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Art contemporain et islamogauchisme: la fatigue d’une grande mécène du Palais de Tokyo

Sandra Hegedüs, collectionneuse d’art contemporain et mécène, démissionne avec fracas du Palais de Tokyo. En cause, la dérive woke du musée parisien, pourtant sous tutelle du Ministère de la Culture.


Coup de tonnerre dans le monde feutré et politiquement correct de l’art contemporain. Collectionneuse réputée, mécène, présidente du conseil d’administration de la célèbre villa Arson (école nationale supérieure d’art à Nice), membre du conseil d’administration du Palais de Tokyo, Sandra Hegedüs est une figure respectée du milieu artistique. La collectionneuse française d’origine brésilienne, qui a massivement soutenu financièrement le Palais de Tokyo depuis quinze ans, vient d’annoncer sa démission du Conseil d’administration du musée parisien. Dans une lettre ouverte publiée sur Instagram, et partagé des centaines de milliers de fois sur les réseaux sociaux, Sandra Hegedüs exprime son dépit face à la dérive woke du Palais de Tokyo. Une dérive comparable à d’autres institutions culturelles financées en grande partie par l’argent du contribuable, dirigées par des idéologues qui se soucient moins de l’art et de la beauté que des luttes intersectionnelles chères aux étudiants de Sciences Po. Avec un courage rare, Sandra Hegedüs a donc claqué la porte, coupé le robinet, et expliqué dans sa lettre de démission les raisons de sa colère : « Les choses ont changé avec la nouvelle direction, et je ne veux pas être associée à la nouvelle orientation très politique du Palais. La programmation est désormais dictée par la défense de « causes » très orientées : wokisme, anti-capitalisme, pro-Palestine, etc… Il s’agit moins de proposer une diversité de démarches artistiques novatrices et créativement ambitieuses que de coller à une idéologie », écrit-elle notamment. 

Propagande

Il faut dire que le nouveau directeur du Palais, Guillaume Désanges —successeur d’Emma Lavigne partie chez François Pinault en 2022—, a poussé très loin le bouchon woke du plus vaste centre d’art en Europe. Nommé par Roselyne Bachelot, Désanges est l’auteur du gratiné « Traité de permaculture institutionnelle » (à lire sur le site du Palais de Tokyo, cela en vaut la peine). Dans ce texte abscons de dix-neuf pages digne du Gorafi, qui lui a ouvert les portes de l’institution, le gourou du Palais explique, dans un jargon aussi grotesque qu’incompréhensible, sa « vision » de l’art contemporain : à savoir la cause climatique, les damnés de la terre, le méchant « monde d’avant », et tout le catéchisme habituel du militant woke de base. Soit la ligne majoritaire chez les directeurs du monde de la culture institutionnelle, biberonnés à l’argent public, dont le rayon d’action éditorial se situe entre LFI et EELV. Au diable l’art, la beauté, la complexité du monde… et vive l’entre-soi idéologique de l’autoproclamé camp du bien, néanmoins accros aux subventions d’un système qu’il méprise.

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Pour Sandra Hegedüs, dévastée par le pogrom du 7 octobre, l’exposition « Past disquiet » (consacrée pour partie au combat palestinien) programmée au palais de Tokyo quelques semaines après le massacre perpétré par le Hamas, a été la goutte d’eau qui a fait déborder le vase. « Cette expo est de la pure propagande, s’agace-t-elle. Aucune mise en perspective, points de vue biaisés et mensongers sur l’histoire du conflit israélo-palestinien… Comment une institution publique, sous tutelle de l’État, peut-elle donner la parole, sans la moindre contradiction, à des propos racistes, violents et antisémites ? Un des commissaires d’exposition du Palais, mois subtil que les autres, a même le logo « Stop the genocide » sur la photo de profil de son compte Instagram. Cette expo est moralement indéfendable, elle polarise les positions et prend parti sans ma moindre nuance. Et pourtant personne ne bouge ». Au-delà de cette exposition militante, le départ de Sandra Hegedüs du Palais de Tokyo est l’expression d’un ras-le-bol global : « On observe depuis quelques années une dérive générale dans le milieu culturel. La pensée unique, celle du wokisme et de l’islamogauchisme, exerce un monopole qui n’a pas de raison d’être. Je ne souhaite surtout pas remplacer ce monopole par un autre ! Toutes les opinions et positions doivent pouvoir s’exprimer, mais ce n’est hélas pas le cas. Ma démission était ma seule option. Je défendrai l’art et les artistes ailleurs ».

Les artistes ont peur de parler

De son côté, le Palais de Tokyo a réagi en soulignant que l’institution « présente une programmation diverse et qui respecte la pluralité des points de vue ». Son directeur, Guillaume Désanges, assure la main sur le cœur que « l‘art est un territoire parfois conflictuel qui reflète les fractures de la société ». Circulez, y’a rien à voir.

Le retrait de la mécène ne changera probablement rien au militantisme politique du Palais de Tokyo. L’argent public continuera de couler à flots, et d’autres mécènes arriveront. Les pays du Golfe ne manquent pas de riches candidats, prêts à financer ce nouveau « soft power » islamo-compatible qu’est la culture woke. Aux États-Unis, de nombreux donateurs juifs ont cessé de financer les universités plus que bienveillantes avec les discours antisémites scandés sur leurs campus. Elles ne manqueront pas de pétrodollars pour autant… Selon Sandra Hegedüs, qui gravite dans le monde d’art depuis des décennies, et défend mordicus la liberté d’expression, la gravité de la situation n’est pas prise au sérieux par le monde politique : « Il existe une énorme pression contre ceux qui ne partagent pas cette idéologie. On assiste à une mainmise du politiquement correct venu des États Unis. Si les gens ne sont pas d’accord, ils sont immédiatement accusés d’être raciste ou islamophobe. Il n’y a plus de débat. Le désaccord vaut un “cancel”, une « annulation » par le tribunal de l’inquisition de la culture. Il serait aujourd’hui très difficile de réussir pour un artiste qui n’épouserait pas ces thèses. Malheureusement, et c’est compréhensible, les artistes se taisent. Ils ont peur de parler, peur de ne pas être choisis par les commissaires d’expositions. C’est du maccarthysme contemporain ».

La France était le pays des Lumières, écrivait Alain Finkielkraut. Sous influence woke, à Sciences Po comme au Palais de Tokyo, elle devient peu à peu une ampoule basse consommation.

«Le XIXe siècle à travers les âges», de Philippe Muray: l’intelligence et la culture à l’état pur

Tout au long de son périple au Japon, notre chroniqueur a gardé avec lui un bout de France — et quel bout ! Le XIXe siècle à travers les âges, du regretté Philippe Muray. Ou comment le « siècle bourgeois » fut en fait celui du socialoccultisme, pour reprendre le mot-valise de l’auteur : un mélange de magie, avec résurrection des morts et au-delà portatif, et de socialisme doux — l’un et l’autre faisant toujours des ravages parmi nous.


L’année dernière, voyageant déjà au Japon, j’avais emporté avec moi, pour ne pas oublier la langue française, le Journal de Paul Léautaud — ou du moins son Journal littéraire, soit 1312 pages dans l’édition Folio. Cette année, ce fut Le XIXe siècle à travers les âges, publié une première fois en 1984 chez Denoël, repris dans la collection Tel par Gallimard en 1999, et opportunément réédité il y a un mois aux Belles Lettres en un fort volume de 650 pages.

Feu d’artifice

Et quand j’en avais le loisir — et le décalage horaire vous en offre pas mal, à des moments indus —, je me suis plongé dans ce feu d’artifice d’intelligence et de culture.

Et quand je dis culture, je parle non seulement des auteurs les plus célèbres, mais d’une foule de romanciers et d’essayistes du second rayon cités avec une rare pertinence par un homme qui, à l’époque de la rédaction de cette somme, enseignait la littérature française à Stanford, en Californie. Le manuscrit séduisit Philippe Sollers (dont les romans m’ont toujours laissé froid, mais qui avait un œil critique particulièrement exercé), qui le publia immédiatement.

Il fallait un certain sens de la provocation pour écrire cet essai, à contre-courant des délires d’enthousiasme de mitterrandisme triomphant, qui avait drainé le 10 mai 1981 des dizaines de milliers d’enthousiastes et d’imbéciles à la Bastille. C’était la première éclosion de ce que Muray appellera plus tard l’Homo Festivus, adepte de la fête de la musique ou de Paris-plage. Lire absolument L’empire du bien (Les Belles Lettres, 1991). Ou ses entretiens avec Elisabeth Lévy.

Muray n’est pas méchant : il est incisif. Il plante le couteau dans la plaie, et il désosse. Il met à nu les névroses, les enthousiasmes factices, les modes éphémères qui n’en finissent pas. Il écrit avec une verve malicieuse, avec une alternance de longues phrases délicieuses et de sentences brèves, averbales, d’une ironie cinglante. Un immense plaisir de lecture.

Quelle est la thèse avancée par l’auteur ? Écoutez bien : le XIXe siècle a imposé une vision magique sur la vie — l’enfant est bon, le progrès est perpétuel. Sa combinaison avec les théories socialisantes qui émergent alors nous impose, encore aujourd’hui, de croire à des lubies sidérantes. Les enseignants en arrivent à se persuader, par exemple, que Zola aimait les Juifs, alors qu’il participait au même antisémitisme satisfait que toute son époque (lisez donc L’Argent). En ce sens, les « étudiants » (rappelez-vous, en regardant les énergumènes de Sciences-Po, que les talibans aussi sont des « étudiants ») qui hurlent leur soutien aux assassins avec un bel enthousiasme, sont ancrés dans ce XIXe siècle qui n’en finit pas.

Le règne du Bien

Car sachez-le : le XIXe siècle a débuté le 7 avril 1786 par le transfert des cadavres décomposés du Cimetière des Innocents dans les Catacombes qui font aujourd’hui l’admiration frissonnante de vos cousins de province montés à Paris, et il n’est toujours pas fini. Toujours les mêmes socialos bêlants, toujours les mêmes « modernes » (et même « postmodernes ») fustigeant les « classiques » et le bon sens, toujours la même croyance en la jeunesse, applaudissant aux « prouesses picturales des enfants » qui valent bien les gribouillis de Picasso, n’est-ce pas madame Michu, et à l’homme déconstruit et régénéré par des « nouvelles pratiques » qui le réconcilieront bientôt avec la planète Terre. Ou les étoiles, à l’avenir.

Vous pensiez que le XIXe était le règne de la Raison, appliquée aux Sciences. Non, ça, c’était le XVIIIe. Le XIXe élimine certes le catholicisme, mais s’il bouffe du curé, c’est pour étendre un voile religieux sur ses propres croyances : le scientisme et le positivisme sont des religions. Dieu même surnage dans ce fatras idéologique, même si Diderot et D’Alembert en amont et Nietzsche en aval avaient prévenu : Gott ist tod. Les nouveaux prophètes s’appellent désormais Auguste Comte, Victor Cousin et Ernest Renan.

Et Hugo, bien sûr. L’homme qui, avec Michelet, invente le « peuple » parce que le prolétariat lui fait peur — comme il fait peur à la « socialiste » George Sand. Hugo à Jersey et Guernesey, fait tourner les tables et communique avec Shakespeare et Homère (c’est la Résurrection remise au goût du jour), et son œuvre se boucle sur La Fin de Satan : il était temps que le Mal déménage, le XIXe est le règne du Bien.

Et nous en sommes toujours là. La liquidation de la dixneuviémité n’est pas en vue. Figée, métastasée, ou bien volatile et d’autant plus insaisissable que proliférante, elle est le perpétuel présent de notre univers parallèle. Ses grands prêtres sont l’historien, chargé justement de réécrire l’Histoire, et le sociologue — le mot est inventé par Comte, popularisé par Durkheim, et désormais par une bande de pseudo-philosophes de l’instant, prêchant l’acculturation au nom du respect des minorités sans culture.

En face, peu d’esprits lucides. Balzac, bien sûr, qui dissèque au scalpel une société déjà pourrie. Flaubert, of course, qui à travers l’autopsie de Madame Bovary met à plat les rêves balisés et l’érotisme à cent balles de la bourgeoisie — à comparer avec les grands libertins du XVIIIe, à commencer par Sade. Et Baudelaire enfin, juste avant Rimbaud, tous deux refusant en bloc (l’un s’enfuit en Belgique, l’autre en Abyssinie) la médiocrité des temps modernes. Pas un hasard si Marx adore l’auteur de la Comédie humaine — il est l’un des rares à avoir compris que ce royaliste conservateur met en pièces la France de son temps, parce qu’il en a flairé la pourriture.

Ainsi méditais-je, en passant d’Okinawa à Fukuoka puis à Tokyo. Akihabara, le quartier des geeks de la capitale japonaise, avec ses poupées vivantes vous invitant, tous les deux mètres à entrer dans des magasins futuristes, aurait ravi Muray : c’est le terrain de chasse d’Homo Festivus, consommateurs de monstres en plastique (à des prix délirants, montant jusqu’à 300 000 yens, soit 1800 euros) et de princesses de mangas aux yeux surdilatés.


Philippe Muray, Le XIXe siècle à travers les âges, Les Belles Lettres, mars 2024, 650 p.

Le XIXe siècle à travers les âges

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Père (de la nation) fouettard…

Vaut-il mieux un père « malgré lui » qu’un père absent ? Le président de la République semble penser que oui ! Emmanuel Macron envisage en effet d’instaurer un devoir de visite pour les pères dans les familles monoparentales. Pourtant, ce n’est pas à l’État de s’immiscer ainsi dans l’éducation de nos enfants, déplore notre directrice de la rédaction.


Dans un entretien à Elle où, par ailleurs, il rétropédale vaguement sur le cas de Gérard Depardieu, se soumettant à la meute qui ne lui pardonnait pas sa défense du comédien (il avait dit, on s’en souvient, que le comédien rendait fière la France), le président Macron a abordé un grand sujet, le devoir des pères…

« Quand il y a un père, il faut qu’il exerce tous ses devoirs. Que la maman, quand elle est dans cette situation-là, puisse exiger des visites régulières ; elle doit pouvoir s’assurer que le père est aussi auprès de l’Éducation nationale dans les réunions parents-profs, qu’il est partie prenante de l’éducation de l’enfant. C’est un devoir d’être parent, et c’est un devoir qui ne s’arrête pas au moment du divorce ou de la séparation », a déclaré le chef de l’État.

Passons sur le fait qu’il dit père mais « maman », terme qui devrait être réservé à l’usage privé. Passons sur le fait qu’Emmanuel Macron oublie tous ces pères privés de droit de visite par des mères et des juges légèrement abusifs qui considèrent que l’homme a toujours tort. À première vue, c’est un propos qui semble de bon sens. À l’évidence, les enfants issus « de familles monoparentales » (c’est l’expression polie pour parler de « mères seules ») risquent plus de basculer dans la délinquance ou d’avoir des difficultés à l’école. Comme il le dit, « le mieux pour les enfants, c’est d’avoir un père, une mère, une famille aimante ». Quel scoop ! Et ce serait vraiment super s’il n’y avait ni guerres ni maladies dans le monde…

@ellefrance

Emmanuel Macron a accordé à ELLE un entretien exclusif. Le président ouvre notamment le débat sur l’instauration d’un « devoir de visite » des pères qui disposent actuellement d’un simple « droit de visite ». #emmanuelmacron #exclu

♬ son original – ELLE France

Pourquoi cette ironie ? Parce que je n’approuve certainement pas l’idée présidentielle. D’abord, il est curieux de vouloir restaurer la figure paternelle quand on s’acharne par ailleurs à la destituer dans tous les domaines, à abolir toute verticalité – la PMA sans père étant l’aboutissement de cette logique. Surtout, derrière cette prétention du politique à se mêler de morale privée, il y a le rêve totalitaire d’un monde délivré du mal et du mâle. Dans le nouvel imaginaire, le mal et le mâle c’est un peu la même chose. Dans ce nouveau monde idéal, des gentils parents élèvent gentiment de gentils enfants. Ce monde merveilleux est un fantasme démiurgique.

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La loi peut obliger un ex à payer, elle peut sanctionner un homme violent ; mais elle ne peut pas obliger les pères et les amants à aimer ou bien se comporter.

Pensez-vous vraiment qu’un père qui verrait son enfant sous la contrainte lui serait bénéfique ? Admettons que ce soit mieux pour un enfant d’avoir un père et une mère. Et mieux pour la plupart des mères d’avoir un père à leurs côtés. D’abord, ce n’est pas toujours vrai, certaines préfèrent avoir une autre mère à leurs côtés et l’idée de la PMA pour les couples de femmes enthousiasmait Emmanuel Macron. Et il y a aussi des parents toxiques. Enfin, même si « un papa, une maman », comme on disait dans la Manif pour tous, c’est vraiment l’idéal, que faire, l’État va-t-il fournir un père/mari aux mères seules ? Cette prétention de faire le bonheur des citoyens dans le privé est folle !

Penser que l’État peut et doit réparer les maux de la vie, c’est justifier une intrusion permanente dans la vie privée. L’échec, le ratage, l’injustice sont le cœur de l’expérience humaine. C’est la loterie de l’existence. Le rôle de l’État c’est de garantir le contrat social en incarnant l’intérêt général. Certainement pas de nous épargner la peine de vivre.


Cette chronique a d’abord été diffusée sur Sud Radio.

Retrouvez Elisabeth Lévy dans la matinale du lundi au jeudi

Honte à toit !

Mythiques toits en zinc parisiens menacés: préservation du patrimoine ou préservation de l’espèce ?


« Ces couleurs, ces odeurs, ces drôles de cheminées… Quand vous êtes au-dessus de Paris, vous savez que vous êtes au-dessus de Paris ! » Le 21 mars, Delphine Bürkli s’enthousiasme au micro de la radio publique au sujet des toits parisiens. Depuis plusieurs années, la maire de droite du 9e arrondissement soutient la candidature desdits toits au patrimoine mondial de l’Unesco, classement qui interdira qu’on y touche. Il est exact que partout dans le monde, quand on consulte des photos de grandes villes, l’esthétique architecturale si particulière des toits gris bleu de Paris permet de reconnaître la capitale française du premier coup d’œil. Et enfant, qui n’a jamais eu envie de devenir un aristochat au moment où Duchesse et O’Malley tombent amoureux l’un de l’autre au crépuscule, et que s’enroulent leurs queues de félins au son du jazz à côté d’une vieille cheminée montmartroise ? Si les gratte-ciel ont depuis longtemps compris qu’ils n’étaient pas les bienvenus dans la skyline parisienne, cette candidature est cependant loin de faire l’unanimité parmi nos défenseurs du patrimoine.

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Car si le zinc recouvre 80 % des toits parisiens, ce matériau léger et étanche absorbe la chaleur et rend les logements en dessous invivables en été. « Paris est déjà la ville d’Europe où l’on risque le plus de mourir de chaud. Classer les toits en zinc est une mauvaise idée, c’est fragiliser Paris », déplore Dan Lert, l’un des 35 adjoints d’Anne Hidalgo, en charge de la transition climatique. Le zinc est peut-être indissociable de l’image de Paris, mais il n’est pas adapté aux canicules, appelées à se multiplier.

Jardins partagés, végétalisation générale, ruches connectées ou concours de parkour ne seront pas forcément impossibles avec un tel classement, se persuadent les écolos pour se rassurer. Heureusement pour nous, la littérature a déjà immortalisé ce précieux décor depuis longtemps dans les Tableaux parisiens de Baudelaire. Mais déjà, dans Le Cygne, il constate amer que « le vieux Paris n’est plus (la forme d’une ville / Change plus vite, hélas ! que le cœur d’un mortel) ». La réponse de l’Unesco, forcément cruelle pour certains, est attendue en décembre.

Rima Hassan, faussaire aux grands airs

La nouvelle vedette de LFI accuse Israël de commettre rien moins qu’un génocide à Gaza. Pour pouvoir affirmer une chose pareille, elle s’appuie sur ses soi-disant compétences remarquables en droit international. Il suffit pourtant de l’entendre dérouler quelques minutes ses arguments pour constater ses lacunes abyssales en la matière.


Aucun parti n’y échappe. À l’approche des élections européennes, les fakes news pullulent dans le débat public. Tel bilan enjolivé, tel chiffre gonflé, telle parole de l’adversaire déformée. Mais parmi tous les mensonges qu’il nous est donné d’entendre ces temps-ci, le plus énorme a sans aucun doute été asséné par Rima Hassan il y a quelques jours. Dimanche soir sur BFMTV, la candidate LFI a osé affirmer, contre toute évidence, que la Cour internationale de Justice (CIJ) avait « reconnu l’intention génocidaire » d’Israël dans l’actuel conflit avec le Hamas !

Est-elle nulle ? Cynique ? Cuistre ? Les trois à la fois ?

Face à elle, un Benjamin Duhamel circonspect venait de l’interroger sur une ordonnance émise le 26 janvier par l’organe judiciaire des Nations unies, qui enjoint Israël de prendre des mesures conservatoires contre le risque de génocide. Ce texte, très contestable dans ses conjectures, reconnaît à bon droit les conditions très difficiles auxquelles la population de l’enclave palestinienne est confrontée depuis le début de l’intervention de Tsahal. Mais il n’atteste nullement de l’existence d’un génocide, ni même de l’existence d’une intention génocidaire.

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On peine à croire que Mme Hassan soit diplômée de deux masters universitaires. Comment peut-elle tirer des conclusions aussi fautives d’une décision de justice internationale pourtant parfaitement claire ? Qui plus est avec un tel aplomb ? Et en se targuant même d’édifier ses interlocuteurs, de les éclairer de ses lumières juridiques ? Est-elle nulle ? Cynique ? Cuistre ? Les trois à la fois ? Difficile de dire ce qui se cache derrière ce joli sourire et ce calme faussement olympien.

Zèle habituel de la « communauté internationale », rien de plus

Pas besoin toutefois d’avoir fait cinq ans de droit pour constater que la jeune femme fait dire aux juges de la CIJ ce qu’ils n’ont jamais dit. Contrairement à ce qu’elle prétend, ces derniers se sont bornés, dans leur ordonnance, à considérer la possibilité d’un génocide comme une pure hypothèse, et pas un instant comme un fait établi. Et s’interrogent non pas sur l’éventuelle culpabilité de l’Etat hébreu, mais uniquement sur les moyens que celui prend pour éviter le pire.

D’où leur décision de principe – qui n’est en rien une condamnation – dans laquelle ils demandent aux autorités de Tel Aviv de fournir de l’assistance humanitaire aux civils palestiniens et de punir au sein de la population israélienne toute incitation à commettre un génocide. N’en déplaise à Rima Hassan, la décision de la CIJ ne prouve qu’une seule chose: une fois encore, Israël a fait l’objet d’un zèle tout particulier de la part de la justice onusienne.

Sandrine Rousseau: «La flamme olympique est à toutes et tous»

Des fiertés et des flammes. Sur BFMTV, Sandrine Rousseau se félicite du choix de la drag-queen, Mimima Gesté, pour porter la flamme olympique. Récit.


« On souhaite avoir un relais de la flamme qui soit un long voyage sportif, un prologue festif et populaire des JO », a indiqué la directrice des célébrations Paris 2024, Delphine Moulin. « En proposant une fête largement ouverte au grand public », il s’agit, « durant 65 jours, de faire rayonner les territoires traversés par la flamme » tout en « valorisant celles et ceux qui font le sport. »

Et dire que feu Philippe Muray ne voit pas ça…

Ceux qui auront l’insigne honneur de porter la flamme olympique devront posséder aumoins l’une des « trois énergies » suivantes,à savoir « l’énergie du sport », celle « des territoires » qui suppose une « aptitude à entreprendre, à innover, à générer du progrès, ou à incarner la culture française », ou encore celle « du collectif » exigeant qu’on se soit illustré par un « engagement pour une société plus solidaire, plus inclusive, plus durable et plus juste. » Un tel projet n’aurait pas manqué de réjouir feu Philippe Muray. Il incombe à « l’écosystème Paris 2024 » – dont fait évidemment partie la Ville de Paris – de sectionner 30% des relayeurs ; Anne Hidalgo a donc sollicité la drag-queen Minima Gesté, très connue dans le Paris queer. C’est entériné, c’est « acté », « iel » portera la flamme dans la capitale, le 14 juillet. La mairie a souhaité « donner de la visibilité au message d’amour, d’ouverture et d’égalité » véhiculé par la relayeuse.

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Suite à la diffusion par la Ville de Paris et sur le réseau social X d’une vidéo présentant la drag-queen désignée comme futur porte-flambeau, des propos homophobes et transphobes ont été proférés à son encontre ; ceux-ci sont bien évidemment condamnables. Ce préalable dûment posé, on n’en déplore pas moins l’injonction collective à s’esbaudir de ce choix « disruptif ». Le chœur des bien-pensants se pâme devant cette élection et nous somme de partager son enthousiasme. On nous assure que, juchée sur ses plateformes, la très fardée Minima Gesté incarne au mieux « la lutte menée par toute une génération » contre les phobies de tout poil.  Voici « iel » devenue l’égérie du combat engagé contre la « société hétéronormée et patriarcale ». Quiconque, comme l’a osé Marion Maréchal (jeudi 2 mai sur TF1)[1], désapprouve l’image de la France que renvoie la drag-queen ou s’étonne du militantisme de la Mairie de Paris en faveur de l’abolition des frontières conceptuelles du genre, est, ça va de soi, immédiatement estampillé facho.

BFMTV : les grands esprits se rencontrent

Cette propagande pour une fluidité des genres heureuse, gage d’un monde meilleur, s’est naturellement poursuivie à la télévision. Sur BFMTV, samedi 4 mai, on a pu voir notre future relayeuse de la flamme olympique et l’inénarrable Sandrine Rousseau.

Elles se congratulaient, fraternisant dans une émotion partagée, suscitée par l’évocation du juste combat qu’elles mènent conjointement pour la déconstruction du genre.

L’écoféministe a témoigné sa vive gratitude envers la drag-queen, la louant pour son engagement au service du Bien : « Merci pour visibiliser comme ça les combats que vous menez. Merci de percuter, aussi, une société qui est très hétéronormée, très calibrée sur des réflexes et sur des impensés (…) » Elle a précisé : « Le travail que vous faites (toutes les drags), c’est un travail de transformation en profondeur de la société. » Lyrique, la terreur des barbecues a poursuivi : « Merci pour tout ça parce que vous êtes un signe de libération, d’émancipation et je suis sûre que vous êtes un modèle pour bien des gens et des jeunes. » Après avoir invité homophobes et LGBTQIA+ phobes à passer leur chemin, la papesse woke a poursuivi, louant la performance artistique des drag-queens. Elle n’a alors pas manqué de souligner abondamment les qualités heureusement subversives de leurs spectacles. Ceux-ci « perturbent par la joie, l’enthousiasme et l’énergie la sclérose sociale qui empêche d’être pleinement soi. » On est en présence d’un art qui fait « exploser toutes les cases », a-t-elle précisé, avant de déclarer à Minima Gesté : « Vous faites un travail de salubrité publique et de santé publique. »

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Grisée par ces éloges, la drag roulait des yeux fardés, et montrait par des hochements de tête mécaniques qui scandaient les propos de son interlocutrice combien elle goûtait la louange.

L’entretien entre ces êtres d’exception s’est achevé par une déclaration de Minima Gesté. Elle a sonné comme une ode à la liberté d’être soi : « Battons-nous, n’ayons pas peur. Les phobies viennent souvent du manque de connaissance. Prenons le temps de nous découvrir tous.tes ensemble avant de nous juger et laissons-nous libres et vivre comme on veut ; faisons la fête tout en militant pour aller de l’avant. » Las, comme nous l’aurait conseillé le regretté Philippe Muray, refermons « la cage aux phobes » pour  ainsi nous préserver  du Bien et de la Fête.

L'empire du bien

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Festivus Festivus / Conversations avec Elisabeth Levy

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[1] Voir https://www.causeur.fr/gpa-le-courage-de-marion-marechal-281583

La condition urbaine

L’historien britannique Ben Wilson a mis la barre très haut : raconter en un livre l’histoire des grandes villes à travers tous les continents, de l’Antiquité à nos jours… Épopée dense mais passionnante. De son côté, le photographe Massimo Listri a immortalisé les plus belles bibliothèques du monde.


« D’ici à 2030, le territoire urbain mondial va croître chaque jour d’une surface supérieure à celle de Manhattan », proclame Ben Wilson. L’historien britannique de 44 ans excelle dans les formules qui donnent le vertige. Avec Metropolis, le voilà qui nous entraîne, sous l’invocation du célèbre film de Fritz Lang, dans « Une histoire de la plus grande invention humaine » – sous-titre du volume. Traduit en plus de quinze langues, c’est, paraît-il, un best-seller. On comprend pourquoi : il fourmille de détails frappants, d’énoncés chocs, de rapprochements saisissants, de raccourcis adroits. « La première révolution urbaine avait commencé en Mésopotamie ; la seconde débuta au Royaume-Uni vers la fin du XVIIIe siècle et se poursuivit à marche forcée, d’abord dans ce pays, puis dans le reste du monde. »

Jungle urbaine

Brosser le récit de la civilisation humaine sur 7 000 ans à travers le prisme du phénomène urbain est une ambition lourde de périls : comment ratisser aussi large (de New York à Bagdad) et profond (de la cité disparue d’Uruk à la mégalopole de Lagos) ? En établissant des séquences : la Rome antique, Bagdad, Harappa et Babylone (2 000-539 av. J.-C.), Athènes et Alexandrie (507-530), ou encore Los Angeles (1945-1999), Lübeck (1226-1491) et Londres (1666-1820). Ces monographies sont complétées par des chapitres thématiques : « Villes du monde » (Lisbonne, Malacca, Tenochtitlan, Amsterdam, 1492-1666), « Les portes de l’enfer » (Manchester et Chicago, 1830-1914), « L’âme des gratte-ciel » (New York, 1899-1939), etc. Au prix d’une touffeur quelque peu asphyxiante, le lecteur se fraie ainsi son chemin dans la jungle des villes. On est captivé autant qu’étourdi.


« Entre 2011 et 2013, la Chine a consommé plus de béton que les États-Unis pendant la totalité du XXe siècle », écrit l’auteur, jamais avare de notations très « couleur locale », comme celle des Panathénées : « On voyait arriver des miches de pain démesurément grandes et d’énormes outres à vin pour la fête qui s’annonçait. Les citoyens hommes portaient en procession des phallus en bois, or ou bronze ; d’énormes pénis en érection étaient transportés à bord de charrettes. » Émaillé de digressions sur Hiroshima, les bombardements de Hambourg ou de Londres, le siège de Leningrad ou la bataille de Shanghai, l’éprouvant chapitre « Extermination » développe le récit de la destruction de Varsovie par les nazis, puis son arasement, après-guerre, par l’avatar soviétique de la table rase corbuséenne : « L’uniformité et l’universalisme de l’architecture moderniste, son désir fervent de transformer radicalement la société constituaient une attaque contre l’idée même de la ville, contre l’urbanité en tant que telle », avance Wilson, à raison.

A lire aussi, du même auteur: Le Grand Paris: une carte mentale?

Un regret cependant : Metropolis offre une impressionnante compilation de données, conjuguée à un foisonnement capiteux d’observations sur le vif, mais pas une approche critique dûment articulée. Le chapitre cruellement intitulé « Le syndrome de Paris, 1830-1914 » s’ouvre sur la déception de Freud qui, visitant la capitale en 1885, est « pris de délires paranoïaques ». Suivent 25 pages sur un Paris décrit au seul prisme d’Haussmann, Manet, Degas ou Caillebotte, puis de la Nouvelle Vague, pour insister encore sur « le profond sentiment d’aliénation que nourrissent les visiteurs – un cocktail fait de déception et de solitude »… Un siècle après Walter Benjamin, lancer une passerelle entre le Paris féodal, monarchique, palatial – écrin, faut-il le rappeler, d’un patrimoine architectural et urbanistique sans équivalent au monde – et la mégalopole du futur qui s’épanouit, qu’on le veuille ou non, sous le vocable usuel de « Grand Paris », aurait été plus stimulant. Certes, « nous sommes à l’âge des monstres urbains » : la « méga-cité », vortex implacable, rend peut-être caduque la distinction entre ville et campagne. Mais comment dompter le monstre ? À cette question, Wilson n’offre que des réponses dilatoires.

Nos bibliothèques, splendeurs architecturales

Si la ville est un livre ouvert, elle abrite un sanctuaire immémorial de la « condition urbaine » : la bibliothèque – typologie architecturale imprescriptible, « salle du trésor de l’esprit humain ». Sous les auspices des éditions Taschen, le photographe Massimo Listri a investi Les Plus Belles Bibliothèques du monde, un bel album papier glacé à couverture rigide dont les notices, fruits d’une érudition partagée entre les spécialistes Georg Ruppelt et Elisabeth Sladek, racontent l’histoire de ces « temples de la connaissance » : splendeurs d’architecture, pour certaines inaccessibles au commun des mortels, et souvent méconnues, voire ignorées du grand public.

Au Vieux Continent revient, on s’en doute, la plus grosse part du gâteau. Si la première bibliothèque est celle d’Assurbanipal (687-627 av. J.-C.), à Ninive, si la mouvance des bibliothèques antiques est relayée au Moyen Âge par la tradition chrétienne, si l’imprimerie et la Réforme bouleversent au XVe siècle l’univers du livre, la période baroque puis le siècle des Lumières portent jusqu’à nous, à travers les décors fabuleux de leurs édifices sauvegardés par le temps, le plus éblouissant témoignage de ce patrimoine. De la Bibliothèque vaticane à Sainte-Geneviève, de la Bibliothèque nationale d’Autriche au Gabinete Português de Leitura, à Rio, de celle du couvent Saint-François d’Assise, à Lima, jusqu’à la Morgan Library, à New York, l’ouvrage ne couvre pas seulement l’Europe, mais intègre à bon escient quelques spectaculaires exportations outre-Atlantique de ces somptueux monuments du savoir. La BNF-François-Mitterrand, ce fortin glacial commis par l’architecte Dominique Perrault, n’a pas eu les faveurs de Libraries. On s’en félicite.


Ben Wilson, Metropolis : une histoire de la plus grande invention humaine, Passés/Composés, 2024.

Georg Ruppelt, Elisabeth Sladek, Massimo Listri (photos), Les Plus Belles Bibliothèques du monde, Taschen, 2024.

Massimo Listri. Les plus belles bibliothèques du monde

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Le projet de loi sur «l’aide à mourir» ne fera pas reculer le mal mourir

La membre de la commission spéciale fin de vie du RN déplore en outre une manipulation sémantique. Le gouvernement français n’assume pas ce qu’il fait, dénonce-t-elle.


Trois à quatre mois d’attente pour avoir un rendez-vous avec un médecin spécialiste, 500 décès par jour dans la souffrance physique et psychologique faute de soins palliatifs en nombre suffisant – 21 départements sont toujours dépourvus d’unité de soins palliatifs – un départ du secteur hospitalier pour une infirmière sur deux après dix ans de carrière, 63% des postes offerts en EHPAD vacants depuis six mois. Chaque jour nos concitoyens peuvent dresser le constat de l’effondrement de notre système de santé. Pour autant, la priorité pour le gouvernement est de présenter un projet de loi sur l’aide à mourir. Le texte est arrivé en commission à l’Assemblée nationale et sera débattu dans l’hémicycle à compter du 27 mai prochain.

Une France vieillissante

Disons-le clairement, avec cette loi, le mal mourir dans notre pays ne va pas reculer, car la solution à la souffrance n’est pas la mort. Cette loi n’est pas non plus capable de répondre au sentiment d’abandon et d’isolement de nos concitoyens en fin de vie ni d’appréhender tous les enjeux sociaux et économiques posés par le vieillissement démographique de notre société. 

En revanche, il est certain que ce texte ajoutera de la confusion dans notre société en manque de repères.  Il suffit de voir dans quelle détresse seront jetés les soignants si cette loi est votée. Ceux qui seront en première ligne pour l’appliquer seront confrontés à une situation qui est contraire à leur vocation centrée sur l’accompagnement et le soin. 

Manipulation sémantique

Ce projet de loi est d’abord un véritable hold-up sémantique. Le texte fait comme si l’euthanasie était un soin alors que le geste de donner la mort interrompt par définition tout acte visant à guérir et donc à prolonger la vie. Relevons d’ailleurs que ce projet de loi ne s’inscrit pas dans le code de la santé publique. Les mots utilisés ne servent qu’à duper l’opinion.

L’emploi du terme « aide à mourir » dans ce texte n’a d’autre objet que de ne pas recourir aux mots d’euthanasie et de suicide assisté trop connotés pour être utilisés. Le premier terme renvoie à une période tragique de l’histoire européenne. Le second met l’exécutif en porte à faux vis-à-vis de sa politique de prévention du suicide. Comment peut-on articuler en effet une politique de prévention du suicide avec une légalisation du suicide assisté ?

Contrairement à nos voisins belges, espagnols, hollandais et luxembourgeois qui ont clairement assumé leur choix dans l’intitulé de leur législation, le gouvernement français, lui, esquive.

A lire aussi: Euthanasie, GPA, antispécisme, genre: le wokisme en a encore sous le pied!

Au-delà de cette manipulation rhétorique, c’est bien dans la rédaction même de la loi que le recours à l’euthanasie est légitimé. Ainsi, le texte légalise l’euthanasie lorsque le malade ne sera pas en mesure de s’autoadministrer la dose léthale dans le cas du suicide assisté mais aussi lorsque le malade décidera de refuser son traitement. Dans ce dernier cas, placé dans une situation de souffrance insupportable, on lui ouvrira « l’aide à mourir » dans son plan personnalisé d’accompagnement prévu au titre I du projet de loi. Par ailleurs, l’un des critères d’accès à cette aide à mourir est d’avoir un « pronostic vital engagé à moyen terme », notion imprécise et floue qui laisse présager un usage abusif.

Des dérives prévisibles

Le gouvernement occulte toutes ces dérives inhérentes à la légalisation de l’euthanasie. Pourtant, les leçons des pays étrangers qui ont légalisé l’euthanasie auraient dû le mettre en garde. Il a préféré les ignorer. Le constat est néanmoins sans appel : la légalisation de l’euthanasie s’accompagne de l’extension de son champ d’application.

Ainsi, en Belgique, l’euthanasie n’est plus réservée aux majeurs mais les mineurs peuvent y avoir recours, avec l’accord de leurs représentants légaux. Au Canada, les personnes souffrant de maladie mentale peuvent la demander. En Hollande, une euthanasie a été autorisée pour une personne alcoolique d’une quarantaine d’années qui ne supportait plus son addiction à l’alcool.

En 20 ans, la Belgique et la Hollande comptent respectivement 91 000 et 25 000 euthanasies, chiffres largement sous évalués. Qui peut raisonnablement croire qu’il n’y jamais eu de difficultés ? 

Cynisme marconien

Quant aux engagements financiers qui accompagnent ce projet de loi, ils révèlent la véritable ambition du gouvernement.

Certes, un plan décennal de financement des soins palliatifs a été annoncé avec un montant s’élevant à 1,1 milliard d’euros supplémentaires.  Ils sont à mettre en regard du 1,6 milliard d’euros consacrés actuellement aux soins palliatifs chaque année, ce qui revient à une hausse de 6% de leur budget (soit 1,50 euros de plus par an et par personne). Le développement des soins palliatifs présentés comme crucial notamment pour faire face au vieillissement de la population et au développement des maladies chroniques, se trouve être complétement marginalisé.

Derrière cette incohérence se cache le cynisme. Derrière la légalisation de l’euthanasie, il faut y voir le gain économique qu’elle engendra mathématiquement en comblant les déficits de la Sécurité sociale et du système des retraites. On mesure le message adressé à nos concitoyens âgés, vulnérables, handicapés… Comme le relevait dès 2012, le Professeur Sicard, ancien président du Comité consultatif national d’éthique, la pratique de l’euthanasie peut susciter un sentiment de culpabilité chez les personnes en perte d’autonomie et les conduire à formuler une demande d’euthanasie. C’est pour cette raison que des personnes âgées hollandaises préfèrent élire domicile pour leurs vieux jours…en Allemagne.

Le préalable à toute évolution de la loi aurait été de garantir à toute personne en fin de vie un accès aux soins palliatifs et une application rigoureuse des dispositions des lois de 2005 et 2016 qui permettent d’accompagner la mort par des sédations. Le projet de loi ne fait pas ce choix. Il préfère une légalisation du suicide assisté et de l’euthanasie par défaut de soins palliatifs suffisants. C’est le choix de la facilité, de la fuite en avant et la porte ouverte à des évolutions non maîtrisées sans résoudre aucunement les problèmes posés par une société vieillissante et un système de santé en pleine crise.

L’opéra trouble de Britten

Le théâtre royal de la Monnaie, à Bruxelles, accueille Le Tour d’écrou, opéra de Benjamin Britten inspiré d’une nouvelle de Henry James. Il y est question de spectres, de fantasmes, de perversion et d’innocence…


Sont-ils les spectres effroyables des maléfiques créatures, gouvernante et valet, qui naguère encore vivaient là, sur ce domaine de Bly, et qui, après leurs morts sordides, reviennent hanter les deux enfants dont ils avaient la charge pour continuer à les pervertir ? Ou sont-ils les fruits malsains nés de l’imagination enfiévrée d’une jeune femme, fille de pasteur anglican engluée dans une morale puritaine propre à générer tous les fantasmes, et dont le délire de pureté et d’innocence fait naître des revenants qui n’existent jamais qu’à ses yeux ?

Ni Henry James, dans sa nouvelle Le Tour d’écrou publiée en 1898, ni Benjamin Britten qui s’en inspire pour son opéra créé en 1954 à Venise, ne daignent dissiper le doute, cette ambiguïté permettant au lecteur ou à l’auditeur d’interpréter le drame à sa façon. Permettant surtout à chacun de laisser galoper son imagination et d’y mêler ses propres angoisses, ses propres terreurs. Fantômes réels ou fantasmes d’une psyché assez délétère pour les créer ? Les deux réponses possibles sont autant de sujets d’interprétation et d’inquiétude. « Qu’est-ce donc que la vérité ? », interroge Nietzsche cité dans le programme. « Une multitude mouvante de métaphores, de métonymies, d’anthropomorphismes, bref, une somme de relations humaines qui ont été poétiquement et rhétoriquement haussées, transposées, ornées… : les vérités sont des illusions dont on a oublié qu’elles le sont ».

Les désordres de l’âme

Au Théâtre royal de la Monnaie, à Bruxelles, l’Allemande Andrea Breth qui assure la mise en scène n’en dit sans doute pas davantage que James et Britten. Elle n’impose pas franchement une version plutôt qu’une autre, même si la jeune gouvernante en charge des deux enfants paraît être tout de même la première victime de ce qui pourrait être des hallucinations. Mais en voulant illustrer, scène après scène, les désordres de l’âme humaine et en recourant pour ce faire à de multiples figurants qui doublent parfois les protagonistes du drame, ainsi qu’à une esthétique qui rappelle un surréalisme à la Magritte, elle assène un bavardage visuel à ce point étouffant qu’il finit par interdire tout libre arbitre au spectateur.


Des placards démesurés

Les tableaux qui défilent sans cesse sont incontestablement très esthétiques. Les remarquables décors conçus par Raimund Orfeo Voigt, composés d’immenses panneaux coulissants ménagent des perspectives vertigineuses à la Delvaux et métamorphosent l’espace avec une savante ingéniosité. Les portes immenses ou les placards démesurés encadrent ou dévorent des personnages aux costumes d’une élégance sévère de Carla Teti, uniformément noirs ou gris… les éclairages inquiétants et subtils d’Alexander Koppelmann… tout contribue à la sombre magie des images. Mais multipliés à l’envi, encombrant l’espace et le drame, s’imposant sans cesse au regard, ces tableaux finissent par occulter la musique et tuer toute velléité d’imagination ou de rêverie, dissipant le mystère de cette œuvre et beaucoup de sa poésie.

A lire aussi: Tant qu’il y aura des films

Étrangeté vénéneuse

Pourtant l’interprétation musicale du Tour d’écrou que donne le chef espagnol Antonio Mendez, à la tête de l’Orchestre de chambre de la Monnaie est propre à servir l’étrangeté vénéneuse de la partition. Sa direction est vigoureuse, intelligente et porte le drame avec éloquence. Et les artistes lyriques sont aussi de bons acteurs. De la jeune gouvernante incarnée par Sally Matthews à la Miss Jessel d’Allison Cook ou à la Mrs Grose de Carole Wilson, les trois cantatrices sont remarquables. Et dans le rôle de cet ex-valet perverti jusqu’à l’os, ce Peter Quint qui veut s’emparer du corps et de l’âme du jeune Miles, Julian Hubbard est très bien. Cependant, la présence quasi permanente sur scène des deux spectres, et donc la volonté délibérée d’effacer leurs soudaines apparitions aux yeux de la jeune gouvernante et sans doute à ceux des enfants, Miles et Flora, cette omniprésence nuit infiniment à la dimension maléfique de leurs personnages et à la portée du drame. Quant au dédoublement de Miles, incarné par deux garçons si dissemblables physiquement, Samuel Brasseur-Kulk et Noah Vanmeerhaegue, elle apparaît parfaitement gratuite. Ou alors elle s’affiche comme une lourde façon de traduire et l’angélisme et la noirceur de l’enfant possédé. Et pourquoi, dès lors, n’avoir retenu que Katharina Bierweiler pour interpréter le rôle de Flora quand elle est elle-même tout aussi double et dissimulée ?

La mise-en-scène de ce Tour d’écrou, hélas ! ne déploie pas la noire et glaçante étrangeté que résume si tragiquement le funeste appel de Quint tentant d’engloutir Miles dans son univers de damné.


Le Tour d’écrou, opéra de chambre de Benjamin Britten.
Les 8, 10, 12 et 14 mai 2024. Théâtre royal de la Monnaie à Bruxelles.
Location : 00 32 2 229 12 11

Benhessa et Bigot ferraillent contre la dissolution de notre démocratie dans l’UE

Ghislain Benhessa et Guillaume Bigot nous offrent un livre instructif et pédagogique sur la construction européenne et ses verrouillages successifs qui ont assis définitivement la primauté du droit sur toute autre considération. À l’heure des prochaines élections européennes, on y trouvera les propositions des différents partis concernant l’Union et les réponses « impitoyables » que nos deux auteurs leur apportent. Cependant, n’étant pas du genre résigné, Messieurs Benhessa et Bigot proposent une solution inédite : le Bruxit…


Genèse d’une servitude

Et, forcément, d’une ignorance, l’une n’allant pas sans l’autre. «  Qui connaît le règlement REACH, la CSRD, la CSDD, le CBAM, le SEQE, cette légion d’acronymes qui renvoient aux contraintes environnementales imposées par l’Union ? » Personne, sinon les technocrates intéressés. «  Qui sait que les gouvernements reçoivent de Bruxelles des GOPE (grandes orientations des Politiques Économiques), révisées chaque année, qu’ils doivent suivre à la lettre ? Qui sait que l’Europe discute, en ce moment même, d’une révision des traités pour supprimer le droit de veto des pays et se transformer en super-État ? » Etc.  Au fond, l’histoire de l’Europe est celle d’un rapt, voire d’un viol, qui renvoie étrangement au mythe grec auquel notre continent doit son nom[1]. « Et le rapt commence tôt. En 1951, le traité de Paris, institua la communauté européenne du charbon et de l’acier. À son service est créée à Luxembourg une Cour formée de sept juges chargés d’interpréter et d’appliquer son droit. Un dénommé Robert Lecourt, avocat eurolâtre, présidera cette cour et publiera par la suite un livre au titre si évocateur : « L’Europe des juges » !(…) «  Le 4 décembre 1974, ils (les juges) consacrent l’effet direct des directives, y compris lorsqu’elles n’ont pas été transposées par le Parlement français. (…) La loi, expression de la volonté populaire depuis 1789, chute de son trône. »

Du post-national au post-démocratique, un penseur s’impose

La nation est devenue trop petite et elle a l’inconvénient d’avoir des frontières. Ah, les frontières !  La bête noire des cosmopolites qui se sentent partout chez eux dans le monde sauf chez eux précisément, hormis dans les métropoles qui toutes se ressemblent. Dans une très belle métaphore, Ghislain Benhessa et Guillaume Bigot font une analogie entre le corps de chaque être humain et celui d’un pays. Chacun a besoin d’une enveloppe charnelle, de corps précisément, de limite ; et je renvoie aux textes de Régis Debray (Eloge des frontières) et à Delphine Horvilleur dans son analyse de ce qui se passa après avoir mangé le fruit de la connaissance : Adam et Eve se trouvèrent séparés et couverts d’une tunique de peau. C’est peu dire donc que l’Europe nous fait la peau ! Nos frontières, devenues poreuses, nous mélangent tous dans un grand magma ; retour au chaos originel.

Mais de l’abandon de l’idée de nation et de pays, s’ensuit aussi celui de la démocratie. « Le déficit démocratique de l’Union n’est pas le fait d’une erreur de parcours, mais le souhait délibéré des Pères fondateurs de nier la volonté des peuples »(…) Helmut Kohl, dans un entretien de 2002 rendu public en 2013 par le Daily Mail, avouait : « Je savais que je ne pourrais jamais gagner un référendum en Allemagne. ( …) j’ai agi comme un dictateur ». Quant à Jean-*Claude Junker, au moment de la crise grecque, il n’hésita pas à dire : « Il ne peut y avoir de choix démocratique contre les traités européens. » Enfin, Günther Oettinger, en charge du Budget et des Ressources humaines de l’Union, énonça tranquillement la menace suivante : « Les marchés vont apprendre aux Italiens à bien voter ». Mussolini en rêvait, l’UE l’a fait.

À lire aussi, Paul Rafin: Glucksmann, le candidat des gnangnans de la mondialisation?

La seule exception démocratique, en France du moins, que le dogme libéral eut tôt fait de trahir avec le traité de Lisbonne, fut le référendum de 2005 où le « non » l’emporta avec 54,68% des voix. Mais « Bruxelles a dit : pas de référendum, Et Emmanuel Macron de renchérir, le 4 octobre 2023, pour commémorer les 65 ans de la Vème République, qui plus est : « Disons-le avec clarté, étendre le champ du référendum (…) ne saurait se permettre de se soustraire aux règles de l’État de droit. » Et, d’ailleurs, les auteurs soulignent, à ce propos, que l’Europe trouve de formidables relais dans les pays eux-mêmes et en veulent pour preuve la façon dont le président de la République française en a appelé au Conseil d’État pour retoquer sa loi sur l’immigration. La dissolution ? Le référendum ? De vieilles lunes ! Les individus ayant remplacé les citoyens, on n’en finira plus de promouvoir des libertés au service des premiers et de nier les droits les plus essentiels des seconds.

Le philosophe allemand Jürgen Habermas. Wikimedia commons.

Le penseur de l’idéologie européenne s’appelle Jürgen Habermas : « Hanté par la culpabilité de l’Allemagne – son père fut officier et fonctionnaire du IIIème Reich – Habermas passe sa vie à répéter le même mantra : pour endiguer le retour de la peste brune, il faut «remplacer le sentiment affectif d’appartenance à la nation comme entité historique concrète par l’adhésion rationnelle aux seuls principes de l’État de droit en tant que base d’une identité post-nationale ». Reste que le « patriotisme constitutionnel » a la sécheresse et l’épaisseur du papier et nous voue à une totale désincarnation…

Pour redevenir de chair et d’os, proposition pour une « sortie d’Égypte »

Nos deux auteurs affirment qu’il nous faut sortir de « l’emprise » psychologique et politique de ceréflexe pavlovien : hors l’Europe, point de salut ! Et du faux obstacle juridique, puisque l’article 50 nous permet de le faire.

Alors, certes, comparaison n’est pas raison, mais notre juriste et notre politologue rappellent que « la Résistance a considéré que le vote des pleins pouvoirs à Pétain était frappé d’illégalité, et nul ne le lui a reproché. » Certes, l’UE n’est pas Vichy. « Il n’empêche, la juxtaposition du scrutin de juillet 1940 et de la ratification du traité de Lisbonne en février 2008 révèle plusieurs analogies. » Mais, précisent Benhessa et Bigot, « si le grand départ les effraie, il reste une option (…) : réviser notre Constitution pour verrouiller la supériorité de nos lois, et, en parallèle, lancer une « négociation finale » avec nos partenaires. (…) La Commission, bastion du grand dévoiement, doit retrouver sa fonction de simple secrétariat du Conseil. Le droit de veto doit être rétabli et sacralisé. Cette révolution porte un nom : le Bruxit. Bouter Bruxelles hors de l’UE !

Pour conclure et encourager ce geste, il est rappelé que « sans la France, le projet européen s’écroulerait comme un château de cartes. Parce qu’elle est son fondateur historique, son architecte en chef et l’un de ses principaux sponsors. »

Pari risqué ? Walter Benjamin disait que la catastrophe c’est lorsque les choses suivent leur cours. Faire le pari proposé ici est risqué, mais tout pari l’est et l’Histoire ne saurait s’en passer.


[1] Dans la mythologie grecque, Europe, belle jeune fille, est enlevée par Zeus déguisé en aimable taureau qui va le devenir moins lorsqu’il l’enlèvera et l’emportera au-delà des mers pour la violer sous un saule.

Art contemporain et islamogauchisme: la fatigue d’une grande mécène du Palais de Tokyo

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Sandra Hegedüs. DR.

Sandra Hegedüs, collectionneuse d’art contemporain et mécène, démissionne avec fracas du Palais de Tokyo. En cause, la dérive woke du musée parisien, pourtant sous tutelle du Ministère de la Culture.


Coup de tonnerre dans le monde feutré et politiquement correct de l’art contemporain. Collectionneuse réputée, mécène, présidente du conseil d’administration de la célèbre villa Arson (école nationale supérieure d’art à Nice), membre du conseil d’administration du Palais de Tokyo, Sandra Hegedüs est une figure respectée du milieu artistique. La collectionneuse française d’origine brésilienne, qui a massivement soutenu financièrement le Palais de Tokyo depuis quinze ans, vient d’annoncer sa démission du Conseil d’administration du musée parisien. Dans une lettre ouverte publiée sur Instagram, et partagé des centaines de milliers de fois sur les réseaux sociaux, Sandra Hegedüs exprime son dépit face à la dérive woke du Palais de Tokyo. Une dérive comparable à d’autres institutions culturelles financées en grande partie par l’argent du contribuable, dirigées par des idéologues qui se soucient moins de l’art et de la beauté que des luttes intersectionnelles chères aux étudiants de Sciences Po. Avec un courage rare, Sandra Hegedüs a donc claqué la porte, coupé le robinet, et expliqué dans sa lettre de démission les raisons de sa colère : « Les choses ont changé avec la nouvelle direction, et je ne veux pas être associée à la nouvelle orientation très politique du Palais. La programmation est désormais dictée par la défense de « causes » très orientées : wokisme, anti-capitalisme, pro-Palestine, etc… Il s’agit moins de proposer une diversité de démarches artistiques novatrices et créativement ambitieuses que de coller à une idéologie », écrit-elle notamment. 

Propagande

Il faut dire que le nouveau directeur du Palais, Guillaume Désanges —successeur d’Emma Lavigne partie chez François Pinault en 2022—, a poussé très loin le bouchon woke du plus vaste centre d’art en Europe. Nommé par Roselyne Bachelot, Désanges est l’auteur du gratiné « Traité de permaculture institutionnelle » (à lire sur le site du Palais de Tokyo, cela en vaut la peine). Dans ce texte abscons de dix-neuf pages digne du Gorafi, qui lui a ouvert les portes de l’institution, le gourou du Palais explique, dans un jargon aussi grotesque qu’incompréhensible, sa « vision » de l’art contemporain : à savoir la cause climatique, les damnés de la terre, le méchant « monde d’avant », et tout le catéchisme habituel du militant woke de base. Soit la ligne majoritaire chez les directeurs du monde de la culture institutionnelle, biberonnés à l’argent public, dont le rayon d’action éditorial se situe entre LFI et EELV. Au diable l’art, la beauté, la complexité du monde… et vive l’entre-soi idéologique de l’autoproclamé camp du bien, néanmoins accros aux subventions d’un système qu’il méprise.

A lire aussi, Jean-Baptiste Roques: Rima Hassan, faussaire aux grands airs

Pour Sandra Hegedüs, dévastée par le pogrom du 7 octobre, l’exposition « Past disquiet » (consacrée pour partie au combat palestinien) programmée au palais de Tokyo quelques semaines après le massacre perpétré par le Hamas, a été la goutte d’eau qui a fait déborder le vase. « Cette expo est de la pure propagande, s’agace-t-elle. Aucune mise en perspective, points de vue biaisés et mensongers sur l’histoire du conflit israélo-palestinien… Comment une institution publique, sous tutelle de l’État, peut-elle donner la parole, sans la moindre contradiction, à des propos racistes, violents et antisémites ? Un des commissaires d’exposition du Palais, mois subtil que les autres, a même le logo « Stop the genocide » sur la photo de profil de son compte Instagram. Cette expo est moralement indéfendable, elle polarise les positions et prend parti sans ma moindre nuance. Et pourtant personne ne bouge ». Au-delà de cette exposition militante, le départ de Sandra Hegedüs du Palais de Tokyo est l’expression d’un ras-le-bol global : « On observe depuis quelques années une dérive générale dans le milieu culturel. La pensée unique, celle du wokisme et de l’islamogauchisme, exerce un monopole qui n’a pas de raison d’être. Je ne souhaite surtout pas remplacer ce monopole par un autre ! Toutes les opinions et positions doivent pouvoir s’exprimer, mais ce n’est hélas pas le cas. Ma démission était ma seule option. Je défendrai l’art et les artistes ailleurs ».

Les artistes ont peur de parler

De son côté, le Palais de Tokyo a réagi en soulignant que l’institution « présente une programmation diverse et qui respecte la pluralité des points de vue ». Son directeur, Guillaume Désanges, assure la main sur le cœur que « l‘art est un territoire parfois conflictuel qui reflète les fractures de la société ». Circulez, y’a rien à voir.

Le retrait de la mécène ne changera probablement rien au militantisme politique du Palais de Tokyo. L’argent public continuera de couler à flots, et d’autres mécènes arriveront. Les pays du Golfe ne manquent pas de riches candidats, prêts à financer ce nouveau « soft power » islamo-compatible qu’est la culture woke. Aux États-Unis, de nombreux donateurs juifs ont cessé de financer les universités plus que bienveillantes avec les discours antisémites scandés sur leurs campus. Elles ne manqueront pas de pétrodollars pour autant… Selon Sandra Hegedüs, qui gravite dans le monde d’art depuis des décennies, et défend mordicus la liberté d’expression, la gravité de la situation n’est pas prise au sérieux par le monde politique : « Il existe une énorme pression contre ceux qui ne partagent pas cette idéologie. On assiste à une mainmise du politiquement correct venu des États Unis. Si les gens ne sont pas d’accord, ils sont immédiatement accusés d’être raciste ou islamophobe. Il n’y a plus de débat. Le désaccord vaut un “cancel”, une « annulation » par le tribunal de l’inquisition de la culture. Il serait aujourd’hui très difficile de réussir pour un artiste qui n’épouserait pas ces thèses. Malheureusement, et c’est compréhensible, les artistes se taisent. Ils ont peur de parler, peur de ne pas être choisis par les commissaires d’expositions. C’est du maccarthysme contemporain ».

La France était le pays des Lumières, écrivait Alain Finkielkraut. Sous influence woke, à Sciences Po comme au Palais de Tokyo, elle devient peu à peu une ampoule basse consommation.

«Le XIXe siècle à travers les âges», de Philippe Muray: l’intelligence et la culture à l’état pur

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L'écrivain français Philippe Muray (1945-2006) © Photo: Hannah Assouline

Tout au long de son périple au Japon, notre chroniqueur a gardé avec lui un bout de France — et quel bout ! Le XIXe siècle à travers les âges, du regretté Philippe Muray. Ou comment le « siècle bourgeois » fut en fait celui du socialoccultisme, pour reprendre le mot-valise de l’auteur : un mélange de magie, avec résurrection des morts et au-delà portatif, et de socialisme doux — l’un et l’autre faisant toujours des ravages parmi nous.


L’année dernière, voyageant déjà au Japon, j’avais emporté avec moi, pour ne pas oublier la langue française, le Journal de Paul Léautaud — ou du moins son Journal littéraire, soit 1312 pages dans l’édition Folio. Cette année, ce fut Le XIXe siècle à travers les âges, publié une première fois en 1984 chez Denoël, repris dans la collection Tel par Gallimard en 1999, et opportunément réédité il y a un mois aux Belles Lettres en un fort volume de 650 pages.

Feu d’artifice

Et quand j’en avais le loisir — et le décalage horaire vous en offre pas mal, à des moments indus —, je me suis plongé dans ce feu d’artifice d’intelligence et de culture.

Et quand je dis culture, je parle non seulement des auteurs les plus célèbres, mais d’une foule de romanciers et d’essayistes du second rayon cités avec une rare pertinence par un homme qui, à l’époque de la rédaction de cette somme, enseignait la littérature française à Stanford, en Californie. Le manuscrit séduisit Philippe Sollers (dont les romans m’ont toujours laissé froid, mais qui avait un œil critique particulièrement exercé), qui le publia immédiatement.

Il fallait un certain sens de la provocation pour écrire cet essai, à contre-courant des délires d’enthousiasme de mitterrandisme triomphant, qui avait drainé le 10 mai 1981 des dizaines de milliers d’enthousiastes et d’imbéciles à la Bastille. C’était la première éclosion de ce que Muray appellera plus tard l’Homo Festivus, adepte de la fête de la musique ou de Paris-plage. Lire absolument L’empire du bien (Les Belles Lettres, 1991). Ou ses entretiens avec Elisabeth Lévy.

Muray n’est pas méchant : il est incisif. Il plante le couteau dans la plaie, et il désosse. Il met à nu les névroses, les enthousiasmes factices, les modes éphémères qui n’en finissent pas. Il écrit avec une verve malicieuse, avec une alternance de longues phrases délicieuses et de sentences brèves, averbales, d’une ironie cinglante. Un immense plaisir de lecture.

Quelle est la thèse avancée par l’auteur ? Écoutez bien : le XIXe siècle a imposé une vision magique sur la vie — l’enfant est bon, le progrès est perpétuel. Sa combinaison avec les théories socialisantes qui émergent alors nous impose, encore aujourd’hui, de croire à des lubies sidérantes. Les enseignants en arrivent à se persuader, par exemple, que Zola aimait les Juifs, alors qu’il participait au même antisémitisme satisfait que toute son époque (lisez donc L’Argent). En ce sens, les « étudiants » (rappelez-vous, en regardant les énergumènes de Sciences-Po, que les talibans aussi sont des « étudiants ») qui hurlent leur soutien aux assassins avec un bel enthousiasme, sont ancrés dans ce XIXe siècle qui n’en finit pas.

Le règne du Bien

Car sachez-le : le XIXe siècle a débuté le 7 avril 1786 par le transfert des cadavres décomposés du Cimetière des Innocents dans les Catacombes qui font aujourd’hui l’admiration frissonnante de vos cousins de province montés à Paris, et il n’est toujours pas fini. Toujours les mêmes socialos bêlants, toujours les mêmes « modernes » (et même « postmodernes ») fustigeant les « classiques » et le bon sens, toujours la même croyance en la jeunesse, applaudissant aux « prouesses picturales des enfants » qui valent bien les gribouillis de Picasso, n’est-ce pas madame Michu, et à l’homme déconstruit et régénéré par des « nouvelles pratiques » qui le réconcilieront bientôt avec la planète Terre. Ou les étoiles, à l’avenir.

Vous pensiez que le XIXe était le règne de la Raison, appliquée aux Sciences. Non, ça, c’était le XVIIIe. Le XIXe élimine certes le catholicisme, mais s’il bouffe du curé, c’est pour étendre un voile religieux sur ses propres croyances : le scientisme et le positivisme sont des religions. Dieu même surnage dans ce fatras idéologique, même si Diderot et D’Alembert en amont et Nietzsche en aval avaient prévenu : Gott ist tod. Les nouveaux prophètes s’appellent désormais Auguste Comte, Victor Cousin et Ernest Renan.

Et Hugo, bien sûr. L’homme qui, avec Michelet, invente le « peuple » parce que le prolétariat lui fait peur — comme il fait peur à la « socialiste » George Sand. Hugo à Jersey et Guernesey, fait tourner les tables et communique avec Shakespeare et Homère (c’est la Résurrection remise au goût du jour), et son œuvre se boucle sur La Fin de Satan : il était temps que le Mal déménage, le XIXe est le règne du Bien.

Et nous en sommes toujours là. La liquidation de la dixneuviémité n’est pas en vue. Figée, métastasée, ou bien volatile et d’autant plus insaisissable que proliférante, elle est le perpétuel présent de notre univers parallèle. Ses grands prêtres sont l’historien, chargé justement de réécrire l’Histoire, et le sociologue — le mot est inventé par Comte, popularisé par Durkheim, et désormais par une bande de pseudo-philosophes de l’instant, prêchant l’acculturation au nom du respect des minorités sans culture.

En face, peu d’esprits lucides. Balzac, bien sûr, qui dissèque au scalpel une société déjà pourrie. Flaubert, of course, qui à travers l’autopsie de Madame Bovary met à plat les rêves balisés et l’érotisme à cent balles de la bourgeoisie — à comparer avec les grands libertins du XVIIIe, à commencer par Sade. Et Baudelaire enfin, juste avant Rimbaud, tous deux refusant en bloc (l’un s’enfuit en Belgique, l’autre en Abyssinie) la médiocrité des temps modernes. Pas un hasard si Marx adore l’auteur de la Comédie humaine — il est l’un des rares à avoir compris que ce royaliste conservateur met en pièces la France de son temps, parce qu’il en a flairé la pourriture.

Ainsi méditais-je, en passant d’Okinawa à Fukuoka puis à Tokyo. Akihabara, le quartier des geeks de la capitale japonaise, avec ses poupées vivantes vous invitant, tous les deux mètres à entrer dans des magasins futuristes, aurait ravi Muray : c’est le terrain de chasse d’Homo Festivus, consommateurs de monstres en plastique (à des prix délirants, montant jusqu’à 300 000 yens, soit 1800 euros) et de princesses de mangas aux yeux surdilatés.


Philippe Muray, Le XIXe siècle à travers les âges, Les Belles Lettres, mars 2024, 650 p.

Le XIXe siècle à travers les âges

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Père (de la nation) fouettard…

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Le président Macron avec les enfants du collège Louise Michel à Ganges (34), 20 avril 2023 © PHILIPPE MAGONI/SIPA

Vaut-il mieux un père « malgré lui » qu’un père absent ? Le président de la République semble penser que oui ! Emmanuel Macron envisage en effet d’instaurer un devoir de visite pour les pères dans les familles monoparentales. Pourtant, ce n’est pas à l’État de s’immiscer ainsi dans l’éducation de nos enfants, déplore notre directrice de la rédaction.


Dans un entretien à Elle où, par ailleurs, il rétropédale vaguement sur le cas de Gérard Depardieu, se soumettant à la meute qui ne lui pardonnait pas sa défense du comédien (il avait dit, on s’en souvient, que le comédien rendait fière la France), le président Macron a abordé un grand sujet, le devoir des pères…

« Quand il y a un père, il faut qu’il exerce tous ses devoirs. Que la maman, quand elle est dans cette situation-là, puisse exiger des visites régulières ; elle doit pouvoir s’assurer que le père est aussi auprès de l’Éducation nationale dans les réunions parents-profs, qu’il est partie prenante de l’éducation de l’enfant. C’est un devoir d’être parent, et c’est un devoir qui ne s’arrête pas au moment du divorce ou de la séparation », a déclaré le chef de l’État.

Passons sur le fait qu’il dit père mais « maman », terme qui devrait être réservé à l’usage privé. Passons sur le fait qu’Emmanuel Macron oublie tous ces pères privés de droit de visite par des mères et des juges légèrement abusifs qui considèrent que l’homme a toujours tort. À première vue, c’est un propos qui semble de bon sens. À l’évidence, les enfants issus « de familles monoparentales » (c’est l’expression polie pour parler de « mères seules ») risquent plus de basculer dans la délinquance ou d’avoir des difficultés à l’école. Comme il le dit, « le mieux pour les enfants, c’est d’avoir un père, une mère, une famille aimante ». Quel scoop ! Et ce serait vraiment super s’il n’y avait ni guerres ni maladies dans le monde…

@ellefrance

Emmanuel Macron a accordé à ELLE un entretien exclusif. Le président ouvre notamment le débat sur l’instauration d’un « devoir de visite » des pères qui disposent actuellement d’un simple « droit de visite ». #emmanuelmacron #exclu

♬ son original – ELLE France

Pourquoi cette ironie ? Parce que je n’approuve certainement pas l’idée présidentielle. D’abord, il est curieux de vouloir restaurer la figure paternelle quand on s’acharne par ailleurs à la destituer dans tous les domaines, à abolir toute verticalité – la PMA sans père étant l’aboutissement de cette logique. Surtout, derrière cette prétention du politique à se mêler de morale privée, il y a le rêve totalitaire d’un monde délivré du mal et du mâle. Dans le nouvel imaginaire, le mal et le mâle c’est un peu la même chose. Dans ce nouveau monde idéal, des gentils parents élèvent gentiment de gentils enfants. Ce monde merveilleux est un fantasme démiurgique.

A lire aussi, Elisabeth Lévy: Une soupe et au lit!

La loi peut obliger un ex à payer, elle peut sanctionner un homme violent ; mais elle ne peut pas obliger les pères et les amants à aimer ou bien se comporter.

Pensez-vous vraiment qu’un père qui verrait son enfant sous la contrainte lui serait bénéfique ? Admettons que ce soit mieux pour un enfant d’avoir un père et une mère. Et mieux pour la plupart des mères d’avoir un père à leurs côtés. D’abord, ce n’est pas toujours vrai, certaines préfèrent avoir une autre mère à leurs côtés et l’idée de la PMA pour les couples de femmes enthousiasmait Emmanuel Macron. Et il y a aussi des parents toxiques. Enfin, même si « un papa, une maman », comme on disait dans la Manif pour tous, c’est vraiment l’idéal, que faire, l’État va-t-il fournir un père/mari aux mères seules ? Cette prétention de faire le bonheur des citoyens dans le privé est folle !

Penser que l’État peut et doit réparer les maux de la vie, c’est justifier une intrusion permanente dans la vie privée. L’échec, le ratage, l’injustice sont le cœur de l’expérience humaine. C’est la loterie de l’existence. Le rôle de l’État c’est de garantir le contrat social en incarnant l’intérêt général. Certainement pas de nous épargner la peine de vivre.


Cette chronique a d’abord été diffusée sur Sud Radio.

Retrouvez Elisabeth Lévy dans la matinale du lundi au jeudi

Honte à toit !

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Toits de Paris. D.R

Mythiques toits en zinc parisiens menacés: préservation du patrimoine ou préservation de l’espèce ?


« Ces couleurs, ces odeurs, ces drôles de cheminées… Quand vous êtes au-dessus de Paris, vous savez que vous êtes au-dessus de Paris ! » Le 21 mars, Delphine Bürkli s’enthousiasme au micro de la radio publique au sujet des toits parisiens. Depuis plusieurs années, la maire de droite du 9e arrondissement soutient la candidature desdits toits au patrimoine mondial de l’Unesco, classement qui interdira qu’on y touche. Il est exact que partout dans le monde, quand on consulte des photos de grandes villes, l’esthétique architecturale si particulière des toits gris bleu de Paris permet de reconnaître la capitale française du premier coup d’œil. Et enfant, qui n’a jamais eu envie de devenir un aristochat au moment où Duchesse et O’Malley tombent amoureux l’un de l’autre au crépuscule, et que s’enroulent leurs queues de félins au son du jazz à côté d’une vieille cheminée montmartroise ? Si les gratte-ciel ont depuis longtemps compris qu’ils n’étaient pas les bienvenus dans la skyline parisienne, cette candidature est cependant loin de faire l’unanimité parmi nos défenseurs du patrimoine.

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Car si le zinc recouvre 80 % des toits parisiens, ce matériau léger et étanche absorbe la chaleur et rend les logements en dessous invivables en été. « Paris est déjà la ville d’Europe où l’on risque le plus de mourir de chaud. Classer les toits en zinc est une mauvaise idée, c’est fragiliser Paris », déplore Dan Lert, l’un des 35 adjoints d’Anne Hidalgo, en charge de la transition climatique. Le zinc est peut-être indissociable de l’image de Paris, mais il n’est pas adapté aux canicules, appelées à se multiplier.

Jardins partagés, végétalisation générale, ruches connectées ou concours de parkour ne seront pas forcément impossibles avec un tel classement, se persuadent les écolos pour se rassurer. Heureusement pour nous, la littérature a déjà immortalisé ce précieux décor depuis longtemps dans les Tableaux parisiens de Baudelaire. Mais déjà, dans Le Cygne, il constate amer que « le vieux Paris n’est plus (la forme d’une ville / Change plus vite, hélas ! que le cœur d’un mortel) ». La réponse de l’Unesco, forcément cruelle pour certains, est attendue en décembre.

Rima Hassan, faussaire aux grands airs

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Rima Hassan venue soutenir le blocage de Sciences-Po à Paris, 26 avril 2024 © Lyam Bourrouilhou/SIPA

La nouvelle vedette de LFI accuse Israël de commettre rien moins qu’un génocide à Gaza. Pour pouvoir affirmer une chose pareille, elle s’appuie sur ses soi-disant compétences remarquables en droit international. Il suffit pourtant de l’entendre dérouler quelques minutes ses arguments pour constater ses lacunes abyssales en la matière.


Aucun parti n’y échappe. À l’approche des élections européennes, les fakes news pullulent dans le débat public. Tel bilan enjolivé, tel chiffre gonflé, telle parole de l’adversaire déformée. Mais parmi tous les mensonges qu’il nous est donné d’entendre ces temps-ci, le plus énorme a sans aucun doute été asséné par Rima Hassan il y a quelques jours. Dimanche soir sur BFMTV, la candidate LFI a osé affirmer, contre toute évidence, que la Cour internationale de Justice (CIJ) avait « reconnu l’intention génocidaire » d’Israël dans l’actuel conflit avec le Hamas !

Est-elle nulle ? Cynique ? Cuistre ? Les trois à la fois ?

Face à elle, un Benjamin Duhamel circonspect venait de l’interroger sur une ordonnance émise le 26 janvier par l’organe judiciaire des Nations unies, qui enjoint Israël de prendre des mesures conservatoires contre le risque de génocide. Ce texte, très contestable dans ses conjectures, reconnaît à bon droit les conditions très difficiles auxquelles la population de l’enclave palestinienne est confrontée depuis le début de l’intervention de Tsahal. Mais il n’atteste nullement de l’existence d’un génocide, ni même de l’existence d’une intention génocidaire.

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On peine à croire que Mme Hassan soit diplômée de deux masters universitaires. Comment peut-elle tirer des conclusions aussi fautives d’une décision de justice internationale pourtant parfaitement claire ? Qui plus est avec un tel aplomb ? Et en se targuant même d’édifier ses interlocuteurs, de les éclairer de ses lumières juridiques ? Est-elle nulle ? Cynique ? Cuistre ? Les trois à la fois ? Difficile de dire ce qui se cache derrière ce joli sourire et ce calme faussement olympien.

Zèle habituel de la « communauté internationale », rien de plus

Pas besoin toutefois d’avoir fait cinq ans de droit pour constater que la jeune femme fait dire aux juges de la CIJ ce qu’ils n’ont jamais dit. Contrairement à ce qu’elle prétend, ces derniers se sont bornés, dans leur ordonnance, à considérer la possibilité d’un génocide comme une pure hypothèse, et pas un instant comme un fait établi. Et s’interrogent non pas sur l’éventuelle culpabilité de l’Etat hébreu, mais uniquement sur les moyens que celui prend pour éviter le pire.

D’où leur décision de principe – qui n’est en rien une condamnation – dans laquelle ils demandent aux autorités de Tel Aviv de fournir de l’assistance humanitaire aux civils palestiniens et de punir au sein de la population israélienne toute incitation à commettre un génocide. N’en déplaise à Rima Hassan, la décision de la CIJ ne prouve qu’une seule chose: une fois encore, Israël a fait l’objet d’un zèle tout particulier de la part de la justice onusienne.

Sandrine Rousseau: «La flamme olympique est à toutes et tous»

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DR.

Des fiertés et des flammes. Sur BFMTV, Sandrine Rousseau se félicite du choix de la drag-queen, Mimima Gesté, pour porter la flamme olympique. Récit.


« On souhaite avoir un relais de la flamme qui soit un long voyage sportif, un prologue festif et populaire des JO », a indiqué la directrice des célébrations Paris 2024, Delphine Moulin. « En proposant une fête largement ouverte au grand public », il s’agit, « durant 65 jours, de faire rayonner les territoires traversés par la flamme » tout en « valorisant celles et ceux qui font le sport. »

Et dire que feu Philippe Muray ne voit pas ça…

Ceux qui auront l’insigne honneur de porter la flamme olympique devront posséder aumoins l’une des « trois énergies » suivantes,à savoir « l’énergie du sport », celle « des territoires » qui suppose une « aptitude à entreprendre, à innover, à générer du progrès, ou à incarner la culture française », ou encore celle « du collectif » exigeant qu’on se soit illustré par un « engagement pour une société plus solidaire, plus inclusive, plus durable et plus juste. » Un tel projet n’aurait pas manqué de réjouir feu Philippe Muray. Il incombe à « l’écosystème Paris 2024 » – dont fait évidemment partie la Ville de Paris – de sectionner 30% des relayeurs ; Anne Hidalgo a donc sollicité la drag-queen Minima Gesté, très connue dans le Paris queer. C’est entériné, c’est « acté », « iel » portera la flamme dans la capitale, le 14 juillet. La mairie a souhaité « donner de la visibilité au message d’amour, d’ouverture et d’égalité » véhiculé par la relayeuse.

A lire aussi: Debbie Hayton: trans d’un autre genre

Suite à la diffusion par la Ville de Paris et sur le réseau social X d’une vidéo présentant la drag-queen désignée comme futur porte-flambeau, des propos homophobes et transphobes ont été proférés à son encontre ; ceux-ci sont bien évidemment condamnables. Ce préalable dûment posé, on n’en déplore pas moins l’injonction collective à s’esbaudir de ce choix « disruptif ». Le chœur des bien-pensants se pâme devant cette élection et nous somme de partager son enthousiasme. On nous assure que, juchée sur ses plateformes, la très fardée Minima Gesté incarne au mieux « la lutte menée par toute une génération » contre les phobies de tout poil.  Voici « iel » devenue l’égérie du combat engagé contre la « société hétéronormée et patriarcale ». Quiconque, comme l’a osé Marion Maréchal (jeudi 2 mai sur TF1)[1], désapprouve l’image de la France que renvoie la drag-queen ou s’étonne du militantisme de la Mairie de Paris en faveur de l’abolition des frontières conceptuelles du genre, est, ça va de soi, immédiatement estampillé facho.

BFMTV : les grands esprits se rencontrent

Cette propagande pour une fluidité des genres heureuse, gage d’un monde meilleur, s’est naturellement poursuivie à la télévision. Sur BFMTV, samedi 4 mai, on a pu voir notre future relayeuse de la flamme olympique et l’inénarrable Sandrine Rousseau.

Elles se congratulaient, fraternisant dans une émotion partagée, suscitée par l’évocation du juste combat qu’elles mènent conjointement pour la déconstruction du genre.

L’écoféministe a témoigné sa vive gratitude envers la drag-queen, la louant pour son engagement au service du Bien : « Merci pour visibiliser comme ça les combats que vous menez. Merci de percuter, aussi, une société qui est très hétéronormée, très calibrée sur des réflexes et sur des impensés (…) » Elle a précisé : « Le travail que vous faites (toutes les drags), c’est un travail de transformation en profondeur de la société. » Lyrique, la terreur des barbecues a poursuivi : « Merci pour tout ça parce que vous êtes un signe de libération, d’émancipation et je suis sûre que vous êtes un modèle pour bien des gens et des jeunes. » Après avoir invité homophobes et LGBTQIA+ phobes à passer leur chemin, la papesse woke a poursuivi, louant la performance artistique des drag-queens. Elle n’a alors pas manqué de souligner abondamment les qualités heureusement subversives de leurs spectacles. Ceux-ci « perturbent par la joie, l’enthousiasme et l’énergie la sclérose sociale qui empêche d’être pleinement soi. » On est en présence d’un art qui fait « exploser toutes les cases », a-t-elle précisé, avant de déclarer à Minima Gesté : « Vous faites un travail de salubrité publique et de santé publique. »

A lire aussi: Comment? «Quelques jours pas plus» est un bide et «Transmania» un succès?

Grisée par ces éloges, la drag roulait des yeux fardés, et montrait par des hochements de tête mécaniques qui scandaient les propos de son interlocutrice combien elle goûtait la louange.

L’entretien entre ces êtres d’exception s’est achevé par une déclaration de Minima Gesté. Elle a sonné comme une ode à la liberté d’être soi : « Battons-nous, n’ayons pas peur. Les phobies viennent souvent du manque de connaissance. Prenons le temps de nous découvrir tous.tes ensemble avant de nous juger et laissons-nous libres et vivre comme on veut ; faisons la fête tout en militant pour aller de l’avant. » Las, comme nous l’aurait conseillé le regretté Philippe Muray, refermons « la cage aux phobes » pour  ainsi nous préserver  du Bien et de la Fête.

L'empire du bien

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Festivus Festivus / Conversations avec Elisabeth Levy

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[1] Voir https://www.causeur.fr/gpa-le-courage-de-marion-marechal-281583

La condition urbaine

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Massimo Listri © Taschen

L’historien britannique Ben Wilson a mis la barre très haut : raconter en un livre l’histoire des grandes villes à travers tous les continents, de l’Antiquité à nos jours… Épopée dense mais passionnante. De son côté, le photographe Massimo Listri a immortalisé les plus belles bibliothèques du monde.


« D’ici à 2030, le territoire urbain mondial va croître chaque jour d’une surface supérieure à celle de Manhattan », proclame Ben Wilson. L’historien britannique de 44 ans excelle dans les formules qui donnent le vertige. Avec Metropolis, le voilà qui nous entraîne, sous l’invocation du célèbre film de Fritz Lang, dans « Une histoire de la plus grande invention humaine » – sous-titre du volume. Traduit en plus de quinze langues, c’est, paraît-il, un best-seller. On comprend pourquoi : il fourmille de détails frappants, d’énoncés chocs, de rapprochements saisissants, de raccourcis adroits. « La première révolution urbaine avait commencé en Mésopotamie ; la seconde débuta au Royaume-Uni vers la fin du XVIIIe siècle et se poursuivit à marche forcée, d’abord dans ce pays, puis dans le reste du monde. »

Jungle urbaine

Brosser le récit de la civilisation humaine sur 7 000 ans à travers le prisme du phénomène urbain est une ambition lourde de périls : comment ratisser aussi large (de New York à Bagdad) et profond (de la cité disparue d’Uruk à la mégalopole de Lagos) ? En établissant des séquences : la Rome antique, Bagdad, Harappa et Babylone (2 000-539 av. J.-C.), Athènes et Alexandrie (507-530), ou encore Los Angeles (1945-1999), Lübeck (1226-1491) et Londres (1666-1820). Ces monographies sont complétées par des chapitres thématiques : « Villes du monde » (Lisbonne, Malacca, Tenochtitlan, Amsterdam, 1492-1666), « Les portes de l’enfer » (Manchester et Chicago, 1830-1914), « L’âme des gratte-ciel » (New York, 1899-1939), etc. Au prix d’une touffeur quelque peu asphyxiante, le lecteur se fraie ainsi son chemin dans la jungle des villes. On est captivé autant qu’étourdi.


« Entre 2011 et 2013, la Chine a consommé plus de béton que les États-Unis pendant la totalité du XXe siècle », écrit l’auteur, jamais avare de notations très « couleur locale », comme celle des Panathénées : « On voyait arriver des miches de pain démesurément grandes et d’énormes outres à vin pour la fête qui s’annonçait. Les citoyens hommes portaient en procession des phallus en bois, or ou bronze ; d’énormes pénis en érection étaient transportés à bord de charrettes. » Émaillé de digressions sur Hiroshima, les bombardements de Hambourg ou de Londres, le siège de Leningrad ou la bataille de Shanghai, l’éprouvant chapitre « Extermination » développe le récit de la destruction de Varsovie par les nazis, puis son arasement, après-guerre, par l’avatar soviétique de la table rase corbuséenne : « L’uniformité et l’universalisme de l’architecture moderniste, son désir fervent de transformer radicalement la société constituaient une attaque contre l’idée même de la ville, contre l’urbanité en tant que telle », avance Wilson, à raison.

A lire aussi, du même auteur: Le Grand Paris: une carte mentale?

Un regret cependant : Metropolis offre une impressionnante compilation de données, conjuguée à un foisonnement capiteux d’observations sur le vif, mais pas une approche critique dûment articulée. Le chapitre cruellement intitulé « Le syndrome de Paris, 1830-1914 » s’ouvre sur la déception de Freud qui, visitant la capitale en 1885, est « pris de délires paranoïaques ». Suivent 25 pages sur un Paris décrit au seul prisme d’Haussmann, Manet, Degas ou Caillebotte, puis de la Nouvelle Vague, pour insister encore sur « le profond sentiment d’aliénation que nourrissent les visiteurs – un cocktail fait de déception et de solitude »… Un siècle après Walter Benjamin, lancer une passerelle entre le Paris féodal, monarchique, palatial – écrin, faut-il le rappeler, d’un patrimoine architectural et urbanistique sans équivalent au monde – et la mégalopole du futur qui s’épanouit, qu’on le veuille ou non, sous le vocable usuel de « Grand Paris », aurait été plus stimulant. Certes, « nous sommes à l’âge des monstres urbains » : la « méga-cité », vortex implacable, rend peut-être caduque la distinction entre ville et campagne. Mais comment dompter le monstre ? À cette question, Wilson n’offre que des réponses dilatoires.

Nos bibliothèques, splendeurs architecturales

Si la ville est un livre ouvert, elle abrite un sanctuaire immémorial de la « condition urbaine » : la bibliothèque – typologie architecturale imprescriptible, « salle du trésor de l’esprit humain ». Sous les auspices des éditions Taschen, le photographe Massimo Listri a investi Les Plus Belles Bibliothèques du monde, un bel album papier glacé à couverture rigide dont les notices, fruits d’une érudition partagée entre les spécialistes Georg Ruppelt et Elisabeth Sladek, racontent l’histoire de ces « temples de la connaissance » : splendeurs d’architecture, pour certaines inaccessibles au commun des mortels, et souvent méconnues, voire ignorées du grand public.

Au Vieux Continent revient, on s’en doute, la plus grosse part du gâteau. Si la première bibliothèque est celle d’Assurbanipal (687-627 av. J.-C.), à Ninive, si la mouvance des bibliothèques antiques est relayée au Moyen Âge par la tradition chrétienne, si l’imprimerie et la Réforme bouleversent au XVe siècle l’univers du livre, la période baroque puis le siècle des Lumières portent jusqu’à nous, à travers les décors fabuleux de leurs édifices sauvegardés par le temps, le plus éblouissant témoignage de ce patrimoine. De la Bibliothèque vaticane à Sainte-Geneviève, de la Bibliothèque nationale d’Autriche au Gabinete Português de Leitura, à Rio, de celle du couvent Saint-François d’Assise, à Lima, jusqu’à la Morgan Library, à New York, l’ouvrage ne couvre pas seulement l’Europe, mais intègre à bon escient quelques spectaculaires exportations outre-Atlantique de ces somptueux monuments du savoir. La BNF-François-Mitterrand, ce fortin glacial commis par l’architecte Dominique Perrault, n’a pas eu les faveurs de Libraries. On s’en félicite.


Ben Wilson, Metropolis : une histoire de la plus grande invention humaine, Passés/Composés, 2024.

Georg Ruppelt, Elisabeth Sladek, Massimo Listri (photos), Les Plus Belles Bibliothèques du monde, Taschen, 2024.

Massimo Listri. Les plus belles bibliothèques du monde

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Le projet de loi sur «l’aide à mourir» ne fera pas reculer le mal mourir

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DR.

La membre de la commission spéciale fin de vie du RN déplore en outre une manipulation sémantique. Le gouvernement français n’assume pas ce qu’il fait, dénonce-t-elle.


Trois à quatre mois d’attente pour avoir un rendez-vous avec un médecin spécialiste, 500 décès par jour dans la souffrance physique et psychologique faute de soins palliatifs en nombre suffisant – 21 départements sont toujours dépourvus d’unité de soins palliatifs – un départ du secteur hospitalier pour une infirmière sur deux après dix ans de carrière, 63% des postes offerts en EHPAD vacants depuis six mois. Chaque jour nos concitoyens peuvent dresser le constat de l’effondrement de notre système de santé. Pour autant, la priorité pour le gouvernement est de présenter un projet de loi sur l’aide à mourir. Le texte est arrivé en commission à l’Assemblée nationale et sera débattu dans l’hémicycle à compter du 27 mai prochain.

Une France vieillissante

Disons-le clairement, avec cette loi, le mal mourir dans notre pays ne va pas reculer, car la solution à la souffrance n’est pas la mort. Cette loi n’est pas non plus capable de répondre au sentiment d’abandon et d’isolement de nos concitoyens en fin de vie ni d’appréhender tous les enjeux sociaux et économiques posés par le vieillissement démographique de notre société. 

En revanche, il est certain que ce texte ajoutera de la confusion dans notre société en manque de repères.  Il suffit de voir dans quelle détresse seront jetés les soignants si cette loi est votée. Ceux qui seront en première ligne pour l’appliquer seront confrontés à une situation qui est contraire à leur vocation centrée sur l’accompagnement et le soin. 

Manipulation sémantique

Ce projet de loi est d’abord un véritable hold-up sémantique. Le texte fait comme si l’euthanasie était un soin alors que le geste de donner la mort interrompt par définition tout acte visant à guérir et donc à prolonger la vie. Relevons d’ailleurs que ce projet de loi ne s’inscrit pas dans le code de la santé publique. Les mots utilisés ne servent qu’à duper l’opinion.

L’emploi du terme « aide à mourir » dans ce texte n’a d’autre objet que de ne pas recourir aux mots d’euthanasie et de suicide assisté trop connotés pour être utilisés. Le premier terme renvoie à une période tragique de l’histoire européenne. Le second met l’exécutif en porte à faux vis-à-vis de sa politique de prévention du suicide. Comment peut-on articuler en effet une politique de prévention du suicide avec une légalisation du suicide assisté ?

Contrairement à nos voisins belges, espagnols, hollandais et luxembourgeois qui ont clairement assumé leur choix dans l’intitulé de leur législation, le gouvernement français, lui, esquive.

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Au-delà de cette manipulation rhétorique, c’est bien dans la rédaction même de la loi que le recours à l’euthanasie est légitimé. Ainsi, le texte légalise l’euthanasie lorsque le malade ne sera pas en mesure de s’autoadministrer la dose léthale dans le cas du suicide assisté mais aussi lorsque le malade décidera de refuser son traitement. Dans ce dernier cas, placé dans une situation de souffrance insupportable, on lui ouvrira « l’aide à mourir » dans son plan personnalisé d’accompagnement prévu au titre I du projet de loi. Par ailleurs, l’un des critères d’accès à cette aide à mourir est d’avoir un « pronostic vital engagé à moyen terme », notion imprécise et floue qui laisse présager un usage abusif.

Des dérives prévisibles

Le gouvernement occulte toutes ces dérives inhérentes à la légalisation de l’euthanasie. Pourtant, les leçons des pays étrangers qui ont légalisé l’euthanasie auraient dû le mettre en garde. Il a préféré les ignorer. Le constat est néanmoins sans appel : la légalisation de l’euthanasie s’accompagne de l’extension de son champ d’application.

Ainsi, en Belgique, l’euthanasie n’est plus réservée aux majeurs mais les mineurs peuvent y avoir recours, avec l’accord de leurs représentants légaux. Au Canada, les personnes souffrant de maladie mentale peuvent la demander. En Hollande, une euthanasie a été autorisée pour une personne alcoolique d’une quarantaine d’années qui ne supportait plus son addiction à l’alcool.

En 20 ans, la Belgique et la Hollande comptent respectivement 91 000 et 25 000 euthanasies, chiffres largement sous évalués. Qui peut raisonnablement croire qu’il n’y jamais eu de difficultés ? 

Cynisme marconien

Quant aux engagements financiers qui accompagnent ce projet de loi, ils révèlent la véritable ambition du gouvernement.

Certes, un plan décennal de financement des soins palliatifs a été annoncé avec un montant s’élevant à 1,1 milliard d’euros supplémentaires.  Ils sont à mettre en regard du 1,6 milliard d’euros consacrés actuellement aux soins palliatifs chaque année, ce qui revient à une hausse de 6% de leur budget (soit 1,50 euros de plus par an et par personne). Le développement des soins palliatifs présentés comme crucial notamment pour faire face au vieillissement de la population et au développement des maladies chroniques, se trouve être complétement marginalisé.

Derrière cette incohérence se cache le cynisme. Derrière la légalisation de l’euthanasie, il faut y voir le gain économique qu’elle engendra mathématiquement en comblant les déficits de la Sécurité sociale et du système des retraites. On mesure le message adressé à nos concitoyens âgés, vulnérables, handicapés… Comme le relevait dès 2012, le Professeur Sicard, ancien président du Comité consultatif national d’éthique, la pratique de l’euthanasie peut susciter un sentiment de culpabilité chez les personnes en perte d’autonomie et les conduire à formuler une demande d’euthanasie. C’est pour cette raison que des personnes âgées hollandaises préfèrent élire domicile pour leurs vieux jours…en Allemagne.

Le préalable à toute évolution de la loi aurait été de garantir à toute personne en fin de vie un accès aux soins palliatifs et une application rigoureuse des dispositions des lois de 2005 et 2016 qui permettent d’accompagner la mort par des sédations. Le projet de loi ne fait pas ce choix. Il préfère une légalisation du suicide assisté et de l’euthanasie par défaut de soins palliatifs suffisants. C’est le choix de la facilité, de la fuite en avant et la porte ouverte à des évolutions non maîtrisées sans résoudre aucunement les problèmes posés par une société vieillissante et un système de santé en pleine crise.

L’opéra trouble de Britten

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© Bernd Uhlig

Le théâtre royal de la Monnaie, à Bruxelles, accueille Le Tour d’écrou, opéra de Benjamin Britten inspiré d’une nouvelle de Henry James. Il y est question de spectres, de fantasmes, de perversion et d’innocence…


Sont-ils les spectres effroyables des maléfiques créatures, gouvernante et valet, qui naguère encore vivaient là, sur ce domaine de Bly, et qui, après leurs morts sordides, reviennent hanter les deux enfants dont ils avaient la charge pour continuer à les pervertir ? Ou sont-ils les fruits malsains nés de l’imagination enfiévrée d’une jeune femme, fille de pasteur anglican engluée dans une morale puritaine propre à générer tous les fantasmes, et dont le délire de pureté et d’innocence fait naître des revenants qui n’existent jamais qu’à ses yeux ?

Ni Henry James, dans sa nouvelle Le Tour d’écrou publiée en 1898, ni Benjamin Britten qui s’en inspire pour son opéra créé en 1954 à Venise, ne daignent dissiper le doute, cette ambiguïté permettant au lecteur ou à l’auditeur d’interpréter le drame à sa façon. Permettant surtout à chacun de laisser galoper son imagination et d’y mêler ses propres angoisses, ses propres terreurs. Fantômes réels ou fantasmes d’une psyché assez délétère pour les créer ? Les deux réponses possibles sont autant de sujets d’interprétation et d’inquiétude. « Qu’est-ce donc que la vérité ? », interroge Nietzsche cité dans le programme. « Une multitude mouvante de métaphores, de métonymies, d’anthropomorphismes, bref, une somme de relations humaines qui ont été poétiquement et rhétoriquement haussées, transposées, ornées… : les vérités sont des illusions dont on a oublié qu’elles le sont ».

Les désordres de l’âme

Au Théâtre royal de la Monnaie, à Bruxelles, l’Allemande Andrea Breth qui assure la mise en scène n’en dit sans doute pas davantage que James et Britten. Elle n’impose pas franchement une version plutôt qu’une autre, même si la jeune gouvernante en charge des deux enfants paraît être tout de même la première victime de ce qui pourrait être des hallucinations. Mais en voulant illustrer, scène après scène, les désordres de l’âme humaine et en recourant pour ce faire à de multiples figurants qui doublent parfois les protagonistes du drame, ainsi qu’à une esthétique qui rappelle un surréalisme à la Magritte, elle assène un bavardage visuel à ce point étouffant qu’il finit par interdire tout libre arbitre au spectateur.


Des placards démesurés

Les tableaux qui défilent sans cesse sont incontestablement très esthétiques. Les remarquables décors conçus par Raimund Orfeo Voigt, composés d’immenses panneaux coulissants ménagent des perspectives vertigineuses à la Delvaux et métamorphosent l’espace avec une savante ingéniosité. Les portes immenses ou les placards démesurés encadrent ou dévorent des personnages aux costumes d’une élégance sévère de Carla Teti, uniformément noirs ou gris… les éclairages inquiétants et subtils d’Alexander Koppelmann… tout contribue à la sombre magie des images. Mais multipliés à l’envi, encombrant l’espace et le drame, s’imposant sans cesse au regard, ces tableaux finissent par occulter la musique et tuer toute velléité d’imagination ou de rêverie, dissipant le mystère de cette œuvre et beaucoup de sa poésie.

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Étrangeté vénéneuse

Pourtant l’interprétation musicale du Tour d’écrou que donne le chef espagnol Antonio Mendez, à la tête de l’Orchestre de chambre de la Monnaie est propre à servir l’étrangeté vénéneuse de la partition. Sa direction est vigoureuse, intelligente et porte le drame avec éloquence. Et les artistes lyriques sont aussi de bons acteurs. De la jeune gouvernante incarnée par Sally Matthews à la Miss Jessel d’Allison Cook ou à la Mrs Grose de Carole Wilson, les trois cantatrices sont remarquables. Et dans le rôle de cet ex-valet perverti jusqu’à l’os, ce Peter Quint qui veut s’emparer du corps et de l’âme du jeune Miles, Julian Hubbard est très bien. Cependant, la présence quasi permanente sur scène des deux spectres, et donc la volonté délibérée d’effacer leurs soudaines apparitions aux yeux de la jeune gouvernante et sans doute à ceux des enfants, Miles et Flora, cette omniprésence nuit infiniment à la dimension maléfique de leurs personnages et à la portée du drame. Quant au dédoublement de Miles, incarné par deux garçons si dissemblables physiquement, Samuel Brasseur-Kulk et Noah Vanmeerhaegue, elle apparaît parfaitement gratuite. Ou alors elle s’affiche comme une lourde façon de traduire et l’angélisme et la noirceur de l’enfant possédé. Et pourquoi, dès lors, n’avoir retenu que Katharina Bierweiler pour interpréter le rôle de Flora quand elle est elle-même tout aussi double et dissimulée ?

La mise-en-scène de ce Tour d’écrou, hélas ! ne déploie pas la noire et glaçante étrangeté que résume si tragiquement le funeste appel de Quint tentant d’engloutir Miles dans son univers de damné.


Le Tour d’écrou, opéra de chambre de Benjamin Britten.
Les 8, 10, 12 et 14 mai 2024. Théâtre royal de la Monnaie à Bruxelles.
Location : 00 32 2 229 12 11

Benhessa et Bigot ferraillent contre la dissolution de notre démocratie dans l’UE

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Ghislain Benhessa et Guillaume Bigot. DR.

Ghislain Benhessa et Guillaume Bigot nous offrent un livre instructif et pédagogique sur la construction européenne et ses verrouillages successifs qui ont assis définitivement la primauté du droit sur toute autre considération. À l’heure des prochaines élections européennes, on y trouvera les propositions des différents partis concernant l’Union et les réponses « impitoyables » que nos deux auteurs leur apportent. Cependant, n’étant pas du genre résigné, Messieurs Benhessa et Bigot proposent une solution inédite : le Bruxit…


Genèse d’une servitude

Et, forcément, d’une ignorance, l’une n’allant pas sans l’autre. «  Qui connaît le règlement REACH, la CSRD, la CSDD, le CBAM, le SEQE, cette légion d’acronymes qui renvoient aux contraintes environnementales imposées par l’Union ? » Personne, sinon les technocrates intéressés. «  Qui sait que les gouvernements reçoivent de Bruxelles des GOPE (grandes orientations des Politiques Économiques), révisées chaque année, qu’ils doivent suivre à la lettre ? Qui sait que l’Europe discute, en ce moment même, d’une révision des traités pour supprimer le droit de veto des pays et se transformer en super-État ? » Etc.  Au fond, l’histoire de l’Europe est celle d’un rapt, voire d’un viol, qui renvoie étrangement au mythe grec auquel notre continent doit son nom[1]. « Et le rapt commence tôt. En 1951, le traité de Paris, institua la communauté européenne du charbon et de l’acier. À son service est créée à Luxembourg une Cour formée de sept juges chargés d’interpréter et d’appliquer son droit. Un dénommé Robert Lecourt, avocat eurolâtre, présidera cette cour et publiera par la suite un livre au titre si évocateur : « L’Europe des juges » !(…) «  Le 4 décembre 1974, ils (les juges) consacrent l’effet direct des directives, y compris lorsqu’elles n’ont pas été transposées par le Parlement français. (…) La loi, expression de la volonté populaire depuis 1789, chute de son trône. »

Du post-national au post-démocratique, un penseur s’impose

La nation est devenue trop petite et elle a l’inconvénient d’avoir des frontières. Ah, les frontières !  La bête noire des cosmopolites qui se sentent partout chez eux dans le monde sauf chez eux précisément, hormis dans les métropoles qui toutes se ressemblent. Dans une très belle métaphore, Ghislain Benhessa et Guillaume Bigot font une analogie entre le corps de chaque être humain et celui d’un pays. Chacun a besoin d’une enveloppe charnelle, de corps précisément, de limite ; et je renvoie aux textes de Régis Debray (Eloge des frontières) et à Delphine Horvilleur dans son analyse de ce qui se passa après avoir mangé le fruit de la connaissance : Adam et Eve se trouvèrent séparés et couverts d’une tunique de peau. C’est peu dire donc que l’Europe nous fait la peau ! Nos frontières, devenues poreuses, nous mélangent tous dans un grand magma ; retour au chaos originel.

Mais de l’abandon de l’idée de nation et de pays, s’ensuit aussi celui de la démocratie. « Le déficit démocratique de l’Union n’est pas le fait d’une erreur de parcours, mais le souhait délibéré des Pères fondateurs de nier la volonté des peuples »(…) Helmut Kohl, dans un entretien de 2002 rendu public en 2013 par le Daily Mail, avouait : « Je savais que je ne pourrais jamais gagner un référendum en Allemagne. ( …) j’ai agi comme un dictateur ». Quant à Jean-*Claude Junker, au moment de la crise grecque, il n’hésita pas à dire : « Il ne peut y avoir de choix démocratique contre les traités européens. » Enfin, Günther Oettinger, en charge du Budget et des Ressources humaines de l’Union, énonça tranquillement la menace suivante : « Les marchés vont apprendre aux Italiens à bien voter ». Mussolini en rêvait, l’UE l’a fait.

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La seule exception démocratique, en France du moins, que le dogme libéral eut tôt fait de trahir avec le traité de Lisbonne, fut le référendum de 2005 où le « non » l’emporta avec 54,68% des voix. Mais « Bruxelles a dit : pas de référendum, Et Emmanuel Macron de renchérir, le 4 octobre 2023, pour commémorer les 65 ans de la Vème République, qui plus est : « Disons-le avec clarté, étendre le champ du référendum (…) ne saurait se permettre de se soustraire aux règles de l’État de droit. » Et, d’ailleurs, les auteurs soulignent, à ce propos, que l’Europe trouve de formidables relais dans les pays eux-mêmes et en veulent pour preuve la façon dont le président de la République française en a appelé au Conseil d’État pour retoquer sa loi sur l’immigration. La dissolution ? Le référendum ? De vieilles lunes ! Les individus ayant remplacé les citoyens, on n’en finira plus de promouvoir des libertés au service des premiers et de nier les droits les plus essentiels des seconds.

Le philosophe allemand Jürgen Habermas. Wikimedia commons.

Le penseur de l’idéologie européenne s’appelle Jürgen Habermas : « Hanté par la culpabilité de l’Allemagne – son père fut officier et fonctionnaire du IIIème Reich – Habermas passe sa vie à répéter le même mantra : pour endiguer le retour de la peste brune, il faut «remplacer le sentiment affectif d’appartenance à la nation comme entité historique concrète par l’adhésion rationnelle aux seuls principes de l’État de droit en tant que base d’une identité post-nationale ». Reste que le « patriotisme constitutionnel » a la sécheresse et l’épaisseur du papier et nous voue à une totale désincarnation…

Pour redevenir de chair et d’os, proposition pour une « sortie d’Égypte »

Nos deux auteurs affirment qu’il nous faut sortir de « l’emprise » psychologique et politique de ceréflexe pavlovien : hors l’Europe, point de salut ! Et du faux obstacle juridique, puisque l’article 50 nous permet de le faire.

Alors, certes, comparaison n’est pas raison, mais notre juriste et notre politologue rappellent que « la Résistance a considéré que le vote des pleins pouvoirs à Pétain était frappé d’illégalité, et nul ne le lui a reproché. » Certes, l’UE n’est pas Vichy. « Il n’empêche, la juxtaposition du scrutin de juillet 1940 et de la ratification du traité de Lisbonne en février 2008 révèle plusieurs analogies. » Mais, précisent Benhessa et Bigot, « si le grand départ les effraie, il reste une option (…) : réviser notre Constitution pour verrouiller la supériorité de nos lois, et, en parallèle, lancer une « négociation finale » avec nos partenaires. (…) La Commission, bastion du grand dévoiement, doit retrouver sa fonction de simple secrétariat du Conseil. Le droit de veto doit être rétabli et sacralisé. Cette révolution porte un nom : le Bruxit. Bouter Bruxelles hors de l’UE !

Pour conclure et encourager ce geste, il est rappelé que « sans la France, le projet européen s’écroulerait comme un château de cartes. Parce qu’elle est son fondateur historique, son architecte en chef et l’un de ses principaux sponsors. »

Pari risqué ? Walter Benjamin disait que la catastrophe c’est lorsque les choses suivent leur cours. Faire le pari proposé ici est risqué, mais tout pari l’est et l’Histoire ne saurait s’en passer.


[1] Dans la mythologie grecque, Europe, belle jeune fille, est enlevée par Zeus déguisé en aimable taureau qui va le devenir moins lorsqu’il l’enlèvera et l’emportera au-delà des mers pour la violer sous un saule.