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Les fruits amers du «Pacte vert européen»

Une tribune libre de Thomas Montagne, vigneron


Il est un sujet qui occupe en ce moment le débat public, et nombre de conversations. C’est l’agriculture, qui va mal, et qui le fait savoir. Avec une violence encore contenue, mais qui pourrait exploser car elle provient d’un vrai désespoir, et que les causes en sont mal analysées et donc mal traitées. La situation française est particulière, mais il est important de noter que c’est bien l’ensemble de l’agriculture européenne qui est actuellement agitée de violents soubresauts. Et en effet le coupable est européen. Les mêmes causes produisant les mêmes effets, ce sont donc toutes les agricultures européennes qui sont attaquées.

Un Buy China Act?

Ce coupable, pour moi, c’est le fameux Pacte Vert Européen, mieux connu sous son nom anglais, le Green Deal.   Sorti en décembre 2019, dans les premières semaines donc de la nouvelle Commission Von Der Leyen, ce texte a pour objectif premier la lutte contre le réchauffement climatique, par le contrôle des émissions européennes de gaz à effet de serre (GES). Mais en réalité ce Pacte, matrice de la quasi-totalité des législations sorties depuis janvier 2020 est basé sur une idéologie perverse et mortifère, sous prétexte de sauver la planète.

Pour comprendre à quel niveau stratosphérique d’incohérence on évolue, il suffit de constater que ce pacte, censé, rappelons-le, lutter avant tout contre les émissions de GES, refusait par principe tout ce qui avait trait à l’énergie nucléaire. Nous n’avons pas affaire à une construction pensée sur un plan technique, propre à répondre de manière ajustée à un problème technique, les émissions de GES, mais bien à un système idéologique menant volontairement à une forte décroissance.

Les fruits amers de cette idéologie arrivent l’un après l’autre à maturité. Par exemple la fin programmée des moteurs thermiques et le développement à marche forcée des véhicules électriques. Ou la folie des énergies « renouvelables » dont la principale caractéristique est d’être intermittentes, avant que renouvelables. Ou la taxonomie, véritable évangile selon Saint Pacte Vert déterminant le Bien et le Mal, qui tolère finalement le nucléaire, mais moins bien que le gaz.   Quand il s’agit d’énumérer les effets collatéraux graves de ces textes, on ne sait où donner de la tête. On citera le fait que nous devenons totalement dépendants de la Chine, pour les panneaux photovoltaïques comme pour une bonne partie des composants des éoliennes ou des moteurs électriques. À un point tel qu’on a pu dire que le Green Deal était devenu un « Buy China Act ». On citera aussi les effets importants des éoliennes sur la faune. On parlera bien sûr du coût gigantesque représenté par toutes ces « transitions environnementales », 1000 milliards d’€ initialement prévus sur 10 ans, on parle maintenant de 1500 milliards.

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Comme il se doit, tous ces textes, toutes ces directives, il faut en contrôler l’exécution ! Avez-vous entendu parler de CSRD ? Non ? « Corporate Sustainable Reporting Directive » encadre précisément la manière dont les entreprises vont devoir prouver qu’elles se conforment bien à la moindre des obligations « vertes » qui vont leur incomber. Ceci est applicable au 1er janvier 2025 sur les données 2024. Nous y sommes donc. Je vous recommande la lecture des propos[1] de François Asselin, président de la CPME.

De la ferme à l’assiette

Mais revenons à l’agriculture. Son texte à elle, sorti de la même matrice, s’appelle la Stratégie de la Ferme à la Table (Farm To Fork Strategy). En bref, d’ici 2030, les obligations seront les suivantes : -20% d’engrais, -50% de produits phytosanitaires, 25% de la superficie agricole en bio (soit un triplement).

Toutes les études montrent des résultats catastrophiques sur la production, pour un gain dérisoire en termes d’émissions de GES. Les baisses de production, notamment en céréales, détruiront notre souveraineté alimentaire, nous rendant non seulement incapables d’exporter, mais aussi dépendants de nos importations ! J’espère que vous aimez la viande synthétique et les farines d’insectes… C’est un désastre qui se profile, soutenu par la Commission, les Verts, la Gauche et les Centristes du Parlement européen.   Tout ceci pour pas grand-chose : non seulement les gains sont minimes, mais rappelons encore que l’UE pèse seulement 7% des émissions mondiales de GES. Et l’agriculture 10,3% des émissions de l’UE. En clair, pour 0,7% de GES en moins, on parle de d’affaiblir notre agriculture, de désorganiser les marchés mondiaux, d’offrir l’arme alimentaire à la Russie, au Brésil et à nos « amis » américains, de créer des émeutes de la faim en Afrique et d’accélérer ainsi les migrations. Un Win-Win Deal, ce Green Deal.

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Alors, que faire ? Si l’on en croit nos politiques (y compris ceux de droite, hélas), ou nos syndicalistes, rien ou pas grand-chose. Tout au plus du côté agricole entend-on demander davantage de temps et davantage d’aides pour effectuer la transition. J’avoue avoir un mal fou à comprendre cette apathie, cette acceptation résignée de la mort de l’Europe. Car c’est bien de cela dont on parle : le green deal tel qu’il est conçu pourrait ruiner notre économie. Croyant échapper à l’ours russe, nous tomberions dans la gueule du dragon chinois ou dans les serres de l’aigle américain. Et je ne fais ici allusion qu’aux conséquences directes. Si nous y rajoutons l’effet des sanctions contre la Russie, dont nous sommes les premiers à souffrir, les effets seront terrifiants.

Je crois que la raison de ce manque de vision n’est autre que la propagande écologiste que nous subissons tous depuis plusieurs dizaines d’années. À force de barboter dans la doxa d’une véritable « escrologie », rarement scientifique mais toujours dans l’émotion, nous ne sommes plus capables de réfléchir sainement. Je donne un exemple sur un autre sujet : avez-vous remarqué ces « libéraux » qui vous expliquent sans sourciller que la baisse d’un prélèvement obligatoire est « un coût fiscal » ? Alors qu’il s’agit d’un gain pour les assujettis. Voilà où mènent 40 ans de socialisme, et c’est pareil avec le bourrage de crâne écologiste.

Pour moi, il faut très clairement, supprimer le Pacte Vert, reprendre à zéro l’ensemble des textes européens qui en découlent et les reconstruire dans une optique foncièrement différente, qui nous permettra d’organiser harmonieusement une Europe moins polluante, et plus écologique dans le bon sens de ce terme : celui qui ne prétend pas détruire l’Homme pour sauver la nature.


[1] https://lejournaldesentreprises.com/article/directive-csrd-personne-ne-voit-la-catastrophe-arriver-alerte-francois-asselin-president-de-la-cpme-2080319

Finkielkraut: pour solde de tout compte

Alain Finkielkraut est un collectionneur de citations, un Pêcheur de perles. Arendt, Kundera, Levinas ou Valéry alimentent sa réflexion et nourrissent son œuvre. Son nouvel ouvrage, exercice d’admiration et de gratitude, est un pied de nez à l’arasement contemporain. Une démonstration de lucidité qui se double d’une élégante preuve d’amour.


Alain Finkielkraut possède une vertu rare : c’est un penseur qui, dans ses livres comme dans les médias, parle dru, clair, carré. Cet amoureux du silence impose sa voix sans se soucier des oreilles bouchées. Une voix très particulière, au ton et au rythme tels qu’à le lire on a l’impression de l’écouter, et qu’à l’écouter on a l’impression de le lire. On entend dans cette voix quelque chose d’oraculaire qui enflamme les approbations ou échauffe les biles. Rien ne le distrait de ses convictions. S’élever au-dessus des marigots expose aux crachats, il n’en a cure. Affaire de carapace acquise par quarante ans de « Répliques » au compteur.

Le voilà maintenant à l’heure du bilan. Dans Pêcheur de perles, dernier-né de ses livres, il se montre soucieux de boucler ses valises « avant le grand saut dans l’éternel nulle part », belle formule qu’on peut rapprocher du cadavre selon Bossuet, ce « je ne sais quoi qui n’a plus de nom dans aucune langue ». Le crêpe noir se découpe déjà au revers des vestons. Mais l’encre du testament a bien le temps de sécher. À preuve, règnent dans l’ouvrage une avenante gaieté, un réel bonheur d’exister, l’énergie d’un combat qui se poursuit. Et puis, dans un prologue, tout franc joueur abat ses cartes. Voilà donc Finkielkraut avec son collier de perles, autrement dit de citations magistrales. L’une d’elles rend hommage à Hannah Arendt et, par ce biais, à Walter Benjamin, auteur notamment des Lettres sur la littérature. De la forme épistolaire à l’essai, la distance se franchit d’un saut. Finkielkraut est un essayiste. Vous savez, un de ces pseudo-intellectuels que dédaignent, du haut de leur chaire auguste, certains pontes de l’Alma mater. Essayiste, c’est-à-dire spécialiste de rien, esprit curieux de tout. Sans qu’il s’en réclame, l’aile de Montaigne plane au-dessus de lui. Même démarche contraire à l’édifice d’une thèse ou d’une démonstration au cordeau, même recours à l’expérience sensible, même liberté d’allure qu’exprime ici une plongée vagabonde dans les carnets de phrases accumulées « pieusement depuis des décennies ». Des citations qui n’ornent pas : elles valent offrandes.

Lucidité

Elles nourrissent un exercice d’admiration et de gratitude. Pas surprenant chez Finkielkraut. Ces deux mots le distinguent des zélotes du progrès que révolte son attachement aux jours anciens. Quelle impudence ! Mais son deuil du passé s’affiche sans larmes ni mouchoir, sans fierté non plus, sous la plume toujours verte – costume d’académicien oblige – du témoin mélancolique qui le définit. Qu’est-ce qu’un témoin ? Un individu qui a vu, voit et se souvient. Le passé n’est pas, chez Finkielkraut, objet d’adoration, mais de comparaison. C’est un excellent moyen de souligner les tares d’aujourd’hui. Dans ce constat, le destin de l’enseignement prédomine. Les sociologues militants subissent la grêle, Bourdieu au premier chef, fossoyeur malgré lui de l’école républicaine. Les progressistes ont pour vice majeur de foncer dans le brouillard en se prenant pour des phares. Culpabilisée par Bourdieu et ses béni-oui-oui au nom du peuple, l’École « n’agit pour l’élévation de personne mais, consciencieusement, réforme après réforme, pour l’abaissement de tous ». S’ensuit cette évidence : regarder lucidement en arrière ouvre sinon à la sagesse, du moins au bon sens. À l’humour aussi, aux pointes d’ironie, autodérision incluse, dont Finkielkraut est friand. Pas l’humour prétendu des histrions des plateaux, mais les coups de patte dont il griffe les idolâtres du présent.

C’est toujours la même histoire, celle que déplorait déjà L’après littérature : la prétention de notre supériorité morale sur le monde qui nous a précédés. Enfermé en lui-même, le temps présent se goberge, ébloui par la démolition des temples et le vernis des tables rases. D’où la condamnation des nouvelles Lumières qui « désacralisent le grand art, combattent la piété envers les chefs-d’œuvre comme l’ultime avatar de la religion et enseignent […] la méfiance a priori envers tout ce qui fait autorité ». Le nivellement, morne plaine, signe la défaite de la beauté. Finkielkraut ronchonne ? On opine.

A lire aussi : «Transmettre n’a jamais été aussi dangereux»

Ruine de l’école, vénération du loisir, clips, mangas, jeux vidéo, abolition de l’excellence, relativisme général. « Après la sortie de la religion, voici venu le temps de la sortie de la culture. » Arasement de toute grandeur, de toute majesté spirituelle. Le ras du sol comme nouveau royaume. La sortie de la culture accompagne celle de l’amour. Finkielkraut est un philosophe sentimental. Gravée au fronton du premier chapitre, la citation de Paul Valéry, « Le cœur consiste à déprendre », ne tient pas au hasard. Le cœur pense. Finkielkraut récuse donc les préjugés de la doxa en vigueur. Il se permet d’écrire ceci : « Jankélévitch a raison : l’amour relève de l’emprise et cette emprise est une bénédiction. » Glorifier l’emprise dans une époque qui l’abomine appelle une exécution immédiate. Bravant les exécuteurs, il énonce sa vérité : « Aimer, c’est être dépendant, dominé, subjugué, assujetti. Aimer, c’est passer après. Aimer, c’est faire l’expérience inouïe d’une aliénation meilleure que la liberté. » Il confie alors comment, quitté au début de leur relation par celle qui deviendra sa femme, il l’a reconquise. Accoudé à ce qu’il a vécu, le philosophe sentimental est un conteur. Il donne vie à son discours, le nourrit de chair, de souvenirs, de railleries, de courroux, d’inquiétudes, d’émotions à vif.

Alain Finkielkraut est un familier de la douleur. Celle notamment dont l’accable la politique israélienne actuelle, soumise aux représentants du sionisme religieux. Pas seulement la douleur, mais la honte. Le dégoût. Comme tout juif conscient de son être, il prend pleinement part au drame des deux peuples en conflit, des deux légitimités face à face. Le rapport à l’histoire est toujours une affaire de corps, une inscription dans les fibres les plus intimes, une urgence de la filiation qui ressurgit dans les moments tragiques. Il faut ne rien comprendre à l’humain pour ignorer nos héritages. La loyauté guide Finkielkraut où qu’il aille. « Le détachement critique m’est interdit, je ne connaîtrai jamais le confort de l’extériorité. Ces voyous messianiques et moi, c’est la même généalogie, la même histoire, le même peuple. » Il n’aime pas Israël en amant inconditionnel, il l’aime d’un « amour tourmenté ». Et un abîme se creuse, irrémédiable, avec les progressistes qui « ne partagent ni cet amour ni ce tourment. Pour eux, Israël n’est pas un État périssable et critiquable, c’est un État malfaisant. » Le renversement des statuts fait son œuvre. L’ancien peuple martyr transformé en bourreau, le keffieh sanglant substitué au pyjama rayé, l’étoile jaune remplacée par la croix gammée. Une fois le juif nazifié, la haine ancestrale peut jouir de son triomphe. L’esprit de justice dévoyé s’autorise à voir dans le musulman l’opprimé archétypal, tandis que la victime du génocide est convertie en monstre génocidaire. Est-il utile d’insistersur ce renversement frontal exploité jusqu’à la corde par l’engagement partisan ? Évidemment : l’antisémite est partout.

Mort à l’homme Blanc

Le devoir de mémoire, qui mène à cette bascule où la figure du martyr change de propriétaire, compte parmi les pages les plus incisives. Acharné à criminaliser l’histoire occidentale, le devoir de mémoire a pour principe de flatter le narcissisme du présent qu’obsède la promotion de l’Autre. Fruit de la repentance post-hitlérienne, il veut briser toute forme de fidélité au terreau dont il procède. S’ensuit, de la part de Finkielkraut, une défense et illustration de l’identité nationale. Se dresse aussitôt le bûcher chargé de réduire en cendres le réactionnaire pris en flagrant délit de pensées nauséabondes. Feu sur le quartier général du Blanc hétérosexuel, colonialiste, raciste systémique, sur l’Européen attaché à son pays, ses traditions, ses ancêtres, sa langue, sur le salaud hostile à l’égalité inclusive brandie par les minorités intersectionnelles. Le caractère bouffi et bouffon de leur activisme s’étend au mouvement Metoo. Toutefois, plutôt que s’attarder sur cette agitation badigeonnée de wokisme, Finkielkraut se tourne vers Renaud Camus, à qui l’on doit la notion de « Grand Remplacement ». Renaud Camus, excommunié en châtiment de ladite notion reçue pour abominable, autrement dit néonazie. De ce cas singulier, Finkielkraut tire trois conséquences.

Il vitupère « l’ostracisme démocratique » appliqué à l’écrivain coupable d’avoir violé la loi morale qui interdit de nier l’apport salutaire de l’Autre à la communauté d’accueil, transformée dans ses tréfonds par l’immigration massive. Dans la foulée, il cite deux romancières bien en cour, quintessences de la belle âme, l’une affirmant que « l’humain du futur sera beige foncé avec des cheveux bruns », l’autre annonçant aux habitants du Vieux Monde qu’ils deviendront culturellement minoritaires, et qu’ils doivent s’y résoudre. Personne ne s’est ému de ces prédictions délicieusement douces aux oreilles des gens de bien. Cherchez l’erreur : aux romancières qui vont dans le sens du vent, les honneurs littéraires, à Renaud Camus l’enfer de la relégation. Preuve, s’insurge Finkielkraut, que « ce n’est pas l’énonciation du Grand Remplacement qui fait de vous un galeux et qui vous condamne à la mort lente, c’est sa dénonciation ».

Remplacemement ou fragmentation ?

D’une main ferme, Finkielkraut clarifie sa position personnelle. D’accord avec Renaud Camus sur la dépossession de leur identité qu’éprouvent les Français de souche, mais en désaccord sur le diagnostic lui-même. Argument justifié par les récentes émeutes, il observe « que la nouveauté de notre temps consiste non dans le remplacement du peuple, mais dans le morcellement de la nation. […] La France ne s’efface pas, elle se fragmente. » Impossible de nier l’évidence, à condition de voir ce qu’on voit. Lui continuera à écrire ce qu’il voit. « Et je ne me cacherai pas de lire, pour penser avec et contre lui, Renaud Camus. »

La fécondité des perles de ce pêcheur inspiré excède les limites d’une recension courante. Difficile néanmoins de ne pas sourire du pied de nez balancé en fin de vagabondage, cette liste des choses qui étaient « mieux avant », dont le témoin mélancolique se souvient. La voix singulière résonne alors chez qui lui prête attention en penchant la tête vers ce qui s’est perdu, inquiet du monde d’aujourd’hui qui ne sait où il va, ni pourquoi, et qui s’éloigne du monde d’hier à la vitesse d’un cheval fou.

Pêcheur de perles

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La défaite de la pensée

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Le Grand Remplacement

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Là-haut, sous les étoiles

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Christian Laborde, poète et grimpeur palois, déballe son « fourbi », nouvelles et poèmes, dans un recueil irisant aux éditions Héliopoles


La poésie est une chose trop sérieuse pour la laisser aux poètes officiels. Les encartés et les pétitionnaires manquent de vent et de souffle dans leurs vers. La poésie n’a que faire des ordres et des cases, des prébendes et des idéologies, c’est un foutoir qui ne tient qu’à un fil, un élan chaotique et des désirs contraires.

La poésie, refuge pour inadaptés

La poésie ne suit aucune logique, aucun manuel, ne s’acoquine d’aucun parti et se méfie des censeurs enivrés de pureté. La poésie n’admet en son sein que les fous et les possédés, les émotifs et les flâneurs, les pêcheurs de truite et les emmurés des achélèmes, les trublions et les sensuels. Les inadaptés y trouvent un refuge, une halte, un abreuvoir dans le désert, on s’y désaltère, on s’y noie un instant et après, on doit repartir et affronter toutes les raideurs du système, tous les obturateurs de la pensée. Sans elle, sans cette respiration essentielle, que serions-nous ? Des lecteurs d’essais statistiques ou pis, de biographies d’hommes politiques.

A lire aussi, Pierre Cormary: Les versets balsamiques d’Abnousse Shalmani

La poésie ne recrute pas sur concours administratif et après avis médical. On attend d’un poète, un style, un son, une imagerie, des emportements, des lassitudes, un épuisement et cette lumière blanche qui illumine une clairière, à l’abri des regards. En somme, des mystères et des égarements. On aime Christian Laborde pour sa science vélocipédique, pour son long compagnonnage avec Claude Nougaro et, pour son œuvre, large et ample, foutraque et incandescente, rocailleuse et désarticulée, pleine de ruisseaux et de montagnes, de jazz et de percussion, de foins et de vaches, d’embardées provinciales et de picotements urbains. C’est le grand percussionniste des lettres françaises, batailleur, toujours en verve et en émoi, jamais tranquille, sur la brèche, j’entends son accent débouler dans un studio de radio, le débit est précis, l’enthousiasme n’est pas feint, cette cascade de mots déferle et nous emporte. Les poètes qui aiment les mots ne sont pas légion en France. La plupart s’en méfie. Laborde les fait tinter au clair de lune. Il est précoce, cette année. Il arrive avant les premiers bourgeons du printemps. Son « Fourbi », recueil de nouvelles, poèmes et instantanés aux éditions Héliopoles sent l’herbe coupée et les brisures d’enfance, il est empreint d’un romantisme sensitif et parsemé de quelques saines colères. Laborde est le chantre d’une nostalgie qui construit plutôt que celui d’une nostalgie mortifère. Le livre débute par une longue nouvelle « Le gardien de Magardo », récit d’une éducation campagnarde, d’une solitude qui s’apprivoise au contact d’adultes bienveillants et d’animaux complices, s’en dégage une pudeur extrême où rien n’est déballé, rien n’est sali, cette retenue-là est précieuse pour le lecteur. Elle l’honore. Laborde excelle dans cette composition où tout est suggéré, effleuré et pourtant tout est dit. Il aurait pu choisir les larmes, les repentances, les vociférations intimes ; là, il écrit comme parlaient nos instituteurs de jadis, sans passéisme, avec une force de conviction. Il y est question d’amour de la langue française, de transmission, d’un contact direct et pas du tout évanescent avec la nature, de son assujettissement joyeux, Herping, l’ânon qui pointe ses oreilles sur la couverture est un frère pour le jeune narrateur, honnête homme en construction qui se méfie d’instinct d’une modernité obscène.

Généreux

On est chez Giono et Hardellet, du côté de Boudard et de Pirotte également, les souvenirs de la guerre planent encore sur les consciences, Jeanne et Auguste veillent sur son destin et puis, il y a les fulgurances de Laborde comme cette phrase parfaite d’harmonie champêtre : « Nous allions herboriser en 2CV » ou cette maxime que l’on devrait inscrire au fronton des écoles : « En ces temps pourris, seuls les deux G, Gracq et Gary, vous tiendront compagnie ».

A lire aussi, du même auteur: Un dernier slow avant de nous dire adieu

Laborde passe habilement de Bir Hakeim à la Porsche 356 de Jacqueline Bisset dans « Bullit ». Ce « Fourbi » me rappelle le bazar ambulant qui s’installait, les jours du marché, sur la place de mon village dans le Berry. On y trouvait toutes sortes de merveilles, des pépites à un franc seulement. Dans cet ouvrage hybride qui se moque des catégories et des compartiments, Laborde voyage librement, après une longue nouvelle, il nous offre des poèmes sur des sujets aussi variés que la pluie, Procol Harum, le rue Bréguet ou la ville d’Albi et, dans une dernière partie qu’il appelle ses vagabondages, ses polaroïds, sous forme de portraits courts, photographient le déséquilibre du monde. Laborde est un poète généreux.

Fourbi de Christian Laborde – éditions Héliopoles – Sortie : 7 mars 2024

Fourbi

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Colette, rockstar

Spectacle ludique et frénétique, Music-Hall Colette, au théâtre Tristan Bernard, est plein de trouvailles. À une époque qui adore mettre les gens dans des cases, le spectacle nous rappelle que la célèbre romancière est inclassable.


J’ai toujours aimé Colette. Ça a commencé avec la phrase de Marguerite Duras, trop méchante pour être exacte : « Colette, c’est de l’eau de bidet. » Il fallait donc la lire, et découvrir la vie anticonformiste de cette Bourguignonne née le 28 janvier 1873 et morte le 3 août 1954, à Paris, quelques semaines après la publication de Bonjour tristesse, roman scandaleux de la très jeune Françoise Sagan, une autre subversive de son temps.

©Julien_Piffaut

Tournis

Colette au théâtre, pourquoi pas, me suis-je dit. Mais comment résumer en un peu plus d’une heure l’existence de cette femme, authentique électron libre, absolument irrécupérable politiquement ? Eh bien si, c’est possible. Le résultat est bluffant. Music-Hall Colette, spectacle hommage entre cabaret et théâtre, offre une bouffée énergétique salutaire en cette période de régression mentale. La mise en scène, signée Léna Bréban, ne cesse de nous agiter sur nos fauteuils. Les trouvailles succèdent aux trouvailles. C’est un festival d’images, de sons, de lumières dont la maîtrise étonne. C’est à la fois didactique, ludique et frénétique. Et puis, il y a celle qui incarne, que dis-je, vit la vie de Colette, la sémillante Cléo Sénia, qui a écrit le texte avec Alexandre Zambeaux. Elle parle, chante, danse, sollicite son corps à l’extrême, sur la scène du théâtre Tristan Bernard, trop petite pour celle qui inventa le personnage de Claudine. Les maris de Colette, ses amours saphiques, ses pantomimes précises, le corps nu et huilé sur les planches du Moulin Rouge, ses coups de blues après les infidélités conjugales, la naissance pas franchement voulue de sa fille, son coup de foudre pour son beau-fils de 17 ans, ses angoisses justifiées en apprenant la déportation de son troisième et dernier mari, Maurice Goudeket, sous le régime de Vichy, l’évocation de ses voluptueux romans qui la conduisirent à présider le Goncourt, la vieille dame arthritique en fauteuil roulant regardant de sa fenêtre la place du Palais-Royal, toutes ces périodes allègres ou tragiques de la vie de Sidonie-Gabrielle Colette, revivent sous nos yeux ébaubis. Cléo, oui, n’est plus une actrice, elle EST cette femme libre, inclassable et, surtout, indémodable. Une vraie perf !


Frasques

On goûtera tout particulièrement quand l’actrice interpelle le public sur le métier… d’actrice, ou quand, par un jeu de mise en scène subtil, le personnage de Claudine reproche à sa conceptrice de l’avoir délaissée pour d’autres romans où elle ne figure plus, ou encore quand la mère de Colette, Sidonie Landoy (voix off), s’inquiète des frasques de sa fille, que la morale bourgeoise réprouve.

Sans oublier les rappels à notre époque, sur le féminisme, la pédophilie, les genders studies (relire Le Pur et l’Impur). Mais Colette n’est pas une figure engagée. C’est une Antigone panthéiste qui dit non à tous les pouvoirs, parce qu’elle veut préserver l’innocence animale de l’enfance.

Courez voir ce spectacle hors norme.

Le Pur et l'impur

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Music-Hall Colette, théâtre Tristan Bernard, 64, rue du Rocher, 75008 Paris, 01 45 22 08 40, actuellement à l’affiche.

À noter que pour les votants aux Molières 2024, le spectacle est éligible dans toutes les catégories du théâtre public (révélation ; mise en scène ; spectacle théâtre public ; etc.)

Luc Dietrich, un marginal dévoyé en quête d’absolu


De tous les météores qui ont marqué la littérature française – il en est quasiment à toutes les époques – Luc Dietrich est un des plus brillants. Des plus étranges aussi. Son œuvre, aussi brève que le fut son existence, suscite à la fois admiration et malaise. Elle échappe, en effet, aux catégories qui prétendent tracer des frontières entre le roman et la poésie, le réalisme et le symbolisme, le prosaïsme le plus trivial et la quête métaphysique. Parce qu’elle est, pour l’essentiel, autobiographique et que l’on n’entre pas sans quelque gêne dans la confidence et la confession.

L’emprise maternelle

L’écrivain lui-même échappe à la banalité. Né en 1913, Luc Dietrich se retrouva orphelin de père à l’âge de six ans. Elevé par une mère toxicomane qui le rend complice de ses turpitudes, il fait très tôt l’apprentissage du vol, du mensonge. De la misère, tant physique que morale. De la solitude. Rien qui le prédispose à la passion de l’écriture : des études sommaires, pas ou peu de culture. Une enfance et une adolescence marquées, de façon indélébile, par la corruption et le mal.
Minée par ses excès, sa mère meurt en 1931. Voici Luc plus seul que jamais. Stigmatisé dans son corps par les privations, mais habité par une soif d’absolu qui ne le quittera pas. Hanté par le souvenir de « celle qui vit encore dans (son) sommeil » – souvenir ambigu, oppressant et consolateur, qu’il s’ingéniera à exorciser par la pratique de la littérature et de l’écriture.
En 1932, il publie un recueil de poèmes Huttes à la lisière. Au printemps de cette même année, il rencontre par hasard Lanza del Vasto qui deviendra « le Grand Ami » et dont l’influence sera déterminante non seulement sur la conduite de sa vie – Dietrich fréquente à cette époque le « milieu », vit  d’expédients et de trafic de drogues – , mais sur son éveil à la littérature et sur l’élaboration de son œuvre.

Une rencontre providentielle

Ainsi va naître et se développer une amitié exemplaire. Lanza rentre juste de l’Inde où il a approché Gandhi (il publiera en 1943 Le Pèlerinage aux sources dont le succès sera immédiat). Très vite, il décèle la richesse intérieure de ce garçon timide, taciturne, dégingandé, qui multiplie les rencontres amoureuses, « petit frère de Villon et de Rimbaud ». Une richesse dont il va favoriser l’épanouissement. Qu’il va canaliser jusqu’à lui donner forme par une étonnante symbiose, une véritable alchimie spirituelle comme il n’en existe guère d’exemple dans l’histoire de notre littérature.

A lire aussi, une nouvelle, du même auteur: Le Songe d’Archibald

Histoire d’une amitié, de Lanza del Vasto, relate cette période de leur existence commune qui donnera L’Injuste Grandeur ou le livre des rêves, publié en 1951. Transcription de récits de rêves, prose peuplée d’images récurrentes, d’obsessions, il s’agit d’une tentative de catharsis, de purgation dominée par l’image de la mère. Une sorte de psychanalyse littéraire dans laquelle il est difficile de démêler la part du maître et celle du disciple. Rien de commun avec l’écriture automatique pratiquée par Breton et les Surréalistes. Chacun de ces courts textes présente une continuité, une cohérence – fût-elle onirique – par-delà la somptuosité baroque de la plupart d’entre eux.

L’éclosion de l’écrivain

La notoriété viendra à Luc Dietrich quelques années plus tard. Le Bonheur des tristes (1935) suscite l’enthousiasme de la critique. Ce récit de son enfance, cynique, désabusé, en même temps plein de candeur, s’inscrit dans la perspective d’une lente et difficultueuse libération. D’un arrachement douloureux aux puissances du mal.
Jean-Marie Rouart définit fort justement Dietrich comme « un mécréant hanté par l’absolu ». Tel apparaît-il aussi dans Apprentissage de la ville (1942) où il reprend sa confession à partir de la mort de sa mère. Indifférent au succès littéraire (un numéro spécial de la revue Fusées lui a pourtant été consacré), il narre son existence de marginal entretenu par une tenancière de maison close. Obsédé par la quête du grand amour qui le rédimera, y renonçant, finalement, pour chercher l’illumination propre à lui révéler l’inanité du monde. La fange et la nostalgie d’une inaccessible pureté originelle.
Un mysticisme diffus mêlé au réalisme le plus cru baigne ces romans (mais sont-ce des romans?) dont l’originalité témoigne d’une forte nature d’écrivain. On devine ce qu’eût pu produire la maturité, une fois épuisés les sortilèges de l’autobiographie.
Si l’influence de Lanza s’y laisse indéniablement percevoir, Dietrich s’est pourtant, dès 1939, choisi un autre maître.

Un gourou nommé Gurdjieff

Comme René Daumal, qu’il a connu en 1938, comme la romancière anglaise Katherine Mansfield, Georgette Leblanc et quelques autres artistes et écrivains, il subit la fascination de Gurdjieff qu’il rejoint dans les années 40. Sa santé est alors fortement délabrée. Il est d’une maigreur effrayante, affaibli par des hémoptysies. Les traitements pour le moins singuliers imposés par le mage d’Avon aggravent encore sa déchéance, comme ce fut le cas pour Katherine Mansfield. Ainsi passe-t-il au Prieuré d’Avon la période de la drôle de guerre. Blessé le 10 juin 1944 lors du bombardement de Saint-Lô, frappé d’hémiplégie et d’aphasie, il meurt lamentablement à trente-deux ans, le 10 août de la même année.

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Publié trois ans après sa disparition, le Dialogue de l’amitié apparaît comme le testament spirituel d’un homme qui a tenté, par d’incessantes plongées dans l’enfance, par le rêve, par l’amour, de transmuer en plénitude une réalité sordide. De se trouver lui-même, par des voies parallèles à celles qu’empruntèrent Daumal et ses amis du Grand Jeu. Il se voulut conquérant de l’absolu. Au risque, comme Icare, de s’y brûler les ailes.

La puissance de l’image

Une autre face du talent de l’écrivain, son goût pour la photographie, longtemps pratiquée. Indifférent à l’aspect technique, ce qui le passionnait, c’était de fixer sur la pellicule la surréalité émanant de la nature – sous-bois, paysages, arbres squelettiques se détachant sur un fond de nuages (« Et l’arbre en combattant grandit jusqu’à la mort »). Autant de métaphores de sa propre recherche : discerner l’absolu sous la gangue des choses.
Deux albums publiés avant-guerre, Terre et Photographies, associent images et prose poétique. Jean-Daniel Jolly Monge a rassemblé des photographies et des textes inédits dans un recueil, Emblèmes végétaux. Quelques mois avant sa mort, Dietrich en avait apporté le manuscrit à Denoël qui l’égara et ne le publia jamais. Il fut, heureusement, exhumé en 1993. Ultime message d’un poète sensible aux formes « qui s’impriment sur nous plutôt que nous sur elles ».
Puisse Luc Dietrich avoir trouvé sa vérité, dans l’ailleurs des voleurs de feu.


L’Injuste Grandeur ou le livre des rêves précédé d’Histoire d’une amitié, Texte établi et préfacé par Jean-Daniel Jolly Monge, Le Rocher, collection Alphée, 260 p.

Emblèmes végétaux, postface de Jean-Daniel Jolly Monge. Le Temps qu’il fait, pas de pagination.

Le pèlerinage aux sources

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L'injuste grandeur ou Le livre des rêves

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L'apprentissage de la ville

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Dialogue de l'amitié

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Emblèmes végétaux

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Petit précis de bonheur

Retour à Kensington est un retour aux sources pour tout écrivain digne de ce nom. Avec humour et élégance, Vincent Roy croque notre monde à la dérive sans vouloir trop y toucher. Il a bien raison.


Qu’y a-t-il de plus transgressif de nos jours que de se dire heureux, comblé, en paix et amoureux ? Qui peut tourner le dos à une société qui n’en finit pas de générer ses victimes – réelles et fantasmées –, se tenir à l’écart de « l’actu » des journaux et de la télé, afin de travailler à son rythme et en toute sérénité, connaître le bonheur plein et entier ? Un écrivain.

Vincent Roy est-il cet homme qui tient une sorte de journal, tel un carnet de croquis littéraire, dans lequel la beauté du quotidien semble survoler la tristesse du monde ? On veut le croire ; on le lui souhaite. Le narrateur n’est pas perdu parmi ses semblables, il est largué, comme on largue les amarres pour gagner le large ou prendre de la hauteur. Et, de son ballon, il essaie de comprendre, non sans humour, ce qui cloche en bas. Sainte-Beuve affine son constat : « De nos jours le bas-fond remonte sans cesse, et devient vite le niveau commun, le reste s’écroulant ou s’abaissant. Le mal sans doute ne date pas d’aujourd’hui ; mais tout est dans la mesure, et aujourd’hui on la comble. »

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Il s’interroge aussi sur la littérature : « Le rêve, c’est d’écrire une fugue avec les mots. Plusieurs voix, un même thème, un sujet constitué d’une tête et d’un corps, sa réponse, son exposition. Des effets : strettes, renversements. Puis contre-sujet apparaissant dans une autre voix. Trouver la bonne cadence, voilà tout. » Oui, mais pas évident pour plaire au public. Il le sait : « Qu’est-ce qu’un roman français “vendeur” aujourd’hui ? Surtout pas de vice sérieux. Un héros d’origine modeste (très important), en province, erre dans un centre commercial à la recherche de chaleur humaine. Il est obèse, il “sue”, il “doit” tout avaler jusqu’à l’excès, jusqu’au “dégoût”. Heureusement, depuis qu’il va à la piscine, il a trouvé un sens à sa vie : Myriam est à l’accueil et c’est un ange. Il veut la conquérir mais pour cela, il va devoir renoncer à ses démons. » Mieux vaut rester au large… et amoureux dans son coin. Cet amour se prénomme Alice. Elle est brune, élégante, courtière en œuvres d’art, elle habite Londres et voyage pour ses affaires. L’écrivain a emménagé chez elle et l’accompagne à Lisbonne ou à Montreux et, chose invraisemblable, ils n’ont rien à se reprocher l’un l’autre, ils aiment tout de l’autre : une histoire d’amour monstrueusement anachronique. « C’est la vie pour rien avec Alice, la vie donnée, sans pourquoi, facile. […] Le miracle, c’est que rien ne passe, tout demeure en rappel et s’ajoute. Une seconde est un vœu exaucé, une minute une promesse accomplie, une heure un désir assouvi. »

En contrepoint de cette passion pure, le narrateur se plaît à relater, par petites touches, le séjour londonien de Casanova. Sur les rives de la Tamise, il vit un enfer. Le coureur le plus célèbre d’Europe est sous l’emprise de La Charpillon, une manipulatrice toxique (dirait-on d’un homme aujourd’hui), qu’il entretient à grands frais et sans obtenir les faveurs.

À l’instar de Londres, Retour à Kensington est densément peuplé. On y croise Freud et Ronsard, Gauguin et Buffon, Rimbaud et Haydn, Balzac et le prince de Ligne, Mirabeau, des renards… En fait, un écrivain n’est jamais seul.

Vincent Roy, Retour à Kensington, Le Cherche Midi, 2024.

D.R

Retour à Kensington

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Les enseignants français, entre laïcité, compromissions et collaboration

Émoustillé par le dernier numéro de l’hebdomadaire Marianne, qui consacre un dossier très complet à la laïcité et aux menaces qui pèsent sur ce pilier essentiel de la République, notre chroniqueur résume pour nous les données du problème, entre les projets de charia des Fréristes, les retournements de veste de la gauche, la défense (récente) de la laïcité par la droite, et la responsabilité écrasante des pédagogues, prêts à toutes les compromissions pour acheter la paix scolaire — et, à terme, la déroute civile.


L’actualité récente est sombre, comme d’habitude. À Paris, le proviseur du lycée Maurice-Ravel, dans le XXe arrondissement, est menacé par une élève de BTS qui entendait entrer dans l’établissement avec son voile — en infraction avec la loi de 2004.

Récapitulons. La première affaire de voile remonte à octobre 1989, à Creil, lorsque deux collégiennes prétendirent entrer voilées dans leur établissement scolaire. Lionel Jospin, expert en atermoiements, au lieu de prendre dans l’instant un décret interdisant l’entrisme de la superstition à l’école, passa la patate chaude au Conseil d’État, qui prit son temps. Ce n’est qu’en 2004, devant les témoignages concordants et accablants, que la Commission Stasi accoucha de ce qui allait devenir la loi, interdisant dans les écoles, les collèges et les lycées publics le port de signes ou tenues par lesquels les élèves manifestent ostensiblement leur appartenance religieuse.

Le principal fiasco de la carrière politique de Jospin

Dans ces mêmes années de valse-hésitation, Terra Nova, le « think tank » de la gauche intelligente, accoucha d’une idée lumineuse : puisque la classe ouvrière, échaudée par 14 ans de politique mitterrandienne, s’en allait chez Le Pen, il fallait trouver un nouveau prolétariat, de nouveaux damnés de la terre.
Rappelez-vous l’élection présidentielle de 2002. Tout le monde pensait que le second tour verrait s’affronter Jospin et Chirac. L’hypothèse Le Pen n’était pas évoquée, même chez les bookmakers les plus fous. Jospin, sommé par l’ex-Premier ministre Pierre Maurois de « s’adresser au peuple », refusa en expliquant que le peuple nouveau qu’il guignait n’était pas constitué par les ouvriers d’une industrie désormais défunte. Et cet homme qui avait froidement proclamé, quelques années auparavant, « que voulez-vous que ça me fasse, si la France s’islamise », fut envoyé à la retraite d’office.

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C’est le grand tournant. La gauche, et plus encore l’extrême-gauche, allaitées des décennies durant à la laïcité intransigeante de Jaurès et du petit père Combes, mangeait son chapeau et soutenait désormais le communautarisme. Notez que le projet s’était mis en place, comme le souligne dans le dernier numéro de Marianne, sous Mitterrand — qui est vraiment l’homme qui a le mieux détruit la France. Comme l’explique fort bien Hadrien Mathoux dans Marianne, « dans les années 1980 le pouvoir mitterrandien troque le modèle assimilationniste pour un « droit à la différence » lénifiant qui pave la voie à toutes les revendications communautaires, souvent accueillies avec bienveillance dans les collectivités gérées par les socialistes. » On se souvient que c’est pour protester contre ces petits arrangements mortifères que Céline Pina, après vingt ans de militantisme au PS, adjointe au maire de Jouy-le-Moutier, conseillère régionale d’Île-de-France, suppléante du député socialiste Dominique Lefebvre, a rejoint ce qu’il restait d’intelligence, à Front populaire d’abord et à Causeur ensuite — ce qui lui vaut, comme à moi, d’être traitée d’extrémiste de droite par les petits roquets de l’islamisation rampante.

On assiste dans ces années 2000-2020 au grand retournement idéologique. Comme dans 1984, où « l’ignorance, c’est la force », la gauche s’empare de l’indigénisme, de l’antisémitisme, de la « pensée décoloniale », de l’intersectionnalité des luttes (qui amène les féministes à défendre le voile islamique, symbole d’infériorité des femmes) et autres billevesées cautionnées par d’ardents universitaires qui se cooptent joyeusement entre eux pour mieux descendre le niveau de la recherche en France, et les prétendus héritiers de Jaurès abandonnent le drapeau de la laïcité, ajoute Mathoux. Cette mutation radicale amène nos nouveaux indigénistes à glorifier les États-Unis, jadis grand Satan de la gauche — rappelez-vous, les « US go home » peints sur les murs dans les années 1960. Mais le communautarisme anglo-saxon séduit tous ceux qui haïssent la laïcité.

Choisis ton camp, camarade

L’intelligence a changé de camp. En 1997, Michel Winock avait publié Le Siècle des intellectuels, où il passait en revue tous les noms de l’engagement, de Romain Rolland à Sartre. On pense ce que l’on veut des Temps modernes, revue-phare de ce bouillonnement intellectuel, mais le talent et la matière grise — même dévoyée en des combats douteux — n’y manquaient pas. Et « intellectuel de gauche », à de très rares exceptions près, sonna pendant un siècle comme un pléonasme.
Aujourd’hui, qui se targue d’être un intellectuel de gauche ? L’intelligence est passée à droite — laquelle défend désormais la laïcité, dernier rempart contre l’islamisation. Qu’en aurait pensé Charles Maurras ?

Le spectre politique s’est déplacé de 180°. Défendre le communautarisme, souhaiter une France éclatée façon puzzle, noyer la Constitution dans la charia comme l’Angleterre : dans un article tout récent du Figaro, François-Joseph Schichan explique froidement que les islamistes sont au pouvoir au Royaume-Uni.
Méfiez-vous cependant, pauvres cloches de gauche qui sonnent creux : les islamistes, une fois élus, s’assoient sur les bobos wokistes qui leur ont permis d’accéder au pouvoir. À Hamtramck, dans la banlieue de Detroit, les gogos féministes et LGBT ont puissamment contribué à l’élection d’une municipalité islamiste. Résultat, il n’y a plus de femmes au conseil municipal, et le drapeau LGBT est partout interdit. On n’empale pas encore, mais le cœur y est.

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C’est que nos progressistes (entendez, dans le contexte de mots à l’envers qui est le nôtre, ceux qui sont partisans du grand retour en arrière, et échangent les Lumières pour une obscurité totale) ignorent apparemment ce qu’est la taqiya : il est permis de mentir à un gentil pour le rouler dans la farine.

La passivité du monde enseignant

Les enseignants ont une responsabilité passive dans cette déroute. Après tout, ce sont leurs élèves qui à 43% des 18-30 ans sont favorables au port d’insignes religieux, et qui à 75%, dans la même tranche d’âge, considèrent qu’il faut respecter les religions pour ne pas offenser les croyants : bientôt le grand retour du délit de blasphème ! Ces mêmes enseignants tolèrent qu’en classe, les garçons se tiennent loin des filles, de peur d’être souillés par ces créatures impures. Ils contournent les cours sur la Shoah, évitent d’évoquer la traite saharienne, négligent Darwin, écoutent patiemment les crétins qui expliquent que la Terre est plate, et admettent que les filles se dispensent massivement de sport en général et de piscine en particulier.
Et quand ils ne s’opposent pas carrément aux directions qui conformément aux instructions ministérielles interdisent le port de l’abaya, ils se battent aujourd’hui pour qu’un imam expulsé de France revienne dans notre pays toucher ses allocations.

Il est temps qu’on ne recrute plus que des postulants qui auront fait le serment de défendre et d’enseigner la laïcité, qui confinent les croyances religieuses dans la vie privée et interdisent leur exportation dans la sphère publique, particulièrement dans ces lieux réservés au Savoir que sont les établissements scolaires — au Savoir et pas aux superstitions héritées d’un chamelier frappé d’insolation il y a quatorze siècles.

Le Siècle des intellectuels

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Constitutionnalisation de l’IVG: Don Quichotte au pays du droit des femmes


Le Sénat, après l’Assemblée Nationale, vient d’adopter le projet de loi qui vise à inscrire à l’article 34 de la Constitution que « la loi détermine les conditions dans lesquelles s’exerce la liberté garantie à la femme d’avoir recours à une interruption volontaire de grossesse ». Le 4 mars, le chef de l’État réunira à Versailles le congrès pour entériner la constitutionnalisation du droit à l’avortement sous la condition d’une majorité des trois cinquièmes favorable à une telle mesure. Les feuilles ont volé, les cravates se sont agitées dans l’hémicycle et c’est une grande partie des sénateurs qui a accueilli avec liesse ce vote comme si, d’un coup, on venait de sortir de plusieurs siècles d’obscurantisme et de servitude et qu’enfin les lumières de la raison et des Droits de l’Homme étaient venus allumer une société rétrograde et patriarcale.

La menace fantôme

Le garde des Sceaux, Éric Dupond-Moretti, se satisfait de cette « nouvelle page du droit des femmes ». En quoi est-ce si nouveau ? Le droit à l’avortement en France n’est pas menacé, il peut être contesté mais la Constitution elle-même ne garantit-elle pas la liberté de conscience ? Le ministre de la Justice, en bon avocat, anticipe : «  Immédiatement l’avortement n’est pas menacé, mais il ne faudrait pas qu’il le soit ». Et niveau anticipation, le gouvernement en connaît un rayon : on l’a vu avec le vaccin et les masques.

Bref : il y avait, semble-t-il, urgence à graver dans le marbre de la Constitution le droit à l’avortement. Mais d’où venait la menace ? Il faut nous replonger presque deux ans en arrière pour y voir plus clair.

Le 24 juin 2022, la décision de la Cour suprême des États-Unis de révoquer la jurisprudence « Roe v. Wade », qui garantissait le droit constitutionnel à l’avortement dans l’ensemble des États-Unis, avait provoqué un tollé d’indignation. Il ne s’agissait cependant pas de l’abolir, comme il a été entendu, mais d’en confier la gestion à chaque Etat, la plupart étant, il est vrai, assez conservateurs sur ce sujet. En France, les personnes disposant d’un utérus (je ne souhaite pas faire de discriminations ou être cataloguée parmi les TERF…) s’étaient regardé le nombril, en se demandant quel avenir serait désormais celui de leurs ovocytes, ignorant sans doute qu’elles ne vivent ni au Texas, ni dans le Wyoming.

Norma Mc Corvey (dite Jane Roe) avec son avocate Gloria Allred, Washington, avril 1989 © Greg GIBSON / AFP

La classe politique avait usé de toute la palette du champ lexical de l’épouvante pour qualifier cette mesure, et la sororité féministe pleurait à chaudes larmes sur le sort des Américaines, alarmant leurs concitoyennes sur la défense d’un droit qui n’est pourtant, ici, nullement menacé.

Le président Emmanuel Macron avait tweeté d’emblée que « l’avortement est un droit fondamental pour toutes les femmes », invitant, par la voix d’Aurore Bergé, chef de file des députés de la majorité présidentielle, à inscrire dans la Constitution « le respect de l’IVG », décision réitérée le 8 mars 2023.

Aujourd’hui les associations féministes se réjouissent de cette adoption, estimant toutefois, qu’une vigilance devrait demeurer et que beaucoup reste à faire en matière des droits des femmes, oublieuses, dans une indignation sélective coutumière, que bien d’autres pays enfreignent la dignité et la liberté des femmes et pas seulement en ce qui concerne l’avortement, comme si ce dernier était l’alpha et l’omega de la condition féminine. Si l’avortement est interdit dans de nombreux pays, il est aussi parfois imposé comme en Inde où des femmes se voient contraintes d’interrompre une grossesse de mère porteuse, « travail » qu’elles ont choisi par misère, si le produit in utero n’est pas conforme. La liste des pays où le droit des femmes n’est même pas une question car elles sont invisibilisées et privées des prérogatives dont jouissent les hommes est longue, et les féministes se révèlent souvent bien complaisantes envers ces mêmes hommes quand ils exportent ici leurs us et coutumes, venant compromettre l’égalité hommes-femmes, pourtant constitutionnelle.   

Abandon total de notre identité

Même si l’idée d’une constitutionnalisation trônait dans la tête des plus radicales parmi les féministes, c’est bien à l’aune de  la déclaration de la Cour suprême américaine que l’idée de graver le droit à l’IVG dans le marbre de la Constitution était venue comme une urgente envie de se soulager, alors même que le parti d’Emmanuel Macron avait balayé d’un revers de main la même proposition soumise quelques années plus tôt par LFI qui en a profité pour remonter au créneau sur ce projet.

Le fait est révélateur : le monde est américano-centré. Du moins le monde occidental, gorgé de mondialisation, répugnant à toute idée de frontière, persuadé qu’il profite toujours du plan Marshall. Sortez vos mouchoirs, car quand les États-Unis éternuent, c’est nous qui toussons et prenons notre température. Sommes-nous donc devenus les vassaux de l’Oncle Sam au point de s’alarmer dès qu’un évènement se produit aux Etats-Unis, craignant d’y être soumis à notre tour ? Sommes-nous à ce point infantilisés, pour nous aligner aux injonctions morales d’un pays auquel on obéit déjà aux velléités interventionnistes et dont le melting-pot et la culture influencent et inspirent déjà les pensées de nos élites et le mode de vie de notre peuple ? Il semble que oui. Par exemple, la majeure partie de nos lois converge déjà vers un fédéralisme européen. Sans parler des velléités belliqueuses de notre président à l’encontre de la Russie qui fleurent bon la guerre froide.

En revanche, en ce qui concerne le service après-vente, on nous sert du « made in France » en veux-tu, en voilà, avec des effets de manche qui feraient passer le serment du Jeu de paume pour de la gnognotte. Est-ce l’effet du Salon de l’Agriculture ? Je ne saurais dire. « «Quand les droits des femmes sont attaqués dans le monde, la France se lève et se place à l’avant-garde du progrès » réagit le Premier ministre Gabriel Attal sur X après que le garde des Sceaux, avant la procédure des votes, a proclamé solennellement : « Les Français nous regardent et attendent que nous soyons tous collectivement à la hauteur de l’attente populaire, à la hauteur des combats passés, à la hauteur de la vocation universelle de la France », ajoutant que cette journée historique ferait de la France « le premier pays au monde à protéger dans sa Constitution la liberté des femmes à disposer de leur corps ». Cher Éric, si vous me permettez cette licence, je pense qu’effectivement les Français attendent beaucoup de choses et que vous soyez à la hauteur de vos fonctions, mais je doute qu’ils pensent en premier lieu à l’IVG au moment où on tue, on viole, on vole, le tout dans un contexte de pouvoir d’achat en berne et de recul des services publics.

Une telle décision est pernicieuse et l’érection de l’IVG en droit risque fort d’ouvrir la boîte de Pandore d’une société déjà mortifère et consumériste. La sémantique n’est pas un hasard. C’est autour de l’idée que les femmes ont le droit de disposer de leur corps que cette loi s’organise. Or, le corps ne peut pas être une propriété, il n’appartient à personne car il n’est pas un bien matériel ou immatériel – pas plus que ne pourrait l’être l’âme ou l’esprit. C’est d’ailleurs la ligne adoptée par le droit français qui pénalise tout commerce relatif au corps.

Si mon corps m’appartenait, cela supposerait d’une part l’acceptation qu’il soit vu comme un objet, donc source de possession, d’autre part la reconnaissance du droit de tout corps à disposer de lui-même. L’être qui se forme à l’intérieur de la matrice, dès lors, à qui appartient-il ? A lui-même ? A la personne qui l’héberge ? A l’inséminateur ? Qui doit prendre la décision de le vendre, l’éliminer, ou l’exploiter (car on est bien d’accord que la propriété permet de disposer d’une pleine jouissance d’un bien) ? Il est paradoxal de constater qu’à l’heure de l’enfant-roi, celui-ci n’aurait donc pas ici son mot à dire, lui qui décide par ailleurs de tout.

Pour perpétuer une société où la dignité de la personne humaine existe, il faut accepter, quoi qu’on en fasse et de quelqu’origine on la tire (divine, culturelle ou naturelle), qu’une part de nous-même nous échappe, que notre civilisation nous amène à une conception du corps faisant appel à une transcendance qui ne peut le réduire à un agencement d’organes, de muscles, de chairs, d’os et de cellules au risque d’en faire un instrument, une machine, un objet dévolu au mercantilisme et à la satisfaction des besoins primaires.

L’IVG n’est pas un droit, c’est une liberté

Si la loi française n’a pas intégré dans son bloc constitutionnel le droit à l’avortement, elle n’en a  pas moins consacré sa légitimité par le biais du Conseil constitutionnel qui, par jurisprudence, l’a garanti, soulignant simplement qu’il n’entrait pas en conflit avec les principes fondateurs de la République. Bref, il n’est pas anticonstitutionnel, ce qui ne veut pas dire qu’il doive devenir constitutionnel… En outre, la loi légalisant l’avortement, depuis 1975, date de son entrée en vigueur, n’a cessé d’évoluer, bien loin des vœux de sa porte-parole Simone Veil, allongeant à 14 semaines le délai légal et prévoyant en ce qui concerne l’IMG (Interruption médicale de grossesse, pratiquée dans des cas où la mère ou le fœtus serait atteint d’une affection grave et incurable), la possibilité d’avorter jusqu’à neuf mois – pour cause de détresse psychique, par exemple. Difficile de ne pas voir dans ces cas extrêmes et rares un infanticide, et surtout la porte ouverte à une conception de la vie inquiétante.

L’avortement n’est pas – en soit – un droit, il ne peut être conçu ainsi et ceci ne remet pas en cause son existence : il est une liberté, on oserait presque dire une tolérance, accordée aux femmes, d’interrompre pour les raisons qui n’appartiennent qu’à leur intimité une grossesse non désirée ou impossible de mener à terme. 

Il interroge sans cesse la question de la vie, ce qu’elle est, ce qu’elle vaut et ce qu’est au sens biologique mais aussi philosophique, moral et juridique un être humain. Quand le devient-on, et quand cesse-t-on de l’être ? A ce titre, le débat sur la constitutionnalité de l’avortement est inséparable de la question de l’euthanasie et de la fin de vie. Il est plus que jamais d’actualité dans un monde comptable et administratif où on trie les malades quand on ne les fabrique pas. Il est incontestable que l’embryon est déjà une vie, une « virtualité d’être humain » comme le soulignait le discours de Simone Veil à l’Assemblée nationale au moment où elle défendait la loi qu’elle portait, mais il est un être en devenir et chacun doit être et rester libre de ses convictions quant au bien-fondé de son action. A la croisée de la morale et du droit, la loi de 1975 tentait de concilier dans un équilibre périlleux la réalité de l’avortement, la détresse des femmes, la maîtrise de la procréation et en même temps la protection du fœtus et de la vie. 

Inscrire l’IVG comme un droit dans la Constitution, même si la formule employée est bien en deçà de ce que les associations réclament et laisse le champ large à de nombreuses interprétations, le dépouille de sa dimension d’intimité et de liberté pour la renvoyer à une forme d’impératif qui risque d’en faire – paradoxalement –  un droit pour les hommes de disposer du corps des femmes et de contraindre leurs volontés en invoquant non plus les droits en général mais le droit lui-même et les obligations qu’il engendre, leur permettant, par exemple de se défausser d’une paternité non souhaitée : « tu as un droit, tu n’as qu’à t’en servir, il est là pour ça ! Tu as un droit et tu ne t’en sers pas ? Mais tu n’as pas le droit ! ». Ce n’est pas sans rappeler le statut du paterfamilias à la romaine, qui peut exiger le droit de vie ou de mort sur l’être à naître… La fameuse pression sociale et patriarcale, invoquée à tout va, trouverait alors là une justification supplémentaire dans son exercice.

Entre la crainte de l’eugénisme, la tentation de créer des premiers de cordée et celle de privilégier la vie dans ses formes les plus humbles, l’avortement touche les questions les plus délicates sur la vie, son origine et son sens. Dans cette perspective, c’est dans la profondeur des consciences et le secret des situations personnelles que doit se décider ce qui apparaît, quoi qu’il en soit, un choix souvent douloureux pour la plupart des femmes.
Il faut cesser d’invoquer Simone Veil à chaque fois que la question de l’avortement se repose en la faisant se retourner moult fois dans sa tombe. Elle-même avait pressenti les limites de la loi qu’elle avait portée au perchoir et perçu tout l’enjeu qu’elle poserait dans le futur : « Je le dis avec toute ma conviction : l’avortement doit rester l’exception, l’ultime recours pour des situations sans issue. Mais comment le tolérer sans qu’il perde ce caractère d’exception, sans que la société paraisse l’encourager (…) C’est toujours un drame et cela restera toujours un drame. C’est pourquoi, si le projet qui vous est présenté tient compte de la situation de fait existante, s’il admet la possibilité d’une interruption de grossesse, c’est pour la contrôler et, autant que possible, en dissuader la femme. » (Discours de Simone Veil à l’Assemblée nationale, le 26 novembre 1976).

«C’est toujours un drame et cela restera un drame », un drame inscrit dans la Constitution. Merci du cadeau.

Un éternel adolescent?


Sous des dehors résolus, c’était un homme fragile. Dans les cérémonies militaires, il lui arrivait de prendre un air marmoréen qui n’impressionnait personne. En fait, il était perpétuellement indécis, cachant ses éternelles hésitations sous une apparence de fermeté.

Son drame est qu’il n’avait pas confiance en lui. Et cela venait de l’enfance et peut-être plus encore de son adolescence. Là, il était tombé au pouvoir d’une femme énergique et intelligente dont il s’était épris ou plutôt qui l’avait pris sous son aile. Et depuis, il tentait tous les jours de se persuader qu’il dominait la situation. Mais il ne dominait rien du tout, même s’il s’efforçait de façon pathétique de le faire croire.

Il occupait une position sociale déterminante, acquise au gré de circonstances qui l’avaient poussé en avant. Son ambition personnelle avait joué aussi, convaincu comme tant d’hommes que le moment était venu de s’affirmer. Mais, maintenant que le hasard l’avait hissé à un niveau auquel il n’aurait jamais dû parvenir, abandonné dans un environnement hostile, il lui restait à convaincre tous ceux qui l’avaient porté au pouvoir…

Se faisait-il illusion à lui-même ? Parfois oui, lorsque, pris par la magie du verbe, il formulait de belles envolées lyriques qui lui donnaient l’impression de peser sur le cours des choses. Car il avait le sens du rythme à défaut d’avoir celui de l’action et il était irrité de constater que l’effet de ses discours n’était pas à la hauteur de ses espérances. Pourquoi ? Sans doute parce que, perdu dans ses illusions, il avait du mal à saisir son infirmité. Donc il s’entourait mal, n’ayant pas en lui l’ascendance naturelle qui lui aurait permis de s’imposer à des gens de caractère.

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Oui, c’était bien cela : il manquait de ce don transmis dès la naissance à ceux que le destin avait choisis pour résister aux pressions et aux malheurs. Du coup et pour mieux affirmer une autorité dont il redoutait sans cesse qu’elle lui échappe, il se dispersait, voulant s’occuper de tout par crainte de la concurrence, faisant preuve sur les petits comme sur les grands sujets d’une assurance dérisoire, mais qui le rassurait.

Tout un pays dépérissait autour de lui, asphyxié par ses prises de positions impromptues et ses sautes d’humeur, ôtant ainsi aux meilleurs le droit et l’envie d’exister par eux-mêmes. À l’étranger, il se pensait compris, mais sous un vernis de politesse, il était tenu en piètre estime, car les uns et les autres entendaient ses longs discours avec une impatience croissante.

Pourtant, il était intelligent et là était bien le drame. Assez pour mesurer la force de ses meilleurs adversaires, mais pas assez lucide pour se juger lui-même, il cherchait par des raisonnements tortueux, à se convaincre qu’il avait raison, envers et contre tous ; que céder un pouce de terrain, devant une contradiction, même profitable ou une évidence implacable, était avouer sa faiblesse et il avançait donc de défaite en catastrophe, mais toujours certain de sa supériorité.

Le pire qu’il ne pouvait s’avouer sans frémir, c’est qu’il était petit – n’est pas de Gaulle qui veut -, peinant à s’imposer par cette grande taille qui impressionne naturellement les hommes comme les femmes. De cela, il souffrait en silence. Alors, il bombait le torse, redressait la tête et crispait les mâchoires, mais il ne subjuguait que lui-même…

Ainsi, méprisé par la plupart des esprits de qualité, allait-il, enclin à penser qu’il était le seul à dominer un rôle trop grand pour lui. Tout autour naviguait le peuple des courtisans, toujours prompts à saisir les miettes confortables du pouvoir, attentifs à tenir bon sur des positions acquises à base de pitoyables soumissions, peu à peu gagnés par la certitude de bénéficier d’une position devenue inébranlable à force d’habitude…

Bref, à s’écouter parler sans trêve, muré dans une autosatisfaction illusoire, l’on ne pouvait que penser à la citation d’André Gide dans Les Faux Monnayeurs :

« Il ne s’oublie jamais dans ce qu’il éprouve de sorte quil néprouve jamais rien de grand… »

C’était peut-être là le drame d’un petit homme qui n’était à bien y réfléchir, qu’un homme petit…

Les faux-monnayeurs

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Entre deux mondes

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Révélations et désespoir

Le romancier Christian Kracht, de retour dans sa Suisse natale après un long exil, nous parle de l’Europe d’hier et d’aujourd’hui. Et nous dit tout sur sa mère.


Christian Kracht est un écrivain rare qui, sous des apparences de dandysme littéraire, construit une œuvre importante qui ne laisse personne indifférent. De Fin de party (2003), se déroulant dans un Iran glauque, à Faserland (2019), son roman le plus connu, il a su imposer un style décapant, parfois provocateur, sorte de dénonciation du monde d’aujourd’hui et de ses dérives. Dans Eurotrash, qui vient de paraître en français, il s’attaque de nouveau à cette Europe ultra-libérale, que caractérise sa terrible absence d’éthique. Eurotrash se présente comme une fable cruelle, une sorte de parabole dont Christian Kracht serait le personnage principal, témoin à charge traversant des situations inavouables ou critiques. Telle est pour lui la nouvelle configuration de l’autobiographie comme genre littéraire, issu certes de la tradition classique des Mémoires, mais pris dans une curieuse atmosphère de délabrement moral.

L’héritage européen

L’action, au départ, se passe à Zurich, poste d’observation privilégié sur l’Europe. Christian Kracht, écrivain de langue allemande et de culture européenne, apparaît dans ce contexte historique comme le dernier rejeton d’une grande famille bourgeoise, compromise en son temps avec le nazisme. L’héritage semble lourd à porter, mais Kracht n’aura de cesse de le dénoncer comme un effet pervers de la décadence globale. Il écrit ainsi des siens, lucidement (on admirera en tout ceci la force de l’aveu) : « la décomposition de cette famille, oui, l’atomisation de cette famille, dont le quatre-vingtième anniversaire de ma mère dans la salle commune de l’hôpital psychiatrique de Winterthur marque les tréfonds, était d’une désespérance abyssale, je veux le redire et le répéter ».

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Le souvenir de la guerre

L’identité européenne même de Christian Kracht, bien que né en 1966, est constituée de tous ces souvenirs dramatiques liés à la guerre, qui le hantent comme des fantasmagories trop réelles. Il se remémore, par exemple, « le ghetto nettoyé au lance-flamme », « les uniformes cintrés gris clair », et aussi « la bougie éteinte d’Amsterdam ». Cette rencontre avec sa mère, que le roman raconte, ce semblant de voyage qu’ils effectuent ensemble dans une Suisse maudite, va laisser affleurer toutes ces obsessions. À travers sa mère, Kracht éprouve son propre et héréditaire malheur. Leur conversation se fait transparente, jusqu’à l’indicible. Il relate cette confession qu’elle lui avait faite : « Très tranquillement, avec les mots calmes et hésitants d’un enfant, elle m’avait raconté ce qui lui était arrivé à l’âge de onze ans, en Allemagne du Nord, en 1949, à Itzehoe précisément, qu’elle avait été violée, encore et encore… » Élément essentiel du récit, ce viol est à mettre en relation avec celui subi par Kracht lui-même, lorsqu’il était enfant : « il m’était arrivé la même chose, également à onze ans, à l’internat canadien ».

La gravité de ces révélations prend ici une consistance particulière, démontrant la corrélation entre la vie intime de l’écrivain et l’histoire – du moins les conséquences de cette histoire, succession interminable de désastres humains.

Une autocritique en bonne et due forme

Ce faisant, Kracht ne se laisse-t-il pas aller à une certaine exagération ? C’est ce que sa mère lui reproche, parmi beaucoup d’autres choses, comme par exemple de mettre inconsidérément « tout sur le compte de la Suisse, des nazis, et de la Seconde Guerre mondiale ». À vrai dire, Kracht se montre, dans Eurotrash, un champion de l’autocritique – peut-être pour brouiller encore plus les pistes. Il reconnaît avoir du mal à répliquer comme il le faudrait à sa mère, car elle conserve sur lui un grand ascendant. « Ton père était dans la SS », lui rappelle-t-il cependant. Elle lui rétorque tranquillement : « Regarde-nous, toi et moi, tu vois combien il est difficile, non, impossible, de confronter ses propres parents à la vérité. Et ensuite de laisser le tout derrière soi avec un minimum de décence. » Il lui demande si elle leur a pardonné. « Non, répondit-elle. »

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L’héritage culturel de l’Europe

Eurotrash est le roman de l’impossible réconciliation avec l’histoire européenne, même pour un homme venu au monde après-guerre. Un peu avant la fin, la mère et le fils arrivent au cimetière des Rois, à Genève. Ils veulent se recueillir sur la tombe de Borges, le grand écrivain argentin. Comme si la culture pouvait leur apporter un dernier espoir. Kracht aime citer les grands auteurs, ses compagnons de toujours. Il espère ne pas être le dernier, en Europe, à les lire et à les choyer. En somme, Kracht est un pessimiste qui cite le Candide de Voltaire ou Les Scènes de la vie d’un propre à rien d’Eichendorff. Et donc voilà… Au final, il est tout de même temps pour lui de ramener sa mère au Winterthur, pour un long séjour psychiatrique.

Ce très beau livre de Christian Kracht, tel que je le comprends, nous offre une métaphore inquiétante de l’Europe au présent.


Christian Kracht, Eurotrash. Traduit de l’allemand (Suisse) par Corinna Gepner. Éd. Denoël.

Eurotrash

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Les fruits amers du «Pacte vert européen»

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Des agriculteurs polonais manifestent à Varsovie, 27 février 2024 © SOPA Images/SIPA

Une tribune libre de Thomas Montagne, vigneron


Il est un sujet qui occupe en ce moment le débat public, et nombre de conversations. C’est l’agriculture, qui va mal, et qui le fait savoir. Avec une violence encore contenue, mais qui pourrait exploser car elle provient d’un vrai désespoir, et que les causes en sont mal analysées et donc mal traitées. La situation française est particulière, mais il est important de noter que c’est bien l’ensemble de l’agriculture européenne qui est actuellement agitée de violents soubresauts. Et en effet le coupable est européen. Les mêmes causes produisant les mêmes effets, ce sont donc toutes les agricultures européennes qui sont attaquées.

Un Buy China Act?

Ce coupable, pour moi, c’est le fameux Pacte Vert Européen, mieux connu sous son nom anglais, le Green Deal.   Sorti en décembre 2019, dans les premières semaines donc de la nouvelle Commission Von Der Leyen, ce texte a pour objectif premier la lutte contre le réchauffement climatique, par le contrôle des émissions européennes de gaz à effet de serre (GES). Mais en réalité ce Pacte, matrice de la quasi-totalité des législations sorties depuis janvier 2020 est basé sur une idéologie perverse et mortifère, sous prétexte de sauver la planète.

Pour comprendre à quel niveau stratosphérique d’incohérence on évolue, il suffit de constater que ce pacte, censé, rappelons-le, lutter avant tout contre les émissions de GES, refusait par principe tout ce qui avait trait à l’énergie nucléaire. Nous n’avons pas affaire à une construction pensée sur un plan technique, propre à répondre de manière ajustée à un problème technique, les émissions de GES, mais bien à un système idéologique menant volontairement à une forte décroissance.

Les fruits amers de cette idéologie arrivent l’un après l’autre à maturité. Par exemple la fin programmée des moteurs thermiques et le développement à marche forcée des véhicules électriques. Ou la folie des énergies « renouvelables » dont la principale caractéristique est d’être intermittentes, avant que renouvelables. Ou la taxonomie, véritable évangile selon Saint Pacte Vert déterminant le Bien et le Mal, qui tolère finalement le nucléaire, mais moins bien que le gaz.   Quand il s’agit d’énumérer les effets collatéraux graves de ces textes, on ne sait où donner de la tête. On citera le fait que nous devenons totalement dépendants de la Chine, pour les panneaux photovoltaïques comme pour une bonne partie des composants des éoliennes ou des moteurs électriques. À un point tel qu’on a pu dire que le Green Deal était devenu un « Buy China Act ». On citera aussi les effets importants des éoliennes sur la faune. On parlera bien sûr du coût gigantesque représenté par toutes ces « transitions environnementales », 1000 milliards d’€ initialement prévus sur 10 ans, on parle maintenant de 1500 milliards.

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Comme il se doit, tous ces textes, toutes ces directives, il faut en contrôler l’exécution ! Avez-vous entendu parler de CSRD ? Non ? « Corporate Sustainable Reporting Directive » encadre précisément la manière dont les entreprises vont devoir prouver qu’elles se conforment bien à la moindre des obligations « vertes » qui vont leur incomber. Ceci est applicable au 1er janvier 2025 sur les données 2024. Nous y sommes donc. Je vous recommande la lecture des propos[1] de François Asselin, président de la CPME.

De la ferme à l’assiette

Mais revenons à l’agriculture. Son texte à elle, sorti de la même matrice, s’appelle la Stratégie de la Ferme à la Table (Farm To Fork Strategy). En bref, d’ici 2030, les obligations seront les suivantes : -20% d’engrais, -50% de produits phytosanitaires, 25% de la superficie agricole en bio (soit un triplement).

Toutes les études montrent des résultats catastrophiques sur la production, pour un gain dérisoire en termes d’émissions de GES. Les baisses de production, notamment en céréales, détruiront notre souveraineté alimentaire, nous rendant non seulement incapables d’exporter, mais aussi dépendants de nos importations ! J’espère que vous aimez la viande synthétique et les farines d’insectes… C’est un désastre qui se profile, soutenu par la Commission, les Verts, la Gauche et les Centristes du Parlement européen.   Tout ceci pour pas grand-chose : non seulement les gains sont minimes, mais rappelons encore que l’UE pèse seulement 7% des émissions mondiales de GES. Et l’agriculture 10,3% des émissions de l’UE. En clair, pour 0,7% de GES en moins, on parle de d’affaiblir notre agriculture, de désorganiser les marchés mondiaux, d’offrir l’arme alimentaire à la Russie, au Brésil et à nos « amis » américains, de créer des émeutes de la faim en Afrique et d’accélérer ainsi les migrations. Un Win-Win Deal, ce Green Deal.

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Alors, que faire ? Si l’on en croit nos politiques (y compris ceux de droite, hélas), ou nos syndicalistes, rien ou pas grand-chose. Tout au plus du côté agricole entend-on demander davantage de temps et davantage d’aides pour effectuer la transition. J’avoue avoir un mal fou à comprendre cette apathie, cette acceptation résignée de la mort de l’Europe. Car c’est bien de cela dont on parle : le green deal tel qu’il est conçu pourrait ruiner notre économie. Croyant échapper à l’ours russe, nous tomberions dans la gueule du dragon chinois ou dans les serres de l’aigle américain. Et je ne fais ici allusion qu’aux conséquences directes. Si nous y rajoutons l’effet des sanctions contre la Russie, dont nous sommes les premiers à souffrir, les effets seront terrifiants.

Je crois que la raison de ce manque de vision n’est autre que la propagande écologiste que nous subissons tous depuis plusieurs dizaines d’années. À force de barboter dans la doxa d’une véritable « escrologie », rarement scientifique mais toujours dans l’émotion, nous ne sommes plus capables de réfléchir sainement. Je donne un exemple sur un autre sujet : avez-vous remarqué ces « libéraux » qui vous expliquent sans sourciller que la baisse d’un prélèvement obligatoire est « un coût fiscal » ? Alors qu’il s’agit d’un gain pour les assujettis. Voilà où mènent 40 ans de socialisme, et c’est pareil avec le bourrage de crâne écologiste.

Pour moi, il faut très clairement, supprimer le Pacte Vert, reprendre à zéro l’ensemble des textes européens qui en découlent et les reconstruire dans une optique foncièrement différente, qui nous permettra d’organiser harmonieusement une Europe moins polluante, et plus écologique dans le bon sens de ce terme : celui qui ne prétend pas détruire l’Homme pour sauver la nature.


[1] https://lejournaldesentreprises.com/article/directive-csrd-personne-ne-voit-la-catastrophe-arriver-alerte-francois-asselin-president-de-la-cpme-2080319

Finkielkraut: pour solde de tout compte

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Alain Finkielkraut. © Hannah Assouline

Alain Finkielkraut est un collectionneur de citations, un Pêcheur de perles. Arendt, Kundera, Levinas ou Valéry alimentent sa réflexion et nourrissent son œuvre. Son nouvel ouvrage, exercice d’admiration et de gratitude, est un pied de nez à l’arasement contemporain. Une démonstration de lucidité qui se double d’une élégante preuve d’amour.


Alain Finkielkraut possède une vertu rare : c’est un penseur qui, dans ses livres comme dans les médias, parle dru, clair, carré. Cet amoureux du silence impose sa voix sans se soucier des oreilles bouchées. Une voix très particulière, au ton et au rythme tels qu’à le lire on a l’impression de l’écouter, et qu’à l’écouter on a l’impression de le lire. On entend dans cette voix quelque chose d’oraculaire qui enflamme les approbations ou échauffe les biles. Rien ne le distrait de ses convictions. S’élever au-dessus des marigots expose aux crachats, il n’en a cure. Affaire de carapace acquise par quarante ans de « Répliques » au compteur.

Le voilà maintenant à l’heure du bilan. Dans Pêcheur de perles, dernier-né de ses livres, il se montre soucieux de boucler ses valises « avant le grand saut dans l’éternel nulle part », belle formule qu’on peut rapprocher du cadavre selon Bossuet, ce « je ne sais quoi qui n’a plus de nom dans aucune langue ». Le crêpe noir se découpe déjà au revers des vestons. Mais l’encre du testament a bien le temps de sécher. À preuve, règnent dans l’ouvrage une avenante gaieté, un réel bonheur d’exister, l’énergie d’un combat qui se poursuit. Et puis, dans un prologue, tout franc joueur abat ses cartes. Voilà donc Finkielkraut avec son collier de perles, autrement dit de citations magistrales. L’une d’elles rend hommage à Hannah Arendt et, par ce biais, à Walter Benjamin, auteur notamment des Lettres sur la littérature. De la forme épistolaire à l’essai, la distance se franchit d’un saut. Finkielkraut est un essayiste. Vous savez, un de ces pseudo-intellectuels que dédaignent, du haut de leur chaire auguste, certains pontes de l’Alma mater. Essayiste, c’est-à-dire spécialiste de rien, esprit curieux de tout. Sans qu’il s’en réclame, l’aile de Montaigne plane au-dessus de lui. Même démarche contraire à l’édifice d’une thèse ou d’une démonstration au cordeau, même recours à l’expérience sensible, même liberté d’allure qu’exprime ici une plongée vagabonde dans les carnets de phrases accumulées « pieusement depuis des décennies ». Des citations qui n’ornent pas : elles valent offrandes.

Lucidité

Elles nourrissent un exercice d’admiration et de gratitude. Pas surprenant chez Finkielkraut. Ces deux mots le distinguent des zélotes du progrès que révolte son attachement aux jours anciens. Quelle impudence ! Mais son deuil du passé s’affiche sans larmes ni mouchoir, sans fierté non plus, sous la plume toujours verte – costume d’académicien oblige – du témoin mélancolique qui le définit. Qu’est-ce qu’un témoin ? Un individu qui a vu, voit et se souvient. Le passé n’est pas, chez Finkielkraut, objet d’adoration, mais de comparaison. C’est un excellent moyen de souligner les tares d’aujourd’hui. Dans ce constat, le destin de l’enseignement prédomine. Les sociologues militants subissent la grêle, Bourdieu au premier chef, fossoyeur malgré lui de l’école républicaine. Les progressistes ont pour vice majeur de foncer dans le brouillard en se prenant pour des phares. Culpabilisée par Bourdieu et ses béni-oui-oui au nom du peuple, l’École « n’agit pour l’élévation de personne mais, consciencieusement, réforme après réforme, pour l’abaissement de tous ». S’ensuit cette évidence : regarder lucidement en arrière ouvre sinon à la sagesse, du moins au bon sens. À l’humour aussi, aux pointes d’ironie, autodérision incluse, dont Finkielkraut est friand. Pas l’humour prétendu des histrions des plateaux, mais les coups de patte dont il griffe les idolâtres du présent.

C’est toujours la même histoire, celle que déplorait déjà L’après littérature : la prétention de notre supériorité morale sur le monde qui nous a précédés. Enfermé en lui-même, le temps présent se goberge, ébloui par la démolition des temples et le vernis des tables rases. D’où la condamnation des nouvelles Lumières qui « désacralisent le grand art, combattent la piété envers les chefs-d’œuvre comme l’ultime avatar de la religion et enseignent […] la méfiance a priori envers tout ce qui fait autorité ». Le nivellement, morne plaine, signe la défaite de la beauté. Finkielkraut ronchonne ? On opine.

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Ruine de l’école, vénération du loisir, clips, mangas, jeux vidéo, abolition de l’excellence, relativisme général. « Après la sortie de la religion, voici venu le temps de la sortie de la culture. » Arasement de toute grandeur, de toute majesté spirituelle. Le ras du sol comme nouveau royaume. La sortie de la culture accompagne celle de l’amour. Finkielkraut est un philosophe sentimental. Gravée au fronton du premier chapitre, la citation de Paul Valéry, « Le cœur consiste à déprendre », ne tient pas au hasard. Le cœur pense. Finkielkraut récuse donc les préjugés de la doxa en vigueur. Il se permet d’écrire ceci : « Jankélévitch a raison : l’amour relève de l’emprise et cette emprise est une bénédiction. » Glorifier l’emprise dans une époque qui l’abomine appelle une exécution immédiate. Bravant les exécuteurs, il énonce sa vérité : « Aimer, c’est être dépendant, dominé, subjugué, assujetti. Aimer, c’est passer après. Aimer, c’est faire l’expérience inouïe d’une aliénation meilleure que la liberté. » Il confie alors comment, quitté au début de leur relation par celle qui deviendra sa femme, il l’a reconquise. Accoudé à ce qu’il a vécu, le philosophe sentimental est un conteur. Il donne vie à son discours, le nourrit de chair, de souvenirs, de railleries, de courroux, d’inquiétudes, d’émotions à vif.

Alain Finkielkraut est un familier de la douleur. Celle notamment dont l’accable la politique israélienne actuelle, soumise aux représentants du sionisme religieux. Pas seulement la douleur, mais la honte. Le dégoût. Comme tout juif conscient de son être, il prend pleinement part au drame des deux peuples en conflit, des deux légitimités face à face. Le rapport à l’histoire est toujours une affaire de corps, une inscription dans les fibres les plus intimes, une urgence de la filiation qui ressurgit dans les moments tragiques. Il faut ne rien comprendre à l’humain pour ignorer nos héritages. La loyauté guide Finkielkraut où qu’il aille. « Le détachement critique m’est interdit, je ne connaîtrai jamais le confort de l’extériorité. Ces voyous messianiques et moi, c’est la même généalogie, la même histoire, le même peuple. » Il n’aime pas Israël en amant inconditionnel, il l’aime d’un « amour tourmenté ». Et un abîme se creuse, irrémédiable, avec les progressistes qui « ne partagent ni cet amour ni ce tourment. Pour eux, Israël n’est pas un État périssable et critiquable, c’est un État malfaisant. » Le renversement des statuts fait son œuvre. L’ancien peuple martyr transformé en bourreau, le keffieh sanglant substitué au pyjama rayé, l’étoile jaune remplacée par la croix gammée. Une fois le juif nazifié, la haine ancestrale peut jouir de son triomphe. L’esprit de justice dévoyé s’autorise à voir dans le musulman l’opprimé archétypal, tandis que la victime du génocide est convertie en monstre génocidaire. Est-il utile d’insistersur ce renversement frontal exploité jusqu’à la corde par l’engagement partisan ? Évidemment : l’antisémite est partout.

Mort à l’homme Blanc

Le devoir de mémoire, qui mène à cette bascule où la figure du martyr change de propriétaire, compte parmi les pages les plus incisives. Acharné à criminaliser l’histoire occidentale, le devoir de mémoire a pour principe de flatter le narcissisme du présent qu’obsède la promotion de l’Autre. Fruit de la repentance post-hitlérienne, il veut briser toute forme de fidélité au terreau dont il procède. S’ensuit, de la part de Finkielkraut, une défense et illustration de l’identité nationale. Se dresse aussitôt le bûcher chargé de réduire en cendres le réactionnaire pris en flagrant délit de pensées nauséabondes. Feu sur le quartier général du Blanc hétérosexuel, colonialiste, raciste systémique, sur l’Européen attaché à son pays, ses traditions, ses ancêtres, sa langue, sur le salaud hostile à l’égalité inclusive brandie par les minorités intersectionnelles. Le caractère bouffi et bouffon de leur activisme s’étend au mouvement Metoo. Toutefois, plutôt que s’attarder sur cette agitation badigeonnée de wokisme, Finkielkraut se tourne vers Renaud Camus, à qui l’on doit la notion de « Grand Remplacement ». Renaud Camus, excommunié en châtiment de ladite notion reçue pour abominable, autrement dit néonazie. De ce cas singulier, Finkielkraut tire trois conséquences.

Il vitupère « l’ostracisme démocratique » appliqué à l’écrivain coupable d’avoir violé la loi morale qui interdit de nier l’apport salutaire de l’Autre à la communauté d’accueil, transformée dans ses tréfonds par l’immigration massive. Dans la foulée, il cite deux romancières bien en cour, quintessences de la belle âme, l’une affirmant que « l’humain du futur sera beige foncé avec des cheveux bruns », l’autre annonçant aux habitants du Vieux Monde qu’ils deviendront culturellement minoritaires, et qu’ils doivent s’y résoudre. Personne ne s’est ému de ces prédictions délicieusement douces aux oreilles des gens de bien. Cherchez l’erreur : aux romancières qui vont dans le sens du vent, les honneurs littéraires, à Renaud Camus l’enfer de la relégation. Preuve, s’insurge Finkielkraut, que « ce n’est pas l’énonciation du Grand Remplacement qui fait de vous un galeux et qui vous condamne à la mort lente, c’est sa dénonciation ».

Remplacemement ou fragmentation ?

D’une main ferme, Finkielkraut clarifie sa position personnelle. D’accord avec Renaud Camus sur la dépossession de leur identité qu’éprouvent les Français de souche, mais en désaccord sur le diagnostic lui-même. Argument justifié par les récentes émeutes, il observe « que la nouveauté de notre temps consiste non dans le remplacement du peuple, mais dans le morcellement de la nation. […] La France ne s’efface pas, elle se fragmente. » Impossible de nier l’évidence, à condition de voir ce qu’on voit. Lui continuera à écrire ce qu’il voit. « Et je ne me cacherai pas de lire, pour penser avec et contre lui, Renaud Camus. »

La fécondité des perles de ce pêcheur inspiré excède les limites d’une recension courante. Difficile néanmoins de ne pas sourire du pied de nez balancé en fin de vagabondage, cette liste des choses qui étaient « mieux avant », dont le témoin mélancolique se souvient. La voix singulière résonne alors chez qui lui prête attention en penchant la tête vers ce qui s’est perdu, inquiet du monde d’aujourd’hui qui ne sait où il va, ni pourquoi, et qui s’éloigne du monde d’hier à la vitesse d’un cheval fou.

Pêcheur de perles

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La défaite de la pensée

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Le Grand Remplacement

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Là-haut, sous les étoiles

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L'écrivain Christian Laborde © ANDERSEN ULF/SIPA

Christian Laborde, poète et grimpeur palois, déballe son « fourbi », nouvelles et poèmes, dans un recueil irisant aux éditions Héliopoles


La poésie est une chose trop sérieuse pour la laisser aux poètes officiels. Les encartés et les pétitionnaires manquent de vent et de souffle dans leurs vers. La poésie n’a que faire des ordres et des cases, des prébendes et des idéologies, c’est un foutoir qui ne tient qu’à un fil, un élan chaotique et des désirs contraires.

La poésie, refuge pour inadaptés

La poésie ne suit aucune logique, aucun manuel, ne s’acoquine d’aucun parti et se méfie des censeurs enivrés de pureté. La poésie n’admet en son sein que les fous et les possédés, les émotifs et les flâneurs, les pêcheurs de truite et les emmurés des achélèmes, les trublions et les sensuels. Les inadaptés y trouvent un refuge, une halte, un abreuvoir dans le désert, on s’y désaltère, on s’y noie un instant et après, on doit repartir et affronter toutes les raideurs du système, tous les obturateurs de la pensée. Sans elle, sans cette respiration essentielle, que serions-nous ? Des lecteurs d’essais statistiques ou pis, de biographies d’hommes politiques.

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La poésie ne recrute pas sur concours administratif et après avis médical. On attend d’un poète, un style, un son, une imagerie, des emportements, des lassitudes, un épuisement et cette lumière blanche qui illumine une clairière, à l’abri des regards. En somme, des mystères et des égarements. On aime Christian Laborde pour sa science vélocipédique, pour son long compagnonnage avec Claude Nougaro et, pour son œuvre, large et ample, foutraque et incandescente, rocailleuse et désarticulée, pleine de ruisseaux et de montagnes, de jazz et de percussion, de foins et de vaches, d’embardées provinciales et de picotements urbains. C’est le grand percussionniste des lettres françaises, batailleur, toujours en verve et en émoi, jamais tranquille, sur la brèche, j’entends son accent débouler dans un studio de radio, le débit est précis, l’enthousiasme n’est pas feint, cette cascade de mots déferle et nous emporte. Les poètes qui aiment les mots ne sont pas légion en France. La plupart s’en méfie. Laborde les fait tinter au clair de lune. Il est précoce, cette année. Il arrive avant les premiers bourgeons du printemps. Son « Fourbi », recueil de nouvelles, poèmes et instantanés aux éditions Héliopoles sent l’herbe coupée et les brisures d’enfance, il est empreint d’un romantisme sensitif et parsemé de quelques saines colères. Laborde est le chantre d’une nostalgie qui construit plutôt que celui d’une nostalgie mortifère. Le livre débute par une longue nouvelle « Le gardien de Magardo », récit d’une éducation campagnarde, d’une solitude qui s’apprivoise au contact d’adultes bienveillants et d’animaux complices, s’en dégage une pudeur extrême où rien n’est déballé, rien n’est sali, cette retenue-là est précieuse pour le lecteur. Elle l’honore. Laborde excelle dans cette composition où tout est suggéré, effleuré et pourtant tout est dit. Il aurait pu choisir les larmes, les repentances, les vociférations intimes ; là, il écrit comme parlaient nos instituteurs de jadis, sans passéisme, avec une force de conviction. Il y est question d’amour de la langue française, de transmission, d’un contact direct et pas du tout évanescent avec la nature, de son assujettissement joyeux, Herping, l’ânon qui pointe ses oreilles sur la couverture est un frère pour le jeune narrateur, honnête homme en construction qui se méfie d’instinct d’une modernité obscène.

Généreux

On est chez Giono et Hardellet, du côté de Boudard et de Pirotte également, les souvenirs de la guerre planent encore sur les consciences, Jeanne et Auguste veillent sur son destin et puis, il y a les fulgurances de Laborde comme cette phrase parfaite d’harmonie champêtre : « Nous allions herboriser en 2CV » ou cette maxime que l’on devrait inscrire au fronton des écoles : « En ces temps pourris, seuls les deux G, Gracq et Gary, vous tiendront compagnie ».

A lire aussi, du même auteur: Un dernier slow avant de nous dire adieu

Laborde passe habilement de Bir Hakeim à la Porsche 356 de Jacqueline Bisset dans « Bullit ». Ce « Fourbi » me rappelle le bazar ambulant qui s’installait, les jours du marché, sur la place de mon village dans le Berry. On y trouvait toutes sortes de merveilles, des pépites à un franc seulement. Dans cet ouvrage hybride qui se moque des catégories et des compartiments, Laborde voyage librement, après une longue nouvelle, il nous offre des poèmes sur des sujets aussi variés que la pluie, Procol Harum, le rue Bréguet ou la ville d’Albi et, dans une dernière partie qu’il appelle ses vagabondages, ses polaroïds, sous forme de portraits courts, photographient le déséquilibre du monde. Laborde est un poète généreux.

Fourbi de Christian Laborde – éditions Héliopoles – Sortie : 7 mars 2024

Fourbi

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Colette, rockstar

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Music-Hall Colette. © Julien Piffaut

Spectacle ludique et frénétique, Music-Hall Colette, au théâtre Tristan Bernard, est plein de trouvailles. À une époque qui adore mettre les gens dans des cases, le spectacle nous rappelle que la célèbre romancière est inclassable.


J’ai toujours aimé Colette. Ça a commencé avec la phrase de Marguerite Duras, trop méchante pour être exacte : « Colette, c’est de l’eau de bidet. » Il fallait donc la lire, et découvrir la vie anticonformiste de cette Bourguignonne née le 28 janvier 1873 et morte le 3 août 1954, à Paris, quelques semaines après la publication de Bonjour tristesse, roman scandaleux de la très jeune Françoise Sagan, une autre subversive de son temps.

©Julien_Piffaut

Tournis

Colette au théâtre, pourquoi pas, me suis-je dit. Mais comment résumer en un peu plus d’une heure l’existence de cette femme, authentique électron libre, absolument irrécupérable politiquement ? Eh bien si, c’est possible. Le résultat est bluffant. Music-Hall Colette, spectacle hommage entre cabaret et théâtre, offre une bouffée énergétique salutaire en cette période de régression mentale. La mise en scène, signée Léna Bréban, ne cesse de nous agiter sur nos fauteuils. Les trouvailles succèdent aux trouvailles. C’est un festival d’images, de sons, de lumières dont la maîtrise étonne. C’est à la fois didactique, ludique et frénétique. Et puis, il y a celle qui incarne, que dis-je, vit la vie de Colette, la sémillante Cléo Sénia, qui a écrit le texte avec Alexandre Zambeaux. Elle parle, chante, danse, sollicite son corps à l’extrême, sur la scène du théâtre Tristan Bernard, trop petite pour celle qui inventa le personnage de Claudine. Les maris de Colette, ses amours saphiques, ses pantomimes précises, le corps nu et huilé sur les planches du Moulin Rouge, ses coups de blues après les infidélités conjugales, la naissance pas franchement voulue de sa fille, son coup de foudre pour son beau-fils de 17 ans, ses angoisses justifiées en apprenant la déportation de son troisième et dernier mari, Maurice Goudeket, sous le régime de Vichy, l’évocation de ses voluptueux romans qui la conduisirent à présider le Goncourt, la vieille dame arthritique en fauteuil roulant regardant de sa fenêtre la place du Palais-Royal, toutes ces périodes allègres ou tragiques de la vie de Sidonie-Gabrielle Colette, revivent sous nos yeux ébaubis. Cléo, oui, n’est plus une actrice, elle EST cette femme libre, inclassable et, surtout, indémodable. Une vraie perf !


Frasques

On goûtera tout particulièrement quand l’actrice interpelle le public sur le métier… d’actrice, ou quand, par un jeu de mise en scène subtil, le personnage de Claudine reproche à sa conceptrice de l’avoir délaissée pour d’autres romans où elle ne figure plus, ou encore quand la mère de Colette, Sidonie Landoy (voix off), s’inquiète des frasques de sa fille, que la morale bourgeoise réprouve.

Sans oublier les rappels à notre époque, sur le féminisme, la pédophilie, les genders studies (relire Le Pur et l’Impur). Mais Colette n’est pas une figure engagée. C’est une Antigone panthéiste qui dit non à tous les pouvoirs, parce qu’elle veut préserver l’innocence animale de l’enfance.

Courez voir ce spectacle hors norme.

Le Pur et l'impur

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Music-Hall Colette, théâtre Tristan Bernard, 64, rue du Rocher, 75008 Paris, 01 45 22 08 40, actuellement à l’affiche.

À noter que pour les votants aux Molières 2024, le spectacle est éligible dans toutes les catégories du théâtre public (révélation ; mise en scène ; spectacle théâtre public ; etc.)

Luc Dietrich, un marginal dévoyé en quête d’absolu

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L'écrivain français Luc Dietrich (1913-1944). Photo DR.

De tous les météores qui ont marqué la littérature française – il en est quasiment à toutes les époques – Luc Dietrich est un des plus brillants. Des plus étranges aussi. Son œuvre, aussi brève que le fut son existence, suscite à la fois admiration et malaise. Elle échappe, en effet, aux catégories qui prétendent tracer des frontières entre le roman et la poésie, le réalisme et le symbolisme, le prosaïsme le plus trivial et la quête métaphysique. Parce qu’elle est, pour l’essentiel, autobiographique et que l’on n’entre pas sans quelque gêne dans la confidence et la confession.

L’emprise maternelle

L’écrivain lui-même échappe à la banalité. Né en 1913, Luc Dietrich se retrouva orphelin de père à l’âge de six ans. Elevé par une mère toxicomane qui le rend complice de ses turpitudes, il fait très tôt l’apprentissage du vol, du mensonge. De la misère, tant physique que morale. De la solitude. Rien qui le prédispose à la passion de l’écriture : des études sommaires, pas ou peu de culture. Une enfance et une adolescence marquées, de façon indélébile, par la corruption et le mal.
Minée par ses excès, sa mère meurt en 1931. Voici Luc plus seul que jamais. Stigmatisé dans son corps par les privations, mais habité par une soif d’absolu qui ne le quittera pas. Hanté par le souvenir de « celle qui vit encore dans (son) sommeil » – souvenir ambigu, oppressant et consolateur, qu’il s’ingéniera à exorciser par la pratique de la littérature et de l’écriture.
En 1932, il publie un recueil de poèmes Huttes à la lisière. Au printemps de cette même année, il rencontre par hasard Lanza del Vasto qui deviendra « le Grand Ami » et dont l’influence sera déterminante non seulement sur la conduite de sa vie – Dietrich fréquente à cette époque le « milieu », vit  d’expédients et de trafic de drogues – , mais sur son éveil à la littérature et sur l’élaboration de son œuvre.

Une rencontre providentielle

Ainsi va naître et se développer une amitié exemplaire. Lanza rentre juste de l’Inde où il a approché Gandhi (il publiera en 1943 Le Pèlerinage aux sources dont le succès sera immédiat). Très vite, il décèle la richesse intérieure de ce garçon timide, taciturne, dégingandé, qui multiplie les rencontres amoureuses, « petit frère de Villon et de Rimbaud ». Une richesse dont il va favoriser l’épanouissement. Qu’il va canaliser jusqu’à lui donner forme par une étonnante symbiose, une véritable alchimie spirituelle comme il n’en existe guère d’exemple dans l’histoire de notre littérature.

A lire aussi, une nouvelle, du même auteur: Le Songe d’Archibald

Histoire d’une amitié, de Lanza del Vasto, relate cette période de leur existence commune qui donnera L’Injuste Grandeur ou le livre des rêves, publié en 1951. Transcription de récits de rêves, prose peuplée d’images récurrentes, d’obsessions, il s’agit d’une tentative de catharsis, de purgation dominée par l’image de la mère. Une sorte de psychanalyse littéraire dans laquelle il est difficile de démêler la part du maître et celle du disciple. Rien de commun avec l’écriture automatique pratiquée par Breton et les Surréalistes. Chacun de ces courts textes présente une continuité, une cohérence – fût-elle onirique – par-delà la somptuosité baroque de la plupart d’entre eux.

L’éclosion de l’écrivain

La notoriété viendra à Luc Dietrich quelques années plus tard. Le Bonheur des tristes (1935) suscite l’enthousiasme de la critique. Ce récit de son enfance, cynique, désabusé, en même temps plein de candeur, s’inscrit dans la perspective d’une lente et difficultueuse libération. D’un arrachement douloureux aux puissances du mal.
Jean-Marie Rouart définit fort justement Dietrich comme « un mécréant hanté par l’absolu ». Tel apparaît-il aussi dans Apprentissage de la ville (1942) où il reprend sa confession à partir de la mort de sa mère. Indifférent au succès littéraire (un numéro spécial de la revue Fusées lui a pourtant été consacré), il narre son existence de marginal entretenu par une tenancière de maison close. Obsédé par la quête du grand amour qui le rédimera, y renonçant, finalement, pour chercher l’illumination propre à lui révéler l’inanité du monde. La fange et la nostalgie d’une inaccessible pureté originelle.
Un mysticisme diffus mêlé au réalisme le plus cru baigne ces romans (mais sont-ce des romans?) dont l’originalité témoigne d’une forte nature d’écrivain. On devine ce qu’eût pu produire la maturité, une fois épuisés les sortilèges de l’autobiographie.
Si l’influence de Lanza s’y laisse indéniablement percevoir, Dietrich s’est pourtant, dès 1939, choisi un autre maître.

Un gourou nommé Gurdjieff

Comme René Daumal, qu’il a connu en 1938, comme la romancière anglaise Katherine Mansfield, Georgette Leblanc et quelques autres artistes et écrivains, il subit la fascination de Gurdjieff qu’il rejoint dans les années 40. Sa santé est alors fortement délabrée. Il est d’une maigreur effrayante, affaibli par des hémoptysies. Les traitements pour le moins singuliers imposés par le mage d’Avon aggravent encore sa déchéance, comme ce fut le cas pour Katherine Mansfield. Ainsi passe-t-il au Prieuré d’Avon la période de la drôle de guerre. Blessé le 10 juin 1944 lors du bombardement de Saint-Lô, frappé d’hémiplégie et d’aphasie, il meurt lamentablement à trente-deux ans, le 10 août de la même année.

A lire aussi: René Daumal, l’expérience des limites

Publié trois ans après sa disparition, le Dialogue de l’amitié apparaît comme le testament spirituel d’un homme qui a tenté, par d’incessantes plongées dans l’enfance, par le rêve, par l’amour, de transmuer en plénitude une réalité sordide. De se trouver lui-même, par des voies parallèles à celles qu’empruntèrent Daumal et ses amis du Grand Jeu. Il se voulut conquérant de l’absolu. Au risque, comme Icare, de s’y brûler les ailes.

La puissance de l’image

Une autre face du talent de l’écrivain, son goût pour la photographie, longtemps pratiquée. Indifférent à l’aspect technique, ce qui le passionnait, c’était de fixer sur la pellicule la surréalité émanant de la nature – sous-bois, paysages, arbres squelettiques se détachant sur un fond de nuages (« Et l’arbre en combattant grandit jusqu’à la mort »). Autant de métaphores de sa propre recherche : discerner l’absolu sous la gangue des choses.
Deux albums publiés avant-guerre, Terre et Photographies, associent images et prose poétique. Jean-Daniel Jolly Monge a rassemblé des photographies et des textes inédits dans un recueil, Emblèmes végétaux. Quelques mois avant sa mort, Dietrich en avait apporté le manuscrit à Denoël qui l’égara et ne le publia jamais. Il fut, heureusement, exhumé en 1993. Ultime message d’un poète sensible aux formes « qui s’impriment sur nous plutôt que nous sur elles ».
Puisse Luc Dietrich avoir trouvé sa vérité, dans l’ailleurs des voleurs de feu.


L’Injuste Grandeur ou le livre des rêves précédé d’Histoire d’une amitié, Texte établi et préfacé par Jean-Daniel Jolly Monge, Le Rocher, collection Alphée, 260 p.

Emblèmes végétaux, postface de Jean-Daniel Jolly Monge. Le Temps qu’il fait, pas de pagination.

Le pèlerinage aux sources

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L'injuste grandeur ou Le livre des rêves

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L'apprentissage de la ville

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Dialogue de l'amitié

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Emblèmes végétaux

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Petit précis de bonheur

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Vincent Roy. D.R

Retour à Kensington est un retour aux sources pour tout écrivain digne de ce nom. Avec humour et élégance, Vincent Roy croque notre monde à la dérive sans vouloir trop y toucher. Il a bien raison.


Qu’y a-t-il de plus transgressif de nos jours que de se dire heureux, comblé, en paix et amoureux ? Qui peut tourner le dos à une société qui n’en finit pas de générer ses victimes – réelles et fantasmées –, se tenir à l’écart de « l’actu » des journaux et de la télé, afin de travailler à son rythme et en toute sérénité, connaître le bonheur plein et entier ? Un écrivain.

Vincent Roy est-il cet homme qui tient une sorte de journal, tel un carnet de croquis littéraire, dans lequel la beauté du quotidien semble survoler la tristesse du monde ? On veut le croire ; on le lui souhaite. Le narrateur n’est pas perdu parmi ses semblables, il est largué, comme on largue les amarres pour gagner le large ou prendre de la hauteur. Et, de son ballon, il essaie de comprendre, non sans humour, ce qui cloche en bas. Sainte-Beuve affine son constat : « De nos jours le bas-fond remonte sans cesse, et devient vite le niveau commun, le reste s’écroulant ou s’abaissant. Le mal sans doute ne date pas d’aujourd’hui ; mais tout est dans la mesure, et aujourd’hui on la comble. »

A lire aussi : Chants de ruines

Il s’interroge aussi sur la littérature : « Le rêve, c’est d’écrire une fugue avec les mots. Plusieurs voix, un même thème, un sujet constitué d’une tête et d’un corps, sa réponse, son exposition. Des effets : strettes, renversements. Puis contre-sujet apparaissant dans une autre voix. Trouver la bonne cadence, voilà tout. » Oui, mais pas évident pour plaire au public. Il le sait : « Qu’est-ce qu’un roman français “vendeur” aujourd’hui ? Surtout pas de vice sérieux. Un héros d’origine modeste (très important), en province, erre dans un centre commercial à la recherche de chaleur humaine. Il est obèse, il “sue”, il “doit” tout avaler jusqu’à l’excès, jusqu’au “dégoût”. Heureusement, depuis qu’il va à la piscine, il a trouvé un sens à sa vie : Myriam est à l’accueil et c’est un ange. Il veut la conquérir mais pour cela, il va devoir renoncer à ses démons. » Mieux vaut rester au large… et amoureux dans son coin. Cet amour se prénomme Alice. Elle est brune, élégante, courtière en œuvres d’art, elle habite Londres et voyage pour ses affaires. L’écrivain a emménagé chez elle et l’accompagne à Lisbonne ou à Montreux et, chose invraisemblable, ils n’ont rien à se reprocher l’un l’autre, ils aiment tout de l’autre : une histoire d’amour monstrueusement anachronique. « C’est la vie pour rien avec Alice, la vie donnée, sans pourquoi, facile. […] Le miracle, c’est que rien ne passe, tout demeure en rappel et s’ajoute. Une seconde est un vœu exaucé, une minute une promesse accomplie, une heure un désir assouvi. »

En contrepoint de cette passion pure, le narrateur se plaît à relater, par petites touches, le séjour londonien de Casanova. Sur les rives de la Tamise, il vit un enfer. Le coureur le plus célèbre d’Europe est sous l’emprise de La Charpillon, une manipulatrice toxique (dirait-on d’un homme aujourd’hui), qu’il entretient à grands frais et sans obtenir les faveurs.

À l’instar de Londres, Retour à Kensington est densément peuplé. On y croise Freud et Ronsard, Gauguin et Buffon, Rimbaud et Haydn, Balzac et le prince de Ligne, Mirabeau, des renards… En fait, un écrivain n’est jamais seul.

Vincent Roy, Retour à Kensington, Le Cherche Midi, 2024.

D.R

Retour à Kensington

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Les enseignants français, entre laïcité, compromissions et collaboration

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Nantes, 31 août 2023 © LOIC VENANCE / AFP

Émoustillé par le dernier numéro de l’hebdomadaire Marianne, qui consacre un dossier très complet à la laïcité et aux menaces qui pèsent sur ce pilier essentiel de la République, notre chroniqueur résume pour nous les données du problème, entre les projets de charia des Fréristes, les retournements de veste de la gauche, la défense (récente) de la laïcité par la droite, et la responsabilité écrasante des pédagogues, prêts à toutes les compromissions pour acheter la paix scolaire — et, à terme, la déroute civile.


L’actualité récente est sombre, comme d’habitude. À Paris, le proviseur du lycée Maurice-Ravel, dans le XXe arrondissement, est menacé par une élève de BTS qui entendait entrer dans l’établissement avec son voile — en infraction avec la loi de 2004.

Récapitulons. La première affaire de voile remonte à octobre 1989, à Creil, lorsque deux collégiennes prétendirent entrer voilées dans leur établissement scolaire. Lionel Jospin, expert en atermoiements, au lieu de prendre dans l’instant un décret interdisant l’entrisme de la superstition à l’école, passa la patate chaude au Conseil d’État, qui prit son temps. Ce n’est qu’en 2004, devant les témoignages concordants et accablants, que la Commission Stasi accoucha de ce qui allait devenir la loi, interdisant dans les écoles, les collèges et les lycées publics le port de signes ou tenues par lesquels les élèves manifestent ostensiblement leur appartenance religieuse.

Le principal fiasco de la carrière politique de Jospin

Dans ces mêmes années de valse-hésitation, Terra Nova, le « think tank » de la gauche intelligente, accoucha d’une idée lumineuse : puisque la classe ouvrière, échaudée par 14 ans de politique mitterrandienne, s’en allait chez Le Pen, il fallait trouver un nouveau prolétariat, de nouveaux damnés de la terre.
Rappelez-vous l’élection présidentielle de 2002. Tout le monde pensait que le second tour verrait s’affronter Jospin et Chirac. L’hypothèse Le Pen n’était pas évoquée, même chez les bookmakers les plus fous. Jospin, sommé par l’ex-Premier ministre Pierre Maurois de « s’adresser au peuple », refusa en expliquant que le peuple nouveau qu’il guignait n’était pas constitué par les ouvriers d’une industrie désormais défunte. Et cet homme qui avait froidement proclamé, quelques années auparavant, « que voulez-vous que ça me fasse, si la France s’islamise », fut envoyé à la retraite d’office.

À lire aussi, Alain Finkielkraut: «Transmettre n’a jamais été aussi dangereux»

C’est le grand tournant. La gauche, et plus encore l’extrême-gauche, allaitées des décennies durant à la laïcité intransigeante de Jaurès et du petit père Combes, mangeait son chapeau et soutenait désormais le communautarisme. Notez que le projet s’était mis en place, comme le souligne dans le dernier numéro de Marianne, sous Mitterrand — qui est vraiment l’homme qui a le mieux détruit la France. Comme l’explique fort bien Hadrien Mathoux dans Marianne, « dans les années 1980 le pouvoir mitterrandien troque le modèle assimilationniste pour un « droit à la différence » lénifiant qui pave la voie à toutes les revendications communautaires, souvent accueillies avec bienveillance dans les collectivités gérées par les socialistes. » On se souvient que c’est pour protester contre ces petits arrangements mortifères que Céline Pina, après vingt ans de militantisme au PS, adjointe au maire de Jouy-le-Moutier, conseillère régionale d’Île-de-France, suppléante du député socialiste Dominique Lefebvre, a rejoint ce qu’il restait d’intelligence, à Front populaire d’abord et à Causeur ensuite — ce qui lui vaut, comme à moi, d’être traitée d’extrémiste de droite par les petits roquets de l’islamisation rampante.

On assiste dans ces années 2000-2020 au grand retournement idéologique. Comme dans 1984, où « l’ignorance, c’est la force », la gauche s’empare de l’indigénisme, de l’antisémitisme, de la « pensée décoloniale », de l’intersectionnalité des luttes (qui amène les féministes à défendre le voile islamique, symbole d’infériorité des femmes) et autres billevesées cautionnées par d’ardents universitaires qui se cooptent joyeusement entre eux pour mieux descendre le niveau de la recherche en France, et les prétendus héritiers de Jaurès abandonnent le drapeau de la laïcité, ajoute Mathoux. Cette mutation radicale amène nos nouveaux indigénistes à glorifier les États-Unis, jadis grand Satan de la gauche — rappelez-vous, les « US go home » peints sur les murs dans les années 1960. Mais le communautarisme anglo-saxon séduit tous ceux qui haïssent la laïcité.

Choisis ton camp, camarade

L’intelligence a changé de camp. En 1997, Michel Winock avait publié Le Siècle des intellectuels, où il passait en revue tous les noms de l’engagement, de Romain Rolland à Sartre. On pense ce que l’on veut des Temps modernes, revue-phare de ce bouillonnement intellectuel, mais le talent et la matière grise — même dévoyée en des combats douteux — n’y manquaient pas. Et « intellectuel de gauche », à de très rares exceptions près, sonna pendant un siècle comme un pléonasme.
Aujourd’hui, qui se targue d’être un intellectuel de gauche ? L’intelligence est passée à droite — laquelle défend désormais la laïcité, dernier rempart contre l’islamisation. Qu’en aurait pensé Charles Maurras ?

Le spectre politique s’est déplacé de 180°. Défendre le communautarisme, souhaiter une France éclatée façon puzzle, noyer la Constitution dans la charia comme l’Angleterre : dans un article tout récent du Figaro, François-Joseph Schichan explique froidement que les islamistes sont au pouvoir au Royaume-Uni.
Méfiez-vous cependant, pauvres cloches de gauche qui sonnent creux : les islamistes, une fois élus, s’assoient sur les bobos wokistes qui leur ont permis d’accéder au pouvoir. À Hamtramck, dans la banlieue de Detroit, les gogos féministes et LGBT ont puissamment contribué à l’élection d’une municipalité islamiste. Résultat, il n’y a plus de femmes au conseil municipal, et le drapeau LGBT est partout interdit. On n’empale pas encore, mais le cœur y est.

A lire aussi, Georgia Ray: Douter: le dernier luxe de l’Occident

C’est que nos progressistes (entendez, dans le contexte de mots à l’envers qui est le nôtre, ceux qui sont partisans du grand retour en arrière, et échangent les Lumières pour une obscurité totale) ignorent apparemment ce qu’est la taqiya : il est permis de mentir à un gentil pour le rouler dans la farine.

La passivité du monde enseignant

Les enseignants ont une responsabilité passive dans cette déroute. Après tout, ce sont leurs élèves qui à 43% des 18-30 ans sont favorables au port d’insignes religieux, et qui à 75%, dans la même tranche d’âge, considèrent qu’il faut respecter les religions pour ne pas offenser les croyants : bientôt le grand retour du délit de blasphème ! Ces mêmes enseignants tolèrent qu’en classe, les garçons se tiennent loin des filles, de peur d’être souillés par ces créatures impures. Ils contournent les cours sur la Shoah, évitent d’évoquer la traite saharienne, négligent Darwin, écoutent patiemment les crétins qui expliquent que la Terre est plate, et admettent que les filles se dispensent massivement de sport en général et de piscine en particulier.
Et quand ils ne s’opposent pas carrément aux directions qui conformément aux instructions ministérielles interdisent le port de l’abaya, ils se battent aujourd’hui pour qu’un imam expulsé de France revienne dans notre pays toucher ses allocations.

Il est temps qu’on ne recrute plus que des postulants qui auront fait le serment de défendre et d’enseigner la laïcité, qui confinent les croyances religieuses dans la vie privée et interdisent leur exportation dans la sphère publique, particulièrement dans ces lieux réservés au Savoir que sont les établissements scolaires — au Savoir et pas aux superstitions héritées d’un chamelier frappé d’insolation il y a quatorze siècles.

Le Siècle des intellectuels

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Constitutionnalisation de l’IVG: Don Quichotte au pays du droit des femmes

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Les sénateurs de gauche applaudissent après le vote en faveur de la constitutionnalisation de l'avortement, Paris, 28 février 2024 © Jacques Witt/SIPA

Le Sénat, après l’Assemblée Nationale, vient d’adopter le projet de loi qui vise à inscrire à l’article 34 de la Constitution que « la loi détermine les conditions dans lesquelles s’exerce la liberté garantie à la femme d’avoir recours à une interruption volontaire de grossesse ». Le 4 mars, le chef de l’État réunira à Versailles le congrès pour entériner la constitutionnalisation du droit à l’avortement sous la condition d’une majorité des trois cinquièmes favorable à une telle mesure. Les feuilles ont volé, les cravates se sont agitées dans l’hémicycle et c’est une grande partie des sénateurs qui a accueilli avec liesse ce vote comme si, d’un coup, on venait de sortir de plusieurs siècles d’obscurantisme et de servitude et qu’enfin les lumières de la raison et des Droits de l’Homme étaient venus allumer une société rétrograde et patriarcale.

La menace fantôme

Le garde des Sceaux, Éric Dupond-Moretti, se satisfait de cette « nouvelle page du droit des femmes ». En quoi est-ce si nouveau ? Le droit à l’avortement en France n’est pas menacé, il peut être contesté mais la Constitution elle-même ne garantit-elle pas la liberté de conscience ? Le ministre de la Justice, en bon avocat, anticipe : «  Immédiatement l’avortement n’est pas menacé, mais il ne faudrait pas qu’il le soit ». Et niveau anticipation, le gouvernement en connaît un rayon : on l’a vu avec le vaccin et les masques.

Bref : il y avait, semble-t-il, urgence à graver dans le marbre de la Constitution le droit à l’avortement. Mais d’où venait la menace ? Il faut nous replonger presque deux ans en arrière pour y voir plus clair.

Le 24 juin 2022, la décision de la Cour suprême des États-Unis de révoquer la jurisprudence « Roe v. Wade », qui garantissait le droit constitutionnel à l’avortement dans l’ensemble des États-Unis, avait provoqué un tollé d’indignation. Il ne s’agissait cependant pas de l’abolir, comme il a été entendu, mais d’en confier la gestion à chaque Etat, la plupart étant, il est vrai, assez conservateurs sur ce sujet. En France, les personnes disposant d’un utérus (je ne souhaite pas faire de discriminations ou être cataloguée parmi les TERF…) s’étaient regardé le nombril, en se demandant quel avenir serait désormais celui de leurs ovocytes, ignorant sans doute qu’elles ne vivent ni au Texas, ni dans le Wyoming.

Norma Mc Corvey (dite Jane Roe) avec son avocate Gloria Allred, Washington, avril 1989 © Greg GIBSON / AFP

La classe politique avait usé de toute la palette du champ lexical de l’épouvante pour qualifier cette mesure, et la sororité féministe pleurait à chaudes larmes sur le sort des Américaines, alarmant leurs concitoyennes sur la défense d’un droit qui n’est pourtant, ici, nullement menacé.

Le président Emmanuel Macron avait tweeté d’emblée que « l’avortement est un droit fondamental pour toutes les femmes », invitant, par la voix d’Aurore Bergé, chef de file des députés de la majorité présidentielle, à inscrire dans la Constitution « le respect de l’IVG », décision réitérée le 8 mars 2023.

Aujourd’hui les associations féministes se réjouissent de cette adoption, estimant toutefois, qu’une vigilance devrait demeurer et que beaucoup reste à faire en matière des droits des femmes, oublieuses, dans une indignation sélective coutumière, que bien d’autres pays enfreignent la dignité et la liberté des femmes et pas seulement en ce qui concerne l’avortement, comme si ce dernier était l’alpha et l’omega de la condition féminine. Si l’avortement est interdit dans de nombreux pays, il est aussi parfois imposé comme en Inde où des femmes se voient contraintes d’interrompre une grossesse de mère porteuse, « travail » qu’elles ont choisi par misère, si le produit in utero n’est pas conforme. La liste des pays où le droit des femmes n’est même pas une question car elles sont invisibilisées et privées des prérogatives dont jouissent les hommes est longue, et les féministes se révèlent souvent bien complaisantes envers ces mêmes hommes quand ils exportent ici leurs us et coutumes, venant compromettre l’égalité hommes-femmes, pourtant constitutionnelle.   

Abandon total de notre identité

Même si l’idée d’une constitutionnalisation trônait dans la tête des plus radicales parmi les féministes, c’est bien à l’aune de  la déclaration de la Cour suprême américaine que l’idée de graver le droit à l’IVG dans le marbre de la Constitution était venue comme une urgente envie de se soulager, alors même que le parti d’Emmanuel Macron avait balayé d’un revers de main la même proposition soumise quelques années plus tôt par LFI qui en a profité pour remonter au créneau sur ce projet.

Le fait est révélateur : le monde est américano-centré. Du moins le monde occidental, gorgé de mondialisation, répugnant à toute idée de frontière, persuadé qu’il profite toujours du plan Marshall. Sortez vos mouchoirs, car quand les États-Unis éternuent, c’est nous qui toussons et prenons notre température. Sommes-nous donc devenus les vassaux de l’Oncle Sam au point de s’alarmer dès qu’un évènement se produit aux Etats-Unis, craignant d’y être soumis à notre tour ? Sommes-nous à ce point infantilisés, pour nous aligner aux injonctions morales d’un pays auquel on obéit déjà aux velléités interventionnistes et dont le melting-pot et la culture influencent et inspirent déjà les pensées de nos élites et le mode de vie de notre peuple ? Il semble que oui. Par exemple, la majeure partie de nos lois converge déjà vers un fédéralisme européen. Sans parler des velléités belliqueuses de notre président à l’encontre de la Russie qui fleurent bon la guerre froide.

En revanche, en ce qui concerne le service après-vente, on nous sert du « made in France » en veux-tu, en voilà, avec des effets de manche qui feraient passer le serment du Jeu de paume pour de la gnognotte. Est-ce l’effet du Salon de l’Agriculture ? Je ne saurais dire. « «Quand les droits des femmes sont attaqués dans le monde, la France se lève et se place à l’avant-garde du progrès » réagit le Premier ministre Gabriel Attal sur X après que le garde des Sceaux, avant la procédure des votes, a proclamé solennellement : « Les Français nous regardent et attendent que nous soyons tous collectivement à la hauteur de l’attente populaire, à la hauteur des combats passés, à la hauteur de la vocation universelle de la France », ajoutant que cette journée historique ferait de la France « le premier pays au monde à protéger dans sa Constitution la liberté des femmes à disposer de leur corps ». Cher Éric, si vous me permettez cette licence, je pense qu’effectivement les Français attendent beaucoup de choses et que vous soyez à la hauteur de vos fonctions, mais je doute qu’ils pensent en premier lieu à l’IVG au moment où on tue, on viole, on vole, le tout dans un contexte de pouvoir d’achat en berne et de recul des services publics.

Une telle décision est pernicieuse et l’érection de l’IVG en droit risque fort d’ouvrir la boîte de Pandore d’une société déjà mortifère et consumériste. La sémantique n’est pas un hasard. C’est autour de l’idée que les femmes ont le droit de disposer de leur corps que cette loi s’organise. Or, le corps ne peut pas être une propriété, il n’appartient à personne car il n’est pas un bien matériel ou immatériel – pas plus que ne pourrait l’être l’âme ou l’esprit. C’est d’ailleurs la ligne adoptée par le droit français qui pénalise tout commerce relatif au corps.

Si mon corps m’appartenait, cela supposerait d’une part l’acceptation qu’il soit vu comme un objet, donc source de possession, d’autre part la reconnaissance du droit de tout corps à disposer de lui-même. L’être qui se forme à l’intérieur de la matrice, dès lors, à qui appartient-il ? A lui-même ? A la personne qui l’héberge ? A l’inséminateur ? Qui doit prendre la décision de le vendre, l’éliminer, ou l’exploiter (car on est bien d’accord que la propriété permet de disposer d’une pleine jouissance d’un bien) ? Il est paradoxal de constater qu’à l’heure de l’enfant-roi, celui-ci n’aurait donc pas ici son mot à dire, lui qui décide par ailleurs de tout.

Pour perpétuer une société où la dignité de la personne humaine existe, il faut accepter, quoi qu’on en fasse et de quelqu’origine on la tire (divine, culturelle ou naturelle), qu’une part de nous-même nous échappe, que notre civilisation nous amène à une conception du corps faisant appel à une transcendance qui ne peut le réduire à un agencement d’organes, de muscles, de chairs, d’os et de cellules au risque d’en faire un instrument, une machine, un objet dévolu au mercantilisme et à la satisfaction des besoins primaires.

L’IVG n’est pas un droit, c’est une liberté

Si la loi française n’a pas intégré dans son bloc constitutionnel le droit à l’avortement, elle n’en a  pas moins consacré sa légitimité par le biais du Conseil constitutionnel qui, par jurisprudence, l’a garanti, soulignant simplement qu’il n’entrait pas en conflit avec les principes fondateurs de la République. Bref, il n’est pas anticonstitutionnel, ce qui ne veut pas dire qu’il doive devenir constitutionnel… En outre, la loi légalisant l’avortement, depuis 1975, date de son entrée en vigueur, n’a cessé d’évoluer, bien loin des vœux de sa porte-parole Simone Veil, allongeant à 14 semaines le délai légal et prévoyant en ce qui concerne l’IMG (Interruption médicale de grossesse, pratiquée dans des cas où la mère ou le fœtus serait atteint d’une affection grave et incurable), la possibilité d’avorter jusqu’à neuf mois – pour cause de détresse psychique, par exemple. Difficile de ne pas voir dans ces cas extrêmes et rares un infanticide, et surtout la porte ouverte à une conception de la vie inquiétante.

L’avortement n’est pas – en soit – un droit, il ne peut être conçu ainsi et ceci ne remet pas en cause son existence : il est une liberté, on oserait presque dire une tolérance, accordée aux femmes, d’interrompre pour les raisons qui n’appartiennent qu’à leur intimité une grossesse non désirée ou impossible de mener à terme. 

Il interroge sans cesse la question de la vie, ce qu’elle est, ce qu’elle vaut et ce qu’est au sens biologique mais aussi philosophique, moral et juridique un être humain. Quand le devient-on, et quand cesse-t-on de l’être ? A ce titre, le débat sur la constitutionnalité de l’avortement est inséparable de la question de l’euthanasie et de la fin de vie. Il est plus que jamais d’actualité dans un monde comptable et administratif où on trie les malades quand on ne les fabrique pas. Il est incontestable que l’embryon est déjà une vie, une « virtualité d’être humain » comme le soulignait le discours de Simone Veil à l’Assemblée nationale au moment où elle défendait la loi qu’elle portait, mais il est un être en devenir et chacun doit être et rester libre de ses convictions quant au bien-fondé de son action. A la croisée de la morale et du droit, la loi de 1975 tentait de concilier dans un équilibre périlleux la réalité de l’avortement, la détresse des femmes, la maîtrise de la procréation et en même temps la protection du fœtus et de la vie. 

Inscrire l’IVG comme un droit dans la Constitution, même si la formule employée est bien en deçà de ce que les associations réclament et laisse le champ large à de nombreuses interprétations, le dépouille de sa dimension d’intimité et de liberté pour la renvoyer à une forme d’impératif qui risque d’en faire – paradoxalement –  un droit pour les hommes de disposer du corps des femmes et de contraindre leurs volontés en invoquant non plus les droits en général mais le droit lui-même et les obligations qu’il engendre, leur permettant, par exemple de se défausser d’une paternité non souhaitée : « tu as un droit, tu n’as qu’à t’en servir, il est là pour ça ! Tu as un droit et tu ne t’en sers pas ? Mais tu n’as pas le droit ! ». Ce n’est pas sans rappeler le statut du paterfamilias à la romaine, qui peut exiger le droit de vie ou de mort sur l’être à naître… La fameuse pression sociale et patriarcale, invoquée à tout va, trouverait alors là une justification supplémentaire dans son exercice.

Entre la crainte de l’eugénisme, la tentation de créer des premiers de cordée et celle de privilégier la vie dans ses formes les plus humbles, l’avortement touche les questions les plus délicates sur la vie, son origine et son sens. Dans cette perspective, c’est dans la profondeur des consciences et le secret des situations personnelles que doit se décider ce qui apparaît, quoi qu’il en soit, un choix souvent douloureux pour la plupart des femmes.
Il faut cesser d’invoquer Simone Veil à chaque fois que la question de l’avortement se repose en la faisant se retourner moult fois dans sa tombe. Elle-même avait pressenti les limites de la loi qu’elle avait portée au perchoir et perçu tout l’enjeu qu’elle poserait dans le futur : « Je le dis avec toute ma conviction : l’avortement doit rester l’exception, l’ultime recours pour des situations sans issue. Mais comment le tolérer sans qu’il perde ce caractère d’exception, sans que la société paraisse l’encourager (…) C’est toujours un drame et cela restera toujours un drame. C’est pourquoi, si le projet qui vous est présenté tient compte de la situation de fait existante, s’il admet la possibilité d’une interruption de grossesse, c’est pour la contrôler et, autant que possible, en dissuader la femme. » (Discours de Simone Veil à l’Assemblée nationale, le 26 novembre 1976).

«C’est toujours un drame et cela restera un drame », un drame inscrit dans la Constitution. Merci du cadeau.

Un éternel adolescent?

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Narcisse (détail de tableau) de John William Waterhouse, 1903, Walker Art Gallery, Liverpool. DR.

Sous des dehors résolus, c’était un homme fragile. Dans les cérémonies militaires, il lui arrivait de prendre un air marmoréen qui n’impressionnait personne. En fait, il était perpétuellement indécis, cachant ses éternelles hésitations sous une apparence de fermeté.

Son drame est qu’il n’avait pas confiance en lui. Et cela venait de l’enfance et peut-être plus encore de son adolescence. Là, il était tombé au pouvoir d’une femme énergique et intelligente dont il s’était épris ou plutôt qui l’avait pris sous son aile. Et depuis, il tentait tous les jours de se persuader qu’il dominait la situation. Mais il ne dominait rien du tout, même s’il s’efforçait de façon pathétique de le faire croire.

Il occupait une position sociale déterminante, acquise au gré de circonstances qui l’avaient poussé en avant. Son ambition personnelle avait joué aussi, convaincu comme tant d’hommes que le moment était venu de s’affirmer. Mais, maintenant que le hasard l’avait hissé à un niveau auquel il n’aurait jamais dû parvenir, abandonné dans un environnement hostile, il lui restait à convaincre tous ceux qui l’avaient porté au pouvoir…

Se faisait-il illusion à lui-même ? Parfois oui, lorsque, pris par la magie du verbe, il formulait de belles envolées lyriques qui lui donnaient l’impression de peser sur le cours des choses. Car il avait le sens du rythme à défaut d’avoir celui de l’action et il était irrité de constater que l’effet de ses discours n’était pas à la hauteur de ses espérances. Pourquoi ? Sans doute parce que, perdu dans ses illusions, il avait du mal à saisir son infirmité. Donc il s’entourait mal, n’ayant pas en lui l’ascendance naturelle qui lui aurait permis de s’imposer à des gens de caractère.

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Oui, c’était bien cela : il manquait de ce don transmis dès la naissance à ceux que le destin avait choisis pour résister aux pressions et aux malheurs. Du coup et pour mieux affirmer une autorité dont il redoutait sans cesse qu’elle lui échappe, il se dispersait, voulant s’occuper de tout par crainte de la concurrence, faisant preuve sur les petits comme sur les grands sujets d’une assurance dérisoire, mais qui le rassurait.

Tout un pays dépérissait autour de lui, asphyxié par ses prises de positions impromptues et ses sautes d’humeur, ôtant ainsi aux meilleurs le droit et l’envie d’exister par eux-mêmes. À l’étranger, il se pensait compris, mais sous un vernis de politesse, il était tenu en piètre estime, car les uns et les autres entendaient ses longs discours avec une impatience croissante.

Pourtant, il était intelligent et là était bien le drame. Assez pour mesurer la force de ses meilleurs adversaires, mais pas assez lucide pour se juger lui-même, il cherchait par des raisonnements tortueux, à se convaincre qu’il avait raison, envers et contre tous ; que céder un pouce de terrain, devant une contradiction, même profitable ou une évidence implacable, était avouer sa faiblesse et il avançait donc de défaite en catastrophe, mais toujours certain de sa supériorité.

Le pire qu’il ne pouvait s’avouer sans frémir, c’est qu’il était petit – n’est pas de Gaulle qui veut -, peinant à s’imposer par cette grande taille qui impressionne naturellement les hommes comme les femmes. De cela, il souffrait en silence. Alors, il bombait le torse, redressait la tête et crispait les mâchoires, mais il ne subjuguait que lui-même…

Ainsi, méprisé par la plupart des esprits de qualité, allait-il, enclin à penser qu’il était le seul à dominer un rôle trop grand pour lui. Tout autour naviguait le peuple des courtisans, toujours prompts à saisir les miettes confortables du pouvoir, attentifs à tenir bon sur des positions acquises à base de pitoyables soumissions, peu à peu gagnés par la certitude de bénéficier d’une position devenue inébranlable à force d’habitude…

Bref, à s’écouter parler sans trêve, muré dans une autosatisfaction illusoire, l’on ne pouvait que penser à la citation d’André Gide dans Les Faux Monnayeurs :

« Il ne s’oublie jamais dans ce qu’il éprouve de sorte quil néprouve jamais rien de grand… »

C’était peut-être là le drame d’un petit homme qui n’était à bien y réfléchir, qu’un homme petit…

Les faux-monnayeurs

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Entre deux mondes

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Révélations et désespoir

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Le romancier Christian Kracht, de retour dans sa Suisse natale après un long exil, nous parle de l’Europe d’hier et d’aujourd’hui. Et nous dit tout sur sa mère.


Christian Kracht est un écrivain rare qui, sous des apparences de dandysme littéraire, construit une œuvre importante qui ne laisse personne indifférent. De Fin de party (2003), se déroulant dans un Iran glauque, à Faserland (2019), son roman le plus connu, il a su imposer un style décapant, parfois provocateur, sorte de dénonciation du monde d’aujourd’hui et de ses dérives. Dans Eurotrash, qui vient de paraître en français, il s’attaque de nouveau à cette Europe ultra-libérale, que caractérise sa terrible absence d’éthique. Eurotrash se présente comme une fable cruelle, une sorte de parabole dont Christian Kracht serait le personnage principal, témoin à charge traversant des situations inavouables ou critiques. Telle est pour lui la nouvelle configuration de l’autobiographie comme genre littéraire, issu certes de la tradition classique des Mémoires, mais pris dans une curieuse atmosphère de délabrement moral.

L’héritage européen

L’action, au départ, se passe à Zurich, poste d’observation privilégié sur l’Europe. Christian Kracht, écrivain de langue allemande et de culture européenne, apparaît dans ce contexte historique comme le dernier rejeton d’une grande famille bourgeoise, compromise en son temps avec le nazisme. L’héritage semble lourd à porter, mais Kracht n’aura de cesse de le dénoncer comme un effet pervers de la décadence globale. Il écrit ainsi des siens, lucidement (on admirera en tout ceci la force de l’aveu) : « la décomposition de cette famille, oui, l’atomisation de cette famille, dont le quatre-vingtième anniversaire de ma mère dans la salle commune de l’hôpital psychiatrique de Winterthur marque les tréfonds, était d’une désespérance abyssale, je veux le redire et le répéter ».

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Le souvenir de la guerre

L’identité européenne même de Christian Kracht, bien que né en 1966, est constituée de tous ces souvenirs dramatiques liés à la guerre, qui le hantent comme des fantasmagories trop réelles. Il se remémore, par exemple, « le ghetto nettoyé au lance-flamme », « les uniformes cintrés gris clair », et aussi « la bougie éteinte d’Amsterdam ». Cette rencontre avec sa mère, que le roman raconte, ce semblant de voyage qu’ils effectuent ensemble dans une Suisse maudite, va laisser affleurer toutes ces obsessions. À travers sa mère, Kracht éprouve son propre et héréditaire malheur. Leur conversation se fait transparente, jusqu’à l’indicible. Il relate cette confession qu’elle lui avait faite : « Très tranquillement, avec les mots calmes et hésitants d’un enfant, elle m’avait raconté ce qui lui était arrivé à l’âge de onze ans, en Allemagne du Nord, en 1949, à Itzehoe précisément, qu’elle avait été violée, encore et encore… » Élément essentiel du récit, ce viol est à mettre en relation avec celui subi par Kracht lui-même, lorsqu’il était enfant : « il m’était arrivé la même chose, également à onze ans, à l’internat canadien ».

La gravité de ces révélations prend ici une consistance particulière, démontrant la corrélation entre la vie intime de l’écrivain et l’histoire – du moins les conséquences de cette histoire, succession interminable de désastres humains.

Une autocritique en bonne et due forme

Ce faisant, Kracht ne se laisse-t-il pas aller à une certaine exagération ? C’est ce que sa mère lui reproche, parmi beaucoup d’autres choses, comme par exemple de mettre inconsidérément « tout sur le compte de la Suisse, des nazis, et de la Seconde Guerre mondiale ». À vrai dire, Kracht se montre, dans Eurotrash, un champion de l’autocritique – peut-être pour brouiller encore plus les pistes. Il reconnaît avoir du mal à répliquer comme il le faudrait à sa mère, car elle conserve sur lui un grand ascendant. « Ton père était dans la SS », lui rappelle-t-il cependant. Elle lui rétorque tranquillement : « Regarde-nous, toi et moi, tu vois combien il est difficile, non, impossible, de confronter ses propres parents à la vérité. Et ensuite de laisser le tout derrière soi avec un minimum de décence. » Il lui demande si elle leur a pardonné. « Non, répondit-elle. »

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L’héritage culturel de l’Europe

Eurotrash est le roman de l’impossible réconciliation avec l’histoire européenne, même pour un homme venu au monde après-guerre. Un peu avant la fin, la mère et le fils arrivent au cimetière des Rois, à Genève. Ils veulent se recueillir sur la tombe de Borges, le grand écrivain argentin. Comme si la culture pouvait leur apporter un dernier espoir. Kracht aime citer les grands auteurs, ses compagnons de toujours. Il espère ne pas être le dernier, en Europe, à les lire et à les choyer. En somme, Kracht est un pessimiste qui cite le Candide de Voltaire ou Les Scènes de la vie d’un propre à rien d’Eichendorff. Et donc voilà… Au final, il est tout de même temps pour lui de ramener sa mère au Winterthur, pour un long séjour psychiatrique.

Ce très beau livre de Christian Kracht, tel que je le comprends, nous offre une métaphore inquiétante de l’Europe au présent.


Christian Kracht, Eurotrash. Traduit de l’allemand (Suisse) par Corinna Gepner. Éd. Denoël.

Eurotrash

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