Entretien avec Jonas Haddad, Conseiller Régional (LR) de Normandie
Causeur. Que sait-on du parcours de l’incendiaire de la synagogue de vendredi matin, abattu par la police ?
Jonas Haddad. Selon ce que nous a dit Monsieur le procureur, c’est donc un Algérien, qui était sous OQTF. Il avait demandé à obtenir un titre de séjour pour raisons de santé. Il avait fait un recours, après un refus administratif à la suite d’une expertise médicale. En janvier, la préfecture lui a signifié que son recours n’était pas valable et qu’il devait donc quitter le territoire, ce qu’il n’a pas fait. Je ne sais pas où il logeait, mais il est supposé qu’il était sur Rouen.
L’avocat et conseiller régional Les Républicains Jonas Haddad. DR.
La maire socialiste, Nicolas Mayer-Rossignol, a déclaré se tenir auprès de la communauté juive inquiète. Il a dit que « la bête immonde a frappé », que « s’attaquer à une synagogue, c’est s’attaquer aux juifs, c’est donc s’attaquer à nous toutes et tous, à la République ». Vous a-t-il convaincu ?
La réaction politique locale a été claire et nette. Monsieur Mayer-Rossignol est dans son rôle de maire, et son discours le bon. Reste qu’en faisant cela, il commente, il réagit aux conséquences d’un problème. Maintenant, quand on est un responsable politique, il faut pouvoir traiter des causes du problème. Si lui parle de « bête immonde », moi j’évoque une autre référence qui sont les « racines du mal ». Si on ne s’attaque pas aux racines du mal, ces actes-là vont se multiplier.
Il y a eu un rassemblement le soir même à l’appel de la Mairie, devant l’Hôtel de ville, et beaucoup de citoyens s’y sont rendus. A Rouen, il y a cette particularité, c’est que même s’il s’y est passé beaucoup de choses, nous avons une belle solidarité, notamment entre les différentes communautés. Mais je l’ai dit à vos confrères qui m’ont interrogé : j’en ai marre des marches blanches, des bougies, des nounours en peluche… Nous, élus, ne sommes pas là en permanence pour déplorer et pleurer : il faut qu’on s’attaque aux racines du mal, faire en sorte que de tels événements ne se reproduisent plus.
L’état sécuritaire de la préfecture de Seine-Maritime vous inquiète-t-il ?
L’état sécuritaire se dégrade à toute vitesse. La ville de Rouen a été classée successivement comme 9e puis comme 3e ville la moins sécurisée de France[1] !
Je rappelle aussi qu’en 2016, on a égorgé un prêtre, le père Hamel, sur son autel, juste à côté de Rouen, à Saint-Étienne-du-Rouvray. Et le vendredi-même du drame survenu à la synagogue, de l’autre côté de la ville, à Saint-Sever, rive gauche, on apprenait que quelqu’un était blessé au couteau. Rapidement, la sécurité dans la ville se dégrade, c’est un fait. Je ne fais pas de lien direct avec ce qui s’est passé à la synagogue car je dirais qu’il y a là une singularité, un contexte actuel précis, à savoir ce « djihadisme d’atmosphère » dont parle Gilles Kepel.
Quels sont les dégâts ?
À ce propos, j’aimerais avant toute chose corriger quelque chose que l’on a beaucoup lu dans la presse : il ne s’agit pas d’une « tentative d’incendie » ! J’ai pu rentrer dans la synagogue. C’est simple : toute la gauche de la synagogue a brûlé. Et l’intégralité de l’intérieur du bâtiment, des chaises, du parquet sont évidemment recouverts de suie. La synagogue, en l’état, est complètement impraticable. Des offices ont depuis l’incendie été célébrés dans la cour, à l’endroit même où l’incendiaire a pénétré. Le rabbin s’est réjoui du fait que les rouleaux de la Torah aient été retrouvés intacts.
Est-ce un acte terroriste, selon vous ?
Ce n’est pas à moi de le qualifier, mais ce qui certain, c’est que cet individu a voulu brûler la synagogue, laquelle se situe de plus au centre-ville de Rouen, accolée à d’autres immeubles – ce qui aurait pu faire des dégâts considérables. La personne est restée sur les lieux des faits : son objectif était de voir son œuvre de destruction. Il a commencé à faire brûler la synagogue, puis il est resté à côté pour observer et les policiers sont arrivés. Heureusement, il n’y avait personne à l’intérieur, parce qu’il n’était que 6 heures du matin.
Ce drame est-il lié au 7 octobre et à la guerre au Proche-Orient, selon vous ?
Je ne saurais le dire ! Mais je sais que depuis cette date les actes antisémites ont explosé, le fils de la présidente de cette communauté a d’ailleurs dû changer d’école car il était quotidiennement pris à parti. Quand des gens s’interrogent, à juste titre, devant des juifs voulant partir en Israël alors qu’il s’agit d’un pays en guerre, eh bien en réalité, avec des actes comme celui-là, on peut le comprendre.
Quand vos enfants vont à l’école sous protection judiciaire, quand vos lieux de cultes sont incendiés, et que vous ne pouvez plus mettre les pieds dans certains quartiers, c’est sûr que vous vous posez la question de savoir si vous voulez rester dans ce pays. C’est pour ça que je dis qu’il faut s’attaquer aux causes plutôt qu’aux conséquences. C’est anormal qu’une communauté soit obligée de baisser la tête pour vivre en France, alors que pourtant, c’est une communauté installée de façon millénaire dans ce pays. À Rouen, il existe le plus ancien monument juif d’Europe, la Maison Sublime. Entre certains qui se demandent comment chasser les juifs de France, et l’existence de ce monument, on est pris d’un certain vertige.
Gérald Darmanin est revenu dans votre ville hier.
C’était une cérémonie sobre qui a décoré notamment un jeune policier qui a abattu l’assaillant. Il a sauvé son équipage et les pompiers qui étaient menacés par l’agresseur qui fonçait sur eux avec un couteau. Il a aussi empêché la synagogue de brûler et de provoquer un incendie dans tout le centre-ville. C’est cela un héros.
L’islamisme cherche à s’imposer insidieusement ou par la force, dans l’espace public comme dans les esprits. Depuis une trentaine d’années, nous vivons au rythme des intimidations, des agressions, des assassinats… au nom d’Allah.
Il agit sans bombes ni fusils. Sans revendications ni donneurs d’ordre. Mais son but est le même que celui du djihad terroriste : imposer l’islam dans toutes les dimensions de notre vie sociale. L’islamisme d’atmosphère (concept inventé par Gilles Kepel en 2021) ou sa version djihadiste investissent ainsi l’espace public, l’école, la rue, la plage, les réseaux sociaux, où ils diffament, intimident, agressent, assassinent… Leurs derniers faits d’armes : A Paris, où un proviseur a été menacé de mort en mars pour avoir fait ôter son voile à une élève. Mais aussi à Montpellier, où une jeune fille a été rouée de coups, le 2 avril, car elle s’habillait « à l’européenne ». Ou bien à Bordeaux, où, une semaine après, un Algérien a été poignardé à mort parce qu’il avait bu de l’alcool lors de la fête de l’Aïd. Autant de faits marquants qui viennent s’ajouter à une liste déjà longue, entamée il y a plus de 30 ans, à Creil, et dont voici un bref résumé.
Septembre 1989 : L’affaire de Creil
Le 18 septembre 1989, le principal du collège Gabriel-Havez à Creil (Oise), exclut Leila, Fatima et Samira, trois élèves qui refusent de se découvrir la tête pendant les heures de cours et lui ont déclaré dans son bureau : « Nous sommes des folles d’Allah, nous n’enlèverons jamais notre foulard, nous le garderons jusqu’à notre mort. » Trois semaines après, les trois jeunes filles sont autorisées à retourner en classe après s’être engagées à ôter leur fichu au sein de l’établissement.
Octobre 2002 : Les Territoires perdus de la République
C’est sous ce titre que l’historien Georges Bensoussan fait paraître en octobre aux éditions Mille et une nuits un ouvrage qui regroupe les témoignages de sept enseignants et chefs d’établissements (dont Barbara Lefebvre et Iannis Roder) en poste dans des établissements de banlieue, où ils constatent une montée de l’antisémitisme, du racisme et du sexisme parmi les élèves, en particulier d’origine maghrébine. Entre autres phrases entendues en classe (par Iannis Roder) : « Hitler aurait fait un bon musulman. »
Inspecteur général de l’Éducation nationale, Jean-Pierre Obin envoie une note à sa hiérarchie pour alerter sur la hausse des « manifestations d’appartenance religieuse » dans les établissements du pays. Au fil des pages on apprend notamment que des élèves « refusent d’étudier l’édification des cathédrales, ou d’ouvrir le livre sur un plan d’église byzantine, ou encore d’admettre l’existence de religions préislamiques en Égypte ou l’origine sumérienne de l’écriture ».
Un an après la mort de Sarah Halimi, 65 ans, tuée chez elle à Paris le 4 avril 2017 par son voisin Kobili Traoré qui, durant son forfait, a crié « Allahu akbar » une dizaine de fois (la justice le déclarera pénalement irresponsable pour cause de bouffée délirante d’origine cannabique au moment des faits), une autre retraitée parisienne de confession juive, Mireille Knoll, est poignardée à mort, le 23 mars 2018, à son domicile par un de ses voisins, Yacine Mihoub, qui met ensuite le feu à son appartement. Le jeune homme sera condamné en 2021 par la cour d’assises de Paris à la réclusion criminelle à perpétuité assortie d’une période de sûreté de 22 ans pour meurtre à caractère antisémite. Sans surprise l’enquête a montré son « ambivalence vis-à-vis du terrorisme islamiste ».
Octobre 2018 : Les chiffres de la Rue de Grenelle
Le 11 octobre, Jean-Michel Blanquer, ministre de l’Education nationale du gouvernement Philippe, annonce que des statistiques seront désormais communiquées chaque trimestre sur les atteintes à la laïcité pour l’ensemble des établissements français. Le premier bilan porte sur la période avril-mai-juin 2017. Un millier d’atteintes à la laïcité y sont signalées. Exemple parmi tant d’autres : l’académie d’Aix-Marseille fait état d’« un père originaire de Tchétchénie ne voulant pas que sa fille soit assise en classe à côté d’un garçon ». Le dernier rapport en date (septembre-octobre-novembre 2023) recense 3.000 signalements. Un record.
« Je déteste la religion […] le Coran il n’y a que de la haine là-dedans […] votre Dieu, je lui mets un doigt dans le trou du cul. » Après avoir tenu le 18 janvier 2020 sur Instagram ces propos certes peu amènes envers l’islam mais en aucun cas insultants pour les musulmans, une Iséroise de 16 ans, Mila, reçoit dans les jours qui suivent plus 50.000 messages de menaces de morts. Face à ce harcèlement géant, ses parents sont obligés de la déscolariser et de demander une protection policière.
Octobre 2020: Le soutien d’Erdogan
Dans un discours télévisé prononcé le 25 octobre à l’occasion du 7e Congrès provincial de son parti, le président turc revient sur les mesures prises par le gouvernement Français pour lutter contre le séparatisme islamiste, et cible Emmanuel Macron : « Tout ce qu’on peut dire d’un chef d’Etat qui traite des millions de membres de communautés religieuses différentes de cette manière, c’est : Allez d’abord faire des examens de santé mentale ! »
Octobre 2022 : La démission d’un élu aux Mureaux
Le 28 septembre, le socialiste Boris Venon, deuxième adjoint au maire des Mureaux, annonce sa démission suite aux « menaces de mort » et aux « insultes homophobes et racistes » qu’il subit au quotidien dans cette commune de banlieue parisienne peuplée d’une forte proportion d’immigrés. Sans jamais prononcer le mot « islam », il conclut son allocution par un exposé plus large sur le « repli communautaire » dans sa ville. Chacun aura pourtant compris ce qu’il voulait dire.
Si l’Esprit souffle où il veut, la revue Esprit, fondée par Emmanuel Mounier, expire où elle peut…
Pour bien faire l’autruche, il faut savoir ne pas manquer d’air. La revue Esprit en donne un flagrant exemple dans son éditorial du mois de mai, intitulé « des faits pas si divers ». La rédaction du mensuel regrette « la mise en scène quasi-sérielle » de faits divers destinés uniquement, selon elle, à illustrer « une violence endémique et croissante de la jeunesse, de préférence immigrée et musulmane ».
Circulez, y’a rien à voir
S’il n’était qu’un papier de plus disant que le problème n’est pas le crime mais son traitement médiatique, on pourrait passer notre chemin, habitués que nous sommes à voir des commentateurs se laver les mains et prendre des pincettes dès lors qu’un phénomène de société n’est pas à leur goût. Mais le déni d’Esprit va bien plus loin. Constatant que « tous ces « faits » ne se valent pas » (on remarquera que le mot « faits » est mis entre guillemets, véritables pincettes typographiques), la rédaction de la revue estime que ces événements sont sélectionnés pour « confirmer un récit qui leur préexiste ». Ainsi, dans un sommet de mauvaise foi, l’éditorial précise que ces événements « n’en sont pas vraiment puisque leur signification est donnée d’emblée. »
Bref, pour crever cette fausse-réflexion et lui redonner sa dimension plate d’imposture, reformulons-la ainsi : si un fait que vous voyez correspond à un phénomène que vous croyez avoir constaté, ne lui donnez au contraire aucunement cette signification, car cet événement est un non-événement, surtout s’il illustre « une violence endémique et croissante de la jeunesse, de préférence immigrée et musulmane. » En effet, Esprit ne donne aucun autre exemple de « récit » qui ne saurait être confirmé par les faits mais dont les faits prouveraient, au contraire, la mauvaise disposition d’esprit ce ceux qui oseraient les interpréter… On a vu, dans une revue qui prétend « comprendre le monde qui vient », des raisonnements moins fallacieux sur le monde tel qu’il est.
Faux recul intellectuel
La revue enrobe ce bijou sophistique de considérations convenues sur les chaînes d’information en continu, les réseaux sociaux et le recours abusif aux faits divers par des « groupes de presse dont les dirigeants poursuivent explicitement des fins idéologiques et politiques ». Appelant à ce que les faits divers soient traités dans leur singularité, la revue Esprit ne s’interroge pas sur la rigueur de sa propre approche. Notamment, elle se garde bien de revenir sur la criminalité actuelle, se bornant à indiquer – à tort – que les statistiques restent stables. Or, les différents types de violences ont augmenté ces dernières années en France : violences sur mineurs, coups et blessures volontaires, homicides et tentatives d’homicides… Par exemple, il y a eu 4055 tentatives d’homicides en 2023, soit une augmentation de 13% par rapport à l’année précédente et de près de 80% par rapport à 2016 (source : Service statistique ministériel de la sécurité intérieure).
Plus généralement, un tel éditorial devrait faire déchanter ceux qui pensent que la revue Esprit est une revue en tout point sérieuse et n’est pas un énième média d’opinion. En croyant s’en distinguer et proposer une sagesse de la mesure et de la « singularité », elle s’éloigne précisément des faits. En prenant la pose des pincettes, elle emprunte à cette lâcheté de salon, cette attitude de faux-recul intellectuel mais de vrai faux-cul, cette interdiction d’interpréter la réalité qui dérange et se croit finesse d’âme. Face aux faits, quand il n’y a pas de mise en perspective, le recul n’est que recul. Et quand on n’a pas l’audace de voir, on a le culot de la cécité. Dans le genre, comme Bigard en son temps, l’éditorial de la rédaction de la revue Esprit met le paquet. Dans un style différent, certes, mais pas moins vulgaire, au fond.
Nous vous parlons aujourd’hui de la série française La fièvre, et nous nous demandons si cette fiction pourrait demain devenir notre réalité. Intéressant… mais voyons aussi si c’est une bonne série !
Quand je vois une bonne série, je sais la reconnaitre. Et je dois bien dire que j’en visionne pas mal. La fièvre, je n’ai été que partiellement emballé. Je suis peut-être un peu sévère : la série de Canal + est tout de même pas mal ; en tout cas, quand on la commence, on a envie de savoir la fin, et l’on regarde assez rapidement les six épisodes qui la composent.
Inquiétudes
Quand j’ai lu dans Télérama les louanges autour de ce nouveau programme sorti en mars, j’ai d’abord été intrigué, et j’ai voulu me faire ma propre opinion. L’hebdo télé bobo écrivait que « jamais série hexagonale n’aura battu si fort à l’unisson avec nos inquiétudes »[1]. Vous allez vite comprendre quelles sont ces fameuses inquiétudes que semblent tant redouter nos confrères… Selon la journaliste Morjolaine Jarry, la série, « portée par une salvatrice liberté intellectuelle et une soif de dialectique, [est] une grande série sur la politique, qui nous percute autant qu’elle nous tire vers le haut ». Diantre !
Pourquoi ? La série présente un tableau assez juste de la France actuelle et de ses fractures identitaires. On y voit dans le premier épisode une star du foot – qui fait penser à Mbappé – traiter de « sale babtou » son entraineur, et être ensuite pris en tenaille entre une comédienne de stand-up d’extrême droite et des militants racialistes. Autour d’eux, les esprits s’échauffent.
La première (qui se fait appeler « Marie vous salue bien ») fait penser à la comédienne réelle « Marie s’infiltre », version radicalisée. La chef des seconds à Houria Bouteldja, du Parti des Indigènes de la République. L’héroïne, la gentille, c’est Samuelle Berger, une spin doctor, une communicante dépressive employée par le club de foot pour l’aider à surmonter le scandale. Bien sûr, la malheureuse a tout compris des manigances des uns et des autres, et la pauvrette sait avant tout le monde que l’incident va provoquer une véritable guerre civile dans une France à cran. On retrouve aussi dans la série Benjamin Biolay, qui est le président du grand club de foot parisien (ce « Paris Racing » de la série, en fait, on voit bien que c’est le PSG). Si vous êtes fan du chanteur, il est assez convaincant dans son rôle. Mais si vous ne l’aimez pas, vous pourrez dire qu’après son rôle de journaliste qui héberge un migrant afghan chez lui confié par Camille Cottin dans le navet « Quelques jours pas plus », c’est une nouvelle bonne action à mettre à son crédit que de nous éviter la guerre civile…
Un scénariste passé par le parti socialiste
Le créateur et scénariste de la série est Eric Benzekri. Il a du talent. Et c’est un bon observateur de la société, il a déjà réalisé Baron noir, autre série qui a rencontré un grand succès. On y voyait déjà une France à bout de souffle, minée par la corruption des gouvernements socialistes, la montée du Front national, du communautarisme et de la colère populaire. Eric Benzekri est donc un fin connaisseur de la politique française ; il vient d’ailleurs du monde de la communication[2]. Militant au parti socialiste, Eric Benzekri a été membre du cabinet de Jean-Luc Mélenchon quand celui-ci était dans le gouvernement de Lionel Jospin. Il a aussi été collaborateur de Julien Dray, qui comme chacun sait a fondé SOS Racisme. En quoi est-il pertinent de rappeler le CV du créateur de la série ? Et cette histoire de guerre civile, est-ce bien crédible ? Même sans avoir la carte d’un parti, Eric Benzekri reste un homme de gauche, et peut-être un militant de ses idéaux qu’il peut continuer de promouvoir à travers ses créations. Mais est-il vraiment sérieux de considérer comme nauséabonds tous ceux qui s’inquiètent d’une immigration de masse affaiblissant la cohésion nationale ? Car, même si la série est diffusée sur une chaine de Bolloré – que la presse de gauche aime tant détester, Mitterrand semble toujours y être aux commandes de l’esprit des puissants ! Et jamais l’immigration extra-européenne de masse et ses conséquences (le communautarisme, l’insécurité voire l’islamisme) ne sont envisagés comme tels, alors que paradoxalement, cela crève l’écran dans les séries d’Eric Benzekri comme l’observe Romain Sens dans son article[3].
La Fièvre nous décrit une France en pleine guerre culturelle, à la veille de la guerre civile voire ethnique, mais jamais elle ne remet en cause le dogme de l’immigration de masse. La haine de la maléfique Marie est assurément inquiétante ; mais la haine, d’où qu’elle vienne, ne doit-elle pas toujours nous inquiéter ? Ce que je peux donc reprocher à cette série, c’est de ne prêcher que des convaincus. Les menaces que font aussi planer l’extrême gauche ou la mouvance décoloniale sur le pays ne semblent jamais être également un véritable péril dans le scénario. Bref, c’est la fameuse logique de la tenaille identitaire, et on veut absolument nous faire croire que le péril nazi est la menace principale.
Avant de tourner la série, les dialoguistes ont bien intégré les enseignements contenus dans les livres La France périphérique de Christophe Guilluy ou L’archipel français de Jérôme Fourquet. Il est intéressant d’observer que tant pour les militants de la sphère identitaire que pour ceux de la sphère décoloniale, la série a bien identifié le vocabulaire employé par les uns et les autres. On entend ainsi parler d’ « ensauvagement », de « grand remplacement » chez les uns, de « privilège blanc », de « racisme systémique » chez les autres.
Fiction et réalités
Dans la France réelle, les incidents médiatiques autour de la question identitaire se sont multipliés ces dernières années. Très souvent, quand le show business, le foot ou la télé essayent de promouvoir le « vivre ensemble » avec une jeune figure issue de ce que l’on appelle pudiquement la « diversité », cela tourne mal. Les exemples qui peuvent faire penser à l’incident initial de la série La Fièvre sont nombreux : on se souvient qu’en 2010, Nicolas Anelka aurait dit, selon L’Equipe, à son entraineur Raymond Domenech, « Va te faire enculer sale fils de pute« . Il y a eu récemment le psychodrame ridicule autour de la comédienne banlieusarde de stand-up Inès Reg, dans DALS (elle vient, elle aussi, du Stand Up, tiens tiens…). Il y a eu la chanteuse voilée Mennel, à The Voice, dont on avait retrouvé des messages controversés après les attentats islamistes de Nice ou St-Etienne du Rouvray. Elle aimait bien aussi relayer Dieudonné ou Tariq Ramadan. Il y a eu l’affaire Mehdi Meklat, qui a longtemps parlé dans le micro de France inter et a même fait la une de Télérama ou des Inrocks. Il y a eu Yassine Bellatar, un temps promu au Conseil présidentiel des villes par Macron etc etc. On ne compte plus les tentatives progressistes consistant à nous montrer une magnifique et disruptive jeunesse issue de l’immigration qui tournent en eau de boudin.
En France, la fièvre identitaire semble depuis le 7 octobre s’être pas mal déportée sur le conflit entre Israël et le Hamas à Gaza. Mais, il y a fort à parier que nos polémiques identitaires finiront par revenir au goût du jour. Avec la LFI, Mélenchon a été à la pointe de la détestation d’Israël depuis l’automne. Quand la guerre aura pris fin au Proche-Orient, qui nous dit que ses communicants, ses spin doctors de malheur, ne lui diront pas d’embrayer sur la haine de la France ?
Relisons Jean Paulhan. Son œuvre apporte la preuve que, dans les périodes où les passions s’exacerbent, il est possible de garder la tête froide. Surtout si elle est bien faite.
Qui fut vraiment Jean Paulhan ? Trop de portraits fragmentaires ou convenus nous l’ont caché. Sans compter les légendes et jugements partisans. Constat indubitable : il a régné, un demi-siècle durant, sur la littérature française – mais dans l’ombre. Sans jamais apparaître comme un « contemporain capital ». Une manière de Père Joseph exerçant son magistère dans l’orbite de Gaston Gallimard. C’est ce rôle d’éminence grise qui a surtout été mis en exergue. Qui a fini par le figer en statue du Commandeur, avec la part de mystère qui s’attache aux hommes de l’ombre. Le tout assorti d’un redoutable sérieux de grammairien vétilleux doublé d’un moraliste. Nombre d’écrivains, de tous genres et de tous bords, ont livré sur lui des témoignages. C’est qu’il fut longtemps un « incontournable ». Le plus souvent, l’estime et le respect l’emportent sur les réserves que suscite parfois l’incompréhension. Ce qui est certain, c’est que la sûreté de jugement s’accompagnait, chez lui, du sens de l’amitié et que tout opportunisme lui fut toujours étranger.
Une personnalité complexe et mystérieuse
Alexandre Vialatte tient sur lui, dans plusieurs de ses chroniques, des propos aimables et un tantinet moqueurs. Une moquerie affectueuse : ne lui devait-il pas la publication de ses traductions de Kafka ? Pour sa part, dans son Journal de 1928, Paul Léautaud brocarde « son petit ton chantant et maniéré » et goûte peu son humour à froid. « Des propos de ce genre, note-t-il à la suite d’une conversation portant sur Gaston Gallimard, « ce doit être sa façon de faire le fantaisiste ». Quant à Francis Ponge, il le décrit ainsi : « Grand, d’allure athlétique, grâce au parallélépipède de son buste, interlocuteur imposant, il parle peu, d’une voix plutôt dans les hauts registres, mais douce ». Dominique de Roux, dans Immédiatement (1972), hasarde un portrait psychologique pour le moins nuancé : « Jean Paulhan : il était restreint, secret, allusif, ayant toujours vécu dans le plein tourbillon de sa castration intérieure (mais sans la ruse supérieure et souvent magnifique de Mallarmé) ».
Autant de notations, parmi bien d’autres, qui contiennent leur part de vérité, mais révèlent surtout combien l’homme et son œuvre demeurent difficiles à cerner.
Une biographie consciencieuse
On s’en convaincra en lisant ou relisant Paulhanle juste, de Frédéric Badré, première tentative pour reconstituer le puzzle. Pour suivre pas à pas, de sa naissance en 1884 à sa mort en 1968, l’itinéraire du jeune Nîmois « monté » à Paris avec sa famille dès 1894 et que sa carrière conduisit jusqu’à l’Académie.
Encore cette biographie minutieuse, bourrée de détails, fruit d’un travail dont la probité ne fait guère de doute, laisse-t-elle le lecteur sur sa faim. On sent bien que l’essentiel s’échappe toujours par quelque côté. Pour tout dire, elle manque singulièrement d’envergure. Pas de vue d’ensemble, de perspectives. Peu d’analyse, mais une accumulation. Utile, certes, mais, au bout du compte, un Paulhan « éclaté », bien que saisi dans son intimité, dans le strict respect de la chronologie, et conservant une bonne part de son mystère. On ne jettera pas pour autant la pierre au biographe : l’entreprise n’était pas facile.
Et puis il est vrai que les aspects déconcertants ne manquent pas chez ce passionné de rhétorique et de langage – mais aussi de peinture. Il avait l’ambition de rendre « la littérature pluslittéraire », se voulait à la fois théoricien, juge et acteur de cette entreprise. Son œuvre, inaugurée par un essai sur les proverbes populaires malgaches, thèse avortée qu’il préparait sous la direction de Lévy-Bruhl, s’apparente souvent à un jeu subtil et ambigu.
Elle culmine avec Les Fleurs de Tarbes, réflexion sur la forme et la création littéraires, dont l’édition définitive date de 1941. Entre-temps et par la suite, Paulhan publia des ouvrages consacrés à la peinture (sur Braque, Fautrier, les Cubistes, l’art informel) et des récits, souvent brefs, écrits à la première personne, mais la part autobiographique n’y sert que de prétexte – quand elle n’est pas controuvée.
Un rôle éminent dans notre littérature
Il a surtout joué un rôle majeur, celui de catalyseur de la vie littéraire et de découvreur de talents. Responsable de la NRF depuis 1925, à la mort de Jacques Rivière, d’abord comme rédacteur-en-chef, puis comme directeur, il sut donner à la revue un rayonnement exceptionnel, ouvrant ses colonnes à des écrivains aussi divers, entre maints autres adoptés sans le moindre sectarisme, que Giraudoux, Georges Limbour, Aragon ou Marcel Jouhandeau. Et c’est Drieu La Rochelle qui lui succéda entre 1940 et 1943.
Car Paulhan, entré en Résistance (il figure parmi les fondateurs des Lettres françaises clandestines), ne reviendra qu’en 1943 à la tête de la NRF, avec Marcel Arland. Résistant convaincu, donc, et, pour un temps, compagnon de route des communistes. Un compagnon contraint et forcé, en quelque sorte. Lors de l’épuration, son attitude fut exemplaire. Démissionnaire du Comité national des écrivains (CNE) en novembre 1946, dès lors que lui apparaît l’iniquité d’une liste noire qu’il a refusé de signer, il s’élève violemment contre l’arbitraire dont sont victimes non seulement les écrivains réprouvés, mais tous les Français de bonne foi condamnés par les libérateurs.
Un engagement sans équivoque
Il faut lire De la paille et du grain (1948) et Lettre aux directeurs de la Résistance (1952). Paulhan s’y révèle farouchement anticommuniste, y défend la légitimité du gouvernement de Vichy, seul gouvernement « qui avait qualité pour juger des trahisons commises entre 1940 et 1944 ». Langage inouï chez les gens de son bord. Plume en main, il ferraille pour défendre son ami Jouhandeau et tous ceux que l’on prétend bâillonner, polémiquant avec Aragon, avec Martin-Chauffier, Claude Roy, Claude Mauriac. Il se découvre pamphlétaire, lui dont le domaine semblait circonscrit aux préciosités, aux afféteries, aux recherches plus ou moins érudites et byzantines. Son humour à froid, son ironie font souvent mouche. On ne soulignera jamais assez la probité intellectuelle et le courage de cet homme que tout, à commencer par ses origines – la bonne société protestante, républicaine et dreyfusarde – inclinait à gauche et qui sut, aux pires moments, conserver intacte sa lucidité. Patriote sincère (« Il faut bien, écrit-il à l’adresse des directeurs de la Résistance, qu’il existe, par-delà vos astuces et tricheries, quelque chose de véritable qui est la patrie »), ce gaulliste prendra parti, dans les années 60, pour l’Algérie française. Peu soucieux de provoquer la vindicte et les sarcasmes d’une intelligentsia qu’il a déjà maintes fois bravée.
Ainsi lui doit-on, en 1952, la publication des Deux Étendards de Lucien Rebatet, écrivain maudit parmi les maudits. Dans le numéro de L’Infini consacré à Jean Paulhan, Dominique Aury, qui fut longtemps sa secrétaire, revient sur cet épisode : « Paulhan m’avait confié la lecture de ce manuscrit qu’il (Rebatet) avaitécrit en prison. On m’a donné ce manuscrit un après-midi. Je l’ai lu jusqu’au lendemain soir, nuit comprise. Je suis la premièrelectrice des Deux Étendards. Plus tard, lorsque j’ai rencontré Rebatet, je lui ai dit que son livre était admirable, mais que ses articles, pendant la guerre, étaient abjects. Il m’a répondu : ‘Ce sont des cons, ils ne m’ont pas fusillé’. Oui, vous ne l’auriez pas volé ».
Ce numéro de L’Infini offre d’autres contributions précieuses, à commencer par des lettres de Paulhan à Franz Hellens sur le communisme. Ecrites en 1949, elles explicitent l’intransigeance de l’écrivain. On se reportera aussi avec profit au troisième volume de sa Correspondance qui va de 1946 à 1968. Car cet homme secret, tout à la fois froid et sensible, sceptique et passionné, s’y laisse approcher au plus près.
Choix des lettres III(1946-1968). Le Don des langues établi par Dominique Aury et Jean-Claude Zylberstein, revu et augmenté par Bernard Leuilliot, Gallimard, 396 p.
Ils sont tous très jeunes. Elise Bertrand, violoniste, et Gaspard Thomas, pianiste, ardents défenseurs d’un répertoire français méconnu ou délaissé, ont fondé avec leur ami pianiste et compositeur Adrien Mercier, l’Orchestre Silmaril – « éclat de lumière », paraît-il, chez Tolkien, l’auteur du Seigneur des Anneaux. Une formation d’étudiants qui n’hésite pas à mettre en lumière la musique contemporaine, à pratiquer arrangements ou orchestrations pour redonner vie à certaines œuvres du passé.
Gabriel Fauré y est mis particulièrement à l’honneur : il est vrai qu’on célèbre, cette année, le centenaire de la mort du compositeur. Dès janvier, la Philharmonie de Paris avait lancé les festivités, avec un programme intitulé « Fauré intime ». Un pléonasme ? Il est vrai qu’à côté des must archi-connus – la Pavane, l’inimitable Requiem… – bon nombre de pièces du maître ariégeois (1845-1924) méritent encore de sortir de la relative discrétion où ils sont tenus aujourd’hui, si on compare la notoriété de l’auteur des tellement extraordinaires Mélodies avec celle d’un Saint-Saëns ou d’un César Frank.
Adoré de Proust
Fauré, quasiment une vivante institution en son temps, eut pourtant droit à des funérailles nationales ! Lui, l’anti-Wagner par excellence : une musique raffinée, sensuelle, subtile – intime, justement. La comtesse Greffulhe, amie du « petit Marcel », aura été son soutien le plus actif jusqu’à sa disparition à l’âge de 79 ans, victime d’une pneumonie. À Gabriel Fauré, Proust ne dissimulait pas son « adoration » (sic).
Accueillis début mai dans ce quartier parisien encore préservé de la plaine Monceau par le charmant musée Jean-Jacques Henner puis, à deux pas, par la précieuse et si belle salle Cortot, la petite dizaine d’instrumentistes et de chanteurs susnommés revisitait, à l’occasion de deux concerts de chambre, quelques partitions incontournables – La Berceuse, Les berceaux, les Djinns… Assortis d’un bouquet de curiosités cueilli dans les compositions des élèves ou continuateurs du maître – des impérissables Ravel et Debussy jusqu’aux deux sœurs Boulanger, à Charles Koechlin ou Georges Enesco…
Parmi ces juvéniles interprètes de la filiation fauréenne émergeaient très clairement le baryton Angelo Heck et le pianiste Victor Demarquette. Mais surtout l’adolescent à l’éblouissante physionomie « rimbaldienne » Numa Hetzel, violoncelliste hors pair : à 17 ans, son jeu allie déjà précoce virtuosité et parfaite délicatesse dans le phrasé. Sa sœur violoniste, Eléa, joue en trio avec lui et Adrien Mercier dans la classe de la fameuse chambriste Arielle Gill…
En attendant une célébration à la Maison de la Radio
Alors, feu Fauré le très feutré, vivier centenaire d’une fraîche génération d’interprètes ? Tout porte à le croire. Pas plus tard que la semaine passée, sous les auspices de la Fondation Banque Populaire (laquelle, depuis 1992, promeut la carrière de musiciens prometteurs), d’autres lauréats, réunis à l’enseigne des Musicales de Bagatelle (18/19 mai) dans l’Orangerie du vénérable parc créé comme chacun sait par le comte d’Artois au crépuscule de l’Ancien Régime, proposaient en guise d’apéritif la Romance pour violoncelle et piano de Fauré : Stéphanie Huang au violoncelle ; au clavier le brillant Gaspar Thomas, 27 ans, également compositeur, en outre artiste en résidence depuis 2021 au sein de la prestigieuse Fondation Singer-Polignac. Laquelle, à son tour, dans le cadre du Festival Singer-Polignac qui « consacre » justement les artistes en résidence, propose, en ouverture des festivités, le 6 juin, deux concerts où Fauré est à l’honneur comme jamais : pour commencer, un choix parmi les incomparables Nocturnes, interprétés par Théo Fouchenneret, 30 ans, talent exceptionnel ; puis, en soirée, deux pièces majeures de l’ultime période créatrice d’un Fauré valétudinaire, atteint de surdité, et en proie à de pénibles difficultés matérielles : le Trio pour piano, violon et violoncelle en ré mineur opus 120, dédicacé à la reine de Belgique et créé en 1923 ; et surtout le Quintette n°2 opus 115 pour deux violons, alto, violoncelle et piano, dédié à Paul Dukas, dont la lente gestation, entre 1919 et 1921, aboutit à quelque chose d’inouï, la quintessence même de l’art fauréen, alliance de fraîcheur et d’impétuosité sans égal : le deuxième mouvement, scherzo, lance un tourbillon capricieux, éblouissant, qu’on a peine à croire d’un homme plus que septuagénaire !
Gabriel Fauré sera célébré une nouvelle fois, très bientôt, à l’Auditorium de Radio France. Avec la suite Pelléas et Mélisande, la Dolly suite, les Ballade et Fantaisie pour piano et orchestre : une production montée en collaboration avec le décidément incontournable Palazzetto Bru Zane, ce centre de musique romantique française, basé… à Venise ! Puis quelques jours plus tard, ce sera l’immortel Requiem en concert : le maestro roumain Christian Macelaru dirigera l’Orchestre National de France et le Chœur de Radio France (avec, cerise sur le gâteau, la création mondiale d’un Concerto pour orchestre signé Martin Matalon, et le Concerto pour piano n°2 de Liszt – Alice Sara Ott au clavier).
Jeudi 23 mai, 20h : Récital Fauré et ses élèves. Œuvres de Gabriel Fauré, Roger Ducasse, Charles Koechlin, Nadia Boulanger. Par les artistes en résidence à l’Académie : Lisa Chaïb-Auriol (soprano), Sofia Anisimova (mezzo-soprano), Kevin Punnackal (ténor), Ihor Mostovoi (baryton-basse), Mariam Bombrun (piano), Paul Coispeau (piano)… Durée : 1h30 Opéra Bastille. Amphithéâtre OIivier Messiaen (En partenariat avec le Palazzetto Bru Zane)
Jeudi 6 juin, 18h et 21h : Dans le cadre du Festival Singer Polignac : Récital de Théo Fourchenneret (piano). Nocturnes de Fauré, Fantaisie de Schumann Trio Hélios, Gabriel Le Magadure (alto), Marie Chilemme (violon), Théo Fourchenneret (piano) Trio pour piano, violon et violoncelle opus 120, et Quintette pour piano et corde n°2 opus 115 de Fauré. Concerts sur invitation, à suivre en direct sur singer-polignac.tv ainsi que sur les réseaux sociaux de la fondation. Concerts disponibles dès la fin du festival en accès libre sur la plateforme ainsi que sur medici.tv
Jeudi 13 juin, 20h : Concert Fauré : Pelleas et Mélisande, suite ; Ballade pour piano et orchestre ; Fantaisie pour piano et orchestre ; Elégie pour violoncelle et orchestre ; Dolly, suite. Aurélienne Brauner (violoncelle), Lucas Debarque (piano). Direction Marzena Diakun, Orchestre national de France (en collaboration avec le Palazzetto Bru Zane, dans le cadre de la 9ème édition du Festival Palazetto Bru Zane) Maison de Radio France. Paris XVIè.
Jeudi 20 juin, 20h : Requiem de Gabriel Fauré. Concerto pour piano n°2 de Liszt, Concerto pour orchestre de Martin Matalon (création mondiale). Alice Sara Ott (piano). Direction Christian Macelaru. Orchestre national de France, chœur de Radio France. Maison de Radio France, Paris XVIè. maisondelaradioetdelamusique.fr
Pierre Vermeren cosigne une étude magistrale sur les Frères musulmans. Jean-Loup Bonnamy publie de son côté une critique implacable de la pensée décoloniale contemporaine. Rencontre avec ces deux normaliens pour brosser le portrait de l’islamo-gauchisme.
Voici deux normaliens hors des sentiers battus. Deux esprits libres qui n’écrivent ni pour se repentir, ni pour se victimiser, ni pour annuler un quelconque mâle hétérosexuel blanc. Chacun vient de sortir un livre stimulant. L’historien Pierre Vermeren codirige avec Sarah Ben Nefissa un ouvrage sur les partis islamistes qui, en Égypte et en Tunisie, ont accédé au pouvoir à la faveur du Printemps arabe ; une enquête de terrain menée avec une dizaine de chercheurs égyptiens, français et tunisiens. Le géopolitologue Jean-Loup Bonnamy quant à lui se penche, dans un essai plus personnel et synthétique, sur la fièvre woke telle qu’elle sévit sous nos latitudes. L’air de rien, les deux publications se font écho. Car elles racontent l’une et l’autre comment, au nord comme au sud de la Méditerranée, de nouvelles doxas destructrices – et arrivistes – ont pu s’épanouir grâce à notre naïveté.
Causeur. Premier point commun entre vos écrits : vous faites le même constat que la France est devenue une économie de type colonial…
Jean-Loup Bonnamy. À l’époque coloniale, deux modèles économiques coexistaient en France. En métropole : un modèle industriel. Dans l’empire : un modèle marchand. Comme la France n’a plus d’empire colonial, elle a reconstitué le modèle colonial-marchand… sur le sol hexagonal ! Cela s’est traduit par une liquidation de notre activité productive et son remplacement par un système consumériste, peu productif, faiblement qualitatif, typique des pays colonisés. L’immigration joue ici un rôle central : les patrons qui réclament davantage d’immigration, par exemple de livreurs UberEats à exploiter, sont comme les colons qui faisaient suer le burnous.
Pierre Vermeren. La France vit en effet à présent sous un régime mixte, avec d’une part nos fleurons du CAC 40 qui prospèrent sur les marchés étrangers, en excellant dans des métiers à haute valeur ajoutée, et d’autre part une économie domestique reposant sur la consommation de biens importés et la venue en masse d’une immigration peu qualifiée. Une économie de pauvres pour ainsi dire, en rupture avec la recette classique de la croissance occidentale, à savoir le triptyque science-production-innovation, que l’on peut encore voir à l’œuvre aux États-Unis et au Japon.
Autre point commun : dans vos livres respectifs, vous racontez tous les deux l’histoire d’un enfer pavé de bonnes intentions, prenant dans un cas la forme de l’islamisme et dans l’autre, celle du décolonialisme.
Pierre Vermeren. Il y a quand même une différence entre les deux. Contrairement aux militants intersectionnels occidentaux, les Frères musulmans ont un logiciel très ancien, datant des années 1920-1930, et ont effectué un travail idéologique, social et politique en profondeur avant de s’emparer démocratiquement du pouvoir en Égypte et en Tunisie. Ensuite, il est vrai que de nombreux intellectuels de gauche occidentaux ont applaudi cette ascension, soit par illusion, soit par mécompréhension du fait religieux, en y voyant un nouveau substitut révolutionnaire aux forces du marxisme-léninisme, voire du maoïsme. Mais, les Frères musulmans méprisent ces soutiens venus du Nord, même s’ils savent s’en servir à l’occasion. Pour eux, notre continent est de toute manière coupable d’avoir remplacé Dieu par l’État-nation et la démocratie conflictuelle.
Jean-Loup Bonnamy. J’ajouterai que l’alliance islamo-gauchiste entre des naïfs gauchistes et des malins islamistes a toujours très mal fini pour les gauchistes. En Iran, à peine parvenus au pouvoir, les islamistes firent massacrer leurs ex-alliés de gauche.
Pierre Vermeren. En Tunisie, deux chefs de la gauche socialiste et syndicale ont été abattus devant chez eux à bout portant par des militants de l’islam politique. Il n’y a pas alors eu beaucoup de commentaires dans les milieux progressistes en France, où l’on s’est contenté de pleurer, sans se demander si les Frères musulmans n’avaient pas pour projet de continuer le travail dans l’ensemble du Maghreb et du Machrek. Les États arabes ne leur en ont pas laissé le temps, mais le chantier avait commencé.
La violence islamiste est-elle seulement endogène ? N’a-t-elle pas aussi subi une influence occidentale ?
Jean-Loup Bonnamy. Des centaines de leaders islamistes pourchassés dans leur pays se sont réfugiés en Europe, notamment en Suisse et en Grande-Bretagne, où ils ont fréquenté le gratin tiers-mondiste. Je pense notamment à Tariq Ramadan, qui est le fils d’un exilé du régime nassérien.
Pierre Vermeren. En Europe, ils ont trouvé un terreau très favorable. Si en France, les islamistes sont surveillés, parfois expulsés, les autorités sont beaucoup plus laxistes avec eux ailleurs sur le continent. En Belgique, c’est carrément open bar, car l’État est très impuissant et la classe politique paralysée. La Grande-Bretagne se montre également très faible, car elle dépend beaucoup des capitaux du Golfe, ce qui n’est pas encore le cas de la France, même si nous avons hélas déjà tissé des liaisons très dangereuses avec le Qatar.
Comment expliquez-vous que les élites bruxelloises soient carrément devenues islamo-gauchistes ?
Jean-Loup Bonnamy. Je ne parlerais pas dans leur cas d’islamo-gauchisme, mais d’islamo-centrisme, car Ursula von der Leyen est plus une centriste libérale bon teint qu’une gauchiste anticapitaliste. Il y a effectivement au sein des institutions européennes une faiblesse coupable envers les Frères musulmans. Déjà, parce que l’UE est un projet qui par définition méprise les États-nations : donc tout ce qui peut les affaiblir au nom du multiculturalisme est considéré comme bienvenu à la Commission. On a tendance à oublier en France que notre modèle d’intégration républicaine et laïque est tout à fait minoritaire sur le continent. Il est d’ailleurs piquant que nos écoles arborent des drapeaux européens à leur fronton tout en interdisant le port de l’abaya. C’est contradictoire. La plupart de nos voisins européens ne partagent pas notre modèle. Et les instances bureaucratiques de l’UE plébiscitent une vision communautariste.
Pierre Vermeren. Je nuancerais un peu quand même. En Italie, la médiation passe encore par le catholicisme, me semble-t-il. Et en Grèce, il y a la place centrale de l’Église orthodoxe. Mais au nord de l’Europe, Jean-Loup a raison, c’est assurément une idéologie communautariste qui règne à présent. Cela résulte de l’effondrement du protestantisme.
Dans le nord de l’Europe, il faut aussi prendre en compte une autre force de déstabilisation : la Turquie, qui pèse très lourd en Belgique, mais aussi en Allemagne, en Autriche et dans l’est de la France. Or la Turquie est présidée par le chef mondial des Frères musulmans, Erdogan, qui a accueilli dans son pays tout l’état-major égyptien du mouvement, chassé du Caire en 2013. Il paraît qu’il est en train de se débarrasser d’eux et qu’il nous les envoie… Bref Erdogan est à la manœuvre. Et l’Union européenne, en retour, se laisse faire, parce qu’elle aimerait tellement ne pas être un club chrétien. Les négociations d’adhésion avec Ankara ont d’ailleurs repris cet hiver.
Comment expliquer que, contrairement à la Turquie, où Erdogan a été réélu, les Frères musulmans aient échoué dans les pays arabes ?
Pierre Vermeren. Les populations arabes voulaient plus d’État, plus d’aides sociales, plus de protection contre le chômage. Or les islamistes n’ont apporté aucune réponse à cela, au contraire ils ont accentué le chaos. Une fois arrivés au pouvoir, ils ont prorogé la corruption, en blanchissant les affairistes qui magouillaient avec Ben Ali voire Moubarak (mais le temps leur a manqué en Égypte), et même en s’associant à eux. Ils ont commencé à trafiquer avec les États du Golfe, à négocier des accords de monopole avec la Turquie. Ils ont fini par dégoûter leurs électeurs, qui les ont chassés. Mais en Turquie, l’islamisme est plus plastique, et Erdogan, plus habile, peut combiner les références aux Frères musulmans, à l’État d’Atatürk et à l’héritage ottoman. Récemment, il a encore signé un décret pour faciliter l’importation d’alcool. Et à la télévision, il y a des présentatrices progouvernementales qui ne sont pas voilées. Pour autant, sa base électorale semble rétrécir après vingt ans au pouvoir…
Mais alors faut-il désespérer des Arabes ? À tout prendre, n’est-il pas préférable qu’ils soient gouvernés par des nationalistes autocratiques, mais plus ou moins laïques, que par des islamistes ?
Pierre Vermeren. Pas forcément. Le nationalisme arabe a hélas perdu de sa noblesse. Le système a dérapé avec la mondialisation. Les nouvelles générations de leaders sont moins morales. Nasser est mort dans son modeste trois pièces, alors que Moubarak, qui lui a succédé, a accumulé une fortune personnelle de 40 milliards de dollars. En Tunisie même chose, Ben Ali était un homme d’affaires, quand Bourguiba était un homme d’État. Les populations se sont révoltées contre cela. D’ailleurs, c’est ce que leur vendaient les Frères musulmans : la lutte contre la corruption. Mais faute de résultats, ce sont des régimes autoritaires qui ont repris la main partout. Résultat, jamais les Égyptiens n’ont été aussi peu libres qu’aujourd’hui, et ils commencent à en avoir assez, surtout que le régime n’est pas capable de leur assurer le pain quotidien. Pareil en Tunisie : files d’attente, pénurie, inflation, tout cela pour avoir des journalistes et des hommes politiques en prison. On ne sait pas ce qui va en sortir. Mais en Europe, les islamo-gauchistes semblent aveugles à ces réalités : l’ancien colonisé serait vertueux en soi. Mais l’ancien colonisé en a par-dessus la tête…
Ils le voient comme un bon sauvage…
Jean-Loup Bonnamy. C’est la thèse de mon livre. On a souvent pointé, à raison, le racisme anti-Blancs des décoloniaux. Mais ce que l’on relève moins, c’est la dimension profondément méprisante, paternaliste et narcissique de leur pensée.
Pourquoi narcissique ?
Jean-Loup Bonnamy. Au XIXe siècle, lors de la colonisation, l’Occident prétendait, avec sa soi-disant mission civilisatrice, être le centre du monde pour le meilleur. Maintenant, avec la repentance, il veut inconsciemment rester le centre du monde, mais pour le pire. Il ne prête aucune attention aux crimes qui pourraient être commis par d’autres. Cela se manifeste dans le débat sur l’esclavage, où l’on parle essentiellement du commerce triangulaire, qui a été une horreur, mais en oubliant les deux autres grandes traites : la traite arabo-musulmane qui a duré douze siècles et fut encore plus cruelle, notamment avec la pratique systématique de la castration, et la traite intra-africaine où des Noirs réduisaient en esclavage d’autres Noirs.
Pierre Vermeren. On oublie aussi qu’il y a encore aujourd’hui 50 millions d’esclaves dans le monde. Et pas à cause des Occidentaux.
Jean-Loup Bonnamy. Oui, par exemple 300 000 rien qu’au Mali. Mais ces esclaves-là n’intéressent pas les décoloniaux. Les décoloniaux ne s’intéressent à la vie des Noirs que quand ils sont tués ou réduits en esclavage par les Blancs. L’indignation sélective n’est pas un phénomène nouveau à gauche. Après-guerre, les intellectuels marxistes ne voyaient pas l’horreur du système soviétique. Mais le marxisme était un système philosophique autrement plus solide et structuré que la soupe décoloniale actuelle, dont les principaux ingrédients sont l’inculture et la bêtise numérique.
Pierre Vermeren. C’est pour cela qu’on a intérêt à casser le thermomètre : ainsi ont été supprimés le concours d’entrée et la culture générale à Sciences-Po.
Jean-Loup Bonnamy. Sachant que l’on se sert d’arguments de plus en plus woke pour faire baisser le niveau. Aux États-Unis, certains n’hésitent plus à affirmer que les mathématiques seraient une discipline raciste au motif que les Afro-Américains y réussissent moins bien. Ils ont donc imposé des programmes moins exigeants. Résultat, le niveau des écoles publiques s’est effondré et les parents blancs en ont retiré leurs enfants… au grand détriment des élèves noirs qui y sont restés.
Pierre Vermeren. À quoi il convient d’ajouter les clichés messianiques, issus du protestantisme américain, qui structurent les représentations des wokes, le plus souvent à leur insu. Sans oublier leur ethos petit-bourgeois. Ils travaillent en réalité à remplacer une génération de clercs par une autre. Il est de nos jours difficile de faire son trou à l’Université, dans la recherche, dans le journalisme. Le décolonialisme est une table rase qui permet aux nouveaux venus de casser les règles du jeu pour s’autopromouvoir.
Marine Le Pen revient d’Espagne où elle était invitée par le parti Vox de Santiago Abascal. Lors d’un grand raout politique ibérique, elle a dénoncé le tropisme fédéraliste du duo Emmanuel Macron / Ursula von der Leyen et témoigné de la situation de « séparatisme migratoire » touchant la France. Devant un public de 10000 personnes, celle qui ne veut pas (complètement) se faire éclipser par Jordan Bardella a appelé à faire du 9 juin un jour de délivrance et d’espérance.
En 1975, dans son bastion landais de Latche, François Mitterrand recevait l’Italien Bettino Craxi, l’Espagnol Felipe Gonzalez et le Portugais Mario Soares. Alors que les socio-démocrates dominaient l’Europe du Nord et ne voulaient pas entendre parler d’alliance avec les communistes, les socialistes de l’Europe du Sud se réunissaient en catimini pas très loin de la frontière espagnole…
Marine Le Pen, une gauchiste à côté du président argentin !
C’était presque un Latche des droites nationales qui se réunissait ce week-end à Madrid ! À trois semaines des élections européennes, le président du parti Vox recevait Marine Le Pen pour le Rassemblement national et Andre Ventura, dont le parti Chega a créé la surprise aux élections législatives portugaises de mars. Des messages vidéo de Giorgia Meloni et Victor Orban ont été diffusés, dans un meeting qui réunissait 11 000 personnes au Palacio de Vistalegre. Sur place, se trouvaient également, le ministre israélien de la Diaspora, Amichai Chikli, ainsi que le président argentin Javier Milei, qui a été la star (sud-)américaine de l’événement, créant un incident diplomatique avec le gouvernement espagnol sur son passage. Marine Le Pen a reconnu que sa vision politique était « différente » de celle du très libéral leader argentin mais qu’il était nécessaire d’entretenir « les meilleures relations possibles » avec l’Argentine.
À la tribune, Marine Le Pen a salué l’amitié entre les deux partis et les deux nations. Elle a dénoncé le tropisme fédéraliste du duo Emmanuel Macron/Ursula von der Leyen, et mis en garde le public ibérique contre les menaces woke et islamiste. Annoncé à plus de 30% dans les sondages depuis plusieurs semaines, le Rassemblement national pourrait faire pâlir ses hôtes du jour, en net reflux depuis l’échec des législatives de juillet 2023. Dans l’Europe du Sud, la situation migratoire de la France et le climat de tensions ethniques font figure de repoussoir puissant. « Des zones entières de mon pays, la France, sont livrées à la submersion migratoire et échappent aujourd’hui à l’autorité de l’État », a indiqué l’ancienne présidente du RN.
Bardellamania
En apparaissant aux côtés des leaders populistes espagnols et portugais, Marine Le Pen s’offre un bol d’air international et évite de disparaître des radars, en pleine bardellamania. Depuis le début de la campagne européenne, il est difficile d’exister dans l’ombre de la coqueluche Jordan Bardella. Pour ne pas être victime de la malédiction des numéros 2 du FN (de Duprat à Philippot en passant pat Stirbois et Mégret), Marine Le Pen s’est montrée favorable à un débat avec Emmanuel Macron. Une piste qui intéresse le chef de l’État pour relancer sa propre liste, peu avant les Européennes ; Marine Le Pen préférerait qu’il ait lieu en septembre, ce qui arrange évidemment beaucoup moins le camp adverse…
A Madrid, le rassemblement des droites européennes était œcuménique. Si les députés européens de Chega siègeront à Strasbourg au sein du groupe Identité et Démocratie (ID), celui du Rassemblement National, les élus de Vox et de Fratelli Italia siégeront, pour leur part, parmi les Conservateurs et Réformistes européens (ECR) avec… ceux de Reconquête. Refusée par Marine Le Pen lors des législatives de juin 2022, l’union des droites se fera peut-être grâce au Parlement de Strasbourg. En attendant, Ursula von der Leyen a déjà manifesté son souhait de s’appuyer sur les élus de l’ECR, tandis qu’elle trouve l’ID trop pro-russe.
Nos jeunes ne lisent plus, mais il y aurait motif à se réjouir du temps qu’ils passent devant leur écran
Une étude IFOP menée pour le compte d’un marchand de godemichés a révélé, le 6 février 2024, l’apathie sexuelle d’une jeunesse qui préfère les écrans à la gaudriole. Le 9 avril 2024, c’est un autre sondage pour le Centre national du livre (CNL) qui nous apprenait une baisse drastique de la lecture chez les jeunes en raison, toujours, de leur addiction à l’écran. Il y a de quoi s’alarmer ! Les 16-18 ans lisent 1 h 25 par semaine, mais consacrent 5 h 10 par jour à des activités numériques.
Si la situation est grave, pour Nicolas Demorand elle n’est pas désespérée. Sur France Inter, dans « Les 80” » du 17 avril 2024, il a tenu à opposer à ce rapport sur la lecture une autre étude, de novembre 2023, qui porte sur l’écriture et incite davantage à l’optimisme : les jeunes lisent moins, certes, mais ils « écrivent intensément ». Quelle bonne nouvelle ! Cette enquête a été réalisée pour l’Institut national de la jeunesse et de l’éducation populaire, qui dépend du ministère de l’Éducation nationale. Les auteurs, Christine Mongenot et Anne Cordier, l’affirment : les 14/18 ans passent beaucoup de temps sur écran, mais n’en écrivent pas moins par le truchement dudit écran. La prescription de Pline l’Ancien : « Nulla dies sine linea. » (« Pas de jour sans une ligne ») reste donc d’actualité. On s’en réjouit. Quant au dispositif numérique, il est pour nos femmes savantes « une véritable prothèse cognitive qui vient soutenir l’activitéscripturale » d’une jeunesse mal à l’aise avec l’orthographe et la syntaxe, parfois même dysgraphique. Nos scientifiques déplorent que la norme scolaire invisibilise voire illégitime ces nouvelles modalités d’une écriture spontanée et foisonnante (mails, SMS, mémos, messages privés en lignes…). Quant à l’écriture manuscrite, qu’on se rassure, elle se pratique encore, d’après nos scientifiques, dans « les grandes occasions ». Cet encouragement à l’écriture numérique tombe comme un cheveu sur la soupe alors qu’on se propose de revaloriser l’écriture manuscrite à l’école et d’en bannir les écrans. Elle seule fixe l’orthographe dans la mémoire et c’est avec la plume qu’on affine pensée et expression. C’est Gabriel Attal lui-même qui a déclaré : « Je crois aux forces de l’écrit. »
Le film documentaire « Faye » de Laurent Bouzereau sera présenté dans la sélection Cannes Classics qui fête ses 20 ans en présence de l’actrice américaine.
Dans un monde qui confond vedette et star, homme d’État et technocrate, artiste et pleurnicheur, qui attribue le qualificatif d’« icone » au premier quidam venu, qui fait d’une actrice de série télé l’égérie d’une marque de luxe, le public a perdu le sens des référencements naturels. Des ordres de préséance. Il crie au chef d’œuvre devant un manuscrit épileptique, il encense la nouveauté comme si elle était seule garante du talent, il s’enthousiasme devant le souillon orchestré et perd ses moyens devant le premier paltoquet des studios.
Les gobeurs ne se reposent jamais
À force d’ingurgiter des produits calibrés, un peu fades et spongieux, notre vue s’est collectivement brouillée. Nous avalons sans regarder. Nous absorbons sans réfléchir. Qu’il est doux aussi de s’abandonner au gavage et de laisser son libre-arbitre au vestiaire. D’être le réceptacle innocent heureux de ce grand lessivage. Les esprits les plus vigilants désespèrent de cet abandon généralisé mais à quoi bon se révolter, à quoi bon braquer sa plume encore sur des vieilleries, à s’enkyster dans le passé, à faire miroiter les reines d’antan pour quelques nostalgiques émotifs réfractaires au cinéma-déclamatoire ? Seulement, parfois, rarement, dans cette société si prévisible, si sectaire, il y a comme des sursauts imprévisibles, comme des illuminations qu’aucun esprit chagrin ne peut rater. Des évidences. La certitude d’être là, précisément, en présence de quelque chose d’unique par sa portée, de dramatique par sa beauté et d’ensorceleur par son mystère. Il ne suffit pas de posséder un physique avantageux, des traits réguliers et une gueule d’ange pour terrasser l’Homme moderne, le troubler au plus profond de son cœur, le faire vaciller dans ses rêveries les plus intimes. Faye Dunaway entre dans ces exceptions-là, son visage reconnu planétairement n’a pas encore dévoilé tout son décalque. Son attraction est sujette aux troubles et aux emballements. Son irréalité a sédimenté notre imaginaire. Elle est d’ailleurs. Elle sera même à Cannes durant le festival afin d’accompagner Laurent Bouzereau qui a réalisé « FAYE ».
Il s’agit du « premier long métrage documentaire sur l’icône du cinéma Faye Dunaway, l’actrice à l’Oscar parle avec sincérité des triomphes de son illustre carrière, avec des rôles marquants dans Bonnie & Clyde, Chinatown et Network, tout en reflétant sur le film qu’elle regarde même aujourd’hui comme sa chute, Maman Très Chère. À travers ces réflexions, elle explore courageusement de nouvelles découvertes personnelles : ses luttes contre le trouble bipolaire, l’historique de sa famille et comment l’intensité des personnages qu’elle incarne a toujours un impact sur qui elle est dans sa vraie vie. Se joignent à Faye, son fils Liam, collègues et amis tels que Sharon Stone, Mickey Rourke, James Gray et bien d’autres ». Ces quelques lignes de présentation officielle aussi brumeuses qu’ennuyeuses ne valent pas l’affiche de Cannes Classics 2024 du photographe anglais Terry O’ Neill (père de son fils unique) où l’on voit Faye sur le bord d’une piscine, son oscar sur une table, pensive dans une robe de chambre en soie fendue laissant découvrir les plus belles jambes du Nouvel Hollywood.
Une star. Une vraie
Lorsque l’on croise une véritable star, Faye en est l’incarnation la plus complète, la plus totale, la plus viscérale, on dévisse carrément. Il faut la revoir répondre en français au journaliste d’Antenne 2 en 1987 pour la sortie de « Barfly », film de Barbet Schroeder avec Mickey Rourke. Dans la puissance érotique de sa quarantaine et un sourire qui annihile tous les emmerdements, elle dit sobrement : « J’aime beaucoup la poésie de Bukowski ». Nous savons que ces mots-là vont s’implanter dans notre cortex pour de longues années. S’y fossiliser même. Je me souviens du jour où sa beauté apnéique m’est apparue. C’était sur une plage, dans un buggy rouge à moteur Corvair conduit par Steve, elle portait cet après-midi-là un pantalon blanc, un col roulé couleur crème aux manches retroussées et un carré à pois blancs sur la tête. Depuis, je ne peux me défaire de cette image…
Entretien avec Jonas Haddad, Conseiller Régional (LR) de Normandie
Causeur. Que sait-on du parcours de l’incendiaire de la synagogue de vendredi matin, abattu par la police ?
Jonas Haddad. Selon ce que nous a dit Monsieur le procureur, c’est donc un Algérien, qui était sous OQTF. Il avait demandé à obtenir un titre de séjour pour raisons de santé. Il avait fait un recours, après un refus administratif à la suite d’une expertise médicale. En janvier, la préfecture lui a signifié que son recours n’était pas valable et qu’il devait donc quitter le territoire, ce qu’il n’a pas fait. Je ne sais pas où il logeait, mais il est supposé qu’il était sur Rouen.
L’avocat et conseiller régional Les Républicains Jonas Haddad. DR.
La maire socialiste, Nicolas Mayer-Rossignol, a déclaré se tenir auprès de la communauté juive inquiète. Il a dit que « la bête immonde a frappé », que « s’attaquer à une synagogue, c’est s’attaquer aux juifs, c’est donc s’attaquer à nous toutes et tous, à la République ». Vous a-t-il convaincu ?
La réaction politique locale a été claire et nette. Monsieur Mayer-Rossignol est dans son rôle de maire, et son discours le bon. Reste qu’en faisant cela, il commente, il réagit aux conséquences d’un problème. Maintenant, quand on est un responsable politique, il faut pouvoir traiter des causes du problème. Si lui parle de « bête immonde », moi j’évoque une autre référence qui sont les « racines du mal ». Si on ne s’attaque pas aux racines du mal, ces actes-là vont se multiplier.
Il y a eu un rassemblement le soir même à l’appel de la Mairie, devant l’Hôtel de ville, et beaucoup de citoyens s’y sont rendus. A Rouen, il y a cette particularité, c’est que même s’il s’y est passé beaucoup de choses, nous avons une belle solidarité, notamment entre les différentes communautés. Mais je l’ai dit à vos confrères qui m’ont interrogé : j’en ai marre des marches blanches, des bougies, des nounours en peluche… Nous, élus, ne sommes pas là en permanence pour déplorer et pleurer : il faut qu’on s’attaque aux racines du mal, faire en sorte que de tels événements ne se reproduisent plus.
L’état sécuritaire de la préfecture de Seine-Maritime vous inquiète-t-il ?
L’état sécuritaire se dégrade à toute vitesse. La ville de Rouen a été classée successivement comme 9e puis comme 3e ville la moins sécurisée de France[1] !
Je rappelle aussi qu’en 2016, on a égorgé un prêtre, le père Hamel, sur son autel, juste à côté de Rouen, à Saint-Étienne-du-Rouvray. Et le vendredi-même du drame survenu à la synagogue, de l’autre côté de la ville, à Saint-Sever, rive gauche, on apprenait que quelqu’un était blessé au couteau. Rapidement, la sécurité dans la ville se dégrade, c’est un fait. Je ne fais pas de lien direct avec ce qui s’est passé à la synagogue car je dirais qu’il y a là une singularité, un contexte actuel précis, à savoir ce « djihadisme d’atmosphère » dont parle Gilles Kepel.
Quels sont les dégâts ?
À ce propos, j’aimerais avant toute chose corriger quelque chose que l’on a beaucoup lu dans la presse : il ne s’agit pas d’une « tentative d’incendie » ! J’ai pu rentrer dans la synagogue. C’est simple : toute la gauche de la synagogue a brûlé. Et l’intégralité de l’intérieur du bâtiment, des chaises, du parquet sont évidemment recouverts de suie. La synagogue, en l’état, est complètement impraticable. Des offices ont depuis l’incendie été célébrés dans la cour, à l’endroit même où l’incendiaire a pénétré. Le rabbin s’est réjoui du fait que les rouleaux de la Torah aient été retrouvés intacts.
Est-ce un acte terroriste, selon vous ?
Ce n’est pas à moi de le qualifier, mais ce qui certain, c’est que cet individu a voulu brûler la synagogue, laquelle se situe de plus au centre-ville de Rouen, accolée à d’autres immeubles – ce qui aurait pu faire des dégâts considérables. La personne est restée sur les lieux des faits : son objectif était de voir son œuvre de destruction. Il a commencé à faire brûler la synagogue, puis il est resté à côté pour observer et les policiers sont arrivés. Heureusement, il n’y avait personne à l’intérieur, parce qu’il n’était que 6 heures du matin.
Ce drame est-il lié au 7 octobre et à la guerre au Proche-Orient, selon vous ?
Je ne saurais le dire ! Mais je sais que depuis cette date les actes antisémites ont explosé, le fils de la présidente de cette communauté a d’ailleurs dû changer d’école car il était quotidiennement pris à parti. Quand des gens s’interrogent, à juste titre, devant des juifs voulant partir en Israël alors qu’il s’agit d’un pays en guerre, eh bien en réalité, avec des actes comme celui-là, on peut le comprendre.
Quand vos enfants vont à l’école sous protection judiciaire, quand vos lieux de cultes sont incendiés, et que vous ne pouvez plus mettre les pieds dans certains quartiers, c’est sûr que vous vous posez la question de savoir si vous voulez rester dans ce pays. C’est pour ça que je dis qu’il faut s’attaquer aux causes plutôt qu’aux conséquences. C’est anormal qu’une communauté soit obligée de baisser la tête pour vivre en France, alors que pourtant, c’est une communauté installée de façon millénaire dans ce pays. À Rouen, il existe le plus ancien monument juif d’Europe, la Maison Sublime. Entre certains qui se demandent comment chasser les juifs de France, et l’existence de ce monument, on est pris d’un certain vertige.
Gérald Darmanin est revenu dans votre ville hier.
C’était une cérémonie sobre qui a décoré notamment un jeune policier qui a abattu l’assaillant. Il a sauvé son équipage et les pompiers qui étaient menacés par l’agresseur qui fonçait sur eux avec un couteau. Il a aussi empêché la synagogue de brûler et de provoquer un incendie dans tout le centre-ville. C’est cela un héros.
L’islamisme cherche à s’imposer insidieusement ou par la force, dans l’espace public comme dans les esprits. Depuis une trentaine d’années, nous vivons au rythme des intimidations, des agressions, des assassinats… au nom d’Allah.
Il agit sans bombes ni fusils. Sans revendications ni donneurs d’ordre. Mais son but est le même que celui du djihad terroriste : imposer l’islam dans toutes les dimensions de notre vie sociale. L’islamisme d’atmosphère (concept inventé par Gilles Kepel en 2021) ou sa version djihadiste investissent ainsi l’espace public, l’école, la rue, la plage, les réseaux sociaux, où ils diffament, intimident, agressent, assassinent… Leurs derniers faits d’armes : A Paris, où un proviseur a été menacé de mort en mars pour avoir fait ôter son voile à une élève. Mais aussi à Montpellier, où une jeune fille a été rouée de coups, le 2 avril, car elle s’habillait « à l’européenne ». Ou bien à Bordeaux, où, une semaine après, un Algérien a été poignardé à mort parce qu’il avait bu de l’alcool lors de la fête de l’Aïd. Autant de faits marquants qui viennent s’ajouter à une liste déjà longue, entamée il y a plus de 30 ans, à Creil, et dont voici un bref résumé.
Septembre 1989 : L’affaire de Creil
Le 18 septembre 1989, le principal du collège Gabriel-Havez à Creil (Oise), exclut Leila, Fatima et Samira, trois élèves qui refusent de se découvrir la tête pendant les heures de cours et lui ont déclaré dans son bureau : « Nous sommes des folles d’Allah, nous n’enlèverons jamais notre foulard, nous le garderons jusqu’à notre mort. » Trois semaines après, les trois jeunes filles sont autorisées à retourner en classe après s’être engagées à ôter leur fichu au sein de l’établissement.
Octobre 2002 : Les Territoires perdus de la République
C’est sous ce titre que l’historien Georges Bensoussan fait paraître en octobre aux éditions Mille et une nuits un ouvrage qui regroupe les témoignages de sept enseignants et chefs d’établissements (dont Barbara Lefebvre et Iannis Roder) en poste dans des établissements de banlieue, où ils constatent une montée de l’antisémitisme, du racisme et du sexisme parmi les élèves, en particulier d’origine maghrébine. Entre autres phrases entendues en classe (par Iannis Roder) : « Hitler aurait fait un bon musulman. »
Inspecteur général de l’Éducation nationale, Jean-Pierre Obin envoie une note à sa hiérarchie pour alerter sur la hausse des « manifestations d’appartenance religieuse » dans les établissements du pays. Au fil des pages on apprend notamment que des élèves « refusent d’étudier l’édification des cathédrales, ou d’ouvrir le livre sur un plan d’église byzantine, ou encore d’admettre l’existence de religions préislamiques en Égypte ou l’origine sumérienne de l’écriture ».
Un an après la mort de Sarah Halimi, 65 ans, tuée chez elle à Paris le 4 avril 2017 par son voisin Kobili Traoré qui, durant son forfait, a crié « Allahu akbar » une dizaine de fois (la justice le déclarera pénalement irresponsable pour cause de bouffée délirante d’origine cannabique au moment des faits), une autre retraitée parisienne de confession juive, Mireille Knoll, est poignardée à mort, le 23 mars 2018, à son domicile par un de ses voisins, Yacine Mihoub, qui met ensuite le feu à son appartement. Le jeune homme sera condamné en 2021 par la cour d’assises de Paris à la réclusion criminelle à perpétuité assortie d’une période de sûreté de 22 ans pour meurtre à caractère antisémite. Sans surprise l’enquête a montré son « ambivalence vis-à-vis du terrorisme islamiste ».
Octobre 2018 : Les chiffres de la Rue de Grenelle
Le 11 octobre, Jean-Michel Blanquer, ministre de l’Education nationale du gouvernement Philippe, annonce que des statistiques seront désormais communiquées chaque trimestre sur les atteintes à la laïcité pour l’ensemble des établissements français. Le premier bilan porte sur la période avril-mai-juin 2017. Un millier d’atteintes à la laïcité y sont signalées. Exemple parmi tant d’autres : l’académie d’Aix-Marseille fait état d’« un père originaire de Tchétchénie ne voulant pas que sa fille soit assise en classe à côté d’un garçon ». Le dernier rapport en date (septembre-octobre-novembre 2023) recense 3.000 signalements. Un record.
« Je déteste la religion […] le Coran il n’y a que de la haine là-dedans […] votre Dieu, je lui mets un doigt dans le trou du cul. » Après avoir tenu le 18 janvier 2020 sur Instagram ces propos certes peu amènes envers l’islam mais en aucun cas insultants pour les musulmans, une Iséroise de 16 ans, Mila, reçoit dans les jours qui suivent plus 50.000 messages de menaces de morts. Face à ce harcèlement géant, ses parents sont obligés de la déscolariser et de demander une protection policière.
Octobre 2020: Le soutien d’Erdogan
Dans un discours télévisé prononcé le 25 octobre à l’occasion du 7e Congrès provincial de son parti, le président turc revient sur les mesures prises par le gouvernement Français pour lutter contre le séparatisme islamiste, et cible Emmanuel Macron : « Tout ce qu’on peut dire d’un chef d’Etat qui traite des millions de membres de communautés religieuses différentes de cette manière, c’est : Allez d’abord faire des examens de santé mentale ! »
Octobre 2022 : La démission d’un élu aux Mureaux
Le 28 septembre, le socialiste Boris Venon, deuxième adjoint au maire des Mureaux, annonce sa démission suite aux « menaces de mort » et aux « insultes homophobes et racistes » qu’il subit au quotidien dans cette commune de banlieue parisienne peuplée d’une forte proportion d’immigrés. Sans jamais prononcer le mot « islam », il conclut son allocution par un exposé plus large sur le « repli communautaire » dans sa ville. Chacun aura pourtant compris ce qu’il voulait dire.
Si l’Esprit souffle où il veut, la revue Esprit, fondée par Emmanuel Mounier, expire où elle peut…
Pour bien faire l’autruche, il faut savoir ne pas manquer d’air. La revue Esprit en donne un flagrant exemple dans son éditorial du mois de mai, intitulé « des faits pas si divers ». La rédaction du mensuel regrette « la mise en scène quasi-sérielle » de faits divers destinés uniquement, selon elle, à illustrer « une violence endémique et croissante de la jeunesse, de préférence immigrée et musulmane ».
Circulez, y’a rien à voir
S’il n’était qu’un papier de plus disant que le problème n’est pas le crime mais son traitement médiatique, on pourrait passer notre chemin, habitués que nous sommes à voir des commentateurs se laver les mains et prendre des pincettes dès lors qu’un phénomène de société n’est pas à leur goût. Mais le déni d’Esprit va bien plus loin. Constatant que « tous ces « faits » ne se valent pas » (on remarquera que le mot « faits » est mis entre guillemets, véritables pincettes typographiques), la rédaction de la revue estime que ces événements sont sélectionnés pour « confirmer un récit qui leur préexiste ». Ainsi, dans un sommet de mauvaise foi, l’éditorial précise que ces événements « n’en sont pas vraiment puisque leur signification est donnée d’emblée. »
Bref, pour crever cette fausse-réflexion et lui redonner sa dimension plate d’imposture, reformulons-la ainsi : si un fait que vous voyez correspond à un phénomène que vous croyez avoir constaté, ne lui donnez au contraire aucunement cette signification, car cet événement est un non-événement, surtout s’il illustre « une violence endémique et croissante de la jeunesse, de préférence immigrée et musulmane. » En effet, Esprit ne donne aucun autre exemple de « récit » qui ne saurait être confirmé par les faits mais dont les faits prouveraient, au contraire, la mauvaise disposition d’esprit ce ceux qui oseraient les interpréter… On a vu, dans une revue qui prétend « comprendre le monde qui vient », des raisonnements moins fallacieux sur le monde tel qu’il est.
Faux recul intellectuel
La revue enrobe ce bijou sophistique de considérations convenues sur les chaînes d’information en continu, les réseaux sociaux et le recours abusif aux faits divers par des « groupes de presse dont les dirigeants poursuivent explicitement des fins idéologiques et politiques ». Appelant à ce que les faits divers soient traités dans leur singularité, la revue Esprit ne s’interroge pas sur la rigueur de sa propre approche. Notamment, elle se garde bien de revenir sur la criminalité actuelle, se bornant à indiquer – à tort – que les statistiques restent stables. Or, les différents types de violences ont augmenté ces dernières années en France : violences sur mineurs, coups et blessures volontaires, homicides et tentatives d’homicides… Par exemple, il y a eu 4055 tentatives d’homicides en 2023, soit une augmentation de 13% par rapport à l’année précédente et de près de 80% par rapport à 2016 (source : Service statistique ministériel de la sécurité intérieure).
Plus généralement, un tel éditorial devrait faire déchanter ceux qui pensent que la revue Esprit est une revue en tout point sérieuse et n’est pas un énième média d’opinion. En croyant s’en distinguer et proposer une sagesse de la mesure et de la « singularité », elle s’éloigne précisément des faits. En prenant la pose des pincettes, elle emprunte à cette lâcheté de salon, cette attitude de faux-recul intellectuel mais de vrai faux-cul, cette interdiction d’interpréter la réalité qui dérange et se croit finesse d’âme. Face aux faits, quand il n’y a pas de mise en perspective, le recul n’est que recul. Et quand on n’a pas l’audace de voir, on a le culot de la cécité. Dans le genre, comme Bigard en son temps, l’éditorial de la rédaction de la revue Esprit met le paquet. Dans un style différent, certes, mais pas moins vulgaire, au fond.
Nous vous parlons aujourd’hui de la série française La fièvre, et nous nous demandons si cette fiction pourrait demain devenir notre réalité. Intéressant… mais voyons aussi si c’est une bonne série !
Quand je vois une bonne série, je sais la reconnaitre. Et je dois bien dire que j’en visionne pas mal. La fièvre, je n’ai été que partiellement emballé. Je suis peut-être un peu sévère : la série de Canal + est tout de même pas mal ; en tout cas, quand on la commence, on a envie de savoir la fin, et l’on regarde assez rapidement les six épisodes qui la composent.
Inquiétudes
Quand j’ai lu dans Télérama les louanges autour de ce nouveau programme sorti en mars, j’ai d’abord été intrigué, et j’ai voulu me faire ma propre opinion. L’hebdo télé bobo écrivait que « jamais série hexagonale n’aura battu si fort à l’unisson avec nos inquiétudes »[1]. Vous allez vite comprendre quelles sont ces fameuses inquiétudes que semblent tant redouter nos confrères… Selon la journaliste Morjolaine Jarry, la série, « portée par une salvatrice liberté intellectuelle et une soif de dialectique, [est] une grande série sur la politique, qui nous percute autant qu’elle nous tire vers le haut ». Diantre !
Pourquoi ? La série présente un tableau assez juste de la France actuelle et de ses fractures identitaires. On y voit dans le premier épisode une star du foot – qui fait penser à Mbappé – traiter de « sale babtou » son entraineur, et être ensuite pris en tenaille entre une comédienne de stand-up d’extrême droite et des militants racialistes. Autour d’eux, les esprits s’échauffent.
La première (qui se fait appeler « Marie vous salue bien ») fait penser à la comédienne réelle « Marie s’infiltre », version radicalisée. La chef des seconds à Houria Bouteldja, du Parti des Indigènes de la République. L’héroïne, la gentille, c’est Samuelle Berger, une spin doctor, une communicante dépressive employée par le club de foot pour l’aider à surmonter le scandale. Bien sûr, la malheureuse a tout compris des manigances des uns et des autres, et la pauvrette sait avant tout le monde que l’incident va provoquer une véritable guerre civile dans une France à cran. On retrouve aussi dans la série Benjamin Biolay, qui est le président du grand club de foot parisien (ce « Paris Racing » de la série, en fait, on voit bien que c’est le PSG). Si vous êtes fan du chanteur, il est assez convaincant dans son rôle. Mais si vous ne l’aimez pas, vous pourrez dire qu’après son rôle de journaliste qui héberge un migrant afghan chez lui confié par Camille Cottin dans le navet « Quelques jours pas plus », c’est une nouvelle bonne action à mettre à son crédit que de nous éviter la guerre civile…
Un scénariste passé par le parti socialiste
Le créateur et scénariste de la série est Eric Benzekri. Il a du talent. Et c’est un bon observateur de la société, il a déjà réalisé Baron noir, autre série qui a rencontré un grand succès. On y voyait déjà une France à bout de souffle, minée par la corruption des gouvernements socialistes, la montée du Front national, du communautarisme et de la colère populaire. Eric Benzekri est donc un fin connaisseur de la politique française ; il vient d’ailleurs du monde de la communication[2]. Militant au parti socialiste, Eric Benzekri a été membre du cabinet de Jean-Luc Mélenchon quand celui-ci était dans le gouvernement de Lionel Jospin. Il a aussi été collaborateur de Julien Dray, qui comme chacun sait a fondé SOS Racisme. En quoi est-il pertinent de rappeler le CV du créateur de la série ? Et cette histoire de guerre civile, est-ce bien crédible ? Même sans avoir la carte d’un parti, Eric Benzekri reste un homme de gauche, et peut-être un militant de ses idéaux qu’il peut continuer de promouvoir à travers ses créations. Mais est-il vraiment sérieux de considérer comme nauséabonds tous ceux qui s’inquiètent d’une immigration de masse affaiblissant la cohésion nationale ? Car, même si la série est diffusée sur une chaine de Bolloré – que la presse de gauche aime tant détester, Mitterrand semble toujours y être aux commandes de l’esprit des puissants ! Et jamais l’immigration extra-européenne de masse et ses conséquences (le communautarisme, l’insécurité voire l’islamisme) ne sont envisagés comme tels, alors que paradoxalement, cela crève l’écran dans les séries d’Eric Benzekri comme l’observe Romain Sens dans son article[3].
La Fièvre nous décrit une France en pleine guerre culturelle, à la veille de la guerre civile voire ethnique, mais jamais elle ne remet en cause le dogme de l’immigration de masse. La haine de la maléfique Marie est assurément inquiétante ; mais la haine, d’où qu’elle vienne, ne doit-elle pas toujours nous inquiéter ? Ce que je peux donc reprocher à cette série, c’est de ne prêcher que des convaincus. Les menaces que font aussi planer l’extrême gauche ou la mouvance décoloniale sur le pays ne semblent jamais être également un véritable péril dans le scénario. Bref, c’est la fameuse logique de la tenaille identitaire, et on veut absolument nous faire croire que le péril nazi est la menace principale.
Avant de tourner la série, les dialoguistes ont bien intégré les enseignements contenus dans les livres La France périphérique de Christophe Guilluy ou L’archipel français de Jérôme Fourquet. Il est intéressant d’observer que tant pour les militants de la sphère identitaire que pour ceux de la sphère décoloniale, la série a bien identifié le vocabulaire employé par les uns et les autres. On entend ainsi parler d’ « ensauvagement », de « grand remplacement » chez les uns, de « privilège blanc », de « racisme systémique » chez les autres.
Fiction et réalités
Dans la France réelle, les incidents médiatiques autour de la question identitaire se sont multipliés ces dernières années. Très souvent, quand le show business, le foot ou la télé essayent de promouvoir le « vivre ensemble » avec une jeune figure issue de ce que l’on appelle pudiquement la « diversité », cela tourne mal. Les exemples qui peuvent faire penser à l’incident initial de la série La Fièvre sont nombreux : on se souvient qu’en 2010, Nicolas Anelka aurait dit, selon L’Equipe, à son entraineur Raymond Domenech, « Va te faire enculer sale fils de pute« . Il y a eu récemment le psychodrame ridicule autour de la comédienne banlieusarde de stand-up Inès Reg, dans DALS (elle vient, elle aussi, du Stand Up, tiens tiens…). Il y a eu la chanteuse voilée Mennel, à The Voice, dont on avait retrouvé des messages controversés après les attentats islamistes de Nice ou St-Etienne du Rouvray. Elle aimait bien aussi relayer Dieudonné ou Tariq Ramadan. Il y a eu l’affaire Mehdi Meklat, qui a longtemps parlé dans le micro de France inter et a même fait la une de Télérama ou des Inrocks. Il y a eu Yassine Bellatar, un temps promu au Conseil présidentiel des villes par Macron etc etc. On ne compte plus les tentatives progressistes consistant à nous montrer une magnifique et disruptive jeunesse issue de l’immigration qui tournent en eau de boudin.
En France, la fièvre identitaire semble depuis le 7 octobre s’être pas mal déportée sur le conflit entre Israël et le Hamas à Gaza. Mais, il y a fort à parier que nos polémiques identitaires finiront par revenir au goût du jour. Avec la LFI, Mélenchon a été à la pointe de la détestation d’Israël depuis l’automne. Quand la guerre aura pris fin au Proche-Orient, qui nous dit que ses communicants, ses spin doctors de malheur, ne lui diront pas d’embrayer sur la haine de la France ?
Relisons Jean Paulhan. Son œuvre apporte la preuve que, dans les périodes où les passions s’exacerbent, il est possible de garder la tête froide. Surtout si elle est bien faite.
Qui fut vraiment Jean Paulhan ? Trop de portraits fragmentaires ou convenus nous l’ont caché. Sans compter les légendes et jugements partisans. Constat indubitable : il a régné, un demi-siècle durant, sur la littérature française – mais dans l’ombre. Sans jamais apparaître comme un « contemporain capital ». Une manière de Père Joseph exerçant son magistère dans l’orbite de Gaston Gallimard. C’est ce rôle d’éminence grise qui a surtout été mis en exergue. Qui a fini par le figer en statue du Commandeur, avec la part de mystère qui s’attache aux hommes de l’ombre. Le tout assorti d’un redoutable sérieux de grammairien vétilleux doublé d’un moraliste. Nombre d’écrivains, de tous genres et de tous bords, ont livré sur lui des témoignages. C’est qu’il fut longtemps un « incontournable ». Le plus souvent, l’estime et le respect l’emportent sur les réserves que suscite parfois l’incompréhension. Ce qui est certain, c’est que la sûreté de jugement s’accompagnait, chez lui, du sens de l’amitié et que tout opportunisme lui fut toujours étranger.
Une personnalité complexe et mystérieuse
Alexandre Vialatte tient sur lui, dans plusieurs de ses chroniques, des propos aimables et un tantinet moqueurs. Une moquerie affectueuse : ne lui devait-il pas la publication de ses traductions de Kafka ? Pour sa part, dans son Journal de 1928, Paul Léautaud brocarde « son petit ton chantant et maniéré » et goûte peu son humour à froid. « Des propos de ce genre, note-t-il à la suite d’une conversation portant sur Gaston Gallimard, « ce doit être sa façon de faire le fantaisiste ». Quant à Francis Ponge, il le décrit ainsi : « Grand, d’allure athlétique, grâce au parallélépipède de son buste, interlocuteur imposant, il parle peu, d’une voix plutôt dans les hauts registres, mais douce ». Dominique de Roux, dans Immédiatement (1972), hasarde un portrait psychologique pour le moins nuancé : « Jean Paulhan : il était restreint, secret, allusif, ayant toujours vécu dans le plein tourbillon de sa castration intérieure (mais sans la ruse supérieure et souvent magnifique de Mallarmé) ».
Autant de notations, parmi bien d’autres, qui contiennent leur part de vérité, mais révèlent surtout combien l’homme et son œuvre demeurent difficiles à cerner.
Une biographie consciencieuse
On s’en convaincra en lisant ou relisant Paulhanle juste, de Frédéric Badré, première tentative pour reconstituer le puzzle. Pour suivre pas à pas, de sa naissance en 1884 à sa mort en 1968, l’itinéraire du jeune Nîmois « monté » à Paris avec sa famille dès 1894 et que sa carrière conduisit jusqu’à l’Académie.
Encore cette biographie minutieuse, bourrée de détails, fruit d’un travail dont la probité ne fait guère de doute, laisse-t-elle le lecteur sur sa faim. On sent bien que l’essentiel s’échappe toujours par quelque côté. Pour tout dire, elle manque singulièrement d’envergure. Pas de vue d’ensemble, de perspectives. Peu d’analyse, mais une accumulation. Utile, certes, mais, au bout du compte, un Paulhan « éclaté », bien que saisi dans son intimité, dans le strict respect de la chronologie, et conservant une bonne part de son mystère. On ne jettera pas pour autant la pierre au biographe : l’entreprise n’était pas facile.
Et puis il est vrai que les aspects déconcertants ne manquent pas chez ce passionné de rhétorique et de langage – mais aussi de peinture. Il avait l’ambition de rendre « la littérature pluslittéraire », se voulait à la fois théoricien, juge et acteur de cette entreprise. Son œuvre, inaugurée par un essai sur les proverbes populaires malgaches, thèse avortée qu’il préparait sous la direction de Lévy-Bruhl, s’apparente souvent à un jeu subtil et ambigu.
Elle culmine avec Les Fleurs de Tarbes, réflexion sur la forme et la création littéraires, dont l’édition définitive date de 1941. Entre-temps et par la suite, Paulhan publia des ouvrages consacrés à la peinture (sur Braque, Fautrier, les Cubistes, l’art informel) et des récits, souvent brefs, écrits à la première personne, mais la part autobiographique n’y sert que de prétexte – quand elle n’est pas controuvée.
Un rôle éminent dans notre littérature
Il a surtout joué un rôle majeur, celui de catalyseur de la vie littéraire et de découvreur de talents. Responsable de la NRF depuis 1925, à la mort de Jacques Rivière, d’abord comme rédacteur-en-chef, puis comme directeur, il sut donner à la revue un rayonnement exceptionnel, ouvrant ses colonnes à des écrivains aussi divers, entre maints autres adoptés sans le moindre sectarisme, que Giraudoux, Georges Limbour, Aragon ou Marcel Jouhandeau. Et c’est Drieu La Rochelle qui lui succéda entre 1940 et 1943.
Car Paulhan, entré en Résistance (il figure parmi les fondateurs des Lettres françaises clandestines), ne reviendra qu’en 1943 à la tête de la NRF, avec Marcel Arland. Résistant convaincu, donc, et, pour un temps, compagnon de route des communistes. Un compagnon contraint et forcé, en quelque sorte. Lors de l’épuration, son attitude fut exemplaire. Démissionnaire du Comité national des écrivains (CNE) en novembre 1946, dès lors que lui apparaît l’iniquité d’une liste noire qu’il a refusé de signer, il s’élève violemment contre l’arbitraire dont sont victimes non seulement les écrivains réprouvés, mais tous les Français de bonne foi condamnés par les libérateurs.
Un engagement sans équivoque
Il faut lire De la paille et du grain (1948) et Lettre aux directeurs de la Résistance (1952). Paulhan s’y révèle farouchement anticommuniste, y défend la légitimité du gouvernement de Vichy, seul gouvernement « qui avait qualité pour juger des trahisons commises entre 1940 et 1944 ». Langage inouï chez les gens de son bord. Plume en main, il ferraille pour défendre son ami Jouhandeau et tous ceux que l’on prétend bâillonner, polémiquant avec Aragon, avec Martin-Chauffier, Claude Roy, Claude Mauriac. Il se découvre pamphlétaire, lui dont le domaine semblait circonscrit aux préciosités, aux afféteries, aux recherches plus ou moins érudites et byzantines. Son humour à froid, son ironie font souvent mouche. On ne soulignera jamais assez la probité intellectuelle et le courage de cet homme que tout, à commencer par ses origines – la bonne société protestante, républicaine et dreyfusarde – inclinait à gauche et qui sut, aux pires moments, conserver intacte sa lucidité. Patriote sincère (« Il faut bien, écrit-il à l’adresse des directeurs de la Résistance, qu’il existe, par-delà vos astuces et tricheries, quelque chose de véritable qui est la patrie »), ce gaulliste prendra parti, dans les années 60, pour l’Algérie française. Peu soucieux de provoquer la vindicte et les sarcasmes d’une intelligentsia qu’il a déjà maintes fois bravée.
Ainsi lui doit-on, en 1952, la publication des Deux Étendards de Lucien Rebatet, écrivain maudit parmi les maudits. Dans le numéro de L’Infini consacré à Jean Paulhan, Dominique Aury, qui fut longtemps sa secrétaire, revient sur cet épisode : « Paulhan m’avait confié la lecture de ce manuscrit qu’il (Rebatet) avaitécrit en prison. On m’a donné ce manuscrit un après-midi. Je l’ai lu jusqu’au lendemain soir, nuit comprise. Je suis la premièrelectrice des Deux Étendards. Plus tard, lorsque j’ai rencontré Rebatet, je lui ai dit que son livre était admirable, mais que ses articles, pendant la guerre, étaient abjects. Il m’a répondu : ‘Ce sont des cons, ils ne m’ont pas fusillé’. Oui, vous ne l’auriez pas volé ».
Ce numéro de L’Infini offre d’autres contributions précieuses, à commencer par des lettres de Paulhan à Franz Hellens sur le communisme. Ecrites en 1949, elles explicitent l’intransigeance de l’écrivain. On se reportera aussi avec profit au troisième volume de sa Correspondance qui va de 1946 à 1968. Car cet homme secret, tout à la fois froid et sensible, sceptique et passionné, s’y laisse approcher au plus près.
Choix des lettres III(1946-1968). Le Don des langues établi par Dominique Aury et Jean-Claude Zylberstein, revu et augmenté par Bernard Leuilliot, Gallimard, 396 p.
Ils sont tous très jeunes. Elise Bertrand, violoniste, et Gaspard Thomas, pianiste, ardents défenseurs d’un répertoire français méconnu ou délaissé, ont fondé avec leur ami pianiste et compositeur Adrien Mercier, l’Orchestre Silmaril – « éclat de lumière », paraît-il, chez Tolkien, l’auteur du Seigneur des Anneaux. Une formation d’étudiants qui n’hésite pas à mettre en lumière la musique contemporaine, à pratiquer arrangements ou orchestrations pour redonner vie à certaines œuvres du passé.
Gabriel Fauré y est mis particulièrement à l’honneur : il est vrai qu’on célèbre, cette année, le centenaire de la mort du compositeur. Dès janvier, la Philharmonie de Paris avait lancé les festivités, avec un programme intitulé « Fauré intime ». Un pléonasme ? Il est vrai qu’à côté des must archi-connus – la Pavane, l’inimitable Requiem… – bon nombre de pièces du maître ariégeois (1845-1924) méritent encore de sortir de la relative discrétion où ils sont tenus aujourd’hui, si on compare la notoriété de l’auteur des tellement extraordinaires Mélodies avec celle d’un Saint-Saëns ou d’un César Frank.
Adoré de Proust
Fauré, quasiment une vivante institution en son temps, eut pourtant droit à des funérailles nationales ! Lui, l’anti-Wagner par excellence : une musique raffinée, sensuelle, subtile – intime, justement. La comtesse Greffulhe, amie du « petit Marcel », aura été son soutien le plus actif jusqu’à sa disparition à l’âge de 79 ans, victime d’une pneumonie. À Gabriel Fauré, Proust ne dissimulait pas son « adoration » (sic).
Accueillis début mai dans ce quartier parisien encore préservé de la plaine Monceau par le charmant musée Jean-Jacques Henner puis, à deux pas, par la précieuse et si belle salle Cortot, la petite dizaine d’instrumentistes et de chanteurs susnommés revisitait, à l’occasion de deux concerts de chambre, quelques partitions incontournables – La Berceuse, Les berceaux, les Djinns… Assortis d’un bouquet de curiosités cueilli dans les compositions des élèves ou continuateurs du maître – des impérissables Ravel et Debussy jusqu’aux deux sœurs Boulanger, à Charles Koechlin ou Georges Enesco…
Parmi ces juvéniles interprètes de la filiation fauréenne émergeaient très clairement le baryton Angelo Heck et le pianiste Victor Demarquette. Mais surtout l’adolescent à l’éblouissante physionomie « rimbaldienne » Numa Hetzel, violoncelliste hors pair : à 17 ans, son jeu allie déjà précoce virtuosité et parfaite délicatesse dans le phrasé. Sa sœur violoniste, Eléa, joue en trio avec lui et Adrien Mercier dans la classe de la fameuse chambriste Arielle Gill…
En attendant une célébration à la Maison de la Radio
Alors, feu Fauré le très feutré, vivier centenaire d’une fraîche génération d’interprètes ? Tout porte à le croire. Pas plus tard que la semaine passée, sous les auspices de la Fondation Banque Populaire (laquelle, depuis 1992, promeut la carrière de musiciens prometteurs), d’autres lauréats, réunis à l’enseigne des Musicales de Bagatelle (18/19 mai) dans l’Orangerie du vénérable parc créé comme chacun sait par le comte d’Artois au crépuscule de l’Ancien Régime, proposaient en guise d’apéritif la Romance pour violoncelle et piano de Fauré : Stéphanie Huang au violoncelle ; au clavier le brillant Gaspar Thomas, 27 ans, également compositeur, en outre artiste en résidence depuis 2021 au sein de la prestigieuse Fondation Singer-Polignac. Laquelle, à son tour, dans le cadre du Festival Singer-Polignac qui « consacre » justement les artistes en résidence, propose, en ouverture des festivités, le 6 juin, deux concerts où Fauré est à l’honneur comme jamais : pour commencer, un choix parmi les incomparables Nocturnes, interprétés par Théo Fouchenneret, 30 ans, talent exceptionnel ; puis, en soirée, deux pièces majeures de l’ultime période créatrice d’un Fauré valétudinaire, atteint de surdité, et en proie à de pénibles difficultés matérielles : le Trio pour piano, violon et violoncelle en ré mineur opus 120, dédicacé à la reine de Belgique et créé en 1923 ; et surtout le Quintette n°2 opus 115 pour deux violons, alto, violoncelle et piano, dédié à Paul Dukas, dont la lente gestation, entre 1919 et 1921, aboutit à quelque chose d’inouï, la quintessence même de l’art fauréen, alliance de fraîcheur et d’impétuosité sans égal : le deuxième mouvement, scherzo, lance un tourbillon capricieux, éblouissant, qu’on a peine à croire d’un homme plus que septuagénaire !
Gabriel Fauré sera célébré une nouvelle fois, très bientôt, à l’Auditorium de Radio France. Avec la suite Pelléas et Mélisande, la Dolly suite, les Ballade et Fantaisie pour piano et orchestre : une production montée en collaboration avec le décidément incontournable Palazzetto Bru Zane, ce centre de musique romantique française, basé… à Venise ! Puis quelques jours plus tard, ce sera l’immortel Requiem en concert : le maestro roumain Christian Macelaru dirigera l’Orchestre National de France et le Chœur de Radio France (avec, cerise sur le gâteau, la création mondiale d’un Concerto pour orchestre signé Martin Matalon, et le Concerto pour piano n°2 de Liszt – Alice Sara Ott au clavier).
Jeudi 23 mai, 20h : Récital Fauré et ses élèves. Œuvres de Gabriel Fauré, Roger Ducasse, Charles Koechlin, Nadia Boulanger. Par les artistes en résidence à l’Académie : Lisa Chaïb-Auriol (soprano), Sofia Anisimova (mezzo-soprano), Kevin Punnackal (ténor), Ihor Mostovoi (baryton-basse), Mariam Bombrun (piano), Paul Coispeau (piano)… Durée : 1h30 Opéra Bastille. Amphithéâtre OIivier Messiaen (En partenariat avec le Palazzetto Bru Zane)
Jeudi 6 juin, 18h et 21h : Dans le cadre du Festival Singer Polignac : Récital de Théo Fourchenneret (piano). Nocturnes de Fauré, Fantaisie de Schumann Trio Hélios, Gabriel Le Magadure (alto), Marie Chilemme (violon), Théo Fourchenneret (piano) Trio pour piano, violon et violoncelle opus 120, et Quintette pour piano et corde n°2 opus 115 de Fauré. Concerts sur invitation, à suivre en direct sur singer-polignac.tv ainsi que sur les réseaux sociaux de la fondation. Concerts disponibles dès la fin du festival en accès libre sur la plateforme ainsi que sur medici.tv
Jeudi 13 juin, 20h : Concert Fauré : Pelleas et Mélisande, suite ; Ballade pour piano et orchestre ; Fantaisie pour piano et orchestre ; Elégie pour violoncelle et orchestre ; Dolly, suite. Aurélienne Brauner (violoncelle), Lucas Debarque (piano). Direction Marzena Diakun, Orchestre national de France (en collaboration avec le Palazzetto Bru Zane, dans le cadre de la 9ème édition du Festival Palazetto Bru Zane) Maison de Radio France. Paris XVIè.
Jeudi 20 juin, 20h : Requiem de Gabriel Fauré. Concerto pour piano n°2 de Liszt, Concerto pour orchestre de Martin Matalon (création mondiale). Alice Sara Ott (piano). Direction Christian Macelaru. Orchestre national de France, chœur de Radio France. Maison de Radio France, Paris XVIè. maisondelaradioetdelamusique.fr
Pierre Vermeren cosigne une étude magistrale sur les Frères musulmans. Jean-Loup Bonnamy publie de son côté une critique implacable de la pensée décoloniale contemporaine. Rencontre avec ces deux normaliens pour brosser le portrait de l’islamo-gauchisme.
Voici deux normaliens hors des sentiers battus. Deux esprits libres qui n’écrivent ni pour se repentir, ni pour se victimiser, ni pour annuler un quelconque mâle hétérosexuel blanc. Chacun vient de sortir un livre stimulant. L’historien Pierre Vermeren codirige avec Sarah Ben Nefissa un ouvrage sur les partis islamistes qui, en Égypte et en Tunisie, ont accédé au pouvoir à la faveur du Printemps arabe ; une enquête de terrain menée avec une dizaine de chercheurs égyptiens, français et tunisiens. Le géopolitologue Jean-Loup Bonnamy quant à lui se penche, dans un essai plus personnel et synthétique, sur la fièvre woke telle qu’elle sévit sous nos latitudes. L’air de rien, les deux publications se font écho. Car elles racontent l’une et l’autre comment, au nord comme au sud de la Méditerranée, de nouvelles doxas destructrices – et arrivistes – ont pu s’épanouir grâce à notre naïveté.
Causeur. Premier point commun entre vos écrits : vous faites le même constat que la France est devenue une économie de type colonial…
Jean-Loup Bonnamy. À l’époque coloniale, deux modèles économiques coexistaient en France. En métropole : un modèle industriel. Dans l’empire : un modèle marchand. Comme la France n’a plus d’empire colonial, elle a reconstitué le modèle colonial-marchand… sur le sol hexagonal ! Cela s’est traduit par une liquidation de notre activité productive et son remplacement par un système consumériste, peu productif, faiblement qualitatif, typique des pays colonisés. L’immigration joue ici un rôle central : les patrons qui réclament davantage d’immigration, par exemple de livreurs UberEats à exploiter, sont comme les colons qui faisaient suer le burnous.
Pierre Vermeren. La France vit en effet à présent sous un régime mixte, avec d’une part nos fleurons du CAC 40 qui prospèrent sur les marchés étrangers, en excellant dans des métiers à haute valeur ajoutée, et d’autre part une économie domestique reposant sur la consommation de biens importés et la venue en masse d’une immigration peu qualifiée. Une économie de pauvres pour ainsi dire, en rupture avec la recette classique de la croissance occidentale, à savoir le triptyque science-production-innovation, que l’on peut encore voir à l’œuvre aux États-Unis et au Japon.
Autre point commun : dans vos livres respectifs, vous racontez tous les deux l’histoire d’un enfer pavé de bonnes intentions, prenant dans un cas la forme de l’islamisme et dans l’autre, celle du décolonialisme.
Pierre Vermeren. Il y a quand même une différence entre les deux. Contrairement aux militants intersectionnels occidentaux, les Frères musulmans ont un logiciel très ancien, datant des années 1920-1930, et ont effectué un travail idéologique, social et politique en profondeur avant de s’emparer démocratiquement du pouvoir en Égypte et en Tunisie. Ensuite, il est vrai que de nombreux intellectuels de gauche occidentaux ont applaudi cette ascension, soit par illusion, soit par mécompréhension du fait religieux, en y voyant un nouveau substitut révolutionnaire aux forces du marxisme-léninisme, voire du maoïsme. Mais, les Frères musulmans méprisent ces soutiens venus du Nord, même s’ils savent s’en servir à l’occasion. Pour eux, notre continent est de toute manière coupable d’avoir remplacé Dieu par l’État-nation et la démocratie conflictuelle.
Jean-Loup Bonnamy. J’ajouterai que l’alliance islamo-gauchiste entre des naïfs gauchistes et des malins islamistes a toujours très mal fini pour les gauchistes. En Iran, à peine parvenus au pouvoir, les islamistes firent massacrer leurs ex-alliés de gauche.
Pierre Vermeren. En Tunisie, deux chefs de la gauche socialiste et syndicale ont été abattus devant chez eux à bout portant par des militants de l’islam politique. Il n’y a pas alors eu beaucoup de commentaires dans les milieux progressistes en France, où l’on s’est contenté de pleurer, sans se demander si les Frères musulmans n’avaient pas pour projet de continuer le travail dans l’ensemble du Maghreb et du Machrek. Les États arabes ne leur en ont pas laissé le temps, mais le chantier avait commencé.
La violence islamiste est-elle seulement endogène ? N’a-t-elle pas aussi subi une influence occidentale ?
Jean-Loup Bonnamy. Des centaines de leaders islamistes pourchassés dans leur pays se sont réfugiés en Europe, notamment en Suisse et en Grande-Bretagne, où ils ont fréquenté le gratin tiers-mondiste. Je pense notamment à Tariq Ramadan, qui est le fils d’un exilé du régime nassérien.
Pierre Vermeren. En Europe, ils ont trouvé un terreau très favorable. Si en France, les islamistes sont surveillés, parfois expulsés, les autorités sont beaucoup plus laxistes avec eux ailleurs sur le continent. En Belgique, c’est carrément open bar, car l’État est très impuissant et la classe politique paralysée. La Grande-Bretagne se montre également très faible, car elle dépend beaucoup des capitaux du Golfe, ce qui n’est pas encore le cas de la France, même si nous avons hélas déjà tissé des liaisons très dangereuses avec le Qatar.
Comment expliquez-vous que les élites bruxelloises soient carrément devenues islamo-gauchistes ?
Jean-Loup Bonnamy. Je ne parlerais pas dans leur cas d’islamo-gauchisme, mais d’islamo-centrisme, car Ursula von der Leyen est plus une centriste libérale bon teint qu’une gauchiste anticapitaliste. Il y a effectivement au sein des institutions européennes une faiblesse coupable envers les Frères musulmans. Déjà, parce que l’UE est un projet qui par définition méprise les États-nations : donc tout ce qui peut les affaiblir au nom du multiculturalisme est considéré comme bienvenu à la Commission. On a tendance à oublier en France que notre modèle d’intégration républicaine et laïque est tout à fait minoritaire sur le continent. Il est d’ailleurs piquant que nos écoles arborent des drapeaux européens à leur fronton tout en interdisant le port de l’abaya. C’est contradictoire. La plupart de nos voisins européens ne partagent pas notre modèle. Et les instances bureaucratiques de l’UE plébiscitent une vision communautariste.
Pierre Vermeren. Je nuancerais un peu quand même. En Italie, la médiation passe encore par le catholicisme, me semble-t-il. Et en Grèce, il y a la place centrale de l’Église orthodoxe. Mais au nord de l’Europe, Jean-Loup a raison, c’est assurément une idéologie communautariste qui règne à présent. Cela résulte de l’effondrement du protestantisme.
Dans le nord de l’Europe, il faut aussi prendre en compte une autre force de déstabilisation : la Turquie, qui pèse très lourd en Belgique, mais aussi en Allemagne, en Autriche et dans l’est de la France. Or la Turquie est présidée par le chef mondial des Frères musulmans, Erdogan, qui a accueilli dans son pays tout l’état-major égyptien du mouvement, chassé du Caire en 2013. Il paraît qu’il est en train de se débarrasser d’eux et qu’il nous les envoie… Bref Erdogan est à la manœuvre. Et l’Union européenne, en retour, se laisse faire, parce qu’elle aimerait tellement ne pas être un club chrétien. Les négociations d’adhésion avec Ankara ont d’ailleurs repris cet hiver.
Comment expliquer que, contrairement à la Turquie, où Erdogan a été réélu, les Frères musulmans aient échoué dans les pays arabes ?
Pierre Vermeren. Les populations arabes voulaient plus d’État, plus d’aides sociales, plus de protection contre le chômage. Or les islamistes n’ont apporté aucune réponse à cela, au contraire ils ont accentué le chaos. Une fois arrivés au pouvoir, ils ont prorogé la corruption, en blanchissant les affairistes qui magouillaient avec Ben Ali voire Moubarak (mais le temps leur a manqué en Égypte), et même en s’associant à eux. Ils ont commencé à trafiquer avec les États du Golfe, à négocier des accords de monopole avec la Turquie. Ils ont fini par dégoûter leurs électeurs, qui les ont chassés. Mais en Turquie, l’islamisme est plus plastique, et Erdogan, plus habile, peut combiner les références aux Frères musulmans, à l’État d’Atatürk et à l’héritage ottoman. Récemment, il a encore signé un décret pour faciliter l’importation d’alcool. Et à la télévision, il y a des présentatrices progouvernementales qui ne sont pas voilées. Pour autant, sa base électorale semble rétrécir après vingt ans au pouvoir…
Mais alors faut-il désespérer des Arabes ? À tout prendre, n’est-il pas préférable qu’ils soient gouvernés par des nationalistes autocratiques, mais plus ou moins laïques, que par des islamistes ?
Pierre Vermeren. Pas forcément. Le nationalisme arabe a hélas perdu de sa noblesse. Le système a dérapé avec la mondialisation. Les nouvelles générations de leaders sont moins morales. Nasser est mort dans son modeste trois pièces, alors que Moubarak, qui lui a succédé, a accumulé une fortune personnelle de 40 milliards de dollars. En Tunisie même chose, Ben Ali était un homme d’affaires, quand Bourguiba était un homme d’État. Les populations se sont révoltées contre cela. D’ailleurs, c’est ce que leur vendaient les Frères musulmans : la lutte contre la corruption. Mais faute de résultats, ce sont des régimes autoritaires qui ont repris la main partout. Résultat, jamais les Égyptiens n’ont été aussi peu libres qu’aujourd’hui, et ils commencent à en avoir assez, surtout que le régime n’est pas capable de leur assurer le pain quotidien. Pareil en Tunisie : files d’attente, pénurie, inflation, tout cela pour avoir des journalistes et des hommes politiques en prison. On ne sait pas ce qui va en sortir. Mais en Europe, les islamo-gauchistes semblent aveugles à ces réalités : l’ancien colonisé serait vertueux en soi. Mais l’ancien colonisé en a par-dessus la tête…
Ils le voient comme un bon sauvage…
Jean-Loup Bonnamy. C’est la thèse de mon livre. On a souvent pointé, à raison, le racisme anti-Blancs des décoloniaux. Mais ce que l’on relève moins, c’est la dimension profondément méprisante, paternaliste et narcissique de leur pensée.
Pourquoi narcissique ?
Jean-Loup Bonnamy. Au XIXe siècle, lors de la colonisation, l’Occident prétendait, avec sa soi-disant mission civilisatrice, être le centre du monde pour le meilleur. Maintenant, avec la repentance, il veut inconsciemment rester le centre du monde, mais pour le pire. Il ne prête aucune attention aux crimes qui pourraient être commis par d’autres. Cela se manifeste dans le débat sur l’esclavage, où l’on parle essentiellement du commerce triangulaire, qui a été une horreur, mais en oubliant les deux autres grandes traites : la traite arabo-musulmane qui a duré douze siècles et fut encore plus cruelle, notamment avec la pratique systématique de la castration, et la traite intra-africaine où des Noirs réduisaient en esclavage d’autres Noirs.
Pierre Vermeren. On oublie aussi qu’il y a encore aujourd’hui 50 millions d’esclaves dans le monde. Et pas à cause des Occidentaux.
Jean-Loup Bonnamy. Oui, par exemple 300 000 rien qu’au Mali. Mais ces esclaves-là n’intéressent pas les décoloniaux. Les décoloniaux ne s’intéressent à la vie des Noirs que quand ils sont tués ou réduits en esclavage par les Blancs. L’indignation sélective n’est pas un phénomène nouveau à gauche. Après-guerre, les intellectuels marxistes ne voyaient pas l’horreur du système soviétique. Mais le marxisme était un système philosophique autrement plus solide et structuré que la soupe décoloniale actuelle, dont les principaux ingrédients sont l’inculture et la bêtise numérique.
Pierre Vermeren. C’est pour cela qu’on a intérêt à casser le thermomètre : ainsi ont été supprimés le concours d’entrée et la culture générale à Sciences-Po.
Jean-Loup Bonnamy. Sachant que l’on se sert d’arguments de plus en plus woke pour faire baisser le niveau. Aux États-Unis, certains n’hésitent plus à affirmer que les mathématiques seraient une discipline raciste au motif que les Afro-Américains y réussissent moins bien. Ils ont donc imposé des programmes moins exigeants. Résultat, le niveau des écoles publiques s’est effondré et les parents blancs en ont retiré leurs enfants… au grand détriment des élèves noirs qui y sont restés.
Pierre Vermeren. À quoi il convient d’ajouter les clichés messianiques, issus du protestantisme américain, qui structurent les représentations des wokes, le plus souvent à leur insu. Sans oublier leur ethos petit-bourgeois. Ils travaillent en réalité à remplacer une génération de clercs par une autre. Il est de nos jours difficile de faire son trou à l’Université, dans la recherche, dans le journalisme. Le décolonialisme est une table rase qui permet aux nouveaux venus de casser les règles du jeu pour s’autopromouvoir.
Marine Le Pen revient d’Espagne où elle était invitée par le parti Vox de Santiago Abascal. Lors d’un grand raout politique ibérique, elle a dénoncé le tropisme fédéraliste du duo Emmanuel Macron / Ursula von der Leyen et témoigné de la situation de « séparatisme migratoire » touchant la France. Devant un public de 10000 personnes, celle qui ne veut pas (complètement) se faire éclipser par Jordan Bardella a appelé à faire du 9 juin un jour de délivrance et d’espérance.
En 1975, dans son bastion landais de Latche, François Mitterrand recevait l’Italien Bettino Craxi, l’Espagnol Felipe Gonzalez et le Portugais Mario Soares. Alors que les socio-démocrates dominaient l’Europe du Nord et ne voulaient pas entendre parler d’alliance avec les communistes, les socialistes de l’Europe du Sud se réunissaient en catimini pas très loin de la frontière espagnole…
Marine Le Pen, une gauchiste à côté du président argentin !
C’était presque un Latche des droites nationales qui se réunissait ce week-end à Madrid ! À trois semaines des élections européennes, le président du parti Vox recevait Marine Le Pen pour le Rassemblement national et Andre Ventura, dont le parti Chega a créé la surprise aux élections législatives portugaises de mars. Des messages vidéo de Giorgia Meloni et Victor Orban ont été diffusés, dans un meeting qui réunissait 11 000 personnes au Palacio de Vistalegre. Sur place, se trouvaient également, le ministre israélien de la Diaspora, Amichai Chikli, ainsi que le président argentin Javier Milei, qui a été la star (sud-)américaine de l’événement, créant un incident diplomatique avec le gouvernement espagnol sur son passage. Marine Le Pen a reconnu que sa vision politique était « différente » de celle du très libéral leader argentin mais qu’il était nécessaire d’entretenir « les meilleures relations possibles » avec l’Argentine.
À la tribune, Marine Le Pen a salué l’amitié entre les deux partis et les deux nations. Elle a dénoncé le tropisme fédéraliste du duo Emmanuel Macron/Ursula von der Leyen, et mis en garde le public ibérique contre les menaces woke et islamiste. Annoncé à plus de 30% dans les sondages depuis plusieurs semaines, le Rassemblement national pourrait faire pâlir ses hôtes du jour, en net reflux depuis l’échec des législatives de juillet 2023. Dans l’Europe du Sud, la situation migratoire de la France et le climat de tensions ethniques font figure de repoussoir puissant. « Des zones entières de mon pays, la France, sont livrées à la submersion migratoire et échappent aujourd’hui à l’autorité de l’État », a indiqué l’ancienne présidente du RN.
Bardellamania
En apparaissant aux côtés des leaders populistes espagnols et portugais, Marine Le Pen s’offre un bol d’air international et évite de disparaître des radars, en pleine bardellamania. Depuis le début de la campagne européenne, il est difficile d’exister dans l’ombre de la coqueluche Jordan Bardella. Pour ne pas être victime de la malédiction des numéros 2 du FN (de Duprat à Philippot en passant pat Stirbois et Mégret), Marine Le Pen s’est montrée favorable à un débat avec Emmanuel Macron. Une piste qui intéresse le chef de l’État pour relancer sa propre liste, peu avant les Européennes ; Marine Le Pen préférerait qu’il ait lieu en septembre, ce qui arrange évidemment beaucoup moins le camp adverse…
A Madrid, le rassemblement des droites européennes était œcuménique. Si les députés européens de Chega siègeront à Strasbourg au sein du groupe Identité et Démocratie (ID), celui du Rassemblement National, les élus de Vox et de Fratelli Italia siégeront, pour leur part, parmi les Conservateurs et Réformistes européens (ECR) avec… ceux de Reconquête. Refusée par Marine Le Pen lors des législatives de juin 2022, l’union des droites se fera peut-être grâce au Parlement de Strasbourg. En attendant, Ursula von der Leyen a déjà manifesté son souhait de s’appuyer sur les élus de l’ECR, tandis qu’elle trouve l’ID trop pro-russe.
Nos jeunes ne lisent plus, mais il y aurait motif à se réjouir du temps qu’ils passent devant leur écran
Une étude IFOP menée pour le compte d’un marchand de godemichés a révélé, le 6 février 2024, l’apathie sexuelle d’une jeunesse qui préfère les écrans à la gaudriole. Le 9 avril 2024, c’est un autre sondage pour le Centre national du livre (CNL) qui nous apprenait une baisse drastique de la lecture chez les jeunes en raison, toujours, de leur addiction à l’écran. Il y a de quoi s’alarmer ! Les 16-18 ans lisent 1 h 25 par semaine, mais consacrent 5 h 10 par jour à des activités numériques.
Si la situation est grave, pour Nicolas Demorand elle n’est pas désespérée. Sur France Inter, dans « Les 80” » du 17 avril 2024, il a tenu à opposer à ce rapport sur la lecture une autre étude, de novembre 2023, qui porte sur l’écriture et incite davantage à l’optimisme : les jeunes lisent moins, certes, mais ils « écrivent intensément ». Quelle bonne nouvelle ! Cette enquête a été réalisée pour l’Institut national de la jeunesse et de l’éducation populaire, qui dépend du ministère de l’Éducation nationale. Les auteurs, Christine Mongenot et Anne Cordier, l’affirment : les 14/18 ans passent beaucoup de temps sur écran, mais n’en écrivent pas moins par le truchement dudit écran. La prescription de Pline l’Ancien : « Nulla dies sine linea. » (« Pas de jour sans une ligne ») reste donc d’actualité. On s’en réjouit. Quant au dispositif numérique, il est pour nos femmes savantes « une véritable prothèse cognitive qui vient soutenir l’activitéscripturale » d’une jeunesse mal à l’aise avec l’orthographe et la syntaxe, parfois même dysgraphique. Nos scientifiques déplorent que la norme scolaire invisibilise voire illégitime ces nouvelles modalités d’une écriture spontanée et foisonnante (mails, SMS, mémos, messages privés en lignes…). Quant à l’écriture manuscrite, qu’on se rassure, elle se pratique encore, d’après nos scientifiques, dans « les grandes occasions ». Cet encouragement à l’écriture numérique tombe comme un cheveu sur la soupe alors qu’on se propose de revaloriser l’écriture manuscrite à l’école et d’en bannir les écrans. Elle seule fixe l’orthographe dans la mémoire et c’est avec la plume qu’on affine pensée et expression. C’est Gabriel Attal lui-même qui a déclaré : « Je crois aux forces de l’écrit. »
Le film documentaire « Faye » de Laurent Bouzereau sera présenté dans la sélection Cannes Classics qui fête ses 20 ans en présence de l’actrice américaine.
Dans un monde qui confond vedette et star, homme d’État et technocrate, artiste et pleurnicheur, qui attribue le qualificatif d’« icone » au premier quidam venu, qui fait d’une actrice de série télé l’égérie d’une marque de luxe, le public a perdu le sens des référencements naturels. Des ordres de préséance. Il crie au chef d’œuvre devant un manuscrit épileptique, il encense la nouveauté comme si elle était seule garante du talent, il s’enthousiasme devant le souillon orchestré et perd ses moyens devant le premier paltoquet des studios.
Les gobeurs ne se reposent jamais
À force d’ingurgiter des produits calibrés, un peu fades et spongieux, notre vue s’est collectivement brouillée. Nous avalons sans regarder. Nous absorbons sans réfléchir. Qu’il est doux aussi de s’abandonner au gavage et de laisser son libre-arbitre au vestiaire. D’être le réceptacle innocent heureux de ce grand lessivage. Les esprits les plus vigilants désespèrent de cet abandon généralisé mais à quoi bon se révolter, à quoi bon braquer sa plume encore sur des vieilleries, à s’enkyster dans le passé, à faire miroiter les reines d’antan pour quelques nostalgiques émotifs réfractaires au cinéma-déclamatoire ? Seulement, parfois, rarement, dans cette société si prévisible, si sectaire, il y a comme des sursauts imprévisibles, comme des illuminations qu’aucun esprit chagrin ne peut rater. Des évidences. La certitude d’être là, précisément, en présence de quelque chose d’unique par sa portée, de dramatique par sa beauté et d’ensorceleur par son mystère. Il ne suffit pas de posséder un physique avantageux, des traits réguliers et une gueule d’ange pour terrasser l’Homme moderne, le troubler au plus profond de son cœur, le faire vaciller dans ses rêveries les plus intimes. Faye Dunaway entre dans ces exceptions-là, son visage reconnu planétairement n’a pas encore dévoilé tout son décalque. Son attraction est sujette aux troubles et aux emballements. Son irréalité a sédimenté notre imaginaire. Elle est d’ailleurs. Elle sera même à Cannes durant le festival afin d’accompagner Laurent Bouzereau qui a réalisé « FAYE ».
Il s’agit du « premier long métrage documentaire sur l’icône du cinéma Faye Dunaway, l’actrice à l’Oscar parle avec sincérité des triomphes de son illustre carrière, avec des rôles marquants dans Bonnie & Clyde, Chinatown et Network, tout en reflétant sur le film qu’elle regarde même aujourd’hui comme sa chute, Maman Très Chère. À travers ces réflexions, elle explore courageusement de nouvelles découvertes personnelles : ses luttes contre le trouble bipolaire, l’historique de sa famille et comment l’intensité des personnages qu’elle incarne a toujours un impact sur qui elle est dans sa vraie vie. Se joignent à Faye, son fils Liam, collègues et amis tels que Sharon Stone, Mickey Rourke, James Gray et bien d’autres ». Ces quelques lignes de présentation officielle aussi brumeuses qu’ennuyeuses ne valent pas l’affiche de Cannes Classics 2024 du photographe anglais Terry O’ Neill (père de son fils unique) où l’on voit Faye sur le bord d’une piscine, son oscar sur une table, pensive dans une robe de chambre en soie fendue laissant découvrir les plus belles jambes du Nouvel Hollywood.
Une star. Une vraie
Lorsque l’on croise une véritable star, Faye en est l’incarnation la plus complète, la plus totale, la plus viscérale, on dévisse carrément. Il faut la revoir répondre en français au journaliste d’Antenne 2 en 1987 pour la sortie de « Barfly », film de Barbet Schroeder avec Mickey Rourke. Dans la puissance érotique de sa quarantaine et un sourire qui annihile tous les emmerdements, elle dit sobrement : « J’aime beaucoup la poésie de Bukowski ». Nous savons que ces mots-là vont s’implanter dans notre cortex pour de longues années. S’y fossiliser même. Je me souviens du jour où sa beauté apnéique m’est apparue. C’était sur une plage, dans un buggy rouge à moteur Corvair conduit par Steve, elle portait cet après-midi-là un pantalon blanc, un col roulé couleur crème aux manches retroussées et un carré à pois blancs sur la tête. Depuis, je ne peux me défaire de cette image…