elle porte des enseignements capables de nous aiguiller dans le présent. En ce sens, l’histoire ne se désolidarise pas de l’actualité, même si elle en est la négation car elle fait appel au temps long plutôt qu’au présentisme, aux faits davantage qu’aux émotions. Vous savez, en 2005, en prenant la Révolution française et la violence politique comme sujet de thèse, laquelle a consommé six années de ma vie en archives et bouillonnements intellectuels (le tout non financé par l’Etat, rappelons-le), je n’ai pas opté pour un sujet anodin car j’étais déjà intimement persuadé que les problématiques attachées à cette époque, comme la radicalité et l’idéologie politiques, la violence dans la rue marquée par le vandalisme, la croyance aussi dans le progrès, la question des origines de l’Etat de droit ou le projet de régénération à la saveur nihiliste, seraient plus que jamais d’actualité à l’avenir. Un essai politique à forte connotation historique comme l’est La Tentation du désespoir n’est pas un livre ou un cri dans le désert, mais un appel à ne pas se laisser bercer, ni berner, par les tenants de nouvelles formes de révolutions ou de contre-révolutions, car il vaudra toujours mieux réformer un Etat que de réduire à néant par explosion nos institutions et notre contrat social. En politique, l’histoire nous enseigne que le mieux est aussi souvent l’ennemi du bien. Méfions-nous donc des démagogues en tout genre : leur colère est souvent porteuse d’un venin qui pénètre notre corps politique goutte à goutte jusqu’au jour où nous tombons en apoplexie sans nous en rendre compte.
Bref la politique actuelle vous intéresse et vous vous en prenez dans votre livre aux démagogues. Dans le cadre de la cérémonie pour Manouchian, certains ont vu une instrumentalisation de l’histoire. Avez-vous des exemples de démagogie qui vous ont marqué ?
Si on voit de la démagogie partout, elle finit par être une réalité intelligible nulle part. Attention à ne pas vider de leur substance certaines notions. Pour ce qui est de la panthéonisation de Manouchian, je trouve davantage que le président de la République a réparé une injustice de notre histoire en célébrant des résistants étrangers s’étant battus pour la France que participer à une opération politique. Mon grand-père, Albert Koops, Allemand de naissance, avait été naturalisé français quand il a créé avec trois amis l’un des premiers réseaux de résistance français dès juillet 1940, à Metz. Il a survécu, d’où ma venue au monde. D’autres n’ont pas eu cette chance ! Aussi chaque fois qu’un résistant ayant donné sa vie pour mon pays, qu’il soit Français ou étranger, est célébré par la République, je me sens fier d’être français et redevable. Et puis la cérémonie de panthéonisation de Manouchian était si belle…
Quelle radicalité vous inquiète le plus ? Les écolos ? Les nationalistes ?
Ce sont deux imaginaires et projets très différents, et même aux antipodes sur le fond, mais ce sont là deux projets révolutionnaires en soi que je trouve inquiétants – dans le sens où ils pensent posséder une vérité indubitable, ce qui justifie à leurs yeux les violences du camp du « bien ». Je n’aime pas les manichéens et je détesterai toujours ceux qui font de leur religion politique une nouvelle inquisition. Tout ce qui est binaire est insignifiant pour moi. Aussi ce sont toutes les radicalités que je trouve dangereuses en soi. Les Romains enseignaient déjà : « Ne quid nimis », ce qui veut dire « Rien de trop ». Sachons écouter leur avertissement, ce qui signifie aussi qu’il faut savoir prévoir les crises si l’on ne veut pas avoir à éteindre des incendies. Vous trouverez ma réponse peut-être générale, mais c’est volontaire car ce qu’il nous faut repenser c’est l’art de faire de la politique en assainissant les débats : accepter l’autre pour mieux le réfuter. Nous ne sommes que des adversaires politiques et non des ennemis dans des camps retranchés. Je respecte l’autre, parce que je veux que l’autre me respecte. C’est peut-être un peu bateau, mais tout est là ! Cela se nomme le libéralisme politique, le pluralisme démocratique. J’ai peur parfois que l’on oublie à quoi mène l’intolérance, même si gouverner c’est sacrifier.
Comment reconnaissez-vous un propos politique démagogue ? La baisse du niveau intellectuel ou des connaissances historiques rend-elle l’arrivée au pouvoir des démagogues plus aisée ?
Si l’on devait définir la démagogie, il faudrait dire que c’est l’art de mobiliser une minorité par l’emphase, en flattant son identité d’abord, en excitant ses intérêts ensuite. Ce qu’on appelle le bien commun se trouve ainsi foulé aux pieds au profit d’une classe de citoyens. Ainsi, chaque fois qu’une personnalité politique s’adresse exclusivement à une caste ou catégorie de la population pour lui promettre un bénéfice sans tenir compte des autres couches, on peut être assuré que la démagogie règne. C’est alors le problème de la démocratie qui se trouve posé inévitablement : est-ce que la démagogie est la corruption de la démocratie, une sorte de maladie et de dérive du régime ; ou bien n’est-ce pas en réalité l’expression normale de la nécessité de capter les voix ? Dans mon livre, je convoque bien sûr les plus grands penseurs de Aristote à Raymond Aron en passant par François Furet, Camus, Arendt, ou même l’oublié Etchegoyen. J’insiste surtout sur ce que j’appelle le phénomène de la « démagogie historique » : c’est-à-dire toutes les fois où un parti convoque un morceau exclusif de notre histoire pour se l’approprier et lui faire dire ce qui l’arrange alors que le propre même d’une histoire nationale est de renfermer tous ses épisodes, tragiques comme heureux. Il faut donc combattre les récupérations historiques partisanes : la gauche mélenchoniste s’échinant à déclamer qu’elle a le monopole de la Révolution française ; quand la droite zemmourienne cherche à reproduire le mythe de Napoléon. Bien sûr notre histoire politique est la plus fracturée de toutes, c’est même une vieille tradition française, mais la politique ne saurait rejouer les vieilles rengaines d’antan. Au bout d’un moment, on se lasse de leurs refrains qui tournent en boucle à coups d’anathèmes et d’outrances. Il faut donc raconter notre histoire, toute notre histoire, mais c’est vrai qu’à l’heure où un jeune Français sur deux ne sait même pas à quoi correspond 1789, il y a de quoi avoir un peu froid dans le dos…
La culture générale est un combat de tous les jours, et souvent les raccourcis des politiques ne nous aident pas à comprendre d’où nous venons, et ainsi à mieux appréhender où nous allons.
Revenant sur notre dernière élection présidentielle, vous observez que « les déclarations d’Éric Zemmour en matière d’histoire ont été largement dénoncées par certains historiens », mais que « curieusement », ces derniers n’ont pas eu un mot sur les « divagations » de Jean-Luc Mélenchon. Comment l’expliquez-vous ?
Les historiens ont été dans leur bon droit de réfuter sur le terrain des faits historiques le candidat Éric Zemmour. Mais, effectivement, que n’ont-ils employé la même méthode pour détruire les arguments fallacieux du leader des Insoumis ? Sans doute est-ce parce qu’ils sont bercés eux-aussi par les sirènes d’un communisme lénifiant ! On dénonce souvent les convictions de droite de la police, mais j’aimerais bien aussi que de tels sondages soient réalisés dans l’université. On serait surpris non seulement du degré de politisation de nos élites intellectuelles ainsi que de leur coloration. C’est à gauche toute, soyons clairs ! Ils se querellent même entre les diverses gauches pour savoir quel courant doit avoir la primauté : la gauche modérée, la radicale, l’ultra, l’anticapitaliste, etc. D’où l’expression un peu vache dans mon livre pour qualifier une certaine université woke et militante de « panier de crabes rouges ». D’ailleurs, au sujet des études révolutionnaires, j’ai été stupéfié par le nombre de chercheurs engagés politiquement à gauche, encore que le thème s’y prête relativement. Mais est-ce ainsi que l’on aura un véritable pluralisme des courants d’interprétation dans l’enseignement ? Or tant que la gauche défendra Robespierre et la droite monopolisera Napoléon (bien sûr chacun des camps s’évertuant à prôner l’objectivité des faits et le positivisme…) nous serons dans une sorte d’histoire-bataille aussi absurde que contreproductive. Nous sommes en réalité malades de nos passions politiques. Au XVIIIe siècle, les « passions » étaient un terme négatif car elles flouent le travail de la Raison et ne cessent de diviser. Débattons et ne nous écharpons pas.
Concernant Mélenchon toujours, vous dites qu’il est « davantage un homme de 1917 qu’un tribun de 1789 ». Pourriez-vous expliquer en quelques mots cette thèse à nos lecteurs, qu’ils perçoivent la vacherie ? d’autant que de plus, quand il se réfère à la Révolution, le chef des « Insoumis » ne prend pas franchement la meilleure période…
En termes de démagogie historique, la palme d’or revient indubitablement, et à l’unanimité du jury, à Jean-Luc Mélenchon. Cela fait plus de dix années que je m’emploie à réfuter à force de tribunes libres dans la presse la moindre de ses sorties sur notre histoire. Son coup de bluff le plus magistral s’est sans aucun doute produit lorsqu’il a osé dire, au cours de la dernière campagne des législatives, en 2022, qu’il représentait les intérêts du « Tiers-état ». Il faisait bien évidemment référence à la convocation des Etats généraux de 1789 quand la France était divisée en trois ordres : la noblesse, le clergé et le reste de la population : les roturiers composant le « Tiers-état ». Or il n’y a plus de noblesse ni de clergé avec une fonction politique en France depuis belle lurette. C’est donc faux, caricatural et bête comme Mélenchon qui se rêve en nouveau Robespierre à la tête des modernes « sans-culottes » rebaptisés (comble du ridicule !) les « sans-cravates ». Cependant, le guide Insoumis sait très bien ce qu’il fait : il veut interpeller l’imaginaire français de révolution, monopoliser la notion de Peuple et passer pour un libérateur sur les tréteaux. Il n’en fait pas mystère d’ailleurs, et répète à qui veut l’entendre que lui fait de la politique en parlant d’histoire et que les faits historiques eux-mêmes il s’en contrefout car c’est exclusivement le travail des historiens. N’a-t-on jamais entendu folie plus grande ? Cela veut dire qu’il s’octroie le droit de dire à peu près tout et n’importe quoi parce qu’il n’est pas historien… Or je crois que c’est très grave de tromper les électeurs de la sorte. Il y a une règle d’honnêteté intellectuelle, en théorie. D’où ma « vacherie » comme vous dites d’assimiler davantage le leader d’extrême gauche à la révolution de 1917 en ce qu’il est déjà révolutionnaire, et donc radical, avant la crise. En 1789, comme l’a démontré un brillant historien américain du nom de Timothy Tackett, les députés de 1789 sont devenus révolutionnaires au fil des événements et non pas antérieurement à la crise politique créée par la réunion des Etats généraux. C’est la raison pour laquelle les hommes de 1789 n’ont jamais théorisé la nécessité de la violence comme une force motrice de l’histoire et de la politique avant 1789, alors que Lénine et Trotsky sont de chauds partisans de la violence épuratrice avant le coup de 1917. Jean-Luc Mélenchon, qui plus est, n’a pas un projet libéral comme celui de 1789 l’était, mais un projet de révolution économique et sociale comme 1793 ou 1917 l’ont été, avec les néfastes et dramatiques conséquences que cela a nécessitées. En un mot, les idées de la Révolution française, ce sont ceux qui en parlent le plus qui les portent le moins bien.
Avec son « et de droite et de gauche », le président Macron a été élu sur la promesse d’un dépassement des clivages partisans. Toutefois, le climat national sur la période récente demeure particulièrement délétère. Ne pas être parvenu à réconcilier les Français et à les empêcher de s’écharper politiquement, n’est-ce pas finalement son plus gros échec ?
Je vous répondrai en vous disant que s’il existe une démagogie d’opposition, il en existe une autre de gouvernement. Précisément, ce dernier y recourt dès qu’il catégorise ses adversaires politiques en une extrême gauche et une extrême droite. Cela est vieux comme notre démocratie : ni anarchistes, ni royalistes. Ce n’est plus alors du « en même temps » mais du « ni-ni ». Ça fonctionne très bien en pratique, mais cela a l’inconvénient d’insulter sans cesse les électeurs français de gauche et de droite, sortis du giron républicain au nom de la promotion d’un centre qui serait seul légitime à endosser la responsabilité du pouvoir. Ce poncif est dangereux en soi car il ne repose pas seulement sur des idées politiques qu’il faut mettre en débat, mais aussi sur un calcul électoral et même électoraliste, donc nécessairement démagogique. Il faut se garder d’hystériser le débat politique car après, on connaît les violences, les émeutes et le flot d’injures dont nous constatons chaque année le spectacle. En termes de discours politique, on récolte toujours ce que l’on a semé.
Oui il faut gagner le concours des élections mais tous les moyens ne sont pas permis dans cette arène-là. Le respect doit redevenir la règle et le pugilat l’exception.
Votre livre est un plaidoyer contre la démagogie. Mais pour accéder au pouvoir, nos hommes politiques ne sont-ils pas obligés d’en passer par là ? L’arrivée au pouvoir d’un populiste faisant preuve d’un peu d’électoralisme préfigure-t-elle forcément des lendemains qui déchantent ? Enviez-vous les nations du nord où le consensus politique se trouve plus facilement ?
J’ai déjà en partie répondu à votre question, il me semble. Pour le reste, je crois que Raymond Aron avait un coup d’avance (comme tous les penseurs dignes de ce nom) quand il expliquait que les démocraties ont l’inconvénient de sortir de la révolution et restent perpétuellement menacées par une révolution. C’est exactement le cas de la France. Laissez-moi vous lire ce qu’il écrit à ce propos : « L’idéal de la démocratie ne peut être que l’équilibre, ce qui est déjà un petit peu un idéal de sceptique, car c’est un idéal peut-être de sagesse, mais ce n’est pas un idéal de bien absolu. L’idéal de la démocratie, c’est que les différents intérêts trouvent des compromis, que les choses évoluent lentement, en écartant les formes historiques dépassées, mais sans excès de violence ou de hâte. » Cette maxime « Ni violence, ni hâte » a plus d’un demi-siècle et demeure toujours aussi moderne et même impérative.
Certes ce n’est pas dans notre tradition politique, bien qu’il serait bon que cela le devienne. Le progrès dans les démocraties n’est pas un sprint, mais un marathon avec de nombreux obstacles à franchir. En ce sens, les nations du nord ont une plus grande maturité que nous. Cela vient sans doute du fait qu’elles n’ont jamais hébergé la même promesse de bonheur et d’émancipation universels que la France charrie depuis des siècles. C’est une part de notre grandeur, mais cette grandeur-même nous est comme un vieux démon murmurant sans cesse à nos oreilles que le possible est plus grand que le réel. Dans sa bombe littéraire, La France qui tombe, Nicolas Baverez parlait déjà du mal français : « les mots de la puissance sans les moyens de la puissance ». Il avait lu Aron lui aussi. Et Aron avait lu Tocqueville. Notre panthéon des lettres est bourré d’esprits nous ayant avertis contre les maux qui nous menacent aujourd’hui, car ce qui a été sera. Les hommes ne changent pas vraiment en soi. Encore faut-il tirer des enseignements des expériences passées ?
J’ai écrit ce livre aussi pour ça : nous ne sommes ni les premiers ni les derniers à traverser une telle crise démocratique, de même que nous avons des ancêtres qui, déjà avant nous, ont lutté contre la tentation du désespoir.
« Tout le monde avance à reculons » disait Nietzsche. Reste à savoir dans quel passé nous serons bientôt projetés. Sera-ce le libéralisme ou un nouveau totalitarisme ? En disant cela, on comprend déjà que l’Europe n’est pas une vaine construction malgré les défauts la constituant. Il faut la réformer, non la saccager.
Le cinéaste de 90 ans sera jugé mardi, à Paris, pour diffamation après avoir qualifié de « mensonge odieux » les accusations d’agression sexuelle portées contre lui par une comédienne britannique. À la veille du procès, Sabine Prokhoris fait le point.
Ce 5 mars, Roman Polanski sera jugé dans le procès en diffamation que lui a intenté l’actrice britannique Charlotte Lewis, pour les démentis qu’il oppose à ses accusations dans une interview accordée à Paris Match en décembre 2019. Charlotte Lewis est l’une des femmes qui accusent de viol le réalisateur, dont elle avait été l’interprète dans le film Pirates.
L’actrice avait lancé sa bombe contre Polanski lors d’une conférence de presse au Festival de Cannes en 2010, occasion rêvée pour donner le plus grand retentissement possible à ses « révélations ». À cette époque Roman Polanski était assigné à résidence sous bracelet électronique dans son chalet de Gstaad, dans l’attente d’une décision de la justice suisse quant à une demande d’extradition formulée par les États-Unis à son encontre, en rapport avec l’affaire Samantha Geimer, non clôturée du fait des graves dérives judiciaires de magistrats californiens. Sur les tenants et aboutissants de cet épisode, qui se solda par un refus de la Suisse d’accéder à cette demande, en raison des sérieux manquements de la justice américaine qui refusait d’accéder à de légitimes demandes d’information des autorités helvétiques, nous renvoyons le lecteur au livre d’Emmanuelle Seigner, Une vie incendiée, paru en 2022 (L’Observatoire).
J’accuse !
Quelques petits rappels sont ici nécessaires, pour comprendre cette étrange situation : ce n’est pas Roman Polanski qui porte plainte pour diffamation, c’est à l’inverse une femme qui l’a vilipendé bruyamment en portant contre lui des accusations graves. Elle n’a jamais déposé plainte pour ce viol allégué, si bien que le cinéaste n’a pas eu la possibilité de se défendre lors d’un procès pénal équitable. Diffamé, voire calomnié depuis des décennies, Roman Polanski a toujours fait le choix de contester fermement, par la voix de ses avocats, les différentes accusations qui le visent, sans intenter pour sa part d’action en diffamation. Il se sait innocent. Il consacre son énergie au travail de création. À quoi bon s’épuiser contre la calomnie, puisque les conditions judiciaires – celles d’un procès pénal – ne sont de toute façon pas réunies pour établir son innocence ?
Il est aussi extrêmement rare, en vertu de cette ligne de conduite, que Polanski s’exprime sur ces sujets dans les médias. S’il s’y est malgré tout résolu en décembre 2019, c’est, explique-t-il, uniquement pour sa famille, à la suite d’une nouvelle accusation de viol (avec violence) spectaculairement lancée dans Le Parisien le 8 novembre 2019 par la photographe Valentine Monnier. Cela quelques jours à peine après la déflagration Adèle Haenel, d’emblée orientée en direction de Polanski par les commentaires de la journaliste Iris Brey sur Polanski-« Violanski ». Le film J’accuse sortait juste à ce moment-là, et Valentine Monnier inaugurait en même temps sur son site une exposition de ses photographies, également intitulée J’accuse. Immédiatement le reste de la presse emboîtait le pas au Parisien, et à son « enquête » exclusivement à charge.
C’est donc dans le contexte d’une campagne médiatique qui fait la part belle, c’est le moins que l’on puisse dire, à ses accusatrices que Polanski accepte de répondre, aussi précisément que possible, aux questions de Paris Match. Paris Match qui, au nom du « contradictoire » sans doute, assortit la longue interview accordée par le réalisateur d’un curieux portrait de Valentine Monnier, rédigé d’une façon telle que les propos de Polanski, qui réfute l’ensemble des accusations portées contre lui, en seront comme automatiquement frappés de discrédit. Car si, comme le suggère plus qu’explicitement Aurélie Raya, auteure du portrait (et co-réalisatrice de l’interview de Polanski), Valentine Monnier dit la vérité, c’est que Roman Polanski ment.
La fièvre MeToo
A fortiori dans le climat empoisonné depuis 2017 par la logique perverse du « moi aussi », qui fabrique à peu de frais la « preuve » par le nombre, et s’appuie sur le slogan « Victimes, on vous croit ! » devenu, on le constate jour après jour, une injonction moralo-politique, quasi institutionnelle et en tout état de cause largement relayée dans les médias. Naufrage corps et biens de la présomption d’innocence, et dé-légitimation a priori de la parole des mis en cause.
Concernant Valentine Monnier, puisque ce sont ses accusations (forcément véridiques, Adèle Haenel a dit la croire, alors…) et leurs répliques en cascade qui ont fait de Roman Polanski le paria qu’il est aujourd’hui – au point qu’un festival en vient à déprogrammer Le Bal des vampires en raison de l’effroi » (sic) suscité par son nom[1] –, il est remarquable que les éléments ou témoignages de nature à jeter un doute sur ses allégations particulièrement gore n’aient jamais été mentionnées. Ou lorsqu’ils l’ont été – à peine, dans le portrait ému de l’éternelle jeune-fille publié par Paris Match –, c’est immédiatement pour les décréter non recevables : « Mais ils sont nombreux, du côté de Polanski, à choisir la morale pour discréditer la jeune fille, décrite comme « légère, dévergondée, cupide », arguments nonétayés », balaye Aurélie Raya. Catherine Paganessi, qui a connu à l’époque Roman Polanski et fréquenté Valentine Monnier, tout comme Catherine Virgitti, ou Bertrand Djian mentionné dans Match, la dépeint en effet ainsi. Mais surtout, elle raconte à Aurélie Raya comment à Los Angeles, cinq mois après son prétendu viol, la « victime traumatisée » – mais qui n’avait pas froid aux yeux pour cibler les hommes riches et célèbres –, veut absolument aller saluer Polanski, attablé avec Warren Beatty. C’est que, selon la journaliste qui se débarrasse ainsi de cette information gênante : « Valentine a souffert d’amnésie dissociative, syndrome théorisé par plusieurs spécialistes du viol ». Une fable pour les nigauds, et une imposture clinique – sauf que les nigauds tiennent le haut du pavé en la matière.
Si le déclencheur de toute l’affaire est l’épisode Valentine Monnier, c’est en l’occurrence Charlotte Lewis qui attaque, judiciairement, Polanski : assez artificiellement, elle considère diffamatoires des propos de Roman Polanski, lequel se contente pourtant, à l’occasion d’une interview dans la presse, de se défendre fermement de ses accusations. Répondant à une question des journalistes, il soutient, documents à l’appui, que les propos de Charlotte Lewis sont mensongers, en démontrant qu’ils contredisent de façon flagrante plusieurs interviews dans lesquelles elle avait dit son engouement, et son désir – déçu – envers le réalisateur de Pirates, ainsi que sa reconnaissance éperdue à son égard. Autrement dit, outre qu’on ne voit pas qu’il soit illégitime, lorsqu’on a été attaqué publiquement, de répondre de même, Polanski n’impute rien d’autre à Charlotte Lewis, que ce qu’elle a elle-même déclaré, publiquement et à plusieurs reprises, par le passé. Un passé aujourd’hui revisité, en mode victimaire/agressif.
Observons que la plainte en diffamation, qui se situe, d’un point de vue judiciaire, sur le terrain de la liberté d’expression et de l’appréciation de ses limites, semble ici clairement envisagée par Charlotte Lewis à d’autres fins, qui relèvent d’un registre tout différent : celui du pénal. Voici en effet comment, dans Le Parisien en décembre 2021, elle qualifie sa démarche, une « mission » dit-elle : « Ce sera la première fois que Roman Polanski sera jugé depuis qu’il a fui la justice américaine en 1977. Et j’espère qu’il sera condamné parce que la diffamation, c’est un viol quotidien. Roman Polanski a commis deux crimes contre moi : le viol et la diffamation. Et il utilise son premier crime pour commettre le deuxième. »
Confusion des registres
On comprend aisément, à lire cette déclaration pour le moins bizarre, l’enjeu grossièrement tordu de son assignation : utiliser le procès en diffamation (ce « deuxième crime ») pour obtenir que Polanski soit, par une condamnation, (comme) déclaré coupable par la justice du viol dont elle l’accuse. Un pari sur un tour de passe-passe (pseudo) judiciaire, qui joue sur la confusion des registres, faisant fi de l’incompétence en matière criminelle du tribunal qui juge en matière de diffamation. On peut espérer que personne ne sera dupe d’un tel jeu de bonneteau. À l’évidence, l’instrumentalisation ici de l’affaire Geimer remplit aussi, doublement, cette fonction : créer une pseudo-continuité, entre l’épisode de 1977 et le viol qu’aurait commis Polanski sur elle, et établir une équivalence entre la procédure pénale intentée contre lui à l’époque et la plainte en diffamation lancée contre un homme qui qualifie de mensongères les allégations de ses accusatrices – dont elle.
Le procès qui se tient demain intervient dans un climat hystérisé ces dernières semaines par une affaire #MeToo qui prend une tournure qu’on pourrait qualifier de délirante. La tentation entretenue de tous côtés – et gageons que la partie civile, faisant feu de tout bois, y incitera –, sera de faire prospérer au maximum cette confusion. Souhaitons que la sérénité requise dans l’enceinte judiciaire permette néanmoins de garder les idées claires.
En janvier, la question des imams détachés avait occupé les médias, prélude au futur «statut» d’imam annoncé la semaine dernière par Gérald Darmanin. Une belle série d’attrape-neuneus (et je reste polie).
Depuis le 1er janvier 2024, conformément à ce qu’avait annoncé Emmanuel Macron le 18 février 2020 à Mulhouse, les pays étrangers ne peuvent plus envoyer leurs imams en France. Ces imams dits détachés, salariés par leur pays d’origine, considérés comme de potentiels vecteurs d’ingérence, soupçonnés d’encourager le séparatisme communautaire et la propagation de l’islamisme, empêcheraient l’accomplissement d’un “islam de France” supposé vertueux, c’est-à-dire sans visée politique. L’intention présidant à cette décision repose donc sur un présupposé: l’idéologie islamiste ne saurait exister en France de façon endogène, ne pouvant provenir que de l’extérieur. Qu’en est-il vraiment ?
La baudruche des imams détachés
Du point de vue statistique, 300 imams seulement seraient concernés, soit 10% des effectifs officiels. Lesquels ne représentent pas la totalité des imams officiant en France, n’importe quel musulman pouvant diriger la prière dès lors qu’il est informellement agréé par les fidèles. La décision, par ailleurs, ne porte pas sur les imams détachés présents en France, mais sur ceux qui auraient dû y être envoyés à partir de janvier 2024 : en clair, ceux qui sont là restent et ne retourneront dans leur pays d’origine qu’à la fin de leur contrat. Les statistiques concernant uniquement les mosquées, sont laissées de côté les salles de prière, qui peuvent être improvisées et clandestines, organisées dans des appartements par exemple. Du point de vue quantitatif, nous avons ici quasiment affaire à un non sujet, ou plutôt, à un beau trompe-l’œil. Du point de vue légal, idem : la décision de Macron ne porte en effet que sur le statut administratif des imams détachés (salariés d’un État étranger), et non sur leur activité proprement dite. Dès lors qu’ils ne sont pas fonctionnaires du pays dont ils ont la nationalité, ceux-ci peuvent tout à fait continuer à venir et travailler dans les mosquées françaises, qui les invite et les rémunère à titre privé, échappant par là-même à l’interdiction.
L’islam de France, ce narratif qui fait tellement plaisir…
Mais c’est du point de vue idéologique que le trompe-l’œil joue à plein.
Le présupposé selon lequel l’islamisme ne pourrait être qu’un produit d’importation, et non une production française, repose lui-même sur une illusion, ou un déni : la nature même du “din”, système total englobant tous les aspects de la vie des croyants, veut que l’islam soit le même partout. Ni adapté, ni adaptable aux caractéristiques et valeurs locales, mais au contraire adaptant celles-ci à lui-même.
L’islam de France, pour un musulman frérisé, est une simple déclinaison géographique de l’Oumma, en aucun cas une modification de son principe.
L’islam de France est donc une jolie fable que se racontent les politiques depuis Joxe et Chevènement, fable sinon suggérée, à tout le moins reprise par le frérisme. Ses tenants, qui se saisissent de toutes les opportunités et savent, à l’instar du pervers, identifier le désir de ceux qu’ils manipulent, ont bien compris les possibilités que recèle le concept : institutionnalisation de l’islam, avec financements potentiels à la clé sous couvert de “culture musulmane”, intégration à la vie politique et juridique, respectabilité. Bref, de quoi faire progresser l’agenda énoncé par le théoricien et stratège Al-Qaradawi, avec en ligne de mire un changement législatif (mise à l’encan de la loi 1905, restriction de la liberté d’expression soumise à l’”identité religieuse”), et la shariatisation de la société par imprégnation.
La pénurie d’imams, porte ouverte aux “extrémistes” ?
Si la fin annoncée des imams détachés n’a que des effets concrètement insignifiants, elle permet néanmoins aux islamistes roudoudou d’avancer quelques pions. Il suffit d’écouter les médias et les représentants musulmans tirer inlassablement sur la même ficelle : les mosquées n’ayant pas les moyens financiers de recruter des imams, la décision de Macron va entraîner une pénurie, laquelle mécaniquement risque de pousser les musulmans dans les bras des “extrémistes”. Vieil argument prévisionnel en forme de chantage au salafo-djihadisme. Heureusement, les roudoudistes qui nous affolent d’une main savent de l’autre nous indiquer la solution : pour éviter ce désastre annoncé, disent-ils, il est urgent de développer la formation d’imams français, parachèvement et condition de la pleine émergence de l’“islam de France”. L’islam de France, vous voyez, ce rempart seul à même de préserver le pays des méchants ? Et comme cela tombe bien ! L’institut Européen des Sciences Humaines et l’institut Ghazali, dépendant de la mosquée de Paris, forment déjà des imams à « la connaissance du contexte européen (…) des femmes et des hommes avertis et compétents, parfaitement capables d’encadrer la vie spirituelle des musulmans au sein de la société française, en accord avec ses valeurs et avec les temps présents ».
L’équation à quatre inconnues du “statut” des imams
Parmi les conditions requises par la mosquée de Paris pour suivre la formation d’imam, la nationalité et les diplômes français ne figurent pas : un titre de séjour de trois ans, l’équivalence d’un diplôme étranger suffisent. L’argument de l’ingérence étrangère prend un premier petit coup dans l’aile. Une autre question se pose : les imams devant être payés par les mosquées qui les recrutent, où celles-ci, qui pleurent misère, vont-elles donc trouver l’argent ? Chems-Eddine Hafiz, recteur de la mosquée de Paris, apporte une ébauche de réponse. En novembre 2021, Emmanuel Macron a mis en place un Conseil national des imams. Le CNI, serpent de mer qui ressurgit régulièrement au gré des humeurs joueuses du président, devait être porté par le CFCM, avant que Macron ne renie ce dernier au profit de Hafiz, qui pour ce faire avait stratégiquement rompu avec le CFCM. Cinq mois avant la création officielle du CNI, lors de la remise des diplômes de l’institut Ghazali du mois de juin 2021, Hafiz donne donc quelques indices quant à l’origine du financement de la formation des imams.
Se référant régulièrement à “l’islam authentique” et “véritable”, le recteur affirme : « Nous travaillerons à structurer la vocation et le métier d’imam et d’aumônier. L’objectif est de faciliter leur rémunération et de créer là aussi un véritable statut qui le responsabilise et le protège. » (8’’04’)
A 21’’48’, il y revient : « Créer un conseil national des imams va permettre de professionnaliser l’imamat, de lui donner un statut, de lui donner un plan de carrière et de permettre aux imams de vivre de leur métier, à ce qu’ils aient un plan de carrière (…) Parce que pour moi, l’imam est la pièce centrale de notre religion aujourd’hui en France. »
Statut, carrière, salaire : dans le cadre d’un conseil national mis sur pied par l’exécutif, ce vocabulaire évoque furieusement une fonctionnarisation. Pourtant, l’avocat qu’est Hafiz ne peut ignorer que la loi 1905 ne le permet pas. Les roudoudistes ne faisant jamais rien au hasard, ni par inadvertance, que signifie cette volonté affichée d’une chose impossible ? Dans le même discours, le Soleil de la religion remercie l’État algérien : celui-ci, dit-il, soutient le culte musulman en France. Pour preuve, le président Tebboune met à disposition de la mosquée de Paris deux bâtiments situés en banlieue parisienne, dont un destiné à abriter un futur institut de formation. Nouvelle donnée de l’équation : l’État algérien finance de ce fait, ne serait-ce que par la libéralité que constitue la mise à disposition d’un bâtiment (effectivement ouvert en janvier dernier), la formation des imams en France.
Reprenons le casse-tête : d’un côté, l’État ne veut plus d’imams détachés. En revanche il accepte les imams étrangers dès lors qu’ils ne sont pas payés par leur pays, mais par les mosquées qui ont recours à leurs services. Bon, bien. De l’autre côté, la mosquée de Paris est financée par l’Algérie. Tout comme le nouveau centre de formation des imams relevant de l’institut Ghazali. Ce qui signifie que ces imams seront rémunérés, indirectement mais tout de même, par l’Algérie, tout comme leur formation. C’est magique : se met en place exactement ce qui était censé être aboli. Sous prétexte de fermer la porte à l’ingérence étrangère, on la laisse entrer par la fenêtre. Sous vos yeux ébaubis et sous vos applaudissements, mesdames et messieurs !
Voilà qui illustre certes le foutage de gueule en cours (dont à ce stade on ne sait même plus trop de quel côté il provient), mais qui ne résout pas pour autant l’énigme de la fonctionnarisation des imams que semble appeler Hafiz de ses vœux. Les islamistes, c’est connu, ne lâchent jamais l’affaire. Sans doute les imams fonctionnaires ne verront-ils pas le jour rapidement. Mais plus tard, inchallah, la mise en place d’un concordat pour lequel œuvrent des gens comme El Karoui, très proche de Macron qui dans un projet de rapport publié par l’institut Montaigne en 2016 (Un islam de France est possible) préconisait l’extension du concordat à toute la France, donc la mort de la laïcité, rendra la chose possible. Dans ce cadre, le vœu de Hafiz n’est pas tant un vœu pieux qu’un jalon dont on rappellera épisodiquement l’existence, destiné à indiquer le cap sur le temps long.
La formation des imams made in France : grosse rigolade
Mais qui forme donc ces imams valeureux dont la France a si cruellement besoin ? Penchons-nous sur la mosquée de Paris et l’institut Ghazali, un des deux lieux de formation initiant ceux-ci à « la connaissance du contexte européen, (…) en accord avec ses valeurs [de la société française] et avec les temps présents » comme l’annonce le site de l’institut. Khaled Larbi tout d’abord, premier imam de la mosquée de Paris. En 2020, après l’assassinat de Samuel Paty, une photo circule : on le voit en compagnie de Valérie Pécresse et d’Anne Hidalgo, présenté comme celui qui aurait dénoncé l’enseignant.
En réalité, la photo, qui n’est pas un montage, date de 2014. L’AFP dénonce à juste titre le hoax. Si l’anecdote n’est pas significative en soi, le discours en défense de Khaled Larbi dans Factuel est en revanche révélateur : il affirme n’avoir « rien à voir avec le salafisme » ni avec « aucun autre mouvement ». Hum hum… Barbe taillée, moustache rasée, calotte : “rien à voir avec le salafisme”, donc. Ok d’accord. Se fier aux apparences, c’est pas bien. Alors écoutons son discours, grâce à cette petite vidéo disponible sur le site de la mosquée de Paris. Il y disserte en arabe et en français, en compagnie de Samir Benbouzid, formateur d’imams à El Ghazali.
L’usage de la langue française est visiblement peu familier à Samir Benbouzid, pourtant destiné à former les imams de “l’islam de France”. Quant au contenu de son discours, il laisse songeur : « Quiconque le délaisse par triannie, Allah le brisera. Et quiconque cherche la guidance en dehors de lui, Allah l’égarera. » dit-il (7’’25’). La triannie, la triannie ? Mmm… La trinité, peut-être ? C’est cohérent : celui qui se convertit à la “triannie”, à la trinité, donc au christianisme, sera brisé par Allah. Voilà qui correspond au message coranique, en effet. Beaucoup moins en revanche à l’islam respectueux des “valeurs de la société français”, et encore moins de la liberté de conscience. Khaled Larbi, l’imam en chef, ne réagit pas et prend à son tour la parole : « Si on prend le Coran en modèle et qu’on le met en pratique, c’est pour le bien-être de tout le monde, y compris pour les non musulmans, puisque Allah dans le Coran nous dit comment se comporter avec les non musulmans. » (10’’) Le bien-être des non musulmans, c’est important en effet. Le Coran et la Sunna ont prévu pour eux la dhimma (système d’infériorité juridique, sociale et politique), la conversion ou la mort. Force est de reconnaître : ce sont de grandes sources de bien-être. Le Coran nous dit ensuite : « gare à celui qui n’est pas bienveillant envers son voisin même s’il n’est pas musulman, gare à celui qui tue une âme sans raison valable.” Il est vrai que tuer quand on a une raison valable, c’est à la fois halal et bienveillant. Parmi les raisons valables énoncées par les textes de l’islam, l’homosexualité, l’adultère, la conversion, l’athéisme.
La conclusion s’impose : la fin des imams détachés et son corollaire, la formation des imams français, ne constituent en rien une garantie dès lors que la formation délivrée s’inscrit dans la droite ligne du fréro-salafisme. L’IESH est une création des Frères musulmans (rappelons que Sofian O., l’instituteur de Drancy mis en examen récemment et amateur d’anashids, y a passé trois ans) et l’institut Ghazali est de la même eau islamiste. La question apparaît dès lors pour ce qu’elle est : un écran de fumée qui fait diversion. De quoi faudrait-il détourner le regard ?
Kikou, voilà l’aumônier !
Les roudoudistes connaissent bien la loi, réquisit nécessaire à son contournement. Pour comprendre ce qui se joue derrière la fausse question des imams, détachés ou pas, il faut relire la loi 1905 et se pencher sur la présentation des formations proposées par l’IESH ou l’institut Ghazali. « En fin de cursus, l’étudiant pourra bénéficier d’une formation spécialisée d’aumônier en milieu hospitalier, militaire ou pénitentiaire » peut-on lire sur le site de la mosquée de Paris.
En 2005, les aumôneries musulmanes sont créées, dans le sillage du Conseil français du culte musulman (CFCM) mis sur pied par Sarkozy. Du point de vue frériste, le statut d’aumônier est extrêmement intéressant. D’une part parce que la loi 1905, considérant que les services d’aumônerie relèvent de la liberté de culte tout en s’exerçant hors des lieux de culte, lui réserve la possibilité d’être financé par l’État[1]. D’autre part parce que les services d’aumônerie interviennent dans les prisons, dans les hôpitaux, et au sein des armées : autant de brebis vulnérables ou égarées à remettre dans le droit chemin du vrai islam, autant de soldats possiblement au service du même vrai islam. Les aumôniers ont le statut de contractuels des administrations où ils interviennent. Je te renvoie, lecteur, au travail indispensable de Mohamed Louizi sur l’infiltration des frères musulmans au sein des aumôneries militaires.
Pour ma part, j’évoquerai simplement quelques éléments significatifs concernant le premier aumônier musulman aux armées françaises, Abdelkader Arbi, nommé en 2006. En février 2008, dans la revue Inflexions, il publie un article intitulé : Djihad, une guerre « juste » codifiée. Et là, wiiizzzz, on s’accroche très fort au lustre : c’est l’islam, nous apprend Arbi, qui a inventé le droit de la guerre précurseur en matière de “protection de la vie humaine, de la propriété et de la dignité (…) bien avant les Conventions de Genève (…) anticipant de neuf siècles ce que les sociétés à héritage laïcisé adopteront ultérieurement dans la conception de leurs armées.” Si ce n’est pas de la réécriture pure et dure en mode islamisation du savoir, je ne sais pas ce que c’est. Il confirme, en disant que « tous les experts de la question (historiens, sociologues occidentaux et théologiens du monde musulman) » ont validé cette thèse. Par-delà la fausseté évidente de celle-ci, personne au sein des armées n’a compris dans quel référentiel elle s’inscrivait ? Personne n’a tiqué sur la mise en balance des “historiens occidentaux” et des “théologiens musulmans”, comme si ces derniers constituaient un quelconque gage de légitimité scientifique ? Personne n’a saisi que ce discours, qui ignore l’histoire et la chronologie, s’enracine dans une conception islamiste qui considère que tous les êtres humains sont par nature musulmans et que l’islam, comme Allah, est éternel ? Depuis 2008, personne ne l’a vue venir, la grosse douille des Frangins ?
Dans un rapport d’informations du Sénat daté du 5 juillet 2016, De l’Islam en France à un Islam de France, établir la transparence et lever les ambiguïtés, figure l’audition d’Arbi : l’aumônerie militaire musulmane, dit-il, « a pour missions de soutenir et accompagner les hommes et femmes de la défense et conseiller le commandement militaire, c’est-à-dire non seulement les officiers généraux mais aussi les chefs d’unité, tout au long de la chaîne de commandement ». Dans quel domaine va s’exercer le conseil de l’aumônier musulman aux gradés, également musulmans, de l’armée ? Quelle est la nature de ce “conseil” ?
En 2016 toujours, pour la célébration des dix ans de l’aumônerie militaire musulmane, Le Drian, alors ministre des Armées, évoque avec émotion « le minaret qui montera dans le beau ciel d’Ile-de-France ». Quant à Arbi, qui arbore la taaba, cal sur le front censée résulter d’une pratique assidue de la prière et signe de très grande piété, voire de rigorisme, il recourt à la tarte à la crème qui à l’époque faisait encore illusion : « Nos soldats, dit-il, sont de l’islam du juste milieu ». Expression dont on sait aujourd’hui qu’elle constitue systématiquement un marqueur d’appartenance à l’idéologie frériste, si ce n’est d’allégeance à la confrérie créée par El Banna.
Le successeur d’Arbi au poste d’aumônier en chef, Nadir Mehidi, est nommé en 2020. Auditionné comme son prédécesseur par le Sénat, il tiendra le 19 mai 2021 un discours très ambigu sur le rôle de l’aumônier militaire musulman : « L‘aumônier militaire du culte musulman peut également apporter son concours à l’action de commandement, conformément au statut des aumôniers militaires. (…) Un rôle, évidemment particulier, de conseil éthique au vu de l’action. » D’éthique musulmane, donc ? Oui nécessairement. Ethique musulmane dont on sait qu’en matière de bellicisme, elle se situe dans un registre très éloigné de la “spiritualité”.
Non content de conseiller le commandement musulman, l’aumônier « peut apporter également une expertise sur l’une des composantes fréquentes des conflits : la dimension religieuse ou spirituelle, essentielle à la plupart des cultures et des sociétés au sein desquelles nous agissons. » Là encore, en matière de géopolitique, que signifie l’expertise sur la dimension religieuse du conflit, sachant que pour un musulman, l’Oumma doit primer sur la nation ? Quelle serait la nature de cette “expertise” en cas de conflit faisant intervenir un pays musulman, soit comme belligérant, soit comme terrain d’affrontement ?
Comme le signale Mohamed Louizi, Mehidi était également présent à la conférence internationale des aumôniers musulmans qui a eu lieu à Sarajavo en septembre 2019, à laquelle participaient notamment l’Arabie Saoudite et le Qatar. Il avait, relate Mohamed Louizi, organisé l’édition précédente de ladite conférence internationale en France, en toute discrétion : aucun média français n’en avait parlé. Pourquoi (question rhétorique) ?
Les imams détachés, c’est l’arbre qui cache l’arbre qui cache la forêt, dans la tradition du sac de nœuds organisé qu’affectionnent tant les fréristes et le gouvernement : une fausse question qu’on lance en pâture aux médias, qui va permettre d’évoquer la panacée supposée de la formation, laquelle à son tour va mener à la nébuleuse question du statut des imams, lui-même destiné à masquer le vrai sujet dont personne ne parle : celui des aumôniers, solidement implantés grâce aux politiques dans des secteurs ô combien stratégiques et payés par l’État. Et participant activement du frérisme.
Anne-Sophie Nogaret, essayiste, journaliste, auteur de la newsletter https://annesophienogaret.substack.com/, décryptage des tactiques et de la rhétorique frériste
[1] « pourront toutefois être inscrites auxdits budgets (de l’État) les dépenses relatives à des services d’aumônerie et destinées à assurer le libre exercice des cultes dans les établissements publics tels que lycées, collèges, écoles, hospices, asiles et prisons »
L’élection surprise, la semaine dernière, de George Galloway dans une circonscription du nord-ouest de l’Angleterre, a propulsé sur le devant de la scène un homme qui incarne le nec plus ultra de l’islamogauchisme. Peut-on dire que son triomphe à Rochdale, où les Travaillistes auraient dû gagner, confirme que le Royaume Uni est tombé entre les mains des islamistes? Portrait d’un maverick qui est, surtout, un grand comédien.
Vendredi 1er mars, le Royaume Uni se réveille en apprenant que l’élection partielle tenue la veille dans la circonscription de Rochdale, dans le nord-ouest de l’Angleterre, a été gagnée par un candidat d’extrême-gauche, George Galloway. Sa victoire, très confortable, parait d’autant plus étonnante que ce dernier est un islamogauchiste de l’espèce la plus pure et dure. Il est non seulement propalestinien, mais aussi pro-iranien, pro-poutinien et prochinois. À côté de cet Écossais populiste et sulfureux, ultra-controversé, Jean-Luc Mélenchon fait figure presque de boy scout modéré.
Galloway a gagné l’élection avec 39,7% des votes. En deuxième position arrive un candidat indépendant avec 21,3%. Étonnamment, les Conservateurs arrivent troisièmes avec 12%, devant les Travaillistes qui tombent à 7,7%. En 2019, leur candidat avait remporté le siège avec 51,6%. Comment expliquer cette dégringolade électorale – ainsi que le triomphe du franc-tireur extrémiste, George Galloway ?
C’est le résultat à la fois de la guerre à Gaza et d’un cafouillage monumental de la part des Travaillistes. Après le décès d’un cancer de son député en place, en janvier, le Parti choisit comme candidat un de ses conseillers municipaux, Azhar Ali. Pourtant, la nouvelle se répand que ce dernier avait prétendu, lors d’une réunion municipale, que les Israéliens auraient permis le 7 octobre afin de fabriquer un prétexte pour l’attaque contre Gaza. Après d’autres allégations concernant Ali, le parti lui retire son soutien le 12 février, mais c’est trop tard pour proposer un autre candidat à sa place. Ali reste le candidat travailliste sur le papier – et sur le bulletin – mais le parti ne fait pas campagne pour lui.
Flairant une opportunité, Galloway débarque à Rochdale. Il avoue n’avoir aucun lien avec la ville. Ses quelques promesses très modestes pour améliorer la vie des habitants se limitent à rouvrir une maternité et faire revenir des enseignes comme Primark, grand spécialiste irlandais de la vente de vêtements à bas prix. Sa tactique est plutôt fondée sur la situation internationale. Il fait de sa campagne un « référendum sur Gaza », en sachant que 21% de la population locale est musulmane et que la direction du Parti travailliste n’ose pas appeler à un cessez-le-feu immédiat sans conditions. Il se présente donc comme le candidat propalestinien et anti-travailliste. Il ne recule devant rien pour montrer son zèle dans la défense des Gazaouis. Il va jusqu’à attendre ceux qui sortent d’une mosquée après les prières du vendredi soir pour leur demander si, « le Jour du Jugement », ils seront en mesure de raconter à leurs descendants qu’ils s’étaient opposés à la position adoptée par Starmer sur Gaza.
Son discours de victoire s’adresse au leader travailliste en le menaçant : « Vous payerez cher le rôle que vous avez joué en permettant, encourageant et cautionnant la catastrophe qui a lieu actuellement dans la Palestine occupée dans la bande de Gaza ». Toujours plus explicite quand il se confie aux médias arabes, il affirme à Al Jazeera que les classes politiques et médiatiques de son pays « soutiennent le génocide perpétré contre les habitants de Gaza ».
Son triomphe, selon lui, montre que les « plaques tectoniques » de la politique au Royaume Uni sont en train de bouger – en faveur de ceux qui, comme lui, croient à la justice de la cause palestinienne comme à celle de la cause prolétarienne. Pourtant, il laisse dans l’ombre une grande question : ces deux causes sont-elles compatibles ?
Aujourd’hui âgé de 69 ans, après une longue carrière d’homme politique, de directeur d’ONG propalestiniennes et d’animateur télé et radio, Galloway effectue une énième résurrection politique. Jusqu’à présent, il n’a jamais été pris en flagrant délit de racisme, mais il est clairement un de ces « antisionistes » qui flirte constamment avec l’antisémitisme. Son extrémisme a toujours été la clé à la fois de ses succès et de ses échecs. Il a souvent réussi à se mettre en avant personnellement. Il n’a jamais réussi à fédérer d’autres dans un mouvement de grande envergure.
Plus islamo-gauchiste, tu meurs
Né à Dundee, il devient le plus jeune président des Travaillistes écossais en 1981, à 27 ans. En 1987 il remporte son premier siège parlementaire, à Glasgow. Il soutient Sinn Féin et la réunification de l’Irlande, mais sera toujours contre l’indépendance écossaise. Se déclarant anticapitaliste et antiimpérialiste, il paraît toujours trop bronzé pour un communiste, adore les voyages exotiques et a un train de vie qui n’est pas sans un certain luxe. Toujours à l’extrême gauche du Parti travailliste, il est expulsé en 2003, principalement pour son opposition à la guerre en Irak. Il est allé jusqu’à encourager publiquement les troupes britanniques en Irak à désobéir à leurs ordres. En 2004, il fonde un nouveau parti, Respect en coopération avec les trotskystes du Parti socialiste des travailleurs, qui s’en iront en 2007. C’est sous la bannière de ce parti résolument antisioniste et anti-israélien que Galloway gagne le deuxième siège de sa carrière en 2005, cette fois dans une banlieue londonienne. Sa campagne aurait eu le soutien du Forum islamique de l’Europe qui est réputé être en faveur de l’instauration de la Charia. Ayant promis de n’effectuer qu’un seul mandat, il s’en va en 2010. Il sera le seul député de Respect dont il deviendra le leader en 2013. En 2016, le parti se dissout.
L’épisode le plus ridicule de sa carrière se produit en 2006, quand il participe pendant trois semaines à une émission de téléréalité britannique. Son objectif est apparemment de lever des fonds pour Interpal, une ONG ayant pour objectif d’apporter de l’aide humanitaire aux Palestiniens. D’ailleurs, il s’implique souvent dans des ONG. En 1998, il cofonde Mariam Appeal, une organisation qui mène campagne – jusqu’en 2003 – pour faire lever les sanctions contre l’Irak. Par la suite, ce fonds est accusé d’être impliqué dans le scandale de corruption concernant le programme « Pétrole contre nourriture » géré par le Conseil de sécurité de l’ONU. En 2005, Galloway témoigne devant le Sénat des États-Unis qui l’accuse – avec Charles Pasqua – d’avoir profité des différentes opérations financières en question.
Galloway cultive une posture de défenseur des opprimés du Moyen Orient. En 2009, il compare Gaza au ghetto de Varsovie et affirme que ceux qui assassinent les Gazaouis ne sont pas différents de « ceux qui ont assassiné les Juifs en 1943 ». Il nie que le Hezbollah soit une organisation terroriste, y voyant une simple force de « résistance ». En 2009, il reçoit un passeport palestinien du leader du Hamas. En 2010, il est expulsé d’Égypte en essayant – selon ses dires – de livrer de l’aide humanitaire à Gaza.
Toujours membre du parti Respect, il remporte le troisième siège de sa carrière en 2012, cette fois à Bradford, grande ville d’immigration pakistanaise dans le nord-est de l’Angleterre. Il écrase le candidat travailliste qui est pourtant musulman. Galloway se présente comme plus rigoriste que son adversaire. Le fait qu’il ne boit jamais d’alcool conforte cette image d’homme austère. Il se proclame le défenseur des musulmans opprimés du Cachemire – région disputée entre le Pakistan, l’Inde et la Chine. Lors de son victoire, il crie : « Gloire et louange à Allah ! ». Né catholique, Galloway nie s’être converti à l’islam, mais il a eu trois épouses, toutes musulmanes. En 2014, il déclare Bradford une « zone libre de toute influence israélienne » (« Israel-free zone »). Il n’hésite pas à quitter bruyamment un débat public lorsqu’il apprend que son adversaire possède la citoyenneté israélienne. Il est l’avocat d’une solution à un seul État – palestinien, bien sûr.
Aux élections générales de 2015, il perd face à une candidate travailliste et musulmane qui a fait grand cas du fait qu’elle avait été forcée à se marier avec un Pakistanais à l’âge de 15 ans. Pour la discréditer, Galloway brandit un acte de naissance qu’il aurait fait venir de Pakistan pour prouver qu’elle avait 16 ans à l’époque des faits. Personne n’est convaincu par cette ruse absurde.
Ayant soutenu le Brexit en 2016, n’hésitant pas à faire cause commune avec un populiste de droite comme Nigel Farage, il crée un nouveau parti en 2019, le Workers Party of Britain (le Parti des travailleurs britanniques). Il cherche à récupérer des disciples de Corbyn qui ont quitté le Parti travailliste. Au début, il incorpore les militants d’un groupuscule stalinien qui finissent par s’en aller comme les trotskistes de Respect. Galloway est un homme-orchestre qui joue seul.
L’ami de tous les dictateurs
En 2002, dans une déclaration presque poutinienne, Galloway confie que, ayant toujours soutenu Union soviétique, la fin de cette dernière avait été « la plus grande catastrophe de ma vie ». Heureusement, il restait d’autres régimes autoritaires de gauche qu’il pouvait admirer. En 2006, il consacre un livre hagiographique à Fidel Castro qu’il appelle « le plus grand homme que j’ai jamais rencontré » (le tome est publié en français en 2008). Il connait bien Hugo Chavez qu’il qualifie de « Spartacus moderne » et fait campagne pour lui au Venezuela en 2012.
Dans les années 1990, Galloway affiche des sympathies pro-irakiennes et visite le pays plusieurs fois. En 1994, à Bagdad, il rencontre Saddam Hussein à qui il affirme : « Je salue votre courage, votre force, votre infatigabilité ». Il admire aussi le régime iranien et travaille pour sa chaîne de télévision à Londres, Press TV, entre 2008 et 2012. En 2012, il collabore à Al Mayadeen, une chaîne libanaise pro-Hezbollah. Quant à la Syrie, il soutient explicitement Bachar el-Assad jusqu’au début de la guerre civile en 2011. Après s’être opposé à l’intervention militaire occidentale contre l’État islamique, il approuve en 2016 l’aide russe à Bachar parce que les crimes de ce dernier seraient moins graves que ceux des islamistes.
Afin de développer son profil médiatique et nourrir son compte en banque, Galloway travaille pour le réseau russe RT (anciennement Russia Today) et la radio Sputnik entre 2013 et 2022. Il nie une implication russe dans la tentative d’empoisonnement de l’ancien espion, Sergueï Skripal et de sa fille sur le sol anglais en 2018. Sans surprise, il maintient que l’invasion russe de l’Ukraine en 2022 est la faute des Occidentaux et de l’OTAN. Il est embauché par une radio nationale au Royaume Uni, talkRADIO, qui connaît du succès après son acquisition par Rupert Murdoch en 2016. Il est viré pour un tweet posté lors de la finale de la Ligue des champions en 2019 et considéré comme antisémite par son employeur. Galloway ne craint pas de s’afficher avec tous ceux qui s’opposent aux valeurs occidentales. En mars de l’année dernière, il assiste au Forum international sur la démocratie à Pékin, où il cite Xi Jinping avec approbation et critique la conception occidentale de la démocratie.
Vers la quadrature du cercle?
La nouvelle victoire de Galloway en dit long sur la situation politique au Royaume Uni mais aussi sur la faiblesse générale de l’Occident. C’est un homme qui aurait dû être relégué au passé mais qui finit toujours par revenir grâce au chaos qui chamboule actuellement l’ordre stable des partis et les convictions profondes des électeurs… Galloway promet que son parti – le WPB – présentera des candidats à travers tout le pays lors des élections générales au Royaume Uni prévues probablement pour l’automne. Qu’il arrive à le faire ou non, il a peu de chances de réussir au-delà de Rochdale. Seule une situation de la plus grande confusion comme celle qui régnait dans cette ville – gérée avec la plus grande incompétence par le Parti travailliste – pouvait ouvrir la porte à un personnage aussi picaresque.
Rochdale, située dans l’agglomération de Manchester, n’a pas été gâtée par le sort au cours des dernières décennies. Son député, de 1972 à 1992, a été une figure notoire du parti Libéral-Démocrate, Cyril Smith qui – le public l’a appris seulement après sa mort en 2010 – a été impliqué dans un réseau de pédophiles. Entre au moins 2004 et 2012, la ville a été le théâtre des crimes perpétrés par des « grooming gangs », des réseaux d’hommes d’ascendance principalement pakistanaise, qui pratiquaient des viols collectifs d’adolescentes majoritairement blanches. Pendant la campagne de Galloway, il a affiché son soutien à Gaza pour s’assurer le vote musulman, mais en même temps il avait un message pour les classes précaires de la ville : « Il n’y aura plus de grooming gangs à Rochdale. Même si je dois les arrêter personnellement ». Il est évident que les deux électorats auxquels Galloway essaie de plaire sont et resteront opposés sur des points importants.
Vendredi soir, Rishi Sunak est apparu devant la porte d’entrée du 10 Downing Street pour faire un discours contre l’extrémisme dans lequel il a qualifié la victoire de Galloway de « profondément préoccupante ». Il a raison. Non pas parce que Galloway et son parti vont conquérir d’autres circonscriptions à travers le pays, mais parce que son succès est un symptôme de l’incapacité des partis traditionnels à convaincre voire à enthousiasmer le peuple. Galloway a souvent été traité de « clown » par ses opposants. Si c’est un bouffon, il est de ceux qui nous révèlent l’absurdité de notre situation.
Crise agricole, « arc républicain », suite du remaniement : les crispations se sont multipliées au sommet de l’État ces derniers temps. Le jeune Premier ministre Gabriel Attal entend imprimer sa marque, tout en préservant de bons rapports avec « celui à qui il doit tout ».
Lui, c’est lui et moi, c’est moi. Certes le Premier ministre Gabriel Attal n’a pas proféré cette phrase que l’ancien Premier ministre Laurent Fabius avait prononcée pour se distinguer du président François Mitterrand. Mais il pourrait la faire sienne, j’en suis sûr. Il n’est pas besoin d’être grand clerc pour percevoir « des tensions latentes entre Macron et Attal » qui se distinguent de celles de nature purement politique qui opposaient le président à son ancienne Première ministre Élisabeth Borne. Avec Attal, c’est plus subtil et, d’une certaine manière, plus dangereux.
Orgueil et aigreurs
Le succès du Premier ministre ne paraît pas porter ombrage pour l’instant au président mais si le contrat n’est pas rempli avec le redressement espéré de la liste Renaissance pour les élections européennes, nul doute qu’Emmanuel Macron libérera alors des aigreurs et des frustrations trop longtemps accumulées. Comme la naïveté n’est pas son fort, il n’est sans doute pas dupe de la répétition par Gabriel Attal de ces « je lui dois tout » qui semblent juste payer la dîme d’une reconnaissance d’avoir été choisi contre Julien Denormandie, une personnalité aux antipodes de la sienne. On a l’impression que cette gratitude trop souvent exprimée pour être autre chose qu’un formalisme auquel il faut se soumettre, permet ensuite à Gabriel Attal d’être totalement lui-même. Il y a d’abord chez ce jeune Premier ministre un orgueil qui, dans une discipline et une dépendance acceptées, le rend rétif à un total effacement de soi. Le perinde ac cadaver n’est clairement pas son genre et ce serait se méprendre sur lui que de le caricaturer en le jugeant tel un clone du président. Il ne lui suffit pas d’avoir été engagé pour combattre Jordan Bardella, il lui faut aussi continuer d’exister face au président. Précisément parce que ce dernier, lors de l’interminable composition en deux temps du gouvernement, a ostensiblement montré qu’il était le maître de tout. Et avec quelle impérieuse incohérence : Nicole Belloubet programmée pour mettre à bas ses cinq mois étincelants d’activité et de lucidité rue de Grenelle !
Cet accaparement présidentiel ne serait devenu une humiliation que si Gabriel Attal n’avait pas, avec sa méthode, manifesté qu’il ne saurait être considéré comme quantité négligeable. La conscience de soi sauve de la relégation des êtres qui ont la faiblesse de s’estimer nécessaires à leur place et à leur rang. Ce serait si bien si certains ministres, tombant trop souvent dans le ridicule d’une inconditionnalité humiliante, suivaient cette pente.
Comme nous ignorons évidemment la teneur des échanges entre les deux chefs de l’exécutif sur l’élaboration de la politique à mettre en œuvre, sur les projets de loi à faire voter à tout prix et sur la stratégie générale (s’il y en a une au milieu des crises de toutes sortes) envisagée, nous n’avons pas tort de focaliser sur des divergences qui loin d’être dérisoires révèlent chez l’un et l’autre une conception très différente de la démocratie parlementaire.
Marche à l’ombre !
Quand Gabriel Attal déclare avec justesse que l’arc républicain est l’ensemble de l’hémicycle et qu’il se tient à cette affirmation indiscutablement républicaine, sa contradiction avec le président n’est pas mince. Emmanuel Macron en effet n’a cessé de fluctuer sur ce sujet, faisant faire au groupe parlementaire RN un yoyo permanent entre l’intégration et l’exclusion. La constance de Gabriel Attal au contraire est un désaveu net, une pierre qu’il s’est permis de jeter dans le jardin présidentiel.
Il me semble aussi que pour le programme à venir, Attal a moins de scrupule à promouvoir sur des points essentiels une politique de droite quand la réalité l’impose. Notamment le durcissement des règles de l’assurance chômage[1] et le développement du RSA contre activité. Alors qu’on peut toujours craindre chez le président, ajoutées à son envie de se distinguer à toute force, des voltes le conduisant à osciller d’une gauche sociétale à une droite contrainte, des changements révélant plus, notamment en matière internationale, l’image qu’il souhaite donner de lui-même qu’un dessein vraiment mûri.
Je vais sans doute encourir le reproche d’attacher à nouveau trop d’importance à la forme mais je persiste. Élisabeth Borne pouvait énerver le président mais il n’avait jamais à se préoccuper de l’éclat qu’elle pourrait diffuser puisqu’elle s’était fait une spécialité assumée d’un ton monocorde, sans élan ni invention. Sans talent sur ce plan donc, alors que Gabriel Attal en surabonde. Quand on constate les prestations brillantes et narcissiques d’Emmanuel Macron manifestement fier de ses monologues, manches de chemise relevées et tutoyant à tout-va, je suis persuadé que l’ombre que Gabriel Attal lui fait en ce domaine n’est pas bien perçue. Le président n’est plus tout seul dans la lumière. J’entends déjà les moqueries, parfois affectueuses, souvent acides, qui ne comprennent pas que, n’aimant pas le macronisme en gros, je le sauve parfois au détail. Je n’ai aucune honte à avouer qu’il n’est pas incompatible de soutenir Les Républicains (qu’ils ne nous rendent pas cette fidélité trop sacrificielle !) et d’apprécier tel ou tel ministre et en tout cas le Premier ministre. Mais ma dilection n’est pas aveugle. J’ai constaté les premiers effets de la fatigue et la contagion d’une grossièreté des réponses au RN, qui formulait pourtant des questions on ne peut plus légitimes. Ce n’est pas le Gabriel Attal qui jusque-là, dans la forme, avait fait honneur à la démocratie, qui a rétorqué cette absurdité sur « les troupes de Poutine qui se trouvaient déjà en France » !
Gabriel Attal doit se méfier, ne pas ressembler au pire de ses partisans et ne pas sacrifier le meilleur de ce qu’il est en méprisant ses adversaires.
[1] En déplacement dans l’usine Numalliance de Saint-Michel-sur-Meurthe (88), le 1er mars, Gabriel Attal a annoncé un triplement des contrôles des bénéficiaires de l’Assurance chômage d’ici là fin du quinquennat NDLR.